‹ L'Été à l'ombreChapitre 22 sur 84 · L’AVOCAT.

L’AVOCAT.

J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence des paroles du témoin.

LE PRÉSIDENT.

L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. Cette incohérence est feinte. Poursuivez, témoin, avec plus d’ordre; au fait, au fait!

LE TÉMOIN.

Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant par-dessus les murs, je vis que la lune déjà haute éclairait la plaine. Elle était blanche au clair de lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et il y avait un silence!--oh! un silence de neige!

Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux ombres, si noires que j’eus peur. Mais je me dis: c’est justement la lune qui les fait noires en les éclairant du côté où je ne les vois pas; ce sont des hommes qui reviennent de la ville et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, pensai-je; et le chemin qui va de la ville à Saint-Laurent est justement derrière ma maison... Mais pourquoi passent-ils au milieu de la plaine, puisque le chemin n’y passe pas?... Et pourquoi courent-ils?

A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras s’était levé. Un cri, une plainte--voilà ce que j’entendis... Et une seule ombre continua de courir et de s’agiter dans la plaine... Je m’évanouis. Je fis des efforts pour revenir à moi, de grands efforts; mon chien se mit enfin à me lécher, et seulement alors je repris connaissance... Ma femme (qui le matin même, était allée vendre à la ville), accablée de fatigue, n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois le dire, rendormie, et, ma foi, jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (Hilarité prolongée dans l’assistance.)

LE PRÉSIDENT.

Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où nous nous trouvons. (Au témoin.) Continuez.

LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées.

... Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (Nouvelle hilarité non moins prolongée.)

LE PRÉSIDENT.

Abrégez, témoin; que fîtes-vous après votre évanouissement?

LE TÉMOIN.

Je me relevai et repris mon poste, debout sur la pierre... alors je demeurai pétrifié. Monsieur (le témoin désigne l’accusé) passait non loin de là, portant un cadavre dans ses bras... Je crus que j’allais crier, mais je n’avais plus ni souffle ni voix. La lune me frappait à ce moment dans les yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, que le criminel me découvrît en voyant luire mon regard... Je ne pensais plus que mon mur, ma maison même sont invisibles à 100 mètres, cachés de haies, d’arbres et de lierre; on ne pouvait pas me deviner; je regardais à travers les branches d’un chêne; on ne pouvait pas me voir, et moi je voyais toute la plaine. Si monsieur avait été du pays, il aurait songé: «Voilà la maison du jardinier», et il serait peut-être venu regarder si quelqu’un chez nous était éveillé... Je ne sais si je pensais qu’il fût du pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille dans mon souvenir; mais, bien sûr, j’avais peur et je ne bougeais pas!... Il s’est trouvé que monsieur n’est pas de chez nous; que c’est un riche maquignon d’une autre ville et qu’il a suivi, après une soirée passée au café, un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler... tout cela, je ne le savais pas. Si je l’avais su, j’aurais eu peut-être plus de courage, et je serais sorti; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou faible, ou un homme ou le diable en personne! Je ne bougeais donc pas!... Je voudrais vous y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à regarder, sous la lune, un assassin qui porte son mort! Bref, je ne savais rien, je le dis, sinon que j’avais peur! Lui non plus, il ne se doutait de rien. Il ne savait pas que mes deux yeux d’honnête homme le suivaient, l’assassin! Que mes yeux le suivaient, le suivaient grands ouverts, sans manquer un seul de ses gestes! C’étaient des yeux d’homme bien éveillé, oh! oui!--Oh! plus que moi ma femme a eu peur, quand je lui ai raconté ce que j’avais vu!--La nuit du crime, elle a dormi, vous savez, mais non pas les suivantes, allez, après que je lui eus raconté la chose! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement après que l’homme a été pris, et lorsqu’on est venu me dire: «N’avez-vous rien vu dans la plaine, la nuit du 23 mars?» Alors j’ai dit: «J’ai vu le criminel faire son coup»; et je peux le répéter ici sans crainte, à présent qu’il est pris; mais de l’avoir vu faire cette promenade dans la plaine, il me semble vraiment que c’est un homme du diable!

LE PRÉSIDENT.

Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé? Vous ne l’avez vu que de loin, au clair de lune?

LE TÉMOIN, ingénument.

Mais, puisqu’il avoue!

LE PRÉSIDENT.

Répondez.

LE TÉMOIN.

Je n’ai pas dit que je le reconnais. Je dis ce que j’ai vu, et je dis que c’est lui parce qu’il le dit lui-même.

LE PRÉSIDENT.

Poursuivez.

LE TÉMOIN.

Je l’ai vu ainsi qui portait son mort entre ses bras... Il était à cent pas loin de moi, pas plus. J’étais changé en marbre. Il s’arrêta, lui, cet homme, et posa à terre le cadavre; il le coucha et parut regarder autour de lui. Les pieds du mort couché étaient contre les pieds du vivant debout. Je vois encore tout, comme si j’y étais! Je voyais tout! Le cadavre faisait par terre comme l’ombre du vivant, comme une ombre immobile à côté de la vraie qui remuait! je pensai cette chose-là et j’eus envie de m’en aller en courant, mais la peur me clouait sur ma pierre! J’avais la fièvre sûrement et j’en ai été malade après, avec un délire où tout cela m’est revenu plus d’une fois. Vous comprenez, ce sont des rêves abominables!

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