XVII - L’IMMORTELLE
Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul, sans apprenti, dans son échoppe étroite.
Il recommence.
A Jules Clément.
C’est pas pour l’anneau d’or, Qu’elle me doit encor; Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!
Le chanteur de village qui gâtait cette chanson populaire en la faisant tourner au burlesque, était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large pour sa tête d’oison; il avait ridiculement croisé sur sa poitrine les bretelles d’un pantalon rouge qui montait trop haut, et, reniflant à grand bruit, avec une grimace qui distendait ses lèvres aux coins violemment abaissés, il tordait, à la fin de chaque couplet, son vaste mouchoir à carreaux bleus, comme pour en exprimer des flots de larmes...
Là-bas, dans le pré vert, J’ai tué mon capitaine. J’ai mis mon habit bas, Mon sabre au bout de mon bras, Et je me suis battu Comme un vaillant soldat.
Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, comme un refrain repris en chœur, chacun des couplets de la complainte; ces buveurs étaient, pour la plupart, des gens de mer: pêcheurs, caboteurs, matelots, capitaines, jeunes et vieux; beaucoup de retraités; à ces gens étaient mêlés quelques ouvriers et quelques paysans.
Un seul des buveurs ne riait pas.
Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme le soldat du _Ranz des Vaches_, qui abandonne son poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner au loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs troupeaux, le conscrit de notre chanson est condamné à mort.
Celui qui me tuera, Ça sera mon camarade! On me band’ra les yeux Avec un mouchoir bleu.
Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au sabre avec son capitaine? pourquoi l’a-t-il tué? Pour se venger de quelque moquerie, j’imagine, à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne le dit pas; mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, ce conscrit de la légende:
Soldats de mon pays, Ne le dites pas à ma mère!
Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire.
Un seul était grave: un capitaine marin de ma connaissance, en veste de molleton bleu, ouverte et laissant voir la haute ceinture de laine rouge. Il fumait avec activité; et je voyais, au gonflement des veines de son énorme cou à plis rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se résistait.
Enveloppez mon cœur Dans une serviette blanche; Portez-le au pays, Offrez-le à ma mie, Disant: Voici le cœur De votre serviteur!
Quand la chanson fut chantée, le capitaine tira de sa poche un mouchoir à carreaux bleus, assez semblable à celui du chanteur grotesque, et s’essuya furtivement le coin des yeux.
--Eh bien! capitaine, lui criai-je d’un bout à l’autre de la salle, comment allez-vous? vous voilà donc de retour de Chine?
--Et en partance pour y retourner; j’appareille demain.
Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la pluie et du beau temps.
Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls.
--Les affaires vont-elles bien?
--Très bien, me dit-il; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé quelquefois; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est moins bon que la mer! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol; le mal de la vigne les a ruinés aussi! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous, c’est la fortune.
Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le _pays de l’immortelle_.
Je défendis la bonne terre et les paysans.
--Eh! capitaine, la mer, je l’aime aussi; mais il ne faut pas dire du mal de la terre!
--Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se sert, pardi! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne, d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire que des fleurs pour les morts!
--C’est pourtant bien joli, l’immortelle!
--Oui, dit-il d’un air indifférent; mais il y en a trop aujourd’hui, sur nos collines; on n’y voit plus que ça et des pierres; au soleil de juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand il y en avait! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en avait pas tant!
Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle, grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait avec du soleil.
--Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux, devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau! Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout?... Les fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir; il faut «cueillir» au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à montrer le petit point rouge du milieu... Quel joli travail! Les fleurs cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de l’éclat, de la durée; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser dans des chambres bien exposées au midi... Tout cela en pleine vie, en pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts! Tenez si j’étais peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un portrait que j’appellerais _la Cueilleuse d’immortelles_.
Le capitaine ne répondit pas; il souleva vers moi un regard chargé de questions; mais il ne dit rien.
Le silence se prolongea, devint embarrassant; sans y prendre garde, je fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions d’entendre:
Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!
--Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire! autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des immortelles.
Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant:
--Adieu, lui dis-je; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans le vouloir. Bonne nuit... et un bon voyage!
Je lui tendais la main: il se leva lentement et dit:
--Non, je sors avec vous.
Nous sortîmes.
Le village était endormi. Pas une lumière à terre. Sur la mer, tout au loin, la clarté du phare; devant la jetée, les feux des bateaux à l’ancre; et dans l’eau tranquille baignait un ciel fourmillant d’étoiles. Nous étions en juillet.
--Où est votre brick?
--C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier bateau, dit-il. Et tenez, allons à bord; je veux vous conter ça; parler soulage.
Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu pour se faire envoyer le youyou de son bord, je l’arrêtai...
--Puisque je dois revenir à terre, capitaine, mieux vaut prendre mon bateau.
Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui montrais; chacun de nous empoigna un aviron; cinq minutes après, nous étions à bord du _Meyfret_.
L’équipage était couché. Il était près de minuit. Nous amarrâmes mon petit bateau à l’arrière du brick, qui «évitait» sous un léger mistral.
A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine posa deux verres sur le pont, y versa un peu d’eau-de-vie; nous étions assis sur des cordes à l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à l’abri de la chambre ou de la tente.
Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à tous deux; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le monotone bruissement de l’eau sur l’eau; et, de nos yeux grands ouverts, vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans la mer.
De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque dans l’eau.
Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de fleurs lumineuses brusquement délié... il semblait qu’on les jetait par poignées... N’étaient-ce pas des immortelles? et la mer, une grande tombe?
Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon; mais, juste à ce moment:
--Voilà, fit-il, je vais vous dire... Elle était cueilleuse d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais seize; elle, quinze au plus.
«Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.
«Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel ses bandeaux plats reluisaient au soleil; et, pour le reste de son visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici.
«Au lieu des robes «princesse» et des chapeaux chargés d’oiseaux empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les rubans.
«C’était, je vous dis, une brave fille!...
«Je l’aimai.
«Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien? Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser. Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas; je n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou l’autre, je ne voyais qu’elle! Loin d’elle, je sentais que ma vie n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et c’était mon cœur.
«Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles, toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter; mais, pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le payer de ça!... c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un vrai.
«Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je ne lui donnais jamais; je les brûlais soigneusement après les avoir écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées pour lui plaire; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les terminer par un «Je t’embrasse»; et je n’osais jamais! Ce mot me venait toujours; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais toutes les étoiles! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour brûler mon papier!
«Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait... mais à qui et à quoi ne riait-elle pas?... une enfant!... et si heureuse alors, avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux! et heureuse avec sa mère, une tant brave femme!
«Elle riait donc, me criant du plus loin: «Bonjour, Justin!» toutes les fois qu’elle me voyait.
«Imbécile! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais!... Est-ce bête, hein? insista le capitaine en me regardant fixement... Et si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille! Timide comme un oiseau! Nom de D...! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça!... Si ce n’est pas une honte! Un rouleur de mer! un pirate! quoi! faut-il être bête!
«Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que: «Bonjour, Meyfrette!» ou: «Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette?» non, rien autre jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me rendait bête.
«En ai-je fait des projets, bon Dieu! pour en arriver à ça: l’embrasser! En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les magasins d’immortelles!
«Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les bouquets... ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les immortelles coloriées pour les faire sécher; j’étais là, debout contre le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le pays: «Ce fainéant de Justin!» Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais seulement amoureux, mais à en devenir fada!
«Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça! Il n’y a pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je n’osais pas; je ne pouvais pas; quelque chose de plus fort me poussait, quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui dort et non pas d’un amoureux qui rêve.
«Bon! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas:--«Meyfrette, fermons à clef!» Ce fut Meyfrette qui ferma; mais comme j’avais envoyé la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble... Je laissai alors ma main sur la main de Meyfrette; je ne l’aurais pas retirée pour un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile! Je ne m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là,--pendant que la fille au dehors essayait d’ouvrir,--l’un contre l’autre, nos têtes rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant! Ses cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque chose me répétait: Embrasse-la donc! Et je me penchais un peu; mais il me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur ma tête. Et si ça n’avait été que ça! Mais elle aurait retiré sa main!... Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore!
«La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au plafond, les autres aux murailles; d’autres encore en tas sur le plancher et je dis:
--Y en a-t-il, hein! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des immortelles!
«Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau chante.
«Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père se plaignit à lui de ma paresse.
--Si je l’emmenais, dit l’oncle?
--Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et capable de me rendre heureux.
«Mon oncle me prit à part.
--Qu’as-tu, petit, dit-il?
«Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me rendrait la vie, et le goût du travail.
«Mon oncle rit beaucoup, et me dit:
--Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud? Écoute: je ne t’emmènerai jamais malgré toi. Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on mange le plus de vache enragée! Si un baiser te doit guérir, guéris, petiot, et, toute ta vie, plante des immortelles. Mais si tu dois périr d’amour, viens faire un petit tour du monde! Ça fait toujours du bien!
«Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais pas... Ne plus voir Meyfrette, bon Dieu! que serais-je devenu?
--Eh bien! nigaud, est-ce pour aujourd’hui? me disait mon oncle tous les jours! Ça n’est pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, et c’est véritablement agréable... ça n’est pas une affaire, je te dis!... Un bras autour de la taille, les lèvres sur la joue, et, clac! on fait chanter la caresse!
«Il riait, il riait, mon oncle.
--Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, parce que vous êtes vieux! mais moi, que vous dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser!
«Un jour, mon oncle annonça son départ pour le surlendemain.
--Je partirai donc sans t’avoir vu agir en homme! me dit-il.
--Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un air fier, je crois que j’ai trouvé le moyen d’embrasser Meyfrette à coup sûr.
--Voyons le moyen.
--Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison... j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais aussi les jeunes!
«Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant, me fit mon paquet.
«Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent nous dire adieu. On but un coup de vin cuit; on trinqua au bon retour, et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là.
«J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les hommes, toujours en la regardant, _elle_, du coin de l’œil! Elle se tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout rouge, mais bien résolu, hélas! mon Dieu! elle recula d’un pas, et tout bonnement dit: «Oh! non!»
«Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air, véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner.
«Quand nous arrivâmes à bord:
--Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête!... Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie comme ça, grand nigaud!
«Je regardai vers le quai où le monde nous saluait; je vis ma mère et j’eus envie de rester; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit; et je dis:
--Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible... Eh bien! ce sera pour de bon... me voilà bien parti, je reste avec vous!
--C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.
«Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent arrière par une bonne brise nord-nord-est.»
Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une bande rose éclaircissait au levant le bas du ciel qui du reste était demeuré clair toute la nuit. Des coqs lointains se répondaient, se renseignant sur l’aurore. La terre et la mer sentaient le matin. On distinguait, de plus loin que tout à l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait plus nette dans l’espace élargi. Le sombre du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y perdaient lentement comme si elles eussent reculé. Sur la ligne d’horizon une voile portait déjà les couleurs du jour.
Nous nous étions levés...
--«Meyfrette se maria deux ans plus tard, avant mon retour.
«Je revenais un peu dégourdi et à peu près consolé. Je revis Meyfrette, et je lui contai gaiement toute l’histoire.
--Mais que diable! Meyfrette, pourquoi m’avoir refusé un bon baiser, au jour du départ?
«Elle pâlit, la pauvre!
--C’est que je t’aimais bien trop! dit-elle... Mais oublions ça, mon pauvre Justin... ça vient de m’échapper comme un cri!... Maintenant, adieu, pour toujours.
«Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je redevins amoureux comme un fou, et de nouveau je partis pour faire le tour du monde, deux fois, trois fois et quatre, et voici la cinquième... Et à présent, il y a huit jours... Meyfrette est morte!»
Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer les yeux avec son mouchoir à carreaux bleus.
--Elle a toujours été malheureuse; ses parents, des tonneliers ruinés par la maladie de la vigne; son mari, un fainéant, mort avant elle pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a su au pays, il y a un mois, elle m’a fait appeler. J’ai trouvé une mourante... Et, il y a huit jours, je lui ai fermé les yeux!
J’essayai quelques paroles de consolation, maladroites; il n’y en a pas d’autres. Je parlai d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il prendrait quelque jour pour femme une fille de vingt-cinq ans, en belle jeunesse, et avec sa tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier couple! Ce jour-là, ce serait fête au village où le capitaine Justin était aimé, et, plus tard, nous conterions des histoires de sauvages aux petits Justin qui nous grimperaient aux jambes...
Pour toute réponse, le capitaine tira de sa poche un étui à cigares en paille, brodé de perles roses et blanches, souvenir pour l’exportation de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit lentement... L’étui ne contenait qu’un brin d’immortelle.
--Elle me l’a donné en mourant! dit-il.
Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son cœur.
--Adieu! fit-il brusquement.
Il ajouta:
--C’est toujours dur de quitter sa vieille mère!
Puis il se baissa, prit les deux verres que nous n’avions pas encore touchés, m’en offrit un, trinqua avec moi en disant: _Longue vie!_ Et tandis qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le pont, il lança le sien à la mer, dans un mouvement conforme à ses pensées, et cependant irréfléchi.
Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai vers nous, je serrai la main du capitaine, et, sautant dans l’embarcation, je m’éloignai en ramant avec lenteur.
Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes se teignaient de rose. Et j’entendais en m’éloignant les commandements du capitaine: «Largue les huniers!... bordez, hissez!... dérapez!... hisse le grand foc!»
--Adieu, adieu, capitaine Justin!
Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait comme pour faire le beau. Le jour éclatait, empourprant sa haute voilure d’été, blanche, nettement découpée sur du bleu sans bords.
Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses; et, sur le quai, non loin, des cueilleuses d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient seize ans, passaient, se rendant à leur travail, aux cultures étagées là-bas sur la colline; et le chanteur de la veille, ayant mis à la mode, dans tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient en chœur avec des voix fraîches comme la jeunesse:
Je me suis engagé Pour l’amour d’une blonde! C’est pas pour l’anneau d’or Qu’elle me doit encor, Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!...
Six mois plus tard, les journaux ont annoncé que l’on considérait le brick le _Meyfret_ comme perdu corps et biens...
Pauvre capitaine! Sa mère, qui ne sait pas lire, ne connaît pas encore le malheur. Nous ne le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer toujours, la bonne vieille! Elle pourra croire son fils prisonnier des Anglais, pour longtemps sans doute, mais vivant du moins,--toujours comme dans la chanson:
Soldats de mon pays, Ne l’dites pas à ma mère; Dites-lui bien plutôt Que je suis à Breslau, Prisonnier des Anglais, Qu’elle ne me r’verra jamais!
LES ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE
SOUVENIR
A Léon Bouyer.
Je l’avais connu le long des quais, le vieux Zidore, devant les étalages des bouquinistes.
Humble employé d’un ministère, il déjeunait d’un croissant et dînait d’une flûte; mais il achetait des livres, des livres rares, s’il vous plaît. Pour pas cher, par exemple! Et sa collection était admirable.
Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes grands amis.
Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus de soixante.
Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux bouquins des quais. Rhumatisant, catarrheux, perclus, il garda la chambre, vécut entouré de ses chers livres, n’ayant aucune autre société. Une femme de ménage lui apportait chaque matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les piles de livres qui chancelaient autour de lui et la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait recevoir personne. Les livres lui suffisaient.
Une fois par an, le 31 décembre ou le 1er janvier, il tolérait ma visite; il finit même par la désirer, déclarant qu’elle lui manquerait si je venais à l’oublier.
Et je ne l’oubliai jamais.
Cette année, au 1er janvier, je trouvai mon malade singulièrement «baissé», comme on dit. Déjà, l’année précédente, il se traînait avec peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, ne quittant son point d’appui d’une main que lorsqu’il sentait l’autre assurée.
--Eh bien! père Zidore, je viens vous souhaiter bonne année nouvelle!
--Ah! c’est vous, mon enfant?... Eh! eh! l’année nouvelle ne sera pas pour moi.
--Allons donc, père Zidore!... D’où vous viennent ces idées?
--Ce ne sont pas des idées; ce sont des choses qu’on sent comme ça! Voyez-vous, quand les vieux ruminent tout le jour les souvenirs de leur enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je vais sur ma fin. C’est, pardine, trop naturel!
Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il avait quitté pour me faire honneur, et me montra une chaise près de lui.
Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant d’inquiéter le brave homme, n’ayant pas pour habitude d’ailleurs de pousser aux confidences.
Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on les aime, c’est une raison de plus pour respecter leur liberté.
Il me regarda, me comprit et sourit.
«Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, ma mère travaillait pour vivre. Elle cousait, cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon père, sous-lieutenant dans les armées du grand empereur, était mort à l’ennemi.
«J’avais sept ans; je fis une grave maladie.
«Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. La crise passa, mais je demeurai si faible qu’on continua à me croire mourant:
--Que lui donner? dit ma mère.
--Tout ce qui lui fera plaisir! dit le médecin.
«Ma mère avait cru parler de ma nourriture. Je me fis fort de sa question et de la réponse du docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, ma mère, au jour de l’an, me donnait des «étrennes utiles»: des bas, des souliers ou une paire de manches de lustrine. Je demandai cette fois un pantin à musique!
«Ma mère travailla nuit et jour; je la voyais, de mon petit lit, mettre en hâte points sur points; je voyais sauter sous ses doigts une agile étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait! Les enfants sont égoïstes. Ils ne savent pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs joies...--Après cela, ajouta le père Zidore en manière de réflexion, les hommes eux-mêmes jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles de l’industrie, de la science, sans songer aux souffrances, aux morts qu’elles coûtent. C’est comme ça.
Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit longtemps. Il reprit:
--Les robes de belles dames que cousait ma mère me donnaient seulement une plus grande envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de satin... blanc et rose..., avec des dentelles pour collerette..., un joli bâton rouge pour le prendre; et, en le faisant tourner au bout de ce bâton, on entendrait chanter la musiquette qui serait dedans.
«Alors je battais des mains de plaisir... Les yeux de ma mère se tournaient vers moi; et plus vite, plus vite, la petite aiguille sautait, plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait pour sortir un peu plus loin, tirant son fil de soie après elle, et toujours recommençait, en jetant sous les doigts de ma mère une petite étincelle qui me semblait de la gaieté... Et ma mère pleurait.
«Enfin je l’eus, mon pantin à musique! C’étaient mes premières étrennes... Et je n’en ai jamais eu d’autres.
«Ma mère me l’apporta pour le 1er janvier. J’étais couché, enveloppé de couvertures, sur un fauteuil que nous avions, le même où me voilà encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire tourner le pantin au bout de sa hampe, et j’entendis, comme dans un rêve, la musiquette métallique de ce pantin tant désiré... Il avait deux airs: une valse lente, et puis un air gai, très vif, qui alternaient.
«Vous savez comment se produisent ces sons? La hampe du pantin est fixée dans l’axe d’une roue qui met en mouvement un rouleau de cuivre criblé, hérissé de petites pointes d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que le rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de peigne de métal qui est un clavier. La vibration de chaque dent donne une note.
«Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, aigrelette, qui a toujours, même dans les airs mélancoliques, quelque chose de brusque et de sautillant.
«Ma mère entra, faisant toujours tourner le pantin. Je tendis les bras, soulevé par l’extase, et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta, mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, la triste et la gaie, passant de l’une à l’autre sans trop de difficulté, après un petit silence pourtant, durant lequel on entendait dans sa poitrine rebondie un bruit de mécanique qui se prépare à bien s’appliquer: _Cric! crac! brum!_ «Il tousse, maman! il se mouche! criais-je, comme Monsieur le curé avant le sermon!»
Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, longtemps! La quinte violemment secouait le fragile corps du vieillard. Puis il se remettait à conter, avec lenteur quoique avec abondance, revoyant comme dans un rêve de fièvre toutes les choses dont il parlait:
--«Je couchais avec mon pantin, et mon pantin mangeait avec moi.
«Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait habillé; son justaucorps dentelé était mi-parti blanc et rose. Son bonnet de folie, de même. Sa collerette était de dentelles. Il avait des pendants d’oreilles et des cheveux blonds, frisottés, et une petite figure souriante, rose et blanche comme un dessus de boîte de baptême.
«Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée s’élargissait autour de lui comme une jupe de danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en souriant de bonheur...
«Je guérissais lentement; et le pantin, bien soigné, couchait maintenant dans une boîte, sur les débris de soie et de velours que rejetait ma mère en cousant les robes des belles dames.
«Il charma les heures de ma convalescence.
«Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, avec ses pauvres objets précieux, avec la chaîne et la montre d’argent de mon père et le collier de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à elle.
«Il était si beau, mon pantin! Il fallait le conserver! Il avait coûté si cher! Et puis, je l’aimais tant! Le voir un moment devint une récompense pour laquelle je savais tout souffrir. Pour l’entendre, le soir, en m’endormant, je savais être sage tout un jour, réciter ma fable sans faute et réciter aussi, d’un air capable, toute ma table de Pythagore.
«Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent.
«Je me mariai. J’eus un fils... car j’ai eu un fils, mon enfant!...--dit le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble.
«Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard de ma mère. Il y resta peu de temps; il mourut à l’âge des anges; et sa mère, peu de temps après, mourut aussi.
«Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous aider à vivre. Et je prenais le pantin rose; je l’élevais au-dessus du berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante... et dont la petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour: _Cric! crac! brum! frum!_ «Il tousse, petit, l’entends-tu? Il se mouche! comme Monsieur le curé quand il va prêcher!»
«La jeune mère riait aux éclats... Et j’enfermais le pantin bien soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses... sans les casser!
«_Brum! brum! cric! crac!_»
Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague indéfini.
Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire...
--Le voilà! dit-il.
Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le montra.
Il était rose et blanc; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme si elle sortait de chez le faiseur; fraîche comme une rose du printemps, la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. _Eh! eh! cric! crac! brum!_ Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout frisottés, qui vibraient au vent de la danse!
--Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore... et celles de mon fils, _eh! eh! cric! crac! brum!_ Lui non plus n’en a jamais eu d’autres... Tenez, ça me fatigue; faites-le tourner vous-même, mon fils... parce que je veux l’entendre.
Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir, qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette.
Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement.
Et je le regardais; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé, lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne dénudé, vieux, vieux, vieux! O jeunesse imbécile des objets! Le pantin tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin... Et quand je m’arrêtais: «Encore!» suppliait le vieillard, tendant les bras d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et que sa mère voulait l’endormir. _Cric! crac! brum!_ la mécanique toussait, et la valse de reprendre encore... Ah! que c’était triste!
Un vieil air--qu’on entendait souvent autrefois--a le don de rappeler plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on l’entendait... Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un sachet... _Cric! crac! brum!_
Le père Zidore murmura: «Maman!» puis il ajouta deux noms... le nom de sa femme et un autre petit nom de baptême... Et là, sous mes yeux, tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, _cric! crac! brum!_... le père Zidore expira, le premier jour de l’année.
Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je croyais le père Zidore endormi; j’ouvris en silence un des vieux livres qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet, mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans les casser.
Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une clause expresse, il a légué son pantin! Il savait, le père Zidore, que je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci.
Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A travers les vitres, il me regarde en souriant; toujours, éternellement jeune et gai; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa musiquette métallique me donnerait envie de pleurer.
LA LETTRE
A François Tiranty.
Un soir, en 186..., à la brasserie, j’écoutais mon ami Jules, étudiant comme moi, grand causeur, buveur infatigable, homme de beaucoup d’imagination; je l’écoutais sans mot dire. Il parlait...
--«Il y a, me disait-il, il y a dans tous les hommes un israélite qui attend un _Messie_.
«Pour moi, quand on frappe à ma porte, je tressaille. Quand il tonne, je suis tenté d’ouvrir les fenêtres. Ces trois mots: «_Qui est là?_» sont pour moi gros d’espérance; je les prononce avec émotion: _Qui est là?_ Peut-être est-ce le _Messie_ ou le _message_ attendu. En présence de quelle figure vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma porte? L’inconnu tient ma curiosité en haleine. L’idéal que je rêve peut venir à moi d’un moment à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de lui; sous quelle forme? je l’ignore.
«Il y a, dans le corridor de ma maison, une boîte aux lettres que je fouille plusieurs fois par jour, croyant chaque fois y trouver une nouvelle importante.
«On espère bien davantage de l’inconnu, au mois de mai, car tout reverdit; la vie recommence; l’illusion universelle se renouvelle et... c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois de regarder si l’hirondelle qui passe devant ma fenêtre, à portée de la main, avec un petit cri léger; si le moineau franc qui saute sur mon balcon, tournant sa tête d’espiègle pour me regarder du coin de l’œil; si le ramier qui se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un ruban de soie autour du cou ou autour de l’aile, et, attachée au ruban, la lettre que j’attends...
«Je ris alors de mon illusion éternelle, comme j’en pleure quelquefois!
«Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener à l’aventure dans Paris. Rien n’excite à l’espérance infinie comme d’errer dans la ville immense où je sais que tout existe, toutes les gloires, toutes les merveilles, toutes les beautés et tous les amours; et il me semble toujours que je ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre maussade, sans avoir rencontré ce je ne sais quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle.
«J’étais sorti après mon dîner; il était six heures. En passant le long de la grille du Luxembourg, à l’endroit où des touffes de lilas passent à travers les barreaux, j’avais regardé une femme, une femme en toilette claire; j’avais fixé sur elle ce regard interrogateur et amoureux que je jette parfois autour de moi comme un homme arrivé avant l’heure au lieu d’un rendez-vous. Elle avait souri d’un air de connaissance.
«Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en criant.
«Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme; je croyais la retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en toilettes claires; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait, plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède; puis, la nuit. Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir même. Pourquoi ce soir? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais toujours... Si tard?... Oui; une lettre encore pouvait m’être arrivée.
«J’ouvris la boîte aux lettres qui _attend toujours_, dans le corridor de ma maison. La lettre y était! Qu’elle fût de la personne de tout à l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.
«A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’_Elle_. La lettre était si élégante! si lisse! si parfumée! que dans l’ombre je le compris. J’aurais voulu la lire tout de suite; mais j’étais dans l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte, j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, _inconnue_. Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue; et il me sembla que déjà une fois (je ne sais pas _où_) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même, essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue.
«Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite; j’étais essoufflé; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme on tient un _papillon_, tremblant de le froisser ou de le laisser envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre; il me semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi _celle_ qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion? car je m’apercevais que mon _messie_ était l’_éternel féminin_, et j’avais bien reconnu une écriture de femme.
«A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre. J’avais allumé la bougie. Je respirais; je m’étais débarrassé de mon pardessus; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon fauteuil le plus large; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un seul mot de la suscription attirait mon regard; c’était mon prénom _Jules_, écrit plus petit que mon nom;--je tremblais de déchirer l’enveloppe.
«Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises, réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez. Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus haut que l’_être_ qui parle en vous, et qui est l’_absent_ lui-même, et vous étouffez sa voix.
«Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle douce musique! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui forment mon prénom! quelle tendresse voilée et profonde! quelle passion dévouée! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte; l’azur noir bleuissait; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.
«J’avais déchiré l’enveloppe; je lisais. La voix parlait en moi mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte; et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui se gonflait; j’étais prêt à fondre en larmes.
«Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’_inconnue_; mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots emportés du vent,--qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui était-elle?--je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout cela me semblait très naturel.
«Oh! le nom charmant qui signait la lettre! le nom rare et presque jamais entendu! le nom imprévu, idéal!... j’étouffais de plaisir; c’en était trop; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre. A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut; le charme était rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots: «_... pour remettre s. v. p. à Monsieur Anatole...!_»--
LE RETOUR DES CLOCHES
A Charles de Pomairols.
Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville de guerre.
Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de la ville, la rade;--par-delà la rade, les vertes collines de Saint-Mandrier--et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue, éternellement changeante et toujours pareille à elle-même.
Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le plus grand, Léon, avait douze ans; Paul, le plus petit (c’était moi), en avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un drapeau; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que ses pensées...
Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un peu du vaste monde, et, de plus--honni soit qui mal y pense--le petit Paul était amoureux.
Il aimait--oui, vraiment--la grande sœur de Tiennet; un petit nigaud, ce Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses... oh! des choses!... Figurez-vous que ce bêta croyait que le _Petit Chaperon rouge_ est une histoire arrivée! Si c’est possible, à neuf ans!
La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.
Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait... Elle accourait, criant de sa jolie voix: «Tiennet! Tiennet-et-et!»
Alors, chut, silence! le tambour devenait muet. Nous nous glissions, invisiblement, au plus épais des fourrés. Nous nous couchions dans le thym qui, écrasé, sentait bon. Et, quand la voix s’éloignait: «Tiennet-et-et!» Aussitôt: ran tan plan! le tambour semblait dire: «Ah! la sotte qui n’a pas su nous trouver!» Le drapeau s’élevait à bout de bras, par-dessus les cimes des romarins, et quand la chercheuse arrivait enfin, tous ensemble, avec un grand cri, nous nous précipitions vers elle, suspendus à ses robes, à ses bras, à son cou... Et Paul, étant le plus petit, était toujours embrassé. C’est pourquoi il aimait Lison.
Tous les autres aussi l’aimaient.
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Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet ne vint pas jouer, et Léon dut laisser à la maison son tambour.
--Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça: «Les cloches sont parties. Tu auras ton tambour demain.»
Cette assimilation des tambours et des cloches nous donna fort à penser et nous ne parlâmes plus d’autre chose.
Toutes les cloches de France étaient parties pour Rome. On ne les entendrait plus que le lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le matin, car la route est longue; mais comment reviendraient-elles? Comment?... Par le grand chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour la circonstance. Pourrait-on les voir? Peut-être, s’il ne leur prenait pas fantaisie de monter trop haut dans l’espace, hors de vue, ou de passer trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer.
--Eh bien! mes amis, dit Léon d’un air capable, tout ça, c’est des contes, comme le _Petit Chaperon rouge_. Ça n’est pas arrivé.
Nous nous en doutions un peu, et pourtant tout notre petit monde se mit à réfléchir d’un air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient déçus et déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air malheureux, désœuvré, de ce grand Léon, tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien qu’il lui manquait quelque chose. C’était, j’imagine, son tambour.
--«Les cloches, mes amis,--poursuivait-il, le bras tendu, l’index rigide,--sont là-bas, dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent pas. Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties pour Rome! Papa m’a dit:
--Il n’y a que les imbéciles pour croire ça.
«Même maman a répondu:
--Tu as tort, les petits enfants n’ont pas besoin d’en savoir si long.
«C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il n’est pas à Rome. Les cloches non plus. Voilà.»
Nous étions convaincus, froidement, et un peu tristes de connaître la vérité. Comment secouer cette mélancolie? Il fallait inventer un jeu. Voici ce que nous imaginâmes. Chacun disant son mot tour à tour,--puis tous parlant à la fois, le projet que voici se trouva finalement arrêté:
Puisque nous étions savants, nous nous amuserions de l’ignorance et de la sottise de Tiennet. Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout en haut de la colline, et nous ferions semblant de voir les cloches passer dans le ciel. Lui, il ne les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes dans les clochers; et ce serait très drôle. Nos vacances de Pâques allaient donc être bien employées.
Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez lui le lendemain matin, et nous nous séparâmes pleins de songes, nous demandant quelle figure ferait notre petit camarade, au sommet de la grande colline. Une chose encore nous attristait un peu: c’est que Lison, depuis deux jours, n’était pas venue nous appeler. Cela, d’ailleurs, arrivait quelquefois, et c’était bien naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause sans doute du Vendredi-saint, était resté à sa maison, comme le tambour.
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Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous prîmes tous les cinq la route du génie militaire. Léon avait son tambour, mais les baguettes dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. Sa mère lui avait recommandé de ne jouer des baguettes qu’après le retour des cloches. Pierre tenait son drapeau enroulé autour de la hampe et incliné vers la terre. Et nous hâtions tous le pas, essoufflés, à la suite du grand Léon, et nos petites mains cherchaient de temps en temps, lorsque la pente était trop raide, un point d’appui sur nos petits genoux.
Arrivés à mi-côte: «Halte!» commanda Léon. Nous nous assîmes et commençâmes à causer, contents d’un peu de repos, réjouis à l’idée de nous moquer de la crédulité de Tiennet.
--Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher aujourd’hui?
La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non, Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. Depuis trois jours elle était couchée.
--Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien volontiers parce que j’ai entendu dire une chose: quand on peut voir passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon Dieu fait arriver ce qu’on lui demande... Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? pour Lison, il faut que je voie les cloches!
Il y eut un long silence.
--«C’est comme pour les étoiles filantes,» dit enfin le petit Pierre. Et Frédéric continua:--«Si on demande une chose au bon Dieu avant que l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez.»
--Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta:--Il faut que je voie les cloches!
--Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour Liseron, c’est la même chose.
Il avait raison, Paul: Nous faisions tous le même vœu.
Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne, l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts de romarins plus hauts que nos têtes! Quelle idée nous faisions-nous de la mort de Lise? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir. Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait pas? Ah! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches! Si l’un de nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel comme des hirondelles ou des goélands! Et pourquoi non? Nos pères n’y croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient raison? Nous voulions tant être consolés!
Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives, comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance. Nous l’aimions tant, la grande Lise! Par amour pour elle, nous étions malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent... Après tout, elles volaient, peut-être! Pourquoi pas?... Pas toutes, si vous voulez, mais quelques-unes... Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais celles de Paris, qui sait?... En tout cas, personne ne songeait plus à se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait seulement savoir que Lise ne mourrait pas.
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Maintenant nous étions arrivés sur le sommet nu et pierreux de la colline. Le tambour et le drapeau furent posés à terre, et nous regardâmes autour de nous. C’était si large, tout le pays vu de là-haut, les collines et les plaines, et toute la mer et tout le ciel--que nous eûmes un peu peur.
Mais nous étions cinq, bien armés; et, en abaissant les yeux, nous apercevions, au bas de la colline, le toit rassurant de nos maisons, nous reconnaissions nos terrasses, et même, sur les terrasses, les gens qui passaient... «Là, c’est papa, oui, j’en suis sûr; là, c’est grand’mère!»... Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait personne. La chambre de Lise n’avait pas même ouvert ses fenêtres, par ce beau matin de Pâques fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous ensemble, nous quittâmes sa maison des yeux, pour regarder dans le ciel, et y chercher notre espérance.
Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, durant une heure, dans l’infini d’un ciel semé de petits nuages, à voir passer une forme ailée qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne sauront jamais combien le désert bleu est vaste, et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus.
Les nuages, par bonheur, cachaient de temps en temps le soleil. Tout de même, nos yeux nous faisaient mal à force de regarder la trop vive lumière. Et quand nous les reportions à terre, on voyait, sans comprendre pourquoi, de petites ombres bizarres.
A chaque instant nos cœurs bondissaient... Tantôt c’était une mouche qui, passant à portée de notre main, nous avait fait l’effet d’une cloche lointaine volant tout au fond du ciel, perdue tout là-bas par-dessus la mer; tantôt c’était un moineau de toiture qui, tranquillement, vaquait à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous trompaient, indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté des îles d’Hyères, près d’un certain rocher où elles font leurs nids. Il y avait aussi dans l’air beaucoup de choses sans nom, qui flottaient... des bribes de laine, laissées par les moutons aux griffes des genêts épineux et que le vent avait ramassées; toutes sortes de riens légers, pareils à des fils de la Vierge; des brins de plumes, des débris subtils qui échappent aux mains des travailleuses, et qui se mettent, soulevés par une brise, à voyager deci, delà, dans le ciel, comme de petits êtres, suivis parfois par un oiseau trompé...
Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et vers Jérusalem. Les hirondelles, nous le savions, viennent de par là, les martinets, les ramiers voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette saison d’avril fait éclore un désir de changement...
Et en nous aussi était un désir de fuite et de vol, un élan vers l’espace libre, un rêve de planer. Quelque chose en nous se soulevait, comme une aile captive, inutile... Et c’était l’amour. C’était la prière et la tendresse. Comme elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà en nous, renaissantes, impérissables...
· · ·
· · ·
--En voilà une! je l’ai vue!
Il avait vu une cloche, le petit Paul! Oui, avec les yeux de son désir, avec les yeux de son amour, il l’avait vue.
--En es-tu sûr? cria Tiennet, un peu pâle.
--Oui, oui!
Il n’en était pas sûr, oh! non. Mais il croyait qu’ayant cru en voir une, il pouvait dire: je l’ai vue!
Qui saurait expliquer où commença son tendre mensonge d’enfant? C’est à lui-même qu’il mentit d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, non plus pour se moquer de lui, mais tout au contraire pour le consoler. Enfin, pourquoi ne pas le dire? il espérait bien un peu tromper aussi le bon Dieu... Oh! l’insaisissable tendresse!
Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel le point fuyant, la petite et furtive raie sombre que Paul avait désignée du doigt.
Le sceptique Léon la revit le premier:
--Là, là! oui, là, je la vois!
Il y avait tant de petits nuages capricieux, dans le ciel d’avril! Tous les yeux éblouis, fatigués, se rouvrirent ardemment.
Que vous dirai-je de plus? L’un après l’autre ou l’un par l’autre, nous la vîmes tous, la cloche aux grandes ailes, qui nous apportait la santé de Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de nous croire. Il est certain qu’il se mit à sourire, puisque Lison revint quelques jours plus tard nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans l’écho de la montagne.
Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la pente de la grande colline au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, notre drapeau déroulé flottait avec gaieté; les sabres de bois jetaient des éclairs... Et petit Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, d’un air de défi:
--Que quelqu’un vienne nous dire que nous ne les avons pas vues!... Et il verra!
QUINZE AOUT ET QUATORZE JUILLET
--«Autrefois», me dit Darbous d’un ton mélancolique, en plaquant une truellée de ciment au fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, pour y sceller le double support d’une cloche, «autrefois... c’était le 15 août!»
Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus secrète de Darbous, me semblent étranges; mais, de lui, rien ne m’étonne, et «je laisse venir».
_Darbous_ est un mot qui signifie: _taupe_; c’est le sobriquet provençal de mon maçon. Darbous soutient avec moi des conversations à perte de vue sur les plus graves sujets. Il a des façons très originales de considérer les choses, et je l’écoute toujours avec un infini plaisir.
--Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle Marie?
--Oh! ce n’est pas ça, monsieur; et si je parle du 15 août, c’est que nous y voici, et je dis que le 15 août, c’était le 14 juillet de l’Empereur.
--Il y a une grande différence entre les deux dates, Darbous, puisque le 14 juillet, c’est la fête de la République--entendez-vous?--de la liberté!
Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge vide, lève sur moi un regard oblique, prend dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse pincée de tabac, et dit:
--Alors, vous y croyez, vous, à la liberté?
J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs incalculables, et, bien vite, curieusement, je m’apprête à jeter la sonde dans ce néant qui m’est apparu.
--Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, tout ça, _c’est la même chose un autre jour!_... Voilà mes opinions. Aussi, moi, les jours de fête, je travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, monsieur, de faire la fête avec le monde... Il y a longtemps que j’en suis guéri!
--Et depuis quand, Darbous?
--Depuis la première fête du 14 juillet qui a été en France!
--Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri?
--Pourquoi? Parce qu’il m’est arrivé, le jour de cette première fois, un «tour du diable», un tour à devenir fou! Alors j’ai juré de laisser la France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui est le 15 août de la République.
--Ah! vous avez juré, Darbous, de laisser la France faire ses fêtes toute seule?
--Oui, monsieur! Et depuis--voilà bien des années!--je me suis tenu ma promesse!
· · ·
· · ·
Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire va suivre d’elle-même: elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une échelle double, donne «un coup de niveau» afin de poser bien droit ses supports de cloche. Alors, je prends mon parti:
--Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques?
Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau, il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil:
--Vous parlez bien, monsieur! vous parlez comme une affiche... Moi, je ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs!...
Il me parlait presque tout bas; il s’interrompt, change de ton, et, sans transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, un _bambino_ en train de jouer avec mes chiens: «Dè mortiè!» Et tandis qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous, assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte:
--Depuis quelques jours, mon père me répétait: «Tu devrais bien brûler ces broussailles, pour nous en débarrasser!»... Il faut vous dire, monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du château, tenez, là-bas, regardez!
Il me désigne du doigt sa maison--plantée presque au sommet du cône qui domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux village de la Garde.
--Elle s’aperçoit de loin, celle-là!
--Pour mon malheur! comme vous allez voir!... Donc, je répondais à mon père: «Dans quatre jours c’est le 14 juillet; toutes ces saletés de méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille. Nous serons, comme ça, les premiers à faire «un peu d’illuminations.»
--C’était une bonne idée, Darbous.
--De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir! Le 14 juillet arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, pleine de piquants... j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux ou trois caisses pourries... un peu de paille... et zou, une allumette!... Le feu part... Ça se met à brûler sur un emplacement vide devant la maison... C’était un peu avant la nuit; et nous, assis à table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos balayures!
--Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste?
--Attendez, monsieur!... Tout à coup un voisin, en courant, arrive, qui nous dit:--«Où est le feu?--Le feu, gros animal, il te crève les yeux!--Pas celui-là, l’autre!--Nous n’en avons point d’autre!--Alors, dit-il, ça va bien, quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour dîner devant un si gros feu, en plein mitan de juillet!...» Voilà qu’à ce moment j’entends le tambour... ran, pan, tan! ran, pan, tan! et je criai: «Ah! bon! voilà la fête qui commence!»--«La fête! Ah bien oui, la fête! C’est le tambour qui annonce partout que vous avez, par accident, mis le feu chez vous! Écoutez maintenant la cloche!...» La cloche sonnait, le tambour battait. C’était le tocsin et le rappel, et voilà que, par la petite rue qui monte vers notre maison, étroite et droite comme cette échelle-ci, je vois venir contre nous _un magasin de monde_, tout un régiment! avec des cruches, des seaux, des arrosoirs, tout le tremblement, et enfin la pompe!... Ceux de la queue, oui, monsieur! traînaient la pompe, qui était toute neuve, et ceux de la tête, avec leurs casseroles, apportaient l’eau!... Oh! ils étaient bien cent cinquante, avec des gamins qui _suivaient devant_, et qui criaient: «Darbous a mis feu! Darbous a mis feu!...» Moi, voyant venir ce spectacle, je me lève de table pour mourir de rire à mon aise! J’étais si jeune, alors! Mais en me voyant rire, tous ces gens-là, femmes et hommes, malcontents d’avoir été dérangés au bon moment du dîner, s’entraînèrent à m’injurier! Mon père veut leur expliquer: on ne le laisse pas ouvrir deux fois la bouche! Et tout le village, monsieur, a passé devant moi à la file, qui secouant son arrosoir, de colère, qui son pot-à-eau, qui sa cruche, en me criant mille sottises, des sottises à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de rire: c’était bien tout le contraire!... Par malheur, Monsieur le maire qui est médecin, et qui était parti dans sa voiture pour voir ses malades, en entendant la cloche et le tambour, au galop revint au village, et là il entend dire que j’ai comploté, moi, pechère! une mauvaise farce!... Alors, le garde me vient dessus, avec son tambour, et veut à toute force m’emmener en prison! oui, en prison, monsieur, un treize de juillet!... Il fallut faire de la défense, avec mon frère le cuirassier... Et voilà ce que c’est, monsieur, que votre fête de la liberté!... La voilà, la liberté!... et voilà le peuple!
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Darbous, toujours assis au sommet de son échelle, prononça ces paroles d’un ton inimitable de parfaite indifférence et de tranquille dédain pour les multitudes et pour la politique.
--Et que dit le maire, Darbous?
--Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux pour le village que personne ne fût brûlé!
Darbous haussa les épaules, puis tout à coup de sa voix terrible:
--Petit! Et ce mortier?
--Est-ce que vous croyez, maître Darbous, répondit la frêle voix de l’enfant, que je peux, à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes vos histoires!... Le monsieur parle comme une affiche, à ce que vous dites; mais vous, oh! vous parlez comme le catéchisme!
Il alla gâcher du mortier lui-même et acheva de mettre la cloche en place; puis il rangea ses outils et, au moment de me quitter:
--A présent, si vous voulez, je vas vous la bénir d’un mot, moi, votre cloche, monsieur: je souhaite simplement que jamais elle ne dise: «Au feu! au feu! au feu!» ni pour de bon, ni surtout pour rire!
LES DEUX ÉTAMEURS
A Paul Arène.
«_O! stablaza casséroll’ è blantsi forcettes! stablaza!_» Ce qui veut dire: «O! étamer casseroles et blanchir fourchettes, étamer!»
Poussant de temps à autre ce cri traditionnel, à travers les échos de nos collines de Provence, deux étameurs piémontais allaient au hasard, de bastide en bastide, par un beau jour d’été.
Ils portaient comme enseigne quelques vieux chaudrons qui avaient noirci leurs mains et en toute évidence (ne sais comment) leur visage qu’on devinait rose pourtant sous les taches de suie. Ces étameurs étaient gras et ils marchaient à la sueur de leur front, avec nonchaloir, en cherchant l’ombre des «clapiers» et des pins parasols. De la sueur qui ruisselait sur leur visage, une goutte parfois tombait jusqu’à terre, noire sur les «roucas» blancs. Les deux «stablazaïres» marchaient de conserve, sans échanger un mot, en rêvant.
A quoi pouvaient-ils bien rêver dans ce magnifique paysage? Le soleil était sur son déclin. Le flanc de nos collines, où s’étagent en gradins la vigne et les blés alternés, portait à la fois la gloire de juillet et l’espoir de septembre. La lumière flottait, dansait, tremblotante comme une étoffe transparente, merveilleuse, envolée au gré des brises, s’accrochant et s’étalant partout. Pas un atome voltigeant qui ne fût prisme; pas un grain de poussière en l’air qui n’apparût étincelle. Et à l’horizon, sur la mer scintillante, cette gaze, formée d’atomes lumineux et frémissants, semblait comme le voile nuptial de la Méditerranée amoureuse... C’est peut-être à cela que rêvaient les deux compagnons. «_O! stablaza casséroll’! stablaza!_» Brusquement, s’arrachant à sa rêverie panthéiste, l’un ou l’autre ouvrait sa grande bouche et lançait dans la lumière son cri éclatant; puis la bouche se refermait, et les deux stablazaïres poursuivaient leur route, muets, précédés de leur ombre longue et suivis du bruit de leurs gros souliers heurtés aux roches, et du tintement de leurs chaudrons entre-choqués.
Or, ainsi cheminant, ils arrivent à la nuit tombante, à Pierrefeu. Le petit village, bâti sur un mamelon, reçoit à pleines vitres les rayons rouges du couchant. Les deux establaza gravissent la rampe tortueuse et s’arrêtent au _Cheval vert_, chez l’aubergiste Trotebas.
Ils dînent bien et vont se coucher.
L’hôtelier en personne les conduit à la chambre qu’il leur a destinée. Il les précède, un «calen» à la main. Le calen fumeux éclaire à peine un long corridor dans lequel s’ouvrent, à droite et à gauche, une douzaine de portes. La porte de leur chambre est la dernière de toutes...
--«Dormez bien, les amis! dit l’aubergiste; il fait jour de bonne heure en ce mois-ci, et je n’ai pas de «viores» plus qu’il n’en faut. J’emporte le «calen». Couchez-vous donc sans lumière. En vous déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez manquer le lit, et vous n’êtes pas de ces commis voyageurs de Paris qui font les «monsigneurs» et lisent de couchés! Ainsi donc, restez sans chandelle. Bonsoir... Et crainte des voleurs, car mon auberge est pleine--vu le romérage et la foire--je retire la clef. Je rouvrirai à l’aube.»
--Bonsoir donc, maître Trotebas, disent d’une seule voix les deux establaza!
--Bonsoir, bonsoir...
Maître Trotebas, en retirant la clef de leur porte fermée à double tour, rit tout seul, d’une étrange manière, à la lueur du «calen» odorant, car c’est de bonne huile d’olive qui brûle dans cette lampe de fer, de forme antique. Éclairé en rougeâtre par le «calen» qui se balance à son poing, au bout d’une chaîne rouillée, le visage de maître Trotebas est plein d’une gaieté diabolique et mystérieuse... Quels peuvent être les projets du mystérieux et diabolique aubergiste?
Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a tiré son plan, vient d’enfermer à double tour les deux étameurs dans une chambre noire, sans jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, dont la porte même ouvre dans un corridor obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer que par d’autres portes ouvertes... «Eh! eh! eh! le bon tour, ma foi!...» L’ingénieux Trotebas rit tout seul en redescendant dans la grand’salle basse; car Trotebas est un maître «galejaïre», un émérite farceur, la joie et l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique de sa commune, où les théâtres sont inconnus... Trotebas rit donc étrangement à la lueur de son «calen», car il a conçu l’idée d’une farce admirable dont les deux étameurs seront les involontaires héros, une mirobolante comédie qui lui fera le plus grand honneur et dont on s’entretiendra à vingt lieues à la ronde, le soir, dans les veillées, pendant longtemps!...
Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de rose, se soulevant sur la pointe des pieds, chercha par monts et vaux, dans les «drayes» fleuries de thym et de lavande, les deux stablazaïres matineux, et s’étonna de ne pas les rencontrer!
Eux qui d’ordinaire, levés «avant jour», lestés d’un pain frotté d’ail et arrosé d’un verre de «garden», promenaient leurs chaudrons sonores sous les pinèdes, à l’heure où le soleil commence à paraître, que faisaient-ils donc aujourd’hui et comment n’étaient-ils pas encore par chemins?--Eh quoi! seraient-ils pour la première fois oublieux de leur maîtresse, l’Aurore, dont ils n’ont jamais manqué le royal petit lever, et qui se plaît tant à se mirer dans le poli de leurs chaudrons de cuivre? Hélas! la matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes de la ruse, pleins d’une confiance primitive et d’une primitive candeur, dorment côte à côte dans le même lit, à poings fermés, comme il sied à des Piémontais qui ont fait plus de seize lieues d’une haleinée.
Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus d’un tour de cadran, douze heures! Il est dix heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne de son insomnie et se donne de garde d’éveiller le camarade... Le camarade de son côté ne dort plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de son insomnie, il ne veut pas que son camarade en pâtisse!
Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, dans leur délicatesse exquise et dans la crainte des coups de poing l’un de l’autre, tous deux restent longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, rongés par l’ennui de ne pas dormir, et les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout à coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une sonnerie... Il compte en lui-même les coups d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse échapper ce cri: «Miéjour!»
Pourquoi _midi_? et pas minuit? il est midi, en effet! Quelle voix secrète a révélé à cet homme la vérité de l’heure? Eh! celle que Dieu a mise dans l’estomac de tout honnête homme: la voix de la faim!
--«Ouvre la fenêtre,» dit à l’un l’autre. L’autre, de la chercher à tâtons, la fenêtre; mais on sait qu’il n’y a point de fenêtre dans la chambre qu’a donnée l’aubergiste à ses hôtes mystifiés.
--La fenêtre?... Je ne la peux pas trouver!
--Quel âne!... De l’eau à la mer, par la madone! tu n’en trouverais pas, fada!
Et voilà nos deux hommes ensemble, à tâtons tous les deux, cherchant la fenêtre le long des murs! ils ne heurtaient aucun meuble, car la noble chambre n’était meublée que d’un lit: ils tâtonnaient donc dans l’obscurité, ne palpant que murailles plates, ouvrant leurs yeux tant qu’ils pouvaient et commençant à pâlir de peur, car le sortilège semblait s’en mêler, et de vrai, quant à supposer sans fenêtre une chambre d’auberge, non, cela ne leur venait pas!
Pendant ce temps, pieds nus pour ne pas être entendus, l’aubergiste et ses clients, «grouliers» et marchands forains, les amis de l’aubergiste et sa famille, ses quatre enfants (son chien même était là qui aboyait par instant et se faisait battre), tous, dans le corridor obscur, tâchaient de deviner au bruit ce que faisaient dans l’ombre les deux victimes.
A force de chercher la fenêtre, les stablazaïres trouvèrent la porte! et va de la frapper et «basseler» à tour de bras, à coups de pied, en jurant comme s’ils étaient en colère. Et l’aubergiste de répondre tout à coup avec sa voix enflée à la croquemitaine:
--Qui pique ainsi, tron de sort! Avez-vous fini, ô mandrins! Voleur de tonnerre! eh! fénas! Attendez, si j’y vais, je vous ferai bien taire!... Attendez, étameurs de carton!
Et tout en disant: «Attendez», prestement il se déshabillait, se mettait en chemise, comme un homme au saut du lit, et prenait en main et allumait la lanterne nocturne dont on se sert pour visiter l’étable. Et tout l’auditoire, pieds nus, étouffant d’un rire contenu et qui s’échappait parfois des bouches en sifflant comme un vent coulis, dégringolait l’escalier, pour ne pas arrêter si tôt la bonne farce.
Maître Trotebas ouvrit la porte et, terrible sur le seuil:
--«Oh! marrias! Coqs de rue, douleurs de maison! va-nu-pieds, coureurs de grand’route! Allez, ô étameurs de ma tante! n’avez-vous pas crainte, qué? Que vous prend-il de basseler ainsi! Êtes-vous fous, donc, ou seulement ivres! Il y a pourtant quatre heures déjà que vous avez bu en mangeant! S’il se peut! Un escaufestre ainsi! Nous irons chercher les gendarmes tout à l’heure si nous voulons «plier l’œil!» Oh! oh! brigand de sort et pétard de cougourde! je tiens auberge peut-être pour que ces musiciens de chaudrons viennent me faire musique de nuit et m’éveiller la maison, troubler les braves voyageurs et faire japper tous les chiens! A cette heure de nuit, canaille, que vous prend-il de faire les mitamates? Il est juste minuit; que voulez-vous? Dormez! je vous ai dit qu’au jour on vous réveillera! Les chaudrons sont-ils si pressés d’être étamés qu’il faille en démolir ma porte? En voilà assez! Dormez, que j’ai dit!»
Deux grands coupables, pris sur le fait, n’ont pas mine plus piteuse que les deux stablazaïres, qui, tête basse, s’allèrent coucher, et, à force de le vouloir, fatigués d’ailleurs par une faim tiraillante, de nouveau firent un long somme qui les tint sourds et muets jusqu’à la nuit, tandis que se gaudissait à leurs dépens le village tout entier.
Tout le village, et les paysans venus pour le romérage, à la porte de l’auberge se pressaient, curieux, se racontant cent fois les détails de la nuitée, impatients de la suite, et l’inventant par avance avec divers dénouements.
Que de pots versa l’heureux Trotebas aux curieux assoiffés!--Trois commis voyageurs, qui devaient partir ce jour-là, firent bonne dépense encore, afin d’assister à la fin de l’aventure.
Cependant, à la nuit bien close, s’éveillèrent les deux héros. Et va de bâiller et de s’étirer en musique:
--Me semble qu’elle est longue, la nuit, dis un peu, toi,--longue, LONGUE, LONGUE!
--Oh! oui, répondit le camarade, si longue que jamais je n’ai vu sa pareille.
--De sûr, on ne dirait pas une nuit d’été!
--Ni même d’hiver, cambarada!
--Et moi, je dis que peut-être on nous a emmasqués!
--Oui, j’ai vu, hier au soir, en bas, pendant que nous mangions la soupe, un homme qui nous regardait en riant, et non d’un mauvais air!
--Ah! nous aurons mangé d’une herbe!
--Il faut encore--tant pis--repiquer à la porte!...
--Attends, j’y vais... attends un peu...
Et, de peur de fâcher trop l’aubergiste, c’est tout discrètement, cette fois, que les stablazaïres inquiets frappent à la porte: toc, toc, toc!
Et, appliquant la bouche au trou de la serrure, de sa plus douce voix, l’un d’eux:
--Maître Trotebas!... O maître Trotebas! Ouvrez-nous un peu, qu’il doit être jour, cette fois!... Nous avez-vous oubliés, ô maître Trotebas!
Il les entend, pardieu, le bonhomme aux aguets! Le compère se tient de rire! Et, cette fois, il ouvre, dans le corridor, la porte de sa chambre en face de la leur; et, dans sa chambre, il a ouvert la fenêtre par où se peut voir une bonne lune bien pleine et ronde comme un fond de chaudron luisant, tout de neuf étamé.
L’aubergiste, encore en chemise, et sa lanterne au poing, apparaît aux deux stablazaïres:
--Eh bien, les amis? à la bonne heure, cette fois! voilà qui est parler sans trop de bruit! en gens honnêtes! mais que ne dormez-vous, que diable! jamais je ne vis gens si éveillés! avez-vous la fièvre et que vous faut-il? L’essentiel ne vous manque pas dans la chambre que vous avez!
A ce ton de naturel et de douceur, les stablazaïres sentent la conviction de leur folie se glisser doucement dans leur sein, et s’excusant de l’erreur répétée, avec force soupirs, se remettent au lit!
Dormirent-ils, ou non? Ils se livrèrent d’abord à une consternation silencieuse. Convaincus, mais étonnés, ils veillèrent dans l’ombre, immobiles comme deux statues, en espérant le jour, ne songeant qu’au soleil! Oh! comme leur tête était pleine de levers d’aurore, resplendissants!... Quand le jour fut proche,--le second jour!--de lassitude ils firent encore une espèce de somme d’où ils furent en sursaut éveillés par l’aubergiste en grande indignation!
--Eh quoi! dormias, vous êtes la nuit miaulants et criards comme chats de gouttière, et, au jour, muets comme des sars! Debouts, beaux fainéants! Dépêchez! je vous fais lumière... je vous ai, par les saints, préparé une soupe à se lécher les doigts, et abondante comme pour des hommes qui seraient restés un jour sans manger!... Dépêchez donc, avant une heure il sera jour plein, paresseux!
Ils furent vite habillés, pour être vite à la soupe! et comme ils mangèrent! Dieu sait! après une assiettée, une autre, et l’aubergiste les regardait faire, et les clients et tout le monde,--en riant.
--O bonnes gens, disaient les stablazaïres, on dirait que vous n’avez jamais rien vu!
Le repas--une chaudronnée de soupe--le repas achevé, ils prirent leurs chaudrons sur l’épaule, et quand ils furent pour payer:
--Non, non, braves stablazaïres, dit le plaisant mais honnête aubergiste, je peux, en ce temps-ci, où j’ai tant de voyageurs à cause de la foire, donner pour rien la retirée à deux bons garçons comme vous; et cette fois, amis, je me tiens pour payé.
Ils s’en allèrent donc, les deux stablazaïres, bien contents de l’affaire; et comme tout le village était sur pied, chacun sur sa porte, pour les voir passer, eux, héros d’une telle farce,--ils s’en allèrent disant, tandis que l’aube blanchissait et que chantait le coq:
--Comme on se lève matin, en ce pays du diable!
--Eh, pardi! je le crois! les nuits y sont si longues!
LE VASE D’ARGILE
A Clément Massier.