Chapitre 2 La déposition d’un vaincu
Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. A tout le monde, en somme, sauf à eux. Que le père Joffre était donc plus sage ! « Je ne sais pas, disait-il, si c’est moi qui ai gagné la bataille de la Marne. Mais il y a une chose que je sais bien : si elle avait été perdue, elle l’aurait été par moi. » Sans doute entendait-il surtout rappeler, par là, qu’un chef est responsable de tout ce qui se fait sous ses ordres. Peu importe qu’il n’ait pas eu lui-même l’initiative de chaque décision, qu’il n’ait pas connu chaque action. Parce qu’il est le chef et a accepté de l’être, il lui appartient de prendre à son compte, dans le mal comme dans le bien, les résultats. La grande vérité que cet homme simple exprimait si simplement prend cependant aujourd’hui un sens encore plus plein. Au retour de la campagne, il n’était guère, dans mon entourage, d’officier qui en doutât ; quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement[2] .
Je crains bien que ce propos, par sa brutalité, ne choque, chez beaucoup, des préjugés puissamment enracinés. Notre presse, presque tout entière, et tout ce qu’il y a, dans notre littérature, de foncièrement académique, ont répandu dans notre opinion le culte du convenu. Un général est, par nature, un grand général ; et lorsqu’il a mené son armée à la débâcle, il arrive qu’on le récompense par un cordon de la Légion d’honneur. Ainsi s’imagine-t-on, sans doute, entretenir, par un voile pudiquement jeté sur les pires erreurs, la confiance de la nation ; alors qu’en réalité on ne fait que semer, parmi les exécutants, un dangereux agacement. Mais il y a plus, et en somme, plus respectable.
Une singulière loi historique semble régler les rapports des Etats avec leurs chefs militaires. Victorieux, ceux-ci sont presque toujours tenus à l’écart du pouvoir ; vaincus, ils le reçoivent des mains du pays qu’ils n’ont pas su faire triompher. Mac-Mahon, malgré Sedan, Hindenburg, après l’effondrement de 1918, ont présidé aux destinées des régimes issus de leurs défaites ; et ce n’est pas le Pétain de Verdun, non plus que le Weygand de Rethondes, que la France a mis ou laissé mettre à sa tête. Je n’ignore certes point que dans ces réussites tout n’est pas spontané. Elles n’en répondent pas moins à une sorte de psychose de l’affectivité collective. Aux yeux des peuples vaincus, ces uniformes, semés d’étoiles et de médailles, symbolisent, avec les sacrifices consentis sur le champ de bataille, les gloires du passé et peut-être de l’avenir. Je ne crois pas qu’une opinion qui heurte la vérité mérite jamais qu’on évite de la contredire. Je pense, avec Pascal, que le zèle est étrange « qui s’irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent »… « Jamais les saints ne se sont tus », a-t-il encore écrit ailleurs. Ce n’est pas une devise pour la censure. Elle n’en mérite pas moins d’être méditée par quiconque, sans prétendre, hélas ! à la sainteté, s’efforce simplement vers la modeste moralité de l’honnête homme. Mais, du moment que le sentiment est sincère, on ne saurait le battre en brèche sans un peu de chagrin.
Je viens de parler du « commandement ». A peine, cependant, le mot est-il sorti de ma plume qu’en moi l’historien se scandalise de l’avoir écrit. Car l’A. B. C. de notre métier est de fuir ces grands noms abstraits pour chercher à rétablir, derrière eux, les seules réalités concrètes, qui sont les hommes. Les erreurs du commandement furent, fondamentalement, celles d’un groupe humain.
J’ai peu approché les grands chefs, dont m’éloignait la modestie de mon grade et de mes fonctions. Le seul qu’il m’ait été donné de voir, quelquefois, d’un peu plus près, fut le général Blanchard. Je garde de lui surtout le souvenir d’un homme très bien élevé. La dernière fois qu’il me fit l’honneur de m’adresser la parole, ce fut, m’ayant rencontré en Normandie, après mon retour des Flandres, pour me dire obligeamment : « Eh bien ! vous vous êtes donc, vous aussi, tiré indemne de cette aventure. » La formule me parut désinvolte. « Bénissons notre heureuse aventure ! » s’écrie de même Félix, dans la dernière scène de Polyeucte. Et Voltaire de commenter : « Ces mots, après avoir coupé le cou de son gendre, font un peu rire. » Dans l’aventure des Flandres, Blanchard avait, pour sa part, perdu plus de la moitié de son armée, et laissé en arrière, comme prisonniers volontaires, avec son propre chef d’état-major, l’officier qu’il s’était donné lui-même pour successeur. Mais je sais qu’il ne faut juger personne sur un propos de hasard. Au château d’Attiches, comme un jour, dès l’aube, on m’avait appelé pour téléphoner au G. Q. G. britannique, je passai plus d’une heure dans la pièce où se tenait le général : sans un mot, presque sans un geste, figé dans une immobilité tragique, il contemplait fixement la carte, étalée sur la table qui nous séparait, comme pour y chercher la décision qui le fuyait. A Attiches, de même, j’ai, fort involontairement, surpris de sa bouche quelques mots, sur lesquels j’aurai à revenir. Dans l’ensemble, cependant, je n’ai guère pu le connaître qu’à travers ses actes de commandement. Or, sur ce point, il m’est difficile d’établir le départ entre son action personnelle et celle de son entourage.
J’ai eu, cela va de soi, une familiarité beaucoup plus grande avec les milieux d’officiers d’état-major, mes chefs immédiats ou mes camarades, pour la plupart d’active et brevetés de l’Ecole de Guerre.
Si grande, à la vérité, que je me trouve, d’avance, prémuni contre la tentation de camper ici un portrait, qui serait naturellement tout arbitraire, de l’officier d’état-major en soi. Quand, les yeux clos, je feuillette mes souvenirs, c’est une galerie de figures nettement individualisées qui défilent devant ma conscience : les unes, vouées, à jamais, au sourire, les autres, qui, tant que je vivrai, resteront douces à ma mémoire.
Le capitaine B…, du 3e bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide, semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint sacrement, la science livresque, jadis reçue en dépôt aux cours de tactique. Le capitaine X… – de chez nous celui-ci – fort en gueule, plutôt que grand dans l’action, avait réussi, en quelques mois, à s’attirer la haine de tout le personnel des secrétaires, qu’il se croyait, par la grâce d’une vocation native au commandement, chargé de « mettre au pas » : quand il s’en allait coucher à la cave, quels ricanements derrière son dos ! Avec ces fiers-à-bras, comment confondre notre charmant popotier, si serviable, si modestement brave, si discrètement efficace dans ses fonctions d’adjoint au chef de bureau, puis d’officier de liaison, et auquel je ne trouve vraiment à reprocher qu’une chose : l’accès de découragement ou de dépression physique qui, devant l’écroulement de ses rêves de guerrier pour images d’Epinal, l’entraîna un soir, dans la lourde atmosphère de Steenwerk, à se laisser faire inutilement prisonnier. Qu’il avait dû souffrir pour en arriver là – et souffrir plus encore quand il aura su, par quelque journal allemand, l’armistice ! Ceux que je viens de nommer, nous les avions déjà bien jaugés dès le temps de Bohain. Mais les jours brûlants de la campagne devaient, en des sens divers, nous apporter plus d’une révélation.
Cet officier supérieur, qui avait fait la guerre de 1914-1918 et en avait rapporté de belles citations, certes, nous connaissions bien d’avance, avec ses qualités, qui n’étaient pas sans attrait, ses redoutables défauts : son sens du concret, mais son désordre, son esprit de « débrouillage », mais son obstinée répugnance à rien prévoir ; sa gentillesse, mais, parfois, son manque de franchise. Qui nous eût fait prévoir, cependant, son effondrement, dans l’action ? En toute sincérité, je crois, aujourd’hui, que, sur le moment, nous avons été injustes envers lui. Méchamment, nous avons attribué, sans plus, à la faiblesse devant le danger ce qui – entretenant, chez lui, cette nervosité, par les apparences, si voisine de la peur – était, avant tout, conscience, presque prématurée, de la catastrophe grandissante, anxiété sous le poids d’une charge trop lourde, sentimentalité excessive aussi : ne m’a-t-il pas avoué, à Attiches, qu’il ne s’était pas senti la force de désigner lui-même ceux de ses collaborateurs qui devraient rester au poste jugé alors le plus exposé ? Mais un fait est sûr : alourdi sans doute par des années de bureau et de pédagogie, ce soldat de carrière avait complètement cessé d’être – avec tout ce que le mot comporte de domination de soi et d’implacabilité – un chef.
Sur l’autre volet du diptyque, comment résisterais-je au plaisir d’évoquer la longue et blonde silhouette du cher capitaine d’artillerie qui, aux heures troubles d’Attiches et de Steenwerk, exerça, à l’échelon avancé, le commandement de notre bureau ? Naguère, à Bohain, où il avait sous ses ordres la section du ravitaillement, nous avions pu le juger tatillon et, parfois, de mauvais poil. Il n’avait pas l’esprit très prompt et, cavalier passionné, se vantait volontiers de détester le travail intellectuel. Sa franchise à soutenir, fût-ce contre ses supérieurs, les opinions qu’il croyait vraies, forçait l’estime ; mais son humeur contredisante agaçait. Son goût, peut-être un peu artificiel pour les plaisanteries scatologiques, fatiguait les moins prudes. Ses préjugés politiques, sociaux (car il était de haute bourgeoisie) et, j’imagine, raciaux s’écartaient, autant qu’il est possible, de ma propre vision du monde. Nous étions de corrects camarades : sans beaucoup de chaleur, je le crains, ni d’une part ni de l’autre.
Vint la campagne du Nord. Quand tout fut consommé, le général Prioux décida que chaque bureau désignerait un officier pour attendre l’ennemi avec lui. T…, je l’ai dit, était alors notre chef. Il estima que, parce qu’il était le chef, cette mission de sacrifice ne pouvait appartenir qu’à lui. De jugement assez ferme, d’ailleurs, pour ne pas ranger le consentement à une inutile prison parmi les devoirs d’honneur du soldat, il m’a, d’ailleurs, confessé plus tard avoir passé la soirée qui suivit, l’œil fixé sur le trou de haie par où, dès l’arrivée des Allemands, il comptait bondir loin de leurs prises, revolver au poing. Il l’eût tenté certainement si, presque à la dernière heure, un incident inopiné n’était venu lui rendre sa liberté de mouvement. Dans la nuit, on vit apparaître au P. C. le général commandant le 4e corps ; les unités sous ses ordres se trouvant presque toutes dans l’incapacité de repasser la Lys, il avait résolu de joindre sa destinée à celle du commandant de l’armée. Notre popotier, qui faisait auprès de lui fonction d’agent de liaison, l’accompagnait. Comme je l’ai dit plus haut, ce pauvre ami refusa de mettre à profit la chance, qui lui fut offerte, de gagner la côte. Son abnégation lassée sauva T… Car le général n’avait demandé qu’un prisonnier d’office par bureau. T… reçut l’autorisation de partir. Nous eûmes, le lendemain matin, la surprise et la joie de le voir surgir, à peine un peu en retard, à notre premier rendez-vous, non loin de Hondschoote, juché sur une belle bicyclette neuve qu’il avait découverte, en cours de route, dans les rues désertées de Bailleul. Mais nous nous étions, lui et moi, fait nos adieux, la veille au soir. Nous étions, l’un et l’autre, passablement émus ; et si nous ne nous dîmes pas alors, en autant de mots, que nous nous étions autrefois mutuellement méconnus et que nous en avions beaucoup de regrets, c’est parce que ces choses-là ne se disent guère ; il suffit qu’on les sente ensemble. La vie nous a aujourd’hui séparés. Au point que j’ignore, au moment où j’écris, s’il est encore de ce monde. Si jamais elle doit nous rapprocher de nouveau, ce sera, j’en ai peur, pour recommencer à nous opposer. Pas comme avant, cependant. Pour ma part, il me serait impossible de rayer de ma mémoire ces quelques minutes chargées d’électricité humaine, dans le jardin de Steenwerk.
Ni non plus ce qui les avait précédées et justifiées. Un des privilèges du véritable homme d’action est, sans doute, que, dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que des vertus, jusque-là en sommeil, paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu. Telle fut la métamorphose dont notre camarade donna un remarquable exemple. Consciencieux et sincère, il l’avait toujours été ; il cessa de s’attacher aux petites choses et son goût de la contradiction disparut. Toujours prêt à donner un renseignement ou une directive, il fut le chef qui sait laisser aux exécutants la liberté nécessaire, tout en prenant la responsabilité de tout. Il fut patient, calme aux pires heures, prodigue de sa propre fatigue autant que ménager de celle des autres. Et si bon garçon avec cela ! J’avais fait la découverte d’un homme.
Dans aucun groupe humain, cependant, les individus ne sont tout. A plus forte raison, leurs particularités tendent-elles à s’estomper, dès lors qu’ils appartiennent à une communauté fortement constituée. Une formation première, conduite, pour chacun, sur des lignes à peu près semblables, l’exercice d’une même profession, la soumission à des règles de vie communes ne sont peut-être pas les ciments les plus forts. Il y faut encore, avec les traditions transmises d’ancien à jeune ou de chef à subordonné, le sentiment d’une sorte de prestige collectif. Tel est, éminemment, le cas de ce qu’on pourrait appeler les corporations militaires. Dans la nation, les milieux d’officiers de carrière forment déjà une petite société bien caractérisée : par maintes survivances, la plus propre, assurément, à restituer à notre civilisation, relativement nivelée, l’image de ce que fut, dans l’ancienne France, la notion moins de classe encore que d’« ordre ». Dans la noblesse d’autrefois, en dépit d’énormes différences de rang, régnait la conscience d’une véritable égalité de principe, si bien que le roi, en personne, n’était, au regard de ce code, rien de plus que « le premier gentilhomme de son royaume ». Aujourd’hui de même, un général, fût-il parmi les plus étoiles, s’il pénètre dans la pièce où travaille un modeste sous-lieutenant ne saurait, sans manquer à la plus élémentaire courtoisie, omettre de lui tendre la main. Mis en face d’un sous-officier – ne parlons pas d’un simple soldat – il faudra, pour l’engager à ce geste, les circonstances les plus exceptionnelles. A l’intérieur de l’armée, le monde des officiers d’état-major fait figure, à son tour, d’une collectivité remarquablement homogène.
Parmi ses traits généraux les plus incontestables, un de ceux qui lui font le plus d’honneur est certainement le respect du devoir professionnel. Ce penchant lui est d’ailleurs commun, je crois, avec la plupart des officiers de tout rang. Je suppose que, chez les brevetés de l’Ecole de Guerre, comme partout, il existe des paresseux, sans conscience. A une exception près peut-être – encore s’agissait-il d’un personnage évidemment jaugé déjà par ses pairs, et relégué dans un état-major sans importance – je n’en ai jamais rencontré. C’est là une grande vertu et que bien peu d’autres corps de fonctionnaires possèdent, aujourd’hui, j’en ai peur, à ce degré.
On a souvent parlé du dédain de l’officier d’état-major pour l’officier de troupe. Je ne nierai certes point, chez quelques vaniteux à tout prendre assez rares, les manifestations d’une irritante morgue d’Ecole de Guerre. Il n’est que juste, cependant, de le dire : presque tous les brevetés que j’ai connus faisaient sonner très haut leur désir de reprendre leur place dans la troupe. Peut-être y avait-il là une part de mode. J’en sais qui, mis au pied du mur, perdirent visiblement beaucoup de leur enthousiasme. Mais il m’a semblé que, du moins chez les jeunes, ces propos, dans l’immense majorité des cas, répondaient à un sentiment parfaitement sincère. Aussi bien est-il déjà caractéristique que le bon ton ait exigé l’expression d’une pareille estime pour les services du rang.
Quant aux malentendus qui, dans tant d’armées, de toute nation, s’élèvent, par moments, entre les exécutants et le personnel dirigeant, ce dernier n’en est assurément pas seul responsable. Car les difficultés n’apparaissent pas, aux divers échelons, sous le même angle et se mettre par la pensée à la place d’autrui fut toujours, au bas comme au sommet de la hiérarchie, une gymnastique mentale singulièrement difficile. On ne saurait contester, pourtant, que les états-majors n’aient, sur ce point, beaucoup péché. Mais ce fut bien moins, je crois, par mépris que par pauvreté d’imagination et manque de sens concret.
Au temps où l’on ne se battait pas encore, nous étions fréquemment occupés à mouvoir les unités, sur la carte : combien d’entre nous se représentaient, avec une vivacité suffisante la somme de gênes matérielles et, sur le plan moral, de découragement, qu’entraîne dans la troupe, l’abandon en plein hiver d’un cantonnement où, déjà, le soldat a adroitement fait son nid, pour un nouveau gîte qui ne lui offre bien souvent que des installations médiocres et mal adaptées ? Mais il y a pis. Durant la précédente guerre, j’ai, à plusieurs reprises, constaté l’incapacité du commandement à calculer avec exactitude le temps qu’un ordre, lancé depuis un quartier général, met à atteindre, d’étape en étape, le point où il pourra être mis à exécution : à qui font défaut les yeux de l’esprit, les meilleurs mémentos n’apprendront jamais à mesurer le cheminement, voire les erreurs d’un agent de liaison sur des pistes boueuses. Le 22 juillet 1918, me trouvant à l’armée Mangin – dont les méthodes, à cet égard, étaient particulièrement fâcheuses – j’eus l’angoisse de recevoir ainsi, moi-même, en dépôt, un ordre d’attaque, bien avant qu’il ne fût possible de le transmettre aux intéressés, alors en cours de mouvement. Il arriva finalement si tard à son but que le bataillon, chargé de l’opération, n’eut pas le loisir de reconnaître le terrain avant l’aube, partit à l’assaut tout de travers et se fit, presque en entier, inutilement massacrer. Je ne suis pas sûr que la conduite de cette guerre-ci ait été, à son tour, complètement exempte de pareils errements. A ce sujet, c’est toute une formation intellectuelle qui doit être incriminée. Nous aurons à y revenir.
Un remède existe, il est vrai, simple et bien connu. Il suffit d’établir, par fractions, un va-et-vient entre les deux groupes d’officiers. Mais les grands chefs n’aiment guère changer de collaborateurs. On se souvient qu’en 1915 et 1916, leurs répugnances à s’y résigner avaient abouti à un véritable divorce entre le champ de vision des combattants et celui des états-majors. Lorsque la relève s’imposa enfin, on dut, pour l’avoir trop longtemps différée, la faire beaucoup trop massive ; et la troupe décimée avait cessé de pouvoir fournir, en nombre nécessaire, les éléments appropriés : car tout bon commandant de compagnie ou de bataillon ne sera pas forcément un bon officier d’état-major. Je n’avais pas vu sans inquiétude, pendant l’hiver 1939-1940, se renouveler cette cristallisation des cadres ; j’ai cherché alors à en signaler les dangers en haut lieu. La crise des mois de mai et juin fut trop brusque pour qu’ils aient eu le temps de se manifester.
Honnêtes, éminemment désireux de bien faire, profondément patriotes, plus déliés aussi d’esprit, pour la plupart, que la masse polytechnicienne ou saint-cyrienne, dont ils sont issus, parfois même véritablement brillants, les officiers d’état-major constituent donc, dans leur ensemble, un corps digne d’estime. Il est pourtant indiscutable que, par eux-mêmes ou par les chefs sortis d’eux, ils nous ont conduits à la défaite. Pourquoi ? Avant de chercher à l’expliquer, mieux vaudra, sans doute, tâcher de décrire comment.
Je ne prétends nullement écrire ici une histoire critique de la guerre, ni même de la campagne du Nord. Les documents, pour cela, me manquent ; et aussi, la compétence technique. Mais il est, dès maintenant, des constatations trop claires pour qu’on hésite à les formuler, sans plus attendre.
Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.
On peut, je crois, préciser encore davantage. Un trait, entre tous décisif, oppose la civilisation contemporaine à celles qui l’ont précédée : depuis le début du XXe siècle, la notion de distance a radicalement changé de valeur. La métamorphose s’est produite, à peu près, dans l’espace d’une génération et, si rapide qu’elle ait été, elle s’est trop bien inscrite, progressivement, dans nos mœurs, pour que l’habitude n’ait pas réussi à en masquer, quelque peu, le caractère révolutionnaire. Mais l’heure présente se charge de nous ouvrir les yeux. Car les privations, issues de la guerre ou de la défaite, ont agi sur l’Europe comme une machine à remonter le temps et c’est aux genres de vie d’un passé, hier encore considéré comme à jamais disparu, qu’elles nous ont brusquement ramenés. J’écris ceci de ma maison de campagne. L’an dernier, quand mes fournisseurs et moi disposions d’essence, le chef-lieu de canton, qui est notre petit centre économique, semblait à notre porte. Cette année, où il nous faut, pour les personnes les plus ingambes, nous contenter de bicyclettes et, pour les matières pondéreuses, de la voiture à âne, chaque départ vers le bourg prend les allures d’une expédition. Comme il y a trente ou quarante ans ! Les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse. Nous n’avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l’avant-veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener la leur, nous n’avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées d’une ère nouvelle. Si bien, qu’au vrai, ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs[3] .
Relisez la liste des P. C. de la 1re armée, durant la campagne du Nord : Valenciennes, Douai, Lens, Estaires, Attiches, Steenwerk. A chaque nouvelle pression de l’ennemi, un recul a répondu. Rien de plus naturel. Mais, de combien, les bonds ? Entre 20 et 35 kilomètres, chaque fois. Pas davantage. En d’autres termes – car, ainsi que nous l’enseignait déjà Vidal de La Blache, c’est en distances horaires qu’il convient aujourd’hui de penser – au grand maximum, une demi-heure d’auto. Naturellement, les déplacements de la ligne de résistance étaient en proportion. Du moins, tels que le commandement s’imaginait pouvoir en imposer le tracé à l’ennemi. De notre école de Lens, nous entendîmes distinctement le combat à la mitrailleuse. Si suggestif qu’ait pu paraître, à de vieux soldats de 1914, ce rappel de sonorités un peu oubliées, je ne crois pas que la volonté de nos chefs eût été d’en procurer le plaisir à leur état-major. Les Allemands, tout simplement, avaient avancé plus vite qu’il ne semblait conforme à la bonne règle. Il en fut ainsi, à peu près constamment. « Stratégie à la petite semaine », disait, de nos méthodes, un de mes camarades : un de ces jeunes qui, du moins, savaient être de leur temps et souffraient de voir leurs supérieurs lui tourner, si résolument, le dos. Il n’eût pourtant pas été nécessaire d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de l’Ecole de Guerre ou du « C. H. E. M. » (le Centre des Hautes Etudes Militaires) pour comprendre une situation trop claire. De toute évidence, une fois enfoncée l’armée de la Meuse, cependant que, sur notre propre front, l’ennemi se faisait chaque jour plus insistant, une seule chance de salut subsistait : après s’être « décrochés », rétablir une nouvelle ligne de défense, assez loin à l’arrière, pour ne pas être balayée avant même d’être garnie. Au lieu de cela, on se borna à précipiter dans la brèche, tour à tour, de petites unités, vouées à un écrasement immédiat, tandis qu’on s’obstinait, d’autre part, à vouloir tenir en pointe vers Valenciennes et Denain ; jusqu’au moment où, la retraite vers le littoral enfin décidée, les divisions, qui avaient été laissées là-bas, se trouvèrent incapables de rejoindre, à temps. Si Joffre, après Charleroi et Morhange, avait procédé de la sorte, il n’aurait pas gagné la bataille, sur la Marne ; il l’aurait perdue, vers Guise. Et cependant, de son temps, les troupes adverses ne marchaient qu’à pied.
Dans ces erreurs, j’ignore quelle fut, au juste, la part des divers échelons du commandement : 1re armée, Grand Quartier et, au degré intermédiaire, 1er groupe d’armées. Ce dernier eut à sa tête d’abord le général Billotte, puis, à partir du 25 mai, le général Blanchard. Mortellement blessé, le 21, dans un accident d’auto, Billotte n’est plus là pour se défendre. Cette disparition opportune le désignait tout naturellement pour le rôle de bouc émissaire. Si j’en juge par certaines conversations, surprises dans notre triste petite salle à manger de Malo-les-Bains, on ne se privera pas de le lui faire jouer.
Non, sans doute, tout à fait à tort. En cas d’invasion de la Belgique par les Allemands, quelle forme devait prendre la riposte des armées franco-britanniques ? Ce problème avait, tout l’hiver durant, agité les bureaux « opérations » des états-majors. Deux solutions se partageaient les préférences. Les uns proposaient d’attendre l’ennemi, de pied ferme, sur une position jalonnée, en Belgique, par l’Escaut, puis, vers l’Est, par la ligne, malheureusement assez incomplète, de blockhaus et de fossés antichars qui suivait, à peu près, notre frontière, quitte, cela va de soi, à lancer en avant quelques éléments de reconnaissance et de retardement. D’autres, au contraire, voulaient immédiatement la guerre tout entière en dehors de notre territoire national ; ils nous invitaient, pour cela, à occuper, d’un bond, la rive gauche de la Dyle, celle de la Meuse belge et, dans l’intervalle entre les deux cours d’eau, une diagonale tirée, de Wavre à Namur, à travers les hautes plaines de la Hesbaye, presque complètement dépourvues d’obstacles naturels. Chacun sait que la seconde solution finalement l’emporta. Il semble bien que, dans cette décision, l’influence du général Billotte ait été prépondérante.
Le choix était peut-être, en lui-même, imprudent. Il le devint, incontestablement, aussitôt que la résistance belge, autour de Liège, eut commencé de faiblir. On avait compté qu’elle nous donnerait le répit de quelques jours, nécessaire pour garnir et organiser notre nouveau front. Or, les ponts entre Liège et Maestricht n’ayant pu être coupés tous au moment voulu, la place se trouva tournée presque dès le début de l’offensive allemande, et les témoignages de nos agents de liaison ne permettaient pas de douter qu’elle ne dût, elle-même, rapidement succomber. En même temps, les premières rencontres avaient révélé d’autres surprises. Les chars ennemis n’étaient pas seulement beaucoup plus nombreux que nos services de renseignements ne l’avaient jamais supposé ; certains d’entre eux possédaient en outre une puissance inattendue. L’aviation allemande surclassait affreusement la nôtre. La mission d’établir le contact, en avant de la Dyle et de la position Wavre-Namur, avait été confiée au corps de cavalerie, entièrement motorisé, malgré son nom traditionnel : « la seule formation à laquelle je n’ai jamais affaire », me disait un jour, le vétérinaire de l’armée. Le général Prioux, qui commandait alors cette grande unité, proposa, dès le 11, de renoncer à la manœuvre prévue. Notre ligne de défense aurait été reportée, incontinent, sur l’Escaut et la frontière. Ici encore, Billotte se mit à la traverse. Lorsqu’un chef d’un rang si élevé prend la peine d’exercer lui-même une pression personnelle, elle demeure rarement tout à fait inefficace. J’ai des raisons de croire qu’après un entretien avec le commandant du groupe d’armées, Prioux se laissa aller à édulcorer, du moins, son rapport. De celui-ci, en tout cas, il est sûr qu’on ne tint aucun compte.
Quel aurait été, cependant, le sort de la Ire armée et des forces britanniques et françaises placées à sa gauche, si, vers sa droite, ne s’était ouverte, inopinément, la plaie béante de la Meuse ? Je ne me sens certes pas la compétence nécessaire pour prophétiser là-dessus, après coup. Le 14 mai, un segment du front, qui nous avait été assigné, fut enfoncé ; il était tenu par une de ces divisions marocaines dont les éléments indigènes semblent avoir, au début du moins, particulièrement mal supporté les bombardements aériens et les attaques par chars. Mais le rétablissement s’opéra, assez vite.
Incontestablement, ce fut la débâcle des armées de la Meuse et de Sedan qui, en découvrant brusquement les arrières des troupes engagées en Belgique, voua leur manœuvre à un irrémédiable échec. Comment expliquer que l’abrupte vallée d’un large fleuve, qu’on eût imaginée si facile à défendre, ait été si mal défendue ? Sur ce fait, un des plus considérables de la guerre et peut-être le plus surprenant, je n’ai pu jusqu’ici recueillir que des on-dit sans consistance. Ce que je sais trop bien, c’est qu’on tarda beaucoup à en tirer les conséquences nécessaires.
Le 13 mai, nous apprîmes la rupture de la ligne de la Meuse ; le même jour, un ordre, signé Gamelin, prescrivait encore de résister sur la ligne Wavre-Namur. La retraite ne fut décidée que le 15 et j’ai déjà eu l’occasion de rappeler qu’elle s’opéra au compte-gouttes. A ces méthodes, rien ne parut avoir été changé ni par la substitution de Weygand à Gamelin (qui eut lieu le 20) ni par la visite que, le lendemain, le nouveau généralissime fit à lord Gort et au général Billotte[4] : voyage dramatique qu’il fallut accomplir en avion, les communications terrestres étant déjà coupées jusqu’à la mer. Ce fut au retour de cette entrevue que le commandant du groupe d’armées qui, disait-on, se faisait toujours conduire à tombeau ouvert, eut sa voiture écrasée contre un camion. Dans les événements qui s’étaient succédé depuis le 13, quel avait été son rôle personnel ? Je ne dispose, à ce sujet, d’aucune lumière particulière. Une chose est certaine : les erreurs alors commises furent, par leurs effets, beaucoup plus décisives ; elles semblent en elles-mêmes beaucoup moins pardonnables que, si téméraire qu’elle ait pu être, la conception première du plan d’opérations. Après tout, se tromper au départ, il est peu de grands capitaines qui ne s’y soient laissé quelquefois entraîner ; la tragédie commence quand les chefs ne savent pas réparer. Billotte une fois disparu de la scène, personne n’eut d’ailleurs l’impression qu’un esprit nouveau soufflait sur le commandement. Probablement ses fautes, qu’on ne saurait guère nier, lui étaient communes avec toute une école. La campagne du Nord, avec ses dures leçons, réussit-elle du moins à convaincre nos maîtres que le rythme de la guerre avait changé ? La réponse sera donnée par l’histoire des dernières convulsions dans lesquelles devaient se débattre les morceaux d’armées échappés au désastre des Flandres. Les vaisseaux qui nous avaient permis de fuir la captivité avaient jeté sur les côtes françaises des éléments disjoints par la retraite, par l’embarquement même, quelquefois par les naufrages, et totalement désarmés ; il fallait recoller les unités, les réencadrer, les équiper à nouveau, de pied en cap. Or, pour cette reconstitution, délicate et nécessairement assez lente, le haut commandement fit choix d’une zone qui s’étendait à peu près d’Evreux à Caen. Le front, dès lors mouvant, de la Somme, courait à moins de 150 kilomètres de là, en moyenne. C’eût été beaucoup sous Napoléon, suffisant, sans doute, en 1915. En l’an de grâce 1940, autant dire rien. Les Allemands nous le firent bien voir. Force fut, bientôt, de se rabattre vers le Sud, d’abord, selon l’usage, d’une faible longueur, puis beaucoup plus loin. Mais, déjà, la grande débâcle avait commencé. En vérité, c’est sur la Charente, sinon sur la Garonne, qu’il eût convenu de nous rassembler : bien placés pour nous porter, de là, dans n’importe quelle direction, nous aurions peut-être eu le temps de nous rendre utiles. La rage me mord encore le cœur, quand j’y pense, comme naguère dans nos châteaux normands. De cette étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience, nous ne devions, d’ailleurs, pas être les seules victimes, ni, vraisemblablement, les plus déplorables. A l’avance allemande, vers la plaine de la Saône, le Jura et le Rhin, tout le loisir ne fut-il pas laissé de cerner les armées françaises de l’Est et, presque, celle des Alpes ? D’un bout à l’autre de la guerre, le métronome des états-majors ne cessa pas de battre plusieurs mesures en retard[5] .
Un épisode, en lui-même sans portée pratique, mais significatif, acheva, sur le moment, de me prouver que cette curieuse forme de sclérose mentale ne se limitait pas aux autorités supérieures, coupables de nous avoir assigné pour lieu d’asile les proches arrières du front. Depuis que le général commandant le XVIe corps s’était vu confier, après mille péripéties, la charge de diriger le travail de regroupement, l’état-major de la Ire armée, oisif et mal en cour, avait été relégué dans deux manoirs écartés, au sud de Caen. Le 15 juin, nous reçûmes enfin l’ordre de nous rendre à Rennes. Le déplacement devait se faire, partie par voie ferrée, partie par la route. Comme nous ne disposions que d’un petit nombre d’autos, elles furent d’abord employées à assurer le transport, jusqu’à la gare, du détachement désigné pour prendre le train. Quand ce va-et-vient fut terminé, vers le soir, nous allâmes, un de mes camarades et moi, trouver le lieutenant-colonel qui était, parmi nous, le personnage le plus élevé en grade. Nous avions convenu de lui proposer de partir, sans plus tarder. Chacun savait, en effet, que les colonnes motorisées allemandes s’infiltraient en Normandie, menaçant, en particulier, nos communications vers le Sud. Dans un tête-à-tête inopiné avec des automitrailleuses, une caravane d’officiers, munis, pour toute arme, de quelques revolvers, aurait fait piètre figure. Nous risquions de nous laisser stupidement capturer, au vol, et cette perspective nous déplaisait à l’extrême. Le lieutenant-colonel, à son habitude, commença par tergiverser. Mais il jugeait incommode d’arriver, à Rennes, dans la nuit et ce souci de confort le décida, finalement, à attendre, pour lever le camp, les premières lueurs du jour. La vérité m’oblige à dire que nous ne fîmes pas de mauvaises rencontres. L’imprudence n’était pas, pour cela, moins grave. Elle m’inclina à ne pas tenir pour purement légendaire la mésaventure de ce chef, d’un rang beaucoup plus considérable, qui, dit-on, avait vu, sur l’Oise, sa salle à manger brusquement cernée par un parti de feldgrau.
Aussi bien, avons-nous jamais, durant toute la campagne, su où était l’ennemi ? Que nos chefs aient toujours imparfaitement connu ses véritables intentions et, pis encore peut-être, ses possibilités matérielles, la mauvaise organisation de nos services de renseignements suffit à l’expliquer. Mais l’ignorance où, sur le moment même, nous avons perpétuellement été de ses mouvements, eut pour cause, avant tout, un constant décalage dans l’appréciation des distances. Notre propre marche était trop lente, notre esprit, également, trop dépourvu de promptitude, pour nous permettre d’accepter que l’adversaire pût aller si vite. Au départ de Lens, le 22 mai, il avait été décidé que le Quartier Général se diviserait en deux groupes : le P. C. actif, à Estaires ; la fraction « lourde », plus loin du combat, croyait-on, à Merville. La surprise fut grande de devoir constater, à l’expérience, que l’échelon dit « arrière » se trouvait plus près de la vraie ligne de feu que l’échelon qualifié « avant ». Déjà, lorsque s’ouvrit la brèche de la Meuse, il avait fallu s’efforcer de modifier hâtivement, en cours de route, les points de débarquement d’une division, que, sous prétexte de colmater la poche, on s’apprêtait à jeter dans la gueule du loup.
Une fois dans les Flandres, les faux calculs de ce genre se multiplièrent. Il arriva qu’un général de division, s’approchant du point qui lui avait été désigné pour P. C., s’aperçut que l’ennemi l’avait devancé. J’ai encore froid dans le dos au souvenir de la tragédie dont je faillis, un jour, devenir l’auteur, l’innocent auteur, oserais-je dire, car je n’avais pas les moyens de m’informer mieux et ce n’était certes pas ma faute si l’on ne me communiquait même pas toujours, en temps voulu, les renseignements dont les autres bureaux de l’état-major pouvaient disposer. A une des compagnies de camions-réservoirs, j’avais fait prescrire un changement de cantonnement : par mesure de sécurité, l’emplacement précédent ayant été jugé trop proche du front oriental de l’armée. Une fois l’ordre expédié, j’appris que, venant par le sud-ouest, les Allemands occupaient déjà le village choisi. Par miracle, la compagnie, qu’un embouteillage arrêta, n’arriva jamais à destination. Une fraction d’un groupe de transport automobile fut moins heureuse : aux abords du lieu de stationnement que l’armée lui avait fixé, elle fut accueillie à coups de mitrailleuses et tout entière massacrée ou prise.
Pourrais-je oublier, enfin, comment nous sûmes que la route de la mer, en territoire français, allait nous être coupée ? Depuis plusieurs jours déjà, nous avions, Lachamp et moi, renvoyé dans un cantonnement voisin de la côte la plus grande partie du Parc d’Essence. Comme nos dépôts fixes s’étaient progressivement réduits à ceux de Lille et, que si par hasard, nous découvrions sur les voies quelques wagons chargés de bidons, le plus simple était de laisser les unités y puiser à peu près à leur gré, le personnel d’exploitation, presque tout entier, était devenu inutile. Nous avions gardé près de nous seulement, avec un petit détachement d’hommes de troupe, plusieurs officiers, occupés, en majorité, à assurer nos liaisons avec les corps d’armée. Cependant, l’armée refoulée de toutes parts se ramassait dans un espace de plus en plus étroit : si bien que les P. C. de ses différents corps se trouvèrent, finalement, assez proches les uns des autres pour pouvoir être aisément visités tous en une ou deux tournées. Il nous parut alors médiocrement sage de continuer à exposer aux dangers d’une captivité menaçante plus d’officiers que nous n’en avions réellement besoin. Nous décidâmes, le 26 mai au soir, de prescrire à l’un d’eux de regagner, le lendemain, le gros du Parc. Or le 28, dans la matinée, je le vis revenir à Steenwerck. Sur l’itinéraire qui lui avait été indiqué, entre Steenwerck et Cassel, il s’était heurté à des chars allemands. La nouvelle était grave. Je me préoccupai immédiatement d’en avertir nos chefs. « Etes-vous bien sûr que ce ne soit pas des chars français ? » demanda le premier camarade du 3e bureau, à qui nous eûmes affaire. F… répliqua qu’il avait toutes les raisons du monde de penser le contraire, ne fût-ce que les coups de feu échangés, sous ses yeux, entre ces engins et nos troupes. Le général Prioux, à qui nous le menâmes ensuite, fut moins incrédule ; il encaissa le coup, sans broncher. Mais je me demande encore combien de temps le renseignement se serait fait attendre, si notre brave lieutenant ne s’était, par hasard, trouvé à passer par là.
Il serait certainement peu équitable de borner aux échelons supérieurs les observations qui précèdent. Les exécutants n’ont pas, à l’ordinaire, beaucoup mieux réussi à accorder leurs prévisions ni leurs gestes à la vitesse allemande. Les deux carences étaient, d’ailleurs, étroitement liées. Non seulement la transmission des renseignements s’opérait fort mal, tant de bas en haut que de haut en bas ; les officiers de troupe avec, pour la plupart, moins de subtilité de doctrine, avaient été formés à la même école, en somme, que leurs camarades des états-majors. Tout le long de la campagne, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du G. Q. G., conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du « front » était, de toute évidence, à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes, n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi, pour le remettre dans le droit chemin, quand un quidam, mieux avisé, le héla : « Attention ! ce sont les Allemands. »
Cette guerre a donc été faite de perpétuelles surprises. Il en résulta, sur le plan moral, des conséquences qui semblent avoir été fort graves. Je vais toucher, ici, à un sujet délicat et sur lequel, on le sait, je n’ai le droit que d’avoir des impressions un peu lointaines. Mais il importe que certaines choses soient dites, brutalement, s’il le faut. L’homme est ainsi bâti qu’il se bande à affronter un danger prévu, au lieu où il l’a prévu, beaucoup plus aisément qu’il ne supportera jamais le brusque surgissement d’une menace de mort, au détour d’un chemin prétendument paisible. J’ai vu naguère, après la Marne, une troupe qui, la veille, était montée bravement en ligne, sous un affreux bombardement, succomber à la panique, parce que trois obus étaient tombés, sans blesser personne, le long d’une route, au bord de laquelle on venait de former les faisceaux, pendant la corvée d’eau. « Nous sommes partis parce que les Allemands étaient là » : j’ai entendu plusieurs fois ces mots, en mai et juin derniers. Traduisez : là où nous ne les attendions point, où rien ne nous avait permis de supposer que nous devions les attendre. En sorte que certaines défaillances, qui, je le crains, ne sont guère niables, ont eu leur principale origine dans le battement trop lent auquel on avait dressé les cerveaux. Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissé vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard.
Les rencontres avec l’ennemi n’ont pas seulement été trop souvent, par le lieu et l’heure, inattendues. Elles se produisaient aussi, pour la plupart, et se produisirent surtout, avec une fréquence croissante, d’une façon à laquelle ni les chefs ni, par suite, les troupes ne s’étaient préparés. On aurait bien admis de se canarder, à longueur de journée, de tranchée à tranchée – fût-ce, comme nous le faisions jadis, dans l’Argonne, à quelques mètres de distance. On eût jugé naturel de se chiper, de temps à autre, un petit poste. On se serait senti fort capable de repousser, de pied ferme, un assaut, derrière des barbelés, même plus ou moins démolis sous les « minen » ; ou de partir soi-même à l’attaque, héroïquement, vers des positions déjà pilonnées – bien qu’imparfaitement peut-être – par l’artillerie. Le tout, réglé par les états-majors, sur de belles idées de manœuvres, longuement, savamment mûries, de part et d’autre. Il paraissait beaucoup plus effrayant de se heurter, soudain, à quelques chars, en rase campagne. Les Allemands, eux, couraient un peu partout, à travers les chemins. Tâtant le terrain, ils s’arrêtaient là où la résistance s’avérait trop forte. S’ils tapaient « dans du mou », ils fonçaient au contraire, exploitant, après coup, leurs gains pour monter une manœuvre appropriée, ou plutôt, selon toute apparence, choisissant alors dans la multitude des plans que, conformément au méthodique opportunisme, si caractéristique de l’esprit hitlérien, ils avaient, d’avance, tenus en réserve. Ils croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.
Rien de plus significatif, à cet égard, que les derniers épisodes de la campagne auxquels il m’ait été donné d’assister : à l’époque, précisément, où il eût pu sembler que les leçons de l’expérience auraient enfin fait entendre leur voix. On avait décidé de défendre la Bretagne, en y recueillant les forces en retraite depuis la Normandie et que l’avance ennemie, à l’ouest de Paris, déjà coupait des armées repliées sur la Loire. Qu’imagina-t-on ? On dépêcha, incontinent, un honorable général du génie, pour reconnaître une « position », d’une mer à l’autre. Car, pas moyen de tenir, n’est-ce pas, si l’on n’a, préalablement, tracé sur la carte, puis piqueté sur le sol, une belle « position » continue, avec bretelles, ligne avancée, ligne de résistance, et ainsi de suite. Il est vrai que nous n’avions ni le temps nécessaire à l’organisation du terrain, ni les canons pour garnir en nombre suffisant les futurs ouvrages, ni les munitions pour tous ces canons, à supposer qu’on les eût pu trouver. Le résultat fut qu’après quelques rafales de mitrailleuses, échangées, m’a-t-on dit, à Fougères, les Allemands entrèrent, sans combat, à Rennes (que la « position » eût dû mettre à l’abri), se répandirent dans toute la péninsule et y firent des foules de prisonniers.
Est-ce à dire qu’à ce moment même – celui, exactement, où Pétain annonça qu’il demandait l’armistice – toute défense fût devenue impossible ? Plus d’un officier pensait le contraire. Parmi les jeunes, surtout : car, depuis que les événements s’étaient précipités, une frontière de plus en plus tranchée tendait à séparer les générations. Mais les chefs n’appartenaient malheureusement pas à celle qui jouissait des artères cérébrales les plus souples. Je pense encore aujourd’hui que nos « jusqu’au-boutistes », comme on disait en 1918, n’avaient pas tort. Ils rêvaient d’une guerre modernisée, d’une chouannerie contre chars et détachements motorisés. Quelques-uns même, si je ne me trompe, en avaient dressé les plans, qui doivent dormir maintenant dans leurs dossiers. La motocyclette, dont l’ennemi faisait un si grand et bon usage, ne circule vite et sans trop d’accidents que sur d’honnêtes chaussées ; même le véhicule à chenillettes se déplace sur le macadam moins lentement qu’en pleins champs ; le canon ou le tracteur du type normal n’admet pas d’autres voies.
Fidèles à leur programme de rapidité, les Allemands, de plus en plus, lançaient leurs éléments de contact à peu près exclusivement sur routes. Il n’était donc nul besoin de se garder par des positions allongées sur plusieurs centaines de kilomètres, presque impossibles à garnir et terriblement faciles à repérer. Quel mal, au contraire, n’auraient pas fait aux envahisseurs quelques îlots de résistance, bien placés auprès des itinéraires routiers, bien camouflés, suffisamment mobiles et pourvus de quelques mitrailleuses et de quelques canons antitanks, voire de modestes 75 ! Quand j’aperçus, dans Rennes, la colonne allemande, qui, composée, pour une très large part, de motocyclistes, défilait paisiblement sur le boulevard Sévigné, je sentis se réveiller en moi de vieux réflexes de fantassin : bien inutilement, car nous n’avions sous la main que nos secrétaires ou les hommes du Parc d’Essence, les uns comme les autres, dès le début de la campagne, absurdement démunis d’armes. Il eût été pourtant bien tentant de l’attendre, la maudite colonne, au coin de quelques boqueteaux, dans ce pays breton, si favorable aux embûches ; fût-ce seulement avec le modeste matériel d’une compagnie d’engins. Puis, une fois le premier effet de désarroi obtenu, on aurait vite regagné le « bled », pour recommencer plus loin. Je suis bien sûr que les trois quarts de nos soldats se seraient promptement passionnés au jeu. Hélas ! les règlements n’avaient rien prévu de pareil.
Cette guerre accélérée, il lui fallait, naturellement, son matériel. Les Allemands se l’étaient donné. La France non, ou, du moins, pas en suffisance. On l’a dit et redit : nous n’avons pas eu assez de chars, pas assez d’avions, pas assez de camions, de motos ou de tracteurs et, par là, nous avons été empêchés, dès le principe, de mener les opérations comme il eût convenu de le faire. Cela est vrai, incontestablement et il n’est pas moins certain que de cette lamentable et fatale pénurie, les causes ne furent pas toutes d’ordre spécifiquement militaire[6] . Nous saurons, là-dessus aussi, le moment venu, ne rien taire. Les fautes des uns, cependant, n’excusent point celles des autres et le haut commandement aurait mauvais gré, pour sa part, à plaider l’innocence.
Passons, si l’on veut, condamnation sur le crime stratégique, qui voua les troupes du Nord à abandonner, soit directement aux mains de l’ennemi, soit sur les plages des Flandres, l’équipement de trois divisions motorisées, de trois divisions légères mécaniques, de plusieurs régiments d’artillerie tractée et de tous les bataillons de chars d’une armée. Qu’il eût été utile pourtant, sur les champs de bataille de la Somme ou de l’Aisne, ce beau matériel, le meilleur assurément dont disposât la nation en armes ! Mais il ne s’agit ici que de la préparation de la guerre. Si nous n’avons pas eu assez de chars, d’avions ou de tracteurs, ce fut, avant tout, parce qu’on engloutit, dans le béton, des disponibilités d’argent et de main-d’œuvre qui n’étaient assurément pas infinies, sans pourtant avoir la sagesse de bétonner suffisamment notre frontière du Nord, aussi exposée que celle de l’Est ; parce qu’on nous apprit à faire reposer toute notre confiance sur la ligne Maginot, construite à grands frais et à grand renfort de publicité, pour, l’ayant arrêtée trop court sur sa gauche, la laisser finalement, tourner, voire, sur le Rhin, entamer (mais de cet étonnant épisode du passage du Rhin, je sais seulement ce qu’en raconta la presse : autant dire zéro) ; parce qu’en dernière minute, on préféra se hâter encore de couler en ciment, dans le Nord, des blockhaus, qui, pourvus de défenses efficaces seulement vers l’avant, furent pris par-derrière et que nos troupes durent employer tous leurs efforts, à creuser, afin de couvrir Cambrai et Saint-Quentin, un splendide fossé antichars, que les Allemands atteignirent, un beau jour, en partant de Cambrai et de Saint-Quentin ; parce qu’une doctrine, couramment répandue parmi les doctrinaires, nous affirmait arrivés à un de ces moments de l’histoire stratégique où la cuirasse dépasse en puissance le canon – entendez : où la position fortifiée est pratiquement inexpugnable – sans d’ailleurs que le commandement ait eu même le courage, au moment décisif, de demeurer strictement fidèle à une théorie, par où, du moins, l’aventure de Belgique eût dû se trouver, d’avance, condamnée ; parce que beaucoup de savants professeurs de tactique se méfiaient des unités motorisées[7] , jugées trop lourdes à mouvoir (les calculs leur attribuaient, en effet, des déplacements très lents ; car on les imaginait, par sécurité, ne bougeant que de nuit ; la guerre de vitesse eut lieu, presque uniformément, en plein jour) ; parce qu’il fut enseigné, au cours de cavalerie de l’Ecole de Guerre, que les chars, passables pour la défensive, étaient de valeur offensive à peu près nulle ; parce que les techniciens ou soi-disant tels estimaient le bombardement par artillerie beaucoup plus efficace que le bombardement par avions, sans réfléchir que les canons ont besoin de faire venir de fort loin leurs munitions, au lieu que les avions vont eux-mêmes, à tire-d’aile, se recharger des leurs ; en un mot, parce que nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1915-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940[8] .
On a raconté que Hitler, avant d’établir ses plans de combat, s’était entouré d’experts en psychologie. J’ignore si le trait est authentique. Il ne paraît pas incroyable. Certainement, l’attaque aérienne, telle que les Allemands la pratiquèrent avec tant de brio, attestait une connaissance très poussée de la sensibilité nerveuse et des moyens de l’ébranler. Qui, l’ayant une fois entendu, oubliera jamais le sifflement des avions « piquant » vers le sol, qu’ils s’apprêtaient à couvrir de bombes ? Ce long cri strident n’effrayait pas seulement par son association avec des images de mort et de ruines. En lui-même, par ses qualités, si j’ose dire, proprement acoustiques, il crispait l’être tout entier et le préparait à la panique. Or, il semble bien avoir été volontairement rendu plus intense à l’aide d’appareils vibrants appropriés. C’est que le bombardement par avions n’avait pas été conçu, par les Allemands, uniquement comme un procédé de destruction et de massacre. Si serrés qu’on en imagine les points de chute, des projectiles ne réussissent jamais à atteindre qu’un nombre d’hommes relativement faible. Un choc des nerfs, au contraire, peut se propager fort loin et anémier la capacité de résistance des troupes, sur de vastes espaces. Tel était, sans nul doute, un des principaux objets que se proposait le commandement ennemi, en lançant sur nous, vague après vague, son aviation. Le résultat ne répondit que trop bien à ses espérances.
Une fois de plus, je me vois contraint d’aborder un sujet que j’ai scrupule à devoir même effleurer, du moins, en ce qui regarde cette guerre-ci. Seuls les vrais combattants ont le droit de parler de danger, de courage et des hésitations du courage. Je relaterai, néanmoins, en toute franchise, une brève expérience. Mon baptême du feu de 1940 (celui de 1914 datait de la Marne), je l’ai reçu le 22 mai, sur une route de Flandre : car je ne compte pas les bombardements, relativement lointains, de Douai ou des environs de Lens. Ce jour-là, au matin, le convoi, où ma voiture s’était insérée, fut successivement mitraillé, par avions, puis, par d’autres, bombardé. La mitraille, qui tua un homme, non loin de moi, ne me fit pas grande impression. Il n’est, assurément, jamais agréable de frôler la mort et, lorsque les rafales eurent cessé, j’en éprouvai une satisfaction bien naturelle. Mais mon inquiétude était demeurée, d’un bout à l’autre, beaucoup plus raisonnée qu’instinctive. C’était une crainte à froid : rien qui ressemblât le moins du monde à de la vraie peur. Le bombardement aérien, à ma connaissance, fut sans victimes, au moins dans mon voisinage. Il ne m’en laissa pas moins tout pantois et quand je me relevai du fossé où je m’étais accroupi durant l’orage, je dus m’avouer que j’y avais assez vilainement frissonné. Vers la fin de la campagne, j’ai subi quelques bombardements par artillerie, dont je serais bien le dernier, en ayant connu jadis de tout autres, à exagérer l’ampleur, mais qui ne manquèrent pas cependant d’être assez sérieux. Je les ai supportés, sans aucune peine, ni rien perdre, je crois, de ma sérénité. Jamais les bombes d’avions ne m’ont permis de conserver, sinon au prix d’un rude effort, une pareille égalité d’humeur.
Sans doute, y avait-il, dans mon cas, une part de réflexe acquis. Depuis l’Argonne de 1914, le chant d’abeilles des balles s’est inscrit dans mes circonvolutions cérébrales comme, dans la cire d’un disque, un refrain prêt à jouer dès le premier tour de manivelle et je n’ai pas l’oreille si mal bâtie que d’avoir, en vingt et un ans, oublié l’art d’apprécier au son la trajectoire d’un obus et le point de chute probable. J’avais été beaucoup plus rarement bombardé du haut des airs, et je me trouvai, devant ce danger-là, presque aussi béjaune que mes conscrits. Pourtant, la différence de température, entre les trois types d’émotions que je viens de décrire, a été un trait si général que force est de lui reconnaître des raisons moins personnelles et plus profondes. Même l’absence, presque constante, de nos chasseurs, dans le ciel hostile, et la déplorable impunité ainsi procurée aux bombardiers ennemis ont beau avoir été pour beaucoup dans le découragement des troupes, elles ne suffisent pas à tout expliquer.
Le bombardement aérien n’est probablement pas, en soi, plus réellement dangereux que tant d’autres menaces auxquelles le soldat est exposé. Du moins, en plein air. A l’intérieur des maisons, l’effondrement des murs et l’ébranlement de l’atmosphère, répercutant ses ondes dans un espace trop confiné, aboutirent toujours à de véritables massacres. A découvert, par contre, un tir d’artillerie, tant soit peu dense, fait, je crois, pour le moins autant de victimes ; et la rafale de mitrailleuse est seule à n’épargner littéralement personne. Nous avons, dès les premiers jours de la campagne, été frappés par le nombre relativement faible des pertes attribuables aux avions ennemis, dont les rapports, venus du front, dépeignaient l’activité sous de si vives couleurs. Mais il possède, ce bombardement descendu des cieux, une capacité d’épouvante, qui n’appartient véritablement qu’à lui.
Les projectiles tombent de très haut et semblent, à tort, en tomber tout droit. Le jeu combiné du poids et de l’altitude leur imprime un élan visiblement formidable, auquel les obstacles les plus solides paraissent incapables de résister. Il y a, dans une pareille direction d’attaque, doublée d’une pareille force, quelque chose d’inhumain. Comme devant un cataclysme de la nature, le troupier courbe la tête sous ce déchaînement, incline à se croire absolument sans défense. (En réalité, un fossé, même un « plat ventre », exécuté à temps, protègent fort bien des éclats, généralement moins nombreux que ceux d’un bon obus. Toute réserve faite, bien entendu, des coups directs de la bombe. Mais, qu’il s’agisse d’aviation ou d’artillerie, il y a, comme disent les vieux soldats, « beaucoup de place à côté ».) Les bruits sont odieux, sauvages, énervants à l’extrême : tant le sifflement, intentionnellement accru, dont je parlais à l’instant, que la détonation par où tout le corps est secoué dans ses moelles. Cette déflagration même, brassant l’air ambiant avec une violence inouïe, impose à l’esprit une image de déchirement, que confirme trop bien le spectacle des cadavres abominablement déchiquetés et enlaidis, jusqu’à l’horreur, par les traces des gaz échappés à l’explosion. Or, l’homme, qui redoute toujours de mourir, ne supporte jamais plus mal l’idée de sa fin que s’il s’y ajoute la menace d’un écharpement total de son être physique ; l’instinct de conservation n’a peut-être pas de forme plus illogique que celle-là ; mais aucune, non plus, qui soit plus profondément enracinée. Probablement, si la guerre véritable avait duré davantage, nos armées auraient-elles fini par acquérir, vis-à-vis des affres du bombardement par avions, un peu de cette accoutumance qui est un des éléments presque indispensables de toute résistance au péril. Le raisonnement eût montré que, terribles assurément, les effets matériels n’en sont pourtant pas sans égal. Dans une guerre de vitesse, les calculs de la psychologie allemande devaient nécessairement toucher juste. Quelles gorges chaudes cependant, dans nos états-majors, si on avait seulement émis l’hypothèse qu’on pût tirer de leur laboratoire, pour les consulter sur la stratégie, quelques savants bizarrement occupés à mesurer des sensations !
Dans quelle mesure est-il loisible de parler du désordre des états-majors ? Outre que les habitudes variaient, naturellement, beaucoup selon les groupes ou les chefs, le terme même est d’emploi délicat. Car il y a plus d’une espèce d’ordre et, par suite, de désordre. Tous les états-majors que j’ai connus avaient, parfois jusqu’à une agaçante minutie, le culte du beau « papier ». Il faut que les écritures soient disposées avec beaucoup de netteté. Les formules de style obéissent aux lois d’une tradition rigoureuse. Dans les tableaux, les chiffres s’alignent par colonnes, comme à la parade. Les dossiers sont soigneusement classés ; les pièces, au départ, comme à l’arrivée, dûment enregistrées. C’est là, en somme, ce qu’on pourrait appeler la forme bureaucratique de l’ordre. Rien de plus naturel que de la voir fleurir chez des hommes dressés, en temps de paix, à un genre de vie lui-même éminemment bureaucratique. Je suis très loin de la mépriser : elle force les esprits à la clarté ; elle épargne les pertes de temps. Il est dommage seulement que cet estimable souci de la propreté, dans les écrits, ne s’étende pas toujours aux locaux. Je n’ai jamais rien vu de plus sale ni de plus fétide que la demeure où travaillait un certain état-major de secteur fortifié ; et l’adjudant de compagnie, qui aurait laissé s’accumuler, dans ses chambrées, la moitié de la poussière qui couvrait, à Bohain, nos tables et nos armoires, n’aurait pas fait long feu dans son grade. Il est vrai que je sais telles antichambres de ministères, très civils, qui ne présentent pas un aspect plus attrayant. Mais ce n’est pas une excuse. M’accusera-t-on de m’attacher à des vétilles ? Je n’apprécie guère, je l’avoue, le négligé dans les choses ; il passe aisément à l’intelligence. Voilà une utile réforme à proposer au « redressement » français.
Telle qu’elle était pratiquée, l’estimable régularité administrative des notes ou tableaux d’états-majors avait d’ailleurs son revers. Elle gaspillait des forces humaines, qui auraient pu être mieux employées. J’ai rencontré, parmi mes camarades de la réserve, de hauts fonctionnaires, des chefs de grandes entreprises privées. Tous, comme moi, s’effaraient d’être contraints à des besognes paperassières que, dans le civil, ils auraient abandonnées aux plus modestes de leurs sous-ordres. Chargé du ravitaillement en essence d’une armée, j’ai, durant plusieurs mois, tous les soirs, additionné moi-même les chiffres de ma situation journalière. Je n’y passais pas, à vrai dire, beaucoup de temps et je m’y suis perfectionné dans une gymnastique arithmétique qui m’avait d’abord, je l’avoue, trouvé un peu rouillé. Mais, une fois établis les principes de la comptabilité, n’importe quel scribe s’en serait tiré au moins aussi bien que moi. Mon cas n’avait rien d’exceptionnel. Qu’on veuille bien ne pas invoquer le principe du « secret ». Car mon brouillon était ensuite copié par un simple soldat. Aussi bien, un tour de quelques minutes à travers notre bureau, que tapissaient les cartes des dépôts de munitions de l’armée, de ses dépôts d’essence et de ses gares de ravitaillement, aurait suffi à mettre aux mains d’un mouchard, s’il s’en était trouvé dans notre personnel, des renseignements autrement précieux. La vérité est que les états-majors ressemblaient à une maison d’affaires qui, pourvue au sommet de chefs de service – représentés, ici, par les officiers –, à la base de dactylos, eût été, par contre, au niveau intermédiaire totalement démunie d’employés proprement dits. Combien il aurait été cependant aisé de recruter, parmi nos sous-officiers de réserve, d’excellents collaborateurs de ce type ! Or, il n’est jamais bon que des hommes, chargés de responsabilités assez lourdes, et qui doivent conserver un sens aigu de l’initiative, aient l’esprit constamment tiré en arrière par des tâches presque purement mécaniques. D’autre part, si les états-majors avaient été mieux dotés en sous-officiers, il aurait probablement été possible, du moins là où les soucis du champ de bataille n’étaient pas trop proches, de les alléger d’un certain nombre d’officiers, qui eussent tout naturellement trouvé leur place ailleurs.
Comment se fait-il, cependant, qu’à beaucoup d’entre nous, et, si j’en juge par certaines confidences, avant tout aux exécutants, le commandement, une fois les opérations entamées, ait donné, fréquemment, une incontestable impression de désordre ? C’est que, je crois, l’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre, actif et perpétuellement inventif, qu’exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre, d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère. Ils ne s’excluent certes pas l’un l’autre ; mais le premier ne commande pas le second et, parfois, si l’on n’y fait attention, risque d’y mal préparer. Durant la longue période d’attente qui vit se prolonger, au plus grand dam de l’armée française, les habitudes du temps de paix, le bon ordre dont nous étions si fiers n’était acquis qu’au prix d’une grande lenteur. Quand il fallut aller vite, nos chefs, trop souvent, confondirent la fièvre avec la promptitude.
Aussi bien, établir au jour le jour des papiers de bonne apparence n’exige pas un effort très considérable. Une tout autre maîtrise de soi est nécessaire pour s’imposer, longtemps à l’avance, la peine de dresser, avec soin et souplesse à la fois, les plans d’action qui attendront leur application jusqu’à une date incertaine et devront alors pouvoir s’adapter aux nécessités nouvelles d’une époque troublée. Ce que j’ai vu, pour la première fois, en 1939, de la mobilisation, m’avait beaucoup effrayé. Je ne discuterai pas ici le système des centres mobilisateurs, substitué, après la précédente guerre, à la mise sur pied directe par les corps d’origine. Je sais que leur institution avait rencontré plus d’un adversaire, jusque dans le haut commandement. Elle m’a paru de nature à entraîner, inévitablement, beaucoup de retards et de difficultés. La plupart des vêtements et équipements continuant d’être fournis par les corps, force était, pour les amener aux centres, d’organiser tout un jeu de transports, incommodes et forcément assez lents. Par surcroît, on ne semblait pas s’être avisé qu’à prétendre habiller des réservistes d’une quarantaine d’années avec les tenues de jeunes conscrits ou à vouloir harnacher de lourdes montures de réquisition au moyen des laissés pour compte abandonnés par des chevaux de hussards, on aboutissait à proposer aux malheureux centres, « principaux » ou « secondaires », des problèmes proprement insolubles. Ajoutez qu’en raison même de ce que le travail y avait de tristement minutieux, leurs commandants n’étaient pas toujours trop bien choisis. J’en ai connu de parfaitement compétents ; mais d’autres aussi qui, recrutés parmi des capitaines ou chefs de bataillon au terme de leur carrière, avaient tous les défauts communément prêtés aux vieux adjudants. Du moment que le système était admis, il eût convenu, du moins, d’en confier le fonctionnement, qui ne pouvait manquer de se montrer fort délicat, à des officiers, triés sur le volet, et auxquels les années passées là auraient servi de titres exceptionnels à l’avancement. L’armée s’est toujours difficilement résignée à l’idée que l’importance ni le mérite d’une tâche ne se mesurent à ce qu’elle peut avoir, extérieurement, de brillant.
Mais, bon ou mauvais – et j’imagine qu’il avait, tout de même, ses avantages – le régime des centres n’excuse pas des fautes qui n’avaient rien à voir avec le principe. Quel officier, ayant servi dans une région ou un groupe de subdivisions, peut se remémorer, sans un triste sourire, l’invraisemblable maquis des « mesures » prévues, numéro après numéro, pour la période dite « de tension », qui devait précéder la mobilisation générale ? Tiré en pleine nuit, d’un demi-sommeil, par le télégramme qui prescrivait, par exemple, « Appliquez la mesure 81 », on se reportait au « tableau », sans cesse tenu à portée de la main. C’était pour y apprendre que la mesure 81 faisait jouer toutes les dispositions de la mesure 49, à l’exception des décisions d’ores et déjà entrées en vigueur par application de la mesure 93, si celle-ci, d’aventure, avait devancé, dans l’ordre des temps, la place qu’eût semblé lui assigner son numéro, cela toutefois en ajoutant les deux premiers articles de la mesure 57. Je donne ces chiffres un peu au hasard. Ma mémoire ne me permet pas une exactitude littérale. Tous mes camarades reconnaîtront que, pour le fond, je simplifie plutôt. Allez vous étonner, dans ces conditions, que des erreurs aient été commises. Ce fut pour avoir lu un peu vite notre commun guide-âne qu’en septembre 1939, la gendarmerie d’Alsace-Lorraine procéda au massacre prématuré de tous les pigeons voyageurs de trois départements. Assurément, les officiers qui, là-bas, dans un bureau mal aéré de la rue Saint-Dominique, avaient, ajoutant les chiffres aux chiffres, perpétré ce casse-tête chinois, ne manquaient pas, à leur façon, d’imagination : ce n’était pas celle qui permet de se représenter, à l’avance, l’exécution des ordres.
Il y eut plus grave. Nos fameux centres, j’en sais un qui, logé à Strasbourg, dans un quartier assez voisin du Rhin, était à portée de l’artillerie légère de l’ennemi, voire de ses mitrailleuses. Un autre s’abritait dans un fort des environs, encore proche du fleuve. On y accédait par un seul pont, jeté sur les fossés : une bombe ou un obus bien placés en auraient fait une vraie souricière. Rien de tel ne se passa, dira-t-on peut-être. D’accord. Mais qui prévoyait que les Allemands ne tireraient pas sur Strasbourg ? La vérité est que ce dispositif n’avait guère eu d’inconvénients, tant que la tête de pont de Kiel resta démilitarisée ; par la suite, le haut commandement oublia de le modifier ou ne le modifia qu’insuffisamment.
Comment taire enfin l’abominable désordre de la seule mobilisation qu’il m’ait été donné de suivre de tout près : celle des éléments territoriaux, qui dépendaient directement du groupe de subdivisions ? Quand notre général prit son commandement, nous découvrîmes avec stupeur que nous ne disposions d’aucune liste des unités qui passaient sous ses ordres. Il fallut improviser le tableau, tant bien que mal et plutôt mal que bien, à coups de fouilles à travers des archives affreusement embrouillées. Et quel chaos dans ces unités ! Que de chevauchements, sur le terrain, de l’une à l’autre ! Ici, nous avions, dans notre zone, deux sections dont le commandant de compagnie appartenait à un autre groupe. Là, quelques compagnies, mais point de colonel. Nos braves gardes-voies étaient des hommes d’âge ; leur bonne volonté égalait leur esprit de débrouillage. Si peu d’entre eux réussirent à être convenablement chaussés, aucun, par miracle, ne mourut de faim. Mais je ne saurai jamais comment vécut une section, que je cherchai, en vain, tout un jour durant, le long de la ligne de Saint-Dié. Sans doute, il serait injuste de conclure du particulier à l’ensemble. J’ai des raisons de penser que, dans notre coin, la mobilisation n’avait pas été très heureusement préparée. Dirigée, en principe, par un officier supérieur qui, de son éducation d’état-major, avait retenu surtout certaines manières un peu désinvoltes, la tâche avait été largement abandonnée, en fait, à des subalternes. L’exemple, malgré tout, ne manquait pas d’être inquiétant. En 1940, nous pûmes constater que diverses erreurs avaient été réparées. Toutes, non pas. Les centres, notamment, n’avaient pas bougé ; et les gardes-voies continuèrent longtemps à fouler le ballast en sandales ou en petits souliers, s’ils n’avaient pas eux-mêmes apporté de plus fortes chaussures.
A la 1re armée, dès avant le mois de mai, il n’était nul besoin d’un esprit d’observation extraordinairement aiguisé pour percevoir et redouter certaines fissures qui, alors à peu près inoffensives, menaçaient de se transformer, dans la tempête, en véritables voies d’eau. Telle la mauvaise organisation des liaisons.
A ce sujet, je n’ai personnellement pas à me plaindre. Durant toute la campagne, j’ai pu communiquer, sans peine, avec les divers détachements du Parc d’Essence ; sans difficultés sérieuses, avec les unités qu’il fallait ravitailler. L’intelligente abnégation de Lachamp nous y a beaucoup aidés. Je prenais soin, naturellement, toutes les fois que cela m’était possible, de ne pas empiéter sur ses prérogatives de chef ; il les exerçait avec trop d’autorité et de compétence pour qu’on éprouvât la moindre tentation de manquer à les respecter. Mais il était entendu, entre nous, que, plus près que lui de la source des renseignements et moins nomade, je pouvais toujours, en cas de véritable urgence, passer directement les instructions de l’armée à ses subordonnés. A sauter ainsi un échelon, nous avons, parfois, gagné bien du temps[9] . L’expérience d’une autre guerre nous avait d’ailleurs inspiré, à tous les deux, jusqu’à la hantise, une saine terreur de l’affreux jeu de colin-maillard auquel conduisent forcément des liaisons mal préparées. Malgré les fréquents va-et-vient du P. C. de l’armée et du parc, nous n’avons jamais cessé de savoir exactement où nous joindre ; et, en dehors de tout règlement, nous réussîmes à monter privément tout un système de transmissions à l’intérieur de notre service.
J’avais, constamment, à mon bureau, deux motocyclistes fournis, chacun, par une des deux compagnies de camions-réservoirs. L’un et l’autre devaient avoir reconnu, à l’avance, au moins l’emplacement de leur propre compagnie et celui du commandement du parc. En outre, Lachamp détachait, en permanence, auprès de moi, un de ses officiers. Quatre autres officiers du parc faisaient la liaison avec les corps d’armée. Chacun d’eux, tous les jours et, parfois, à plusieurs reprises dans la même journée se rendait successivement au P. C. de l’armée, puis au corps qui lui était assigné. Ces braves gens, dont beaucoup n’étaient plus de première jeunesse, ont souvent rudement trotté, sur des routes qui n’étaient pas des plus sûres. J’en sais un qui, lors de notre premier repli, après l’offensive sur la Belgique, chercha son corps pendant plus de vingt-quatre heures. Ils finissaient toujours par arriver et ils nous ont été singulièrement utiles. Du 11 au 31 mai, pas une fois, pour envoyer un ordre ou recevoir une demande de ravitaillement, je n’ai eu besoin de recourir au bureau du « Courrier » chargé, en principe, des communications entre l’état-major et les unités subordonnées. Qu’ordres ou demandes parvinssent à destination, l’événement ne me permet guère d’en douter. Car jamais, je crois, les troupes, au combat, n’ont manqué de l’essence que, jusqu’à quelques centaines de mètres, parfois, de la ligne de feu, leur portaient bravement les « Mickeys » (ainsi avait-on surnommé, dans l’armée, les voitures du parc, dont un agile petit « Mickey » était l’insigne). Jamais, non plus, nous n’avons abandonné à l’ennemi des dépôts où il pût encore s’approvisionner. Allumant tout le long de notre retraite, de Mons jusqu’à Lille, plus d’incendies que n’en fit flamber Attila, Lachamp et ses officiers ont vidé, par le feu, jusqu’à la dernière goutte, bac après bac. Il me faut cependant faire une réserve sur ceux de Saint-Quentin, j’ignore encore aujourd’hui quelle fut leur destinée, nous en avons été si vite et si complètement coupés. Nos chefs ayant reconnu, à l’expérience, que tout marchait bien, nous avaient, de bonne heure, laissé, à peu près complètement, la bride sur le cou. De cela, du moins, je leur garde beaucoup de reconnaissance.
Je crains bien, par contre, que là où cette autonomie ou cette entente n’avaient pu être réalisées, les contacts entre les divers échelons du commandement, ou, à niveau égal, entre les unités de même rang, n’aient pas toujours fonctionné de façon bien satisfaisante. J’ai plusieurs fois entendu des officiers de troupe se plaindre d’être demeurés trop longtemps sans ordres ; et, certainement, j’en ai donné plus haut des exemples, les états-majors ne connaissaient qu’imparfaitement et beaucoup trop tard ce qui se passait sur le front. Sur des routes encombrées, comme les nôtres le furent de bonne heure, en particulier par les réfugiés, il n’est guère qu’un moyen de transport capable de se faufiler partout : la motocyclette. Le courrier de l’armée n’en possédait, si je ne me trompe, aucune. Le nombre même de nos autos était insuffisant, et on les répartissait mal. Nous étions plusieurs à nous être inquiétés, dès l’hiver, de cet état de choses, né avant tout d’un défaut d’organisation et de surveillance. Personne n’y porta remède. Les effets ne s’en firent que trop sentir, durant la campagne.
Dès le début des opérations actives, le P. C de l’armée avait été transféré, on s’en souvient, de Bohain à Valenciennes : dans le dessein, évidemment, de diminuer la distance avec la Belgique, où pénétraient nos troupes. Quand j’arrivai à Valenciennes, le 11, dans les premières heures de l’après-midi, je me préoccupai aussitôt de me rendre à Mons, pour régler, avec l’état-major belge de la place, la réquisition des dépôts de carburants. La mission, chacun en convenait, était urgente. Or, je découvris que, toutes nos voitures se trouvant soi-disant employées à nous déménager, par va-et-vient entre l’ancien et le nouvel emplacement du P. C., il m’était absolument impossible de bouger. A quoi bon avoir quitté Bohain, si c’était pour se voir ainsi fermées les routes de l’avant ? Par bonheur, je reçus dans la journée la visite de l’aimable notaire lillois, qui exerçait les fonctions d’adjoint au commandant d’un groupe de transport. Il venait me demander de l’essence. Cyniquement, je lui répondis : « Donnant, donnant. Pas d’essence, si vous ne me fournissez une auto. » Le marché fut conclu ; et je partis, enfin, pour Mons. La leçon me servit et j’établis ensuite mes liaisons, pour mon propre compte, comme je l’ai raconté il y a un instant.
Aussi bien, par quel miracle les ordres seraient-ils parvenus à temps alors que l’armée, trop souvent, ne savait où toucher ses divers corps ? Un jour que le Corps de Cavalerie avait fait mouvement, l’officier de liaison du Parc d’Essence alla, comme à l’ordinaire, prendre contact avec ces bons clients. A son retour chez nous, je le menai au 3e bureau. Il me paraissait sage de m’assurer si nos grands tacticiens connaissaient, bien exactement, le site du nouveau P. C. Vérification faite, il fallut constater un décalage d’une trentaine de kilomètres entre l’emplacement réel et le point qu’ils avaient déjà marqué au fusain sur la carte. J’entends encore le « merci », jeté du bout des lèvres, qui récompensa notre intervention. Mêmes incertitudes, dans les liaisons latérales. J’eus, un peu plus tard, besoin de dépêcher Lachamp à l’état-major des forces britanniques. L’affaire était d’importance : il ne s’agissait de rien moins que de la destruction des dépôts de Lille. Où trouver le Quartier Général de lord Gort ? Franchissant, une fois de plus, la porte redoutable du 3e bureau, j’allai le demander. B… me répondit, sans sourciller, qu’on n’en savait rien. Heureusement, je réussis à mettre la main sur un bout de papier qui traînait dans les environs et, entre autres indications de nature analogue, portait celle-là. Nos camarades étaient moins mal informés qu’ils ne le supposaient eux-mêmes. Mais, qu’un officier, chargé des opérations, ait pu supporter une minute l’idée d’être, faute d’une indication topographique élémentaire, privé de tout moyen de communiquer avec le commandement des troupes alliées, appelées à combattre immédiatement à notre gauche, et qu’il n’ait pas craint d’avouer froidement cette ignorance même prétendue, le trait en dit long sur les conditions de travail qui nous étaient imposées.
« Les Anglais », d’ailleurs, avons-nous su jamais organiser notre coopération avec eux ? Nulle part, la fatale insuffisance de nos liaisons, au sens plein du mot, n’apparut sous un jour plus cruel.
Mais le problème de l’alliance ratée est trop complexe, il a prêté aussi à de trop ardentes et trop vilaines polémiques pour souffrir de n’être abordé que de biais. Il faut, une bonne fois, avoir le courage de le prendre corps à corps. Du moins, à la mesure de mon expérience.
J’ai, en Grande-Bretagne, de chers amis. Ils m’ont facilité l’accès de leur civilisation, qui me fut hospitalière et pour laquelle j’éprouve, de longue date, un goût très vif. Ils sont, aujourd’hui plus que jamais, proches de mon cœur, depuis que je les vois, avec leurs compatriotes, seuls à défendre, au péril de leur vie, la cause pour laquelle j’aurais volontiers accepté de mourir. J’ignore si, quelque jour, les lignes qui vont suivre leur tomberont sous les yeux. S’ils les lisent, elles les choqueront, peut-être. Mais ils sont sincères et sauront, je l’espère, me pardonner ma franchise.
L’anglophobie de beaucoup de milieux français fait aujourd’hui l’objet d’une misérable exploitation. En elle-même, elle n’est pas niable. Elle a des origines diverses. Les unes remontent à des réminiscences historiques, plus tenaces qu’on ne l’imagine parfois : ni l’ombre de la Pucelle ni celle même des fantômes hargneux de Pitt et de Palmerston n’ont tout à fait cessé de se profiler à l’arrière-plan d’une opinion collective douée de mémoire. Peut-être serait-ce un bienfait, pour un vieux peuple, de savoir plus facilement oublier : car le souvenir brouille parfois l’image du présent et l’homme, avant tout, a besoin de s’adapter au neuf. D’autres sources sont plus factices et beaucoup plus impures. Les lecteurs d’un certain hebdomadaire, fort répandu dans l’armée, ont appris naguère, au temps de la campagne italienne contre l’Ethiopie, que notre devoir nous appelait à la « destruction » de l’Angleterre. L’article était signé. Portait-il la signature de ses véritables inspirateurs ? Chacun sait qu’ils n’étaient pas de chez nous. Mais il y a plus. On doit sans doute tenir pour inévitable que deux nations, très différentes, en dépit des idéaux communs qui les animent, aient peine à se connaître, à se comprendre, par suite, à s’aimer. Cela est vrai, d’une égale vérité, sur les deux rives de la Manche ; et je ne pense pas que chez l’Anglais moyen, dans la petite bourgeoisie en particulier, les préjugés classiques contre le vis-à-vis « gaulois » aient, non plus, perdu toute leur antique verdeur. Mais, incontestablement, au cours de notre récente et trop courte confraternité d’armes, certains épisodes n’ont pas contribué à dissiper le malentendu.
Dans les forces britanniques, qui furent, durant de longs mois d’expectative, nos voisines sur la terre de Flandre, qui occupaient nos villages et réglaient la police de nos routes, l’armée nationale de la conscription comptait encore pour peu de chose. La troupe, au moins, était, quasiment tout entière, composée de professionnels. Elle avait toutes les qualités, sans doute, d’une armée de métier. Quelques-uns de ses défauts, aussi. Le soldat à la Kipling obéit bien, et se bat bien : il devait le prouver, une fois de plus, de son sang, sur les champs de bataille de la Belgique. Mais il est pillard et paillard. Ce sont deux vices que notre paysan, quand ils s’exercent aux dépens de sa basse-cour ou de sa famille, pardonne difficilement. D’ailleurs l’Anglais, sur le continent, se montre rarement à son avantage. Du moins, s’il n’appartient pas à des milieux particulièrement raffinés. Chez lui, il est, presque invariablement, d’une parfaite obligeance. Une fois passé le détroit, il incline toujours un peu à confondre l’hôte européen avec le « native » – entendez l’indigène des colonies, homme, par définition, de rang inférieur – et ce qu’il y a en lui de timidité naturelle ne fait que le confirmer dans sa raideur. Bien petites choses, assurément, que tout cela, au regard des sentiments profonds et des grands intérêts nationaux. Qui niera, cependant, leur poids sur une opinion villageoise, comme la nôtre, volontiers méfiante de l’étranger et un peu repliée sur elle-même ?
Vinrent, après d’âpres semaines, les jours de l’embarquement. Que les Britanniques aient nettement marqué leur volonté de passer d’abord, sans permettre à aucun de nous, à bien peu d’exceptions près, de mettre le pied sur un pont de navire avant que leurs propres troupes, au complet, n’eussent quitté la côte, je ne me rangerai point parmi ceux qui le leur reprochent. A la réserve de celles de nos forces qui défendaient le front de mer, leur armée avait été la plus proche du littoral. Par ailleurs, ils refusaient, assez naturellement, de se laisser englober, corps et biens, dans un désastre dont ils ne se jugeaient pas responsables. Lorsque les marins de l’Union Jack eurent fini d’assurer le salut de leurs compatriotes, ils s’employèrent au nôtre. Leur abnégation, devant le danger, leur cordiale sollicitude aussi, demeurèrent alors, envers nous, égales à ce qu’elles avaient été pour leurs premiers passagers.
Cependant, ici encore, tâchons de comprendre les inévitables réactions du sentiment. Nos soldats qui, privés par leurs chefs mêmes de toute capacité de combattre, attendaient désespérément, sur la longue plage de Flandre ou parmi les dunes, le moment d’échapper aux prisons du IIIe Reich, qui, sentant l’ennemi chaque jour plus près, exposés eux-mêmes à des bombardements chaque jour plus violents, savaient bien qu’ils ne pourraient pas tous partir et, en effet, ne partirent pas tous, quels cœurs surhumainement charitables ne leur aurait-il pas fallu pour contempler, sans amertume, les vaisseaux l’un après l’autre emportant, vers la liberté, leurs camarades d’une nation étrangère ? Héros tant qu’on voudra, ils n’étaient pas des saints. Ajoutez, par endroits, l’aiguillon d’incidents, peut-être difficiles à prévenir dans une pareille fièvre, mais fort propres à irriter une sensibilité déjà à vif. Telle histoire – parfaitement authentique, je m’en porte garant – de cet agent de liaison français auprès d’un régiment britannique qui, après plusieurs mois de camaraderie au cantonnement et dans le combat, se vit abandonné sur le sable, toute barrière close, en face du paquebot dont ses amis de la veille franchissaient les passerelles. Les touchantes attentions, dont un grand nombre de nos hommes se trouvèrent entourés, une fois sur le sol anglais, firent beaucoup pour panser ces plaies. Il arriva pourtant que, parfois, ce baume même vint à manquer. L’accueil des populations fut invariablement affectueux. Celui des autorités, par contre, ne sut pas toujours se dégager d’une raideur un peu trop soupçonneuse. Le camp, çà et là, prit des allures de pénitencier. Des troupes harassées sont toujours incommodes à manier. On ne saurait s’étonner qu’une administration, chargée d’une tâche délicate et soucieuse avant tout de bon ordre, ait commis quelques fautes de doigté ; il n’est pas moins naturel que ces erreurs, là où elles se sont produites, aient laissé, dans les mémoires, leurs sillons.
On a beaucoup dit que les Britanniques nous avaient insuffisamment aidés. Comme on le disait afin d’excuser nos propres défaillances, on est allé jusqu’à user de chiffres mensongers. J’ai les meilleures raisons de savoir que leurs divisions, en Flandre, étaient beaucoup plus que trois. Mais cette pernicieuse propagande n’a pas eu à inventer tous ses aliments.
Aux yeux de qui connaît un peu des traditions politiques et sociales fort éloignées des nôtres, l’établissement de la conscription passera toujours pour un grand acte de courage. Il est difficile de nier que ce courage n’ait été un peu tardif et nul ne s’étonnera si, présent sur la ligne de feu, le Français de trente à quarante ans se demandait parfois pourquoi l’Anglais de son âge demeurait au foyer. La Grande-Bretagne, depuis, n’a que trop bien rattrapé son retard, dans le sacrifice. Qui prévoyait alors l’avenir ?
Il n’est pas moins certain que, lorsque, à la Ire armée, il fut question de tenter une percée du nord au sud, vers Arras, en la conjuguant avec le mouvement entrepris, en sens inverse, par les troupes françaises de la Somme, le commandement britannique retira, presque au dernier moment, le secours qu’il avait d’abord promis. Le geste laissa, naturellement, de longues rancunes. Il eut aussi ses profiteurs : tout comme, un peu plus tard, cette capitulation belge, dont un sceptique, dans notre 3e bureau même, devait dire, dès qu’il l’apprit : « Voilà une grande chance pour le général Blanchard. » Notre encerclement était acquis bien avant la défection de Léopold III ; plus qu’à moitié accompli déjà, quand les Britanniques firent faux bond à l’offensive projetée. A nos erreurs, est-il plus commode paravent que les fautes d’autrui ? Il fallut, au bout du compte, renoncer, du côté du nord, à tout effort sérieux pour crever la « poche allemande ». Le refus anglais avait certainement contribué à ruiner, d’avance, l’entreprise. Il ne fut, je le crains, pas très élégant, dans la forme. Au pis-aller, si, en raison du changement de la situation stratégique, il paraissait désormais impossible de donner suite aux engagements pris, l’état-major du corps expéditionnaire eût été mieux inspiré de ne pas laisser aussi longtemps que, semble-t-il, il le fit, le commandement français dans l’illusion ou l’incertitude. (Mais, là-dessus, je n’ai, naturellement, entendu qu’un son de cloche : le nôtre.) Pour le fond, la décision de lord Gort n’était probablement pas sans justification[10] . L’historien, en tout cas, qui cherche beaucoup moins à juger qu’à comprendre, n’aura pas de peine à l’expliquer. C’est ici qu’il faut commencer à regarder de l’autre côté de la toile.
Notre propre offensive, vers le sud, se montait avec lenteur. Les reconnaissances, la mise en place, la préparation d’artillerie, toutes ces opérations préliminaires, en un mot, que la doctrine estimait indispensables, exigeaient beaucoup de temps. Elles avaient forcé, une première fois, à retarder le déclenchement de l’action. C’était, en projet, toute une bataille de la Malmaison au petit pied. J’ignore si l’on eût pu faire plus vite. Peut-être le dispositif de l’armée, étirée jusqu’à l’Escaut, ne le permettait-il déjà plus. Ce que je sais bien, c’est qu’à aller de ce train, on risquait de se laisser devancer par l’ennemi. Ne lui accordait-on pas ainsi tout le loisir nécessaire pour renforcer, dans l’intervalle entre notre armée et celle du Sud, ses troupes, d’abord de simple avant-garde, tout en accentuant sa pression sur nos autres fronts ? Vraisemblablement nos alliés, qui, entre-temps, avaient été eux-mêmes assez violemment attaqués, sentirent le péril. Ils se dégagèrent, pour ne pas être entraînés dans l’échec, qu’ils prévoyaient.
Ils y mirent d’autant moins de scrupules qu’ils avaient, dès ce moment, commencé de juger sans indulgence nos méthodes. Ce retrait de confiance fut je crois, le grand ressort psychologique de leur conduite, durant les deux dernières semaines de la campagne des Flandres. En quelques jours, nous pûmes voir le thermomètre de l’alliance baisser de plusieurs dizaines de degrés. Les Britanniques, on le sait, avaient, dès le début de la guerre, accepté le commandement unique. Sous une forme, à vrai dire, quelque peu incomplète et dont l’application entraînait de bizarres effets. Le G. Q. G. britannique était aux ordres de notre généralissime. Mais sans intermédiaire. De sorte que le chef de notre 1er groupe d’armées, qui dirigeait les opérations françaises, depuis les Ardennes jusqu’à la mer, voyait s’insérer, en plein milieu des troupes dont il avait la responsabilité, tout un très important détachement, qu’il ne pouvait manœuvrer directement. Telle quelle, la concession que nous avait consentie le gouvernement de Londres avait certainement coûté fort cher à un orgueil national très chatouilleux et, chez les militaires, à un orgueil professionnel plus prompt encore à se cabrer. Elle se justifiait, sans doute, par la prépondérance numérique de nos forces terrestres, qui était écrasante. Mais aussi par l’estime qu’inspirait notre dressage stratégique. Foch, après Doullens, avait mené les armées alliées à la victoire. On s’en remettait à son successeur pour l’imiter. De cette supériorité prétendue de notre science d’état-major, nos officiers, en tout cas, étaient profondément persuadés. J’imagine qu’ils le montrèrent parfois un peu trop[11] . Or, il arriva qu’en peu de jours l’invraisemblable effondrement de nos armées, sur la Meuse, vint brusquement menacer d’encerclement tout ce qui combattait plus au nord. Dans ce désastre, dont pouvait sortir la perte de leur corps expéditionnaire entier, les Britanniques avaient le sentiment de n’être pour rien. Leur foi en fut déjà ébranlée. La lenteur et la gaucherie de notre parade firent le reste. Notre prestige avait vécu et on ne nous le cacha guère. Etait-ce la faute de nos Alliés ?
Après que l’action commune, projetée sur Arras, eut avorté, il semble que, des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désillusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement renoncé à collaborer. Que de ponts les Britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter, pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit, de même, malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille, retirant ainsi à la Ire armée à peu près tous ses moyens de transmission. Nous les jugions sans gêne, et je crois bien, en effet, que leur déception, sans doute légitime, devant les insuffisances de notre commandement, porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants, dont la bravoure n’était pas en cause.
Une meilleure définition des zones, assignées à chaque armée, aurait probablement évité de fâcheux incidents. Aucun pouvoir n’existait plus, qui eût le droit d’imposer ces limites. Le soin en avait appartenu naguère au G. Q. G. français, qui était la seule source d’autorité commune. Or, depuis notre encerclement, il avait cessé de nous gouverner. Un accord amiable, pourtant, était-il impossible ? J’ignore si on le tenta. Ce fut, en ce cas, sans succès. A Lille, en particulier, qui commandait ? Personne ne l’a jamais su. La ville, avant le 10 mai, avait certainement fait partie de la zone britannique. Mais c’était autour d’elle que la 1re armée s’était finalement concentrée. Là, notamment, nous puisâmes, pendant quelques jours, le plus clair de nos ressources en essence. Quand il s’agit de préparer la mise hors d’état des dépôts, nous résolûmes de ne pas en abandonner la charge à nos Alliés. Leurs procédés de destruction – par mélange de goudron ou de sucre à l’essence – nous semblaient insuffisants, au regard du nôtre, qui était le feu. Le général Prioux, quand la question lui eut été exposée, fit établir une lettre et un ordre. Par la lettre, qui s’adressait à lord Gort, il paraissait laisser à celui-ci, courtoisement, la décision. Par l’ordre, qui était à notre usage, il se la réservait tout entière. Diplomatie subtile, qui mettait au jour, assez crûment, l’incertitude où l’on était des droits de chacun. La confusion dura, d’ailleurs, jusqu’au bout. Un seul dépôt ne fut pas incendié. Il était situé au-delà d’un canal, dont les Britanniques avaient déjà rompu les ponts et que, j’ignore pourquoi, ils interdirent à nos hommes de passer en barque. Qui était responsable d’un pareil chaos ? Les Britanniques y avaient probablement leur part. Nous nous en accommodions, cependant, avec trop de facilité pour en être tout à fait innocents.
Mais sans doute la rupture morale eût-elle été moins profonde et ses conséquences moins graves si nos liaisons, avec nos Alliés, avaient été, par avance, plus solidement établies. La situation, il faut l’avouer, n’était pas sans complexité. L’état-major de lord Gort fonctionnait à la fois comme G. Q. G. des forces britanniques et comme G. Q. d’armée. Au premier titre, il communiquait directement avec notre G. Q. G. ; et la Mission française, que commandait le général Voruz, représentait auprès de lui le général Gamelin. Au second, il était ou aurait dû être en relations constantes avec les deux armées de chez nous, qui tenaient, l’une, la VIIe, limitrophe de la côte, sa gauche, l’autre, la Ire, sa droite. Ici, la Mission n’avait plus grand-chose à voir. Il appartenait aux armées elles-mêmes d’organiser, à leur échelon, le contact. A vrai dire, ces rapports mitoyens se réduisaient, le plus souvent, durant la période d’attente, à d’assez minces questions de bornage. Pouvait-on douter, cependant, qu’une fois les opérations actives déclenchées, de tout autres problèmes viendraient à se poser ? et que leur heureuse solution dépendrait alors, pour une large part, de ce qui aurait été fait, auparavant, pour préparer l’entente, en même temps que pour se renseigner mutuellement ? L’événement, là-dessus, devait d’ailleurs dépasser toutes les prévisions : puisque le G. Q. G., par suite de la percée allemande, ayant disparu de notre horizon, il n’y eut bientôt plus, en pratique, entre les Britanniques et nous, de trait d’union possible qu’au niveau des armées.
J’avais été, on s’en souvient, désigné, en principe, comme officier de liaison auprès des forces britanniques. Pendant mes premières semaines de Bohain, je m’employai de mon mieux à ces fonctions. On me laissait faire, sans beaucoup pousser à la roue. Une fois chargé du service de l’essence, je n’interrompis pas pour autant mes efforts. Au Quartier Général britannique, alors dispersé, pour des raisons de sécurité, dans quelques misérables villages des environs d’Arras, je visitai, plus particulièrement, le « Q »[12] (prononcez Kiou), qui est à peu près l’équivalent de notre 4e bureau. J’allai trouver un état-major de corps d’armée, à Douai. Je pris langue avec la Mission française. Bien vite, je me rendis compte que ces voyages intermittents, s’ils pouvaient servir à régler, au fur et à mesure des besoins, quelques menues difficultés de détail, se manifestaient impuissants à créer un véritable contact.
Il n’est pas, sur le plan de l’action, de liens efficaces sans un peu de camaraderie, point de camaraderie sans un peu de vie commune. Cela est vrai, sans doute, de tous les hommes. Cela l’est au plus haut degré des Britanniques, affables et confiants, quelquefois jusqu’à la candeur, aussitôt qu’ils vous ont accepté dans leur familiarité ; volontiers distants, par contre, malgré leur parfaite politesse, envers l’hôte de passage. Se présentait-on à leurs bureaux ? Ils vous donnaient correctement le renseignement demandé. Juste celui-là ; et nous n’en aurions, sans doute, pas fait davantage. Etait-ce assez ? Le but aurait dû être d’apprendre à manier les ressorts d’une machine de guerre assez différente de la nôtre et qui, pourtant, était appelée à s’harmoniser avec elle ; d’en pénétrer les faiblesses, si elle en avait (et quelle armée n’en a ?) ; de comprendre, pour pouvoir ensuite les faire comprendre, des points de vue qui, fatalement, ne coïncidaient pas toujours avec ceux de notre commandement ; de nouer, surtout, ces relations directement humaines qui seules permettent, des deux parts, les suggestions fécondes, sans blessures d’amour-propre, et évitent, au jour du danger, la funeste tentation du chacun pour soi. Quelques visites d’occasion n’y pouvaient suffire. Il y eût fallu le thé de cinq heures, le whisky and soda, l’atmosphère de club qui se prolonge, devant la table de travail, en amicale coopération. Il eût fallu, en un mot, de toute évidence, maintenir en permanence, auprès du Quartier Général allié, un officier de la Ire armée. Tel était, comme le mien, le sentiment du chef d’état-major de la Mission française ; telle aussi, la pratique de la VIIe armée, dont, malheureusement, les soins, à cet égard, étaient destinés, par la faute des événements, à demeurer à peu près sans effets. Car, à l’exception du XVIe corps, réservé à la défense de Dunkerque, elle devait être, dès le 15 ou le 16 mai, je crois, retirée presque tout entière du front d’Anvers, pour se voir jeter dans la brèche de la Meuse et de l’Oise, et s’y faire, presque tout entière, pulvériser.
A la 1re armée, nous nous contentions d’accueillir, à notre 3e bureau, un représentant du Quartier Général britannique. Le premier que j’ai connu était un ancien officier de carrière, devenu banquier dans la cité. Ses manières, à la fois prévenantes et brusques, ses allures de bon vivant, son humour, plus original sans doute, chez nous, qu’il n’eût paru chez lui, l’avaient rendu populaire. Très dévoué à son métier, on le disait assez jaloux de l’autorité qu’il tenait de sa mission. Peut-être, de notre côté, le zèle un peu intempérant de quelques-uns de nos camarades ne lui avait-il pas suffisamment épargné la menace d’empiétements, qu’il était bien décidé à ne pas souffrir. Je n’ai jamais, pour ma part, entretenu avec lui que les meilleurs rapports. Mais il préférait, certainement, garder entre ses mains tous les fils de liaison. Je crains que son influence, auprès de nos chefs, n’ait pas toujours été, de ce point de vue, sans dangers. Il était, par-dessus tout, suprêmement adroit. En outre, profondément imbu des partis pris sociaux, dont la grande bourgeoisie anglaise est rarement exempte, il n’échappait pas non plus, j’imagine, bien qu’il eût trop de tact pour les étaler, aux préjugés nationaux inhérents, de même, à la vieille tradition « tory ».
Bien naïf, qui eût compté sur lui pour nous renseigner sur les insuffisances éventuelles de l’équipement ou des méthodes britanniques. Il nous quitta, peu avant le 10 mai, pour un poste dans le ministère du Blocus, à Londres : trop tôt pour les services que, dans une période plus active, il n’eût pas, j’en suis persuadé, manqué de nous rendre. J’ai beaucoup moins fréquenté son successeur qui, avec autant de courtoisie, avait moins d’entregent. Professionnellement, je n’ai guère eu affaire à lui qu’une fois, à Lens ; il me parut, alors, soucieux surtout de se garer de toute responsabilité. Cependant, quelles que fussent les idiosyncrasies personnelles de ces délégués de l’armée alliée, les meilleurs d’entre eux ne nous donnaient, à bien réfléchir, qu’une moitié de représentation diplomatique. Pour maintenir les liens avec un pays ami, savoir ce qui s’y passe et établir l’amitié même sur la base solide d’une mutuelle compréhension, quel gouvernement se satisfait d’accorder l’hospitalité à l’ambassadeur de la nation étrangère ? et, sous prétexte qu’il n’a qu’à se louer de ce plénipotentiaire, renonce à dépêcher lui-même, là-bas, son propre agent ?
Un jour, donc, prenant mon courage à deux mains, je demandai audience à notre sous-chef d’état-major qui, alors, tenait les fonctions de chef. Je lui exposai de mon mieux les arguments que je viens de développer. Je n’omis point de lui faire entendre que je ne postulais nullement, pour moi, les fonctions d’officier détaché auprès du Quartier Général de lord Gort ; elles me semblaient revenir à des camarades plus rompus à l’art militaire. Mais je fus maladroit. Craignant que mon avis personnel ne parût de peu de poids, je crus bon de l’appuyer sur l’opinion plus autorisée du chef d’état-major de la Mission française. Hélas ! le lieutenant-colonel auquel s’adressait mon plaidoyer était l’intime ennemi de l’autre lieutenant-colonel que j’allais ainsi chercher comme garant. Je n’avais certes point, par là, avancé mon affaire. Les chemins de l’Ecole de Guerre sont semés d’embûches sous les pas de qui n’a point été nourri dans le sérail ! Mon interlocuteur me laissa parler, fort courtoisement. Puis il manifesta que je ne l’avais en aucune façon convaincu : à son gré, la présence, chez nous, d’un officier britannique suffisait à tout. Plus tard, je tentai de faire saisir de la question le G. Q. G. Ce fut, de nouveau, sans profit. Et, sans que personne y trouvât à redire, renonçant à m’imposer, pour quelques minutes de vagues et oiseuses conversations, mes va-et-vient d’antan, sur la route d’Arras, je me consacrai désormais, de plus en plus exclusivement, au service de l’essence.
Pendant la campagne, un officier supérieur de notre état-major qui avait déjà eu auparavant quelques contacts avec les Britanniques, fut notre agent ordinaire auprès de leur Q. G. Intelligent et d’esprit beaucoup plus large que la plupart de ses pairs, il fit, j’en suis persuadé, non seulement de son mieux, mais mieux qu’aucun autre n’aurait pu faire. Mais il n’avait jamais vécu dans l’intimité de nos Alliés ; au moment même, il n’y vivait point, passant le plus clair de son temps à courir de P. C. en P. C. Surtout, les circonstances étaient plus que jamais défavorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux événements seulement si elle avait eu pour elle un long enracinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions, à la Ire armée, beaucoup trop oublié. Nous souffrîmes durement de notre négligence[13] .
J’avais, je l’ai dit, passé, lors de mon arrivée à l’armée, quelques jours à son 2e bureau, qui est celui des renseignements. Par la suite, mes efforts pour nous procurer une liste, précise et à jour, des dépôts d’essence belges me mirent en rapport aussi avec les 2es bureaux du groupe d’armées et du G. Q. G. J’aurais d’ailleurs été un piètre historien si je n’avais toujours porté un intérêt particulièrement vif à ces questions d’information et de témoignage. Mais, précisément parce que j’étais un historien, les méthodes en usage autour de moi ne tardèrent pas à m’inspirer de cruelles inquiétudes.
Qu’on veuille bien me comprendre. Je ne prétends nullement englober ici, dans une condamnation a priori, tout un groupe d’hommes parmi lesquels, qu’il s’agît d’active ou de réserve, il se rencontrait certainement beaucoup de travailleurs dévoués et compétents. Dans le cours de mon enquête, j’ai trouvé au 2e bureau du G. Q. G., sinon un secours bien efficace, du moins un accueil toujours aimable ; au groupe d’armées, une compréhension et une aide véritablement précieuses. A l’armée, nous étions peu favorisés et, à l’état-major, quand se déliaient les langues, on n’en faisait guère mystère. L’officier, d’allures avantageuses, qui commandait notre 2e bureau, eût certainement figuré avec honneur, un jour de revue, en tête d’un bataillon bien astiqué. Je n’ai aucune raison de douter qu’il ne se fût aussi fort estimablement comporté sur le champ de bataille. Mais la tâche qui lui avait été assignée le dépassait, évidemment, de beaucoup. Là encore, cependant, quelle que fût l’insuffisance de la direction, il n’y avait pas que des ombres. J’ai eu d’excellents camarades, presque des amis, au 2e bureau, notamment dans la section des interprètes, que gouvernait, avec une savoureuse et diserte autorité, un industriel lyonnais Ces gens-là besognaient de leur mieux, avec beaucoup d’abnégation, et dans leur sphère, nécessairement un peu limitée, une incontestable intelligence.
Il faut bien le dire, cependant : que nous fûmes donc mal informés ! J’ai pu suivre de près une partie du travail de renseignements sur la Belgique. J’ai déjà raconté que, sur les emplacements, la capacité et la contenance des dépôts d’essence, le G. Q. G., dès le principe, ne nous avait fourni que des indications vagues et souvent erronées. Pis encore, il ne se préoccupait nullement de nous en procurer de meilleures. Dans l’armée belge, elle-même, comment était organisé le service du ravitaillement en carburants, avec lequel, en cas d’alliance contre un agresseur commun, nous étions nécessairement appelés à collaborer ? Je cherchai à le savoir. Le général Blanchard voulut bien signer, en personne, la lettre qui demandait, là-dessus, quelques précisions. Elle n’obtint jamais de réponse. J’ai de fortes raisons de penser que ces ignorances n’étaient pas particulières à mon service. Elles tenaient à des raisons diverses.
Tout d’abord, à la pléthore des organes d’information et à l’esprit de rivalité qui, conformément à un fâcheux penchant, sur lequel nous aurons à revenir, s’établissait presque fatalement entre eux. Les attachés militaires dépendaient non du G. Q. G., mais du ministère, éminemment jaloux de ses prérogatives. Sous couvert d’un fallacieux respect de la neutralité, ministère et G. Q. G. s’accordaient, à leur tour, pour interdire aux états-majors subordonnés toute prospection directe, en Belgique. A la vérité, ni le groupe d’armées ni les armées ne se faisaient pourtant faute de travailler indépendamment. Plus d’une indication utile nous est arrivée par cette voie plus ou moins subreptice. N’eût-il pas mieux valu organiser la convergence des efforts ?
Il eût convenu aussi de les mieux diriger, avec un sens plus aigu du concret. Un 2e bureau devrait être conçu comme une sorte d’agence qui, pour clients, aurait les multiples organes du commandement. Elle répondrait à leurs demandes : celles de l’artillerie, de l’aviation, des chars, des services appelés à régler la circulation par voie ferrée ou par route, aussi bien que des bureaux d’études stratégiques, qui coiffent le tout ; car chacun de ces organes du commandement a ses questions particulières à poser, que les non-spécialistes risquent toujours de négliger. Elle chercherait à prévoir et satisfaire d’avance leurs besoins. Elle diffuserait à chacun, aussitôt reçues, les données de nature à leur servir.
Au lieu de cela, la recherche du renseignement n’a presque jamais cessé de se mouvoir dans le même cercle, étroitement borné par des traditions qui ne tenaient à peu près aucun, compte de la guerre de matériel. Avant tout, on s’attachait à reconstituer, hypothétiquement, « l’ordre de bataille ennemi » – c’est-à-dire le dispositif de ses unités – qui est censé avertir de ses intentions, mais, le plus souvent, en raison de la rapidité actuelle des mouvements, demeure chaque fois susceptible de trois ou quatre interprétations opposées. Il s’y ajoutait, accessoirement, certaines enquêtes, d’ordre moral ou politique, où s’étalait ordinairement une candide ignorance de l’analyse sociale véritable. Je me souviens d’une brochure sur la Belgique qui croyait en dire bien long, sur les ressorts internes du pays, en nous apprenant, dans le meilleur style de l’Almanach de Gotha, que le royaume était une « monarchie constitutionnelle ». On l’a bien vu, à l’expérience !
Quant à la diffusion des informations, c’est une vieille plaisanterie, dans les états-majors, de raconter comment un 2e bureau, aussitôt qu’il sait quelque chose, s’empresse d’en faire un papier, d’écrire sur celui-ci, à l’encre rouge, « très secret », puis de l’enfermer, loin des yeux de tous ceux qu’il pourrait intéresser, dans une armoire à triple serrure. J’eus un jour la preuve que le trait n’était pas purement légendaire. J’avais obtenu de notre 2e bureau qu’il communiquât aux corps d’armée la liste commentée des dépôts d’essence belges, telle que nous étions finalement parvenus à l’établir. Quelque temps après, nous eûmes l’occasion d’adresser aux grandes unités une instruction générale relative à leur alimentation en carburants, dans le cas de pénétration en Belgique.
Elle traitait essentiellement des réquisitions, ensuite de l’installation, par l’armée, de ses propres dépôts, et, sur la géographie des ressources locales, se bornait à se référer au tableau précédemment expédié. Dans chaque état-major, elle fut, comme de juste, remise au 4e bureau, chargé de tous les ravitaillements. Le jour même, je reçus un coup de téléphone un peu acerbe du camarade qui, dans un des corps, dirigeait le service parallèle au mien : « Vous nous parlez d’un tableau. Nous ne l’avons jamais vu. » On s’informa. L’envoi avait parfaitement eu lieu ; mais, ce qui vient d’un bureau déterminé allant, par une pente irrésistible, rejoindre, à l’échelon inférieur, le bureau de même signe, c’était le 2e bureau du corps qui en avait été le destinataire. Là, le papier avait été, incontinent, muré dans le fameux coffre-fort aux secrets, sans que personne se préoccupât une minute d’en donner connaissance au seul officier capable de l’utiliser. Autour de moi, on haussa les épaules : « Ils n’en font jamais d’autres ! » Quant à infliger un blâme ou prendre les mesures nécessaires pour que pareil errement ne se renouvelât point, nul n’y songea. Tant la routine semblait indéracinable.
Notre 2e bureau, nous le savions bien, n’était pas un modèle. Les documents que nous le vîmes établir, durant la période d’attente et, théoriquement, d’études, qui précéda l’offensive allemande, ne laissaient pas, néanmoins, d’étonner parfois les plus endurcis. Une certaine carte des chemins de fer fut célèbre ; un malencontreux tracé de la frontière semblait, d’Aix-la-Chapelle, faire une ville belge, et la voie ferrée Hambourg-Berlin était classée parmi les lignes de faible débit. Mais, après tout, on ne pouvait guère s’y tromper. Le « bulletin de renseignements », qui paraissait à courts intervalles, attestait des erreurs de conception plus subtiles et, par suite, plus graves. Imaginez un chercheur occupé à dresser, de temps à autre, le bilan de son enquête, un archéologue, par exemple, qui publie les procès-verbaux successifs de ses fouilles, un médecin livrant à ses élèves les feuilles d’observation d’une maladie, ou encore le fameux carnet d’expériences de Pasteur. Qu’attendrons-nous de ces sincères états ? Qu’ils nous disent, à chaque stade : voici un témoignage qui, incertain la dernière fois, se trouve aujourd’hui confirmé ; une interprétation, au contraire, naguère considérée comme presque indiscutable et que maintenant les progrès de notre information forcent de tenir pour ruinée ; ailleurs – s’il s’agit non de choses passées, mais de phénomènes étudiés dans leurs cours – voilà un fait nouveau, indice, peut-être, d’une transformation capitale. En d’autres termes, toute connaissance étant, par elle-même, mouvement progressif de l’esprit et la connaissance d’événements par nature changeants ne pouvant, en outre, résulter que de l’examen de leur courbe, un compte rendu de recherches, pris isolément, sera toujours de peu de poids, s’il ne se raccorde aux comptes rendus précédents. Or, nos divers « bulletins » se suivaient, sans que, jamais ou presque jamais, leur lien fût apparent. A les confronter avec soin, on observait, assez souvent, qu’ils se contredisaient, ou bien qu’ayant attiré l’attention, une première fois, sur un groupe de données, apparemment riches de possibilités, ils abandonnaient, ensuite, sans crier gare, cette ligne. Mais, était-ce que le second renseignement rendait caduc le premier ? qu’on avait volontairement omis de se répéter ? que la situation s’était réellement modifiée ? Bien fin qui eût pu le dire. Je crains un peu, en avouant toute ma pensée, de verser dans le péché de la calomnie. Je me suis, cependant, plus d’une fois demandé quelle était, dans cette incohérence, la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues certitudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires n’est-ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive : « Si vous m’aviez cru[14] » ?
Une fois les opérations actives commencées, de quel profit les services du 2e bureau furent-ils, jour par jour, aux stratèges de l’état-major ? Là-dessus, je serais fort en peine de me prononcer. Car, de ce qu’il put faire ou dire, à peu près rien n’a transpiré jusqu’à moi. Une chose est sûre : les fameux « bulletins », gardant désormais un silence total autant que prudent, les officiers pourvus de fonctions du même type que les miennes ne surent jamais sur l’ennemi que le peu qu’ils arrivaient à attraper, par raccroc et au hasard des conversations ou des rencontres. Autant dire, presque zéro. J’entends : par rapport, non seulement à l’étendue de leurs curiosités, peut-être oiseuses, mais surtout à ce qu’il leur était indispensable de connaître pour le bon exercice de leur métier propre. Quand, par aventure, on se trouvait recueillir soi-même une indication de quelque importance, il arrivait (j’en ai donné un exemple) que, faute d’avoir à sa portée un centre de renseignements à qui la transmettre, on dût se résoudre, en désespoir de cause, à précipiter l’informateur chez le commandant de l’armée en personne. Comme si, à un chef accablé de tant de responsabilités, les données de cet ordre n’auraient pas dû arriver seulement déjà rassemblées et filtrées ! D’ailleurs, ces centres, ces « agences », pour reprendre la comparaison que j’ai déjà employée, chargées à la fois de renseigner et de recevoir les renseignements, ce n’est pas uniquement dans l’état-major, en son ensemble, qu’il eût convenu d’en prévoir le fonctionnement sous la forme du 2e bureau. A l’intérieur de chaque bureau, il aurait été au moins aussi nécessaire, à mon sens, de spécialiser un officier dans ce rôle, qui eût largement suffi à l’occuper. Croira-t-on qu’il fut aisé de ravitailler des unités en munitions, vivres, matériel du génie ou essence et de fixer l’emplacement de dépôts de munitions, de gares de ravitaillement en vivres, de parcs du génie ou de camions-réservoirs, sans savoir, les trois quarts du temps, où se trouvaient ces unités ni où se trouvait l’ennemi[15] ?
Les erreurs de méthode de notre 2e bureau et de bien d’autres services, dans l’ensemble des armées, n’étaient certainement pas, pour la plupart, passées inaperçues de nos chefs, et je suis persuadé que, parmi ceux-ci ou dans leur entourage immédiat, il se trouvait plus d’un esprit trop juste pour ne pas les condamner, dans son for intérieur, avec sévérité. Comment se fait-il, cependant, qu’elles n’aient presque jamais provoqué une sanction, voire un simple déplacement ? « On ne sait plus punir dans l’armée française », disaient, parfois, mes jeunes camarades de l’active. Formule, sans doute, un peu brutale. Mais la crise d’autorité qu’elle exprimait n’est pas contestable. Elle demande, seulement, à être analysée de plus près.
J’ai beaucoup fréquenté, autrefois, les officiers de troupe. Je ne doute pas qu’il ne se soit rencontré parmi eux, cette fois-ci comme naguère, un grand nombre d’hommes capables de diriger leur unité avec une équitable et souple fermeté, aussi éloignée du désordre – dont, personnellement, j’abhorre l’image – que des absurdes brimades du légendaire « chien du quartier ». C’est un beau métier que celui de commandant de compagnie, de bataillon ou de régiment, quand il est noblement exercé, à la française ; et j’ai souvent observé qu’il développe, chez les esprits bien nés, des vertus d’humanité, pour lesquelles je professe la plus vive admiration. J’ai eu plaisir à les retrouver près de moi, dans le brillant officier d’état-major qui, avant de partir pour de plus hautes destinées, fut quelque temps notre sous-chef de bureau. « Depuis qu’il n’est plus là, personne ne s’occupe plus de nous », disaient mélancoliquement nos secrétaires. Il n’y a que les maladroits pour redouter que la sympathie se puisse confondre avec la familiarité.
Que, malheureusement, le gouvernement des hommes n’ait pas été pratiqué, partout, avec autant de mesure et d’humaine intelligence, certains rapports, dignes de foi, m’en donnent l’assurance. Il y a deux mots que je voudrais voir rayés du vocabulaire militaire : ceux de « dressage » et de « mise au pas ». Bons, peut-être, pour l’armée du Roi Sergent, ils n’ont rien à faire dans une armée nationale. Non que je nie, le moins du monde, que là comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, une discipline ne soit nécessaire et, par suite, l’apprentissage de cette discipline. Mais elle ne saurait être que la prolongation des vertus civiles et, selon le beau mot que Pierre Hamp appliquait au vrai courage, « une forme de la conscience professionnelle ». Un officier s’étonnait un jour devant moi que les dames téléphonistes, employées au Central de l’armée, fissent si bien leur service : « aussi bien vraiment que des soldats », disait-il, d’un ton inimitable, où le scandale l’emportait encore sur la surprise. Un pareil orgueil de caste le rendait-il fort capable de commander des troupes levées, dans le peuple entier, pour la défense du pays, et dont la plus grande partie se composait d’hommes que la vie avait déjà habitués à l’indépendance du foyer ?
Pratiquement, la « mise au pas » se confond presque toujours avec le respect imposé de formes extérieures, dont la valeur n’est pas niable, quand elles servent d’expression à une discipline plus profonde, mais qui ne sauraient être exigées avec profit si, en même temps, un courant de confiance n’a su être créé, assez fort pour que, chez presque tous, l’observance de ces gestes de déférence n’en naisse spontanément. Je consens qu’on « dresse » l’homme ; mais ce ne saurait être sans se tourner vers l’homme tout entier, que les vrais chefs savent bien comment prendre. Etait-ce un de ces chefs-là, le colonel qui – je suis sûr de l’anecdote – cassa de son grade un sous-officier parce qu’un jour de très grand froid, il l’avait rencontré les mains dans les poches de sa capote ? qui, à longueur de journée, faisait paraître des notes sur la tenue et, cependant, laissait sa troupe, en plein hiver, geler dans des cantonnements mal organisés ?
J’ai pu assister, moi-même, aux effets d’une pareille tentative de « redressement ». C’était en Normandie, lors de notre regroupement, après la campagne de Flandre. Que nos soldats avaient donc alors de bonne volonté et de gentillesse ! Il n’est aucun de nous, même parmi les vieux durs à cuire, qui n’en ait été ému. Ils débarquaient du train, éreintés par un long voyage, affamés souvent, quelquefois sans autres vêtements que les hardes hétéroclites que les Anglais leur avaient distribuées, après naufrage. Ils avaient perdu, en route, leurs unités, leurs chefs directs, leurs « copains ». Fréquemment, pour rejoindre enfin le stationnement où ils retrouveraient un peu de cette atmosphère d’entraide collective, si nécessaire à l’homme de troupe, il leur fallait encore parcourir, à pied, bien des kilomètres. Pas une plainte, pourtant ; un brave « merci » récompensant toute attention qu’on pouvait avoir pour eux ; le contentement, non seulement de se sentir, provisoirement du moins, à l’abri, mais aussi de revoir sain et sauf tel ou tel officier dont le sort les avait inquiétés. J’ai reçu là quelques poignées de main qui m’ont fait chaud au cœur. En vérité, le souvenir de ces journées m’empêchera toujours, si jamais j’en étais tenté, de désespérer du peuple français.
Vint, pour nous commander, un général animé certainement des meilleures intentions, parfaitement sincère dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qualités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Echappés à ce que les journaux appelaient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui péché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était, à sa façon, un juste, il commença, d’ailleurs, par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve, qui nous avait gouvernés avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir, bras dessus bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme du rang n’en fut point consolé. En quelques jours, la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers, jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement, par contrainte. Un pseudo-dressage avait ruiné, avec une merveilleuse promptitude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.
Parmi les personnes qui avaient vécu en 1914-1918, sous l’occupation allemande et l’ont, de nouveau, subie, au cours de ces dernières semaines, plusieurs, sans s’être concertées, m’ont fait part d’une observation, dont j’ai été vivement frappé : comparée à l’armée du régime impérial, celle du régime nazi leur a paru de mœurs « plus démocratiques ». La distance entre l’officier et le soldat semble moins infranchissable (les officiers pourtant continuent à ne pas rendre bien exactement le salut ; j’en ai été moi-même le témoin). Du haut en bas, on sent plus nettement l’accord dans une commune bonne volonté. L’union des âmes qu’a su réaliser un mysticisme dont la grossièreté ne doit pas nous dissimuler la puissance, il serait désastreux que, chez nous, l’empire de vieilles traditions à la prussienne, profondément antinomiques à notre véritable esprit national et peut-être désuètes en Prusse même, puisse jamais la compromettre.
A droit ou à tort, l’armée française ne l’avait donc pas oublié, et peut-être pas assez, le vieil art de punir. Il est trop certain, par contre, que le commandement n’a pas su, comme il l’aurait pu et dû, mettre à profit les longs mois d’attente dont l’ennemi lui abandonna la libre disposition pour pratiquer, dans les cadres, les nettoyages nécessaires. Quelques limogeages retentissants marquèrent, à la Ire armée, la période des opérations. Mais fallait-il attendre jusque-là, c’est-à-dire trop tard ? Car on connaissait bien, dès auparavant, certaines insuffisances. En veut-on un exemple de plus ? Le commandement de notre Quartier Général d’armée était exercé par un vieil officier, dont la cordialité bon enfant ne masquait à personne la parfaite inaptitude. « Il y a trente-deux ans que je ne comprends pas », se plaisait-il à répéter. Je serais bien étonné si, de bouche en bouche, le candide aveu, dont nous fîmes tant de gorges chaudes, n’était pas parvenu jusqu’aux oreilles du plus élevé en dignité de nos chefs. A vrai dire, les attributions de cet honorable émule du capitaine Bravida n’étaient pas, tant que nous restâmes à Bohain, d’une importance capitale. Chacun savait, cependant, qu’en cas d’opérations actives, elles étaient appelées à devenir beaucoup plus lourdes. Elles comportaient, en particulier, d’après le règlement même, la direction de ce service automobile de l’état-major qui, avant comme, malheureusement, après le 10 mai, laissa toujours tant à désirer. D’autre part, le renvoi d’un officier de ce rang n’eût assurément pas souffert autant de difficultés que le déplacement d’un généralissime ou d’un commandant d’armée. Nous n’en conservâmes pas moins notre falot chef de bataillon durant l’hiver entier, puis tout le long de la campagne – pendant laquelle nous ne le vîmes, d’ailleurs, à peu près jamais – jusqu’au jour où, sur le point de s’embarquer, il disparut mystérieusement, à Dunkerque. Comment ? La légende s’empara de sa fin. Mieux vaut avouer que nous n’en sûmes jamais rien et supposer – comme cela est, après tout, fort possible – qu’il mourut simplement pour la France ou, par malencontre, fut fait prisonnier. Ce n’était certes pas sa faute si on l’avait maintenu dans un poste fort au-dessus de ses modestes capacités. Il ne fut pas le seul dans ce cas. La rude main du Joffre de 1914 nous avait manqué et nous aurions eu grand besoin de quelques-uns de ses jeunes Turcs. Certains vivaient bien encore. Mais vieillis, chargés d’honneurs, gâtés par une longue vie de bureaux et d’habileté.
Car la mollesse du commandement eut son origine avant tout, je crois, dans des habitudes contractées durant la paix. La manie paperassière y fut pour beaucoup. Ce chef de 2e bureau, qui omit de transmettre au seul officier intéressé un renseignement de première importance. Supposez-le, pour un instant, à la tête d’un grand service, dans une entreprise privée. Que se serait-il passé ? Le patron, j’imagine, l’aurait fait appeler, lui aurait dit, toutes portes closes, ses quatre vérités, enfin l’aurait réexpédié à son travail, avec un « ne recommencez pas » bien senti. Et il n’aurait probablement pas recommencé. Prenez maintenant le cas, tel que je l’ai vu en réalité ; si j’avais cru pouvoir obtenir d’abord de mon supérieur immédiat, puis du chef d’état-major, puis du général d’armée lui-même qu’une observation fût adressée à l’officier coupable, il m’aurait fallu leur soumettre une note écrite. Pis encore, cette note, selon les sacro-saintes règles hiérarchiques, n’aurait pu avoir d’autre destinataire que le commandant du corps d’armée lui-même : car, d’échelon en échelon, on ne correspond qu’entre chefs. L’affaire eût revêtu, dans ces conditions, une gravité telle que tout le monde me déconseillait de m’y lancer ; d’édulcoration en édulcoration, mon papier serait resté en panne, au bout du compte, si jamais il y avait abordé, sur une auguste table. Ajoutez la peur des « histoires », le souci de diplomatie qui, chez des hommes en mal d’avancement, devient une seconde nature, la peur de mécontenter un puissant d’aujourd’hui ou de demain. Il fut décidé un jour sur ma proposition que l’allocation en essence d’un corps d’armée serait diminuée, celle d’un autre augmentée d’autant. D’où deux notes de service parallèles. L’avis de retranchement, le sous-chef d’état-major qui remplaçait alors le chef, le fit signer par le général Blanchard ; il se réserva, par contre, la signature du papier, qui, au second corps d’armée, annonçait d’agréables facilités de consommation. Ainsi paraissait-il n’être pour rien dans la mauvaise nouvelle, pour tout dans la bonne. C’est de la sorte qu’on soigne sa carrière. On la compromet en grondant ou, du moins, quand on n’a pas le cœur bien trempé, on craint, à tort quelquefois, de la compromettre ainsi. La routine, enfin, est, par essence, accommodante. On s’était accoutumé, durant de longues années de bureaucratie, à beaucoup d’insuffisances, qui prenaient rarement un caractère tragique. Les temps changèrent. Non les mœurs. Pour faire court, ce serait sans doute assez de dire que les états-majors du temps de paix n’étaient pas une bonne école pour le caractère. On ne le vit que trop, de toutes façons[16] .
Un vieux dicton militaire décrit les sentiments mutuels de deux officiers gravissant ensemble les degrés de la hiérarchie : « Lieutenants, amis. Capitaines, camarades. Commandants, collègues. Colonels, rivaux. Généraux, ennemis. » Les discordes des grands chefs, dont on s’entretenait parfois, autour de moi, à mots couverts, le lecteur se doute bien que j’ai été mal placé pour en parler savamment. Attisées par les clientèles qui, fatalement, ourdissent autour de chaque « patron » tout un réseau de dévouements et d’intrigues, le déplorable foisonnement des organes du commandement ne leur avait que trop bien préparé le terrain. Avons-nous jamais compris, dans l’armée française, que plus l’ordre ou le renseignement ont à traverser de sédiments successifs, plus ils risquent de ne pas arriver à temps ; que, pis encore, là où le nombre de chefs superposés est trop grand, la responsabilité se dilue entre eux au point de cesser d’être vivement sentie par aucun ? Cette tare de notre bureaucratie militaire sévissait à tous les niveaux. J’ai déjà indiqué que si, dans le service de l’essence, nous avions observé, à la lettre, le règlement, un escalier à triple degré eût séparé, des exécutants, le représentant de l’armée. Entre le commandant d’un régiment d’infanterie et la division, l’état-major de l’infanterie divisionnaire fait écran : « organe de retardement », disions-nous, au temps où j’étais moi-même fantassin. Je serais étonné si le surnom avait, depuis, perdu sa raison d’être. Plus haut, il y avait l’armée ; le groupe d’armées, simple instrument de coordination stratégique, en principe, mais qui souvent tenta de sortir de ce rôle ; le Commandement du Théâtre d’Opérations du Nord-Est, chargé de la conduite de la guerre sur tout le front français, Alpes exceptées ; le Commandement en chef des Forces terrestres enfin. Lorsque s’opéra le partage des attributions entre les deux derniers échelons – ou, pour user de termes humains, entre l’état-major Georges et l’état-major Gamelin – j’entendis exposer la nouvelle organisation du G. Q. G. Le conférencier s’exprimait aussi clairement que possible. Je ne fus pourtant pas le seul à ne tirer de son discours qu’une conclusion un peu nette : on allait, inévitablement, au chaos et aux perpétuels chevauchements. Divers échos, venus, par la suite, à mes oreilles, m’ont montré que nous n’avions pas tort. Encore comptions-nous sans ce troisième embryon d’état-major, caché dans les plus intimes replis du temple : le cabinet militaire du généralissime !
Tout cela se passait loin de moi. J’ai eu, par contre, maintes occasions de mesurer exactement les rivalités des bureaux entre eux et, tout près des cimes, celles de l’Etat-Major général (alias le G. Q. G.) avec l’Etat-Major de l’Armée (c’est-à-dire le Ministère).
L’un des plus remarquables officiers qu’il m’ait été donné de rencontrer – le lieutenant-colonel, dont je rappelais plus haut la sollicitude envers nos secrétaires – m’a dit un jour : « Dans un état-major, il ne devrait pas exister de bureaux ». Par quoi il entendait que ce sectionnement, peut-être inévitable, est gros de dangers. Car chaque partie du tout risque, par un penchant presque fatal, de se prendre elle-même pour un tout et la petite société close se croit une patrie. Le 3e bureau, qui est l’asile des stratèges et que les mauvaises langues, chez nous, avaient surnommé le « trust des cerveaux », fait, ordinairement, figure de saint des saints. Fiers de leur rôle qui est, en effet, entre tous important et délicat, les officiers dont il se compose ne s’astreignent pas toujours à collaborer assez étroitement avec leurs camarades plus éloignés de la pure source de l’art militaire. Ils semblent, quelquefois, mépriser un peu trop des activités sans lesquelles cependant les plus belles flèches tracées sur la carte des opérations resteraient de vains signes. Il en va de même, pour d’autres raisons, du 2e bureau, hanté par le culte du secret. Quelques grinchus exceptés, l’urbanité des formes reste entière. Elle protège efficacement le quant-à-soi. Ces cloisons étanches sont de partout. Mais nulle part, mes expériences ne me les ont montrées plus redoutables qu’au sommet même du commandement, je veux dire, au G. Q. G.
Là, j’ai perdu, un jour de janvier, une après-midi entière à essayer d’obtenir des 2e et 4e bureaux une action commune, sans y réussir. La question, on le devine, avait trait à l’essence. On va pouvoir juger qu’elle n’était pas sans gravité. Mais comme elle mettait en jeu des tiers, qu’aujourd’hui encore je n’ai pas le droit de compromettre, force m’est d’user de quelques circonlocutions.
Il y avait, quelque part, dans un petit pays neutre, à peu près à égale distance de la frontière française et de la frontière allemande, un certain dépôt de carburants. Mon informateur ordinaire ne s’était pas contenté de me renseigner sur la capacité des bacs, qui était assez considérable. Il m’avait dit : « Je puis, selon vos préférences, les maintenir toujours à plein, de façon à faciliter votre ravitaillement, si vos forces se trouvaient amenées à pénétrer un jour sur ce territoire ; ou, au contraire, n’y laisser jamais que les quantités strictement nécessaires aux besoins du commerce, afin de ne pas risquer d’abandonner aux Allemands des ressources précieuses. Que l’Etat-Major français décide. Dès que je les connaîtrai, ses instructions, quelles qu’elles soient, seront exécutées. » Le problème revenait, en somme, à savoir qui notre commandement estimait devoir atteindre d’abord ce point, en cas de violation, par l’Allemagne, de la neutralité : les ennemis, ou nous. Il ne dépassait pas seulement, de beaucoup, ma compétence personnelle. L’armée qui bordait ce secteur de la frontière n’était pas la mienne. Bien plus : elle n’appartenait même pas à notre groupe d’armées. Point d’autre issue, par conséquent, que d’aller demander ses ordres au G. Q. G.
Je vis d’abord le 2e bureau, auquel j’avais d’autres informations à communiquer. Quand j’arrivai au sujet brûlant, ces messieurs me dirent, non sans raison : « Nous sommes là pour renseigner, non pour décider. Allez trouver le 4e. » Ils ne m’offrirent cependant pas de m’accompagner et sans doute savaient-ils bien pourquoi. Peut-être, d’ailleurs, eût-il été plus naturel de m’adresser directement à l’aide-major général chargé des opérations ou à ses représentants. Mais le non-initié frappe-t-il de sa propre main à la porte du sanctuaire ? Me voici donc en route, par la longue rue de La Ferté-sous-Jouarre, peuplée de gendarmes, vers le 4e bureau, dont les aîtres, cela va de soi, m’étaient déjà familiers. On m’y promena de chambre en chambre. Partout le refrain fut le même : « L’ennemi, connaissons pas. Nous mettons des ravitaillements, français, à votre disposition. Un point, c’est tout. Au reste, votre informateur, est-ce un homme bien sûr ? S’il nous tendait un piège ?
– Le 2e bureau se porte garant de la valeur des renseignements.
– Oh ! le 2e bureau ! Et puis, se mêle-t-il donc d’essence ? S’il a commencé à s’occuper de votre affaire, qu’il continue.
– Je veux bien ; mais, si tel est votre sentiment, j’aimerais que vous le lui téléphoniez. »
J’obtins, du moins, cette satisfaction. D’un bout à l’autre du fil, la conversation me parut un peu aigre. Chacun se renvoyait la balle. Après quelques minutes, le 2e bureau termina par un assez sec : « Cela ne me regarde pas. » Ainsi, des propriétaires se querellent à propos d’un mur mitoyen. Il n’y avait qu’un intérêt auquel personne ne semblait songer : celui de l’Armée française. Etant, par tempérament, têtu, je repris la conversation avec le 4e. D’échelon en échelon, on finit par me conduire à deux lieutenants-colonels. Je m’exprimais avec beaucoup de chaleur. Trop probablement, eu égard à la modestie de mon grade. Je m’aperçus, à temps, que je commençais à dépasser les bornes du respect hiérarchique et, comme un scandale n’eût évidemment abouti qu’à ruiner, sans appel, le succès de mon entreprise, je m’arrêtai net. Aussi bien, le découragement, malgré tout, me gagnait. Je ne remportai, pour tout butin, que quelques vagues promesses : on soumettrait la question, vraisemblablement, à l’aide-major général des services ; celui-ci, peut-être, jugerait utile d’en saisir son collègue des Opérations… Il faut bien, pour se débarrasser d’un fâcheux ou d’un fou, se donner l’air de céder un peu à son humeur. En fait, je n’entendis plus jamais parler de rien.
Cependant, je supportais difficilement l’idée de laisser sans réponse le « sympathisant » qui, de l’autre côté de la frontière, avec un total désintéressement et non sans quelques dangers pour sa personne, nous avait offert son aide. L’intérêt pratique de ces propositions, si évident fût-il, n’était pas seul en jeu. Notre silence eût dénoncé à un étranger les incertitudes du commandement français. C’était déjà trop que de les connaître nous-mêmes. D’accord avec l’ami français, qui m’avait servi d’intermédiaire et, lui, ne portait pas l’uniforme, je fis donc dire là-bas : « Ne remplissez pas vos cuves. » L’abus de pouvoir était affreux. Les événements devaient m’empêcher d’en avoir beaucoup de remords : comme nous l’avions prévu, les Allemands, quand l’orage éclata, arrivèrent bons premiers.
Ce furent également mes enquêtes sur les ressources en essence qui m’enseignèrent comment, en marge de la guerre que nous poursuivions ou préparions contre les Allemands, un autre grand combat se livrait dans nos murs mêmes. Il mettait aux prises le G. Q. G. avec l’E. M. A., La Ferté-sous-Jouarre avec Paris et la tradition en remontait, sans doute, aux jours lointains de Chantilly, de Joffre et de Gallieni. Un premier sondage n’avait donné sur les dépôts belges que des renseignements encore incomplets. Notre informateur ne demandait qu’à fournir davantage. Mais par quel canal lui faire connaître nos besoins ? Impossible de songer à l’appeler à Paris. Il ne tenait, d’autre part, à entrer en contact ni avec l’attaché militaire, dont la visite eût risqué de le compromettre, ni avec les agents du Service Secret, plus habitués à manier des indicateurs mercenaires qu’à s’entretenir avec de très honorables négociants et, d’ailleurs, assez peu compétents pour parler d’essence. Il me parut que le plus simple était de demander à notre intermédiaire français de se rendre lui-même à Bruxelles, sous le prétexte, tout naturel, d’un déplacement d’affaires. Tel fut aussi l’avis du 2e bureau du Groupe d’Armées, qui suivait de près la question. Restait à procurer à ce missionnaire bénévole les visas nécessaires et à les lui obtenir sans qu’à la perte du temps du voyage, acceptée avec beaucoup d’abnégation, s’ajoutât celle de longues stations dans les antichambres de la police ou des ambassades. La chose ne semblait guère devoir souffrir de difficultés ; je n’avais pas seulement les meilleures raisons du monde de pouvoir répondre d’un de mes proches ; lui-même était bien connu et estimé à Paris dans le monde du commerce et son activité professionnelle le mettait en rapports constants avec la Défense nationale ; le Groupe d’Armées enfin et, de plus haut, le G. Q. G. se portaient caution. Cependant, il fallait passer par le 2e bureau du ministère. Malgré la recommandation expresse du Groupe d’Armées, parlant au nom du G. Q. G., comme au sien propre, ou peut-être à cause de cela même, nos gens ne voulurent rien entendre. « Nous ne connaissons pas ce monsieur ; nous ignorons ce qu’il compte faire. » (Inutile de dire qu’on les avait parfaitement mis au courant.) « (Nous nous refusons à prendre aucune responsabilité. Qu’il se débrouille. ») Il se débrouilla, en effet, au prix d’ennuyeuses démarches que, par bonheur, ses relations personnelles abrégèrent un peu. Et je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’Armée, plusieurs chasses gardées.
Je devais le voir, plus clairement encore et dans des circonstances beaucoup plus tragiques, quand il s’agit de reconstituer, en Normandie, avec les rescapés des Flandres, un semblant de forces armées. Nous n’avons pas seulement, à ce moment-là, passé incessamment, de général en général, qui parfois changeaient dans le cours de la même journée et dont chacun, aussitôt pris son commandement, s’empressait de défaire ce que son prédécesseur avait commencé. Par-dessus nos têtes et à nos dépens, ou plutôt aux dépens du pays, se poursuivait l’âpre querelle du G. Q. G. et du ministère. Nous dépendions, en principe, du second, du moins au début ; car la Normandie, censée province fort éloignée du front (qui pourtant, dès lors, était sur la Somme), n’appartenait pas à la zone des armées. Mais, c’était le G. Q. G. qui devait nous utiliser. Sans que j’aie besoin d’y insister, on devine bien que ce duel n’aida pas à hâter notre regroupement ni notre réarmement. L’ennemi était, littéralement, aux portes de la cité et déjà plus qu’à ses portes. Les partis n’avaient pas, pour autant, fait taire leurs discordes. Non point partis politiques, en l’espèce. Partis militaires et, par là même, plus coupables encore.
Le courage personnel est, chez qui choisit la carrière des armes, la plus obligatoire de toutes les vertus professionnelles : si indispensable, en vérité, à la bonne conscience du groupe, qu’il y est de règle de la tenir pour allant de soi. Je suis certain que la grande majorité des officiers de l’active a été fidèle à cette brave tradition. S’il y eut, çà et là, des exceptions – j’en ai connu une ou deux durant la dernière guerre ; j’ai cru en retrouver quelques-unes durant celle-ci – elles n’atteignent en rien l’honneur de la collectivité. Elles prouvent simplement que l’habit ne réussit pas toujours à faire le moine, et aussi qu’il est partout des êtres assez dépourvus d’imagination pour adopter un métier sans se représenter à quoi il engage : celui de soldat, par exemple, sans réaliser qu’un jour, peut-être, la vie de garnison devra céder le pas à la guerre. Ces faibles sont, au fond, avant tout, de pauvres gens qui se sont trompés. Reste qu’il est, dans le mépris du danger, bien des nuances et des degrés. Mais comment en parler un peu longuement, sans blesser, dans nos mémoires, de secrètes pudeurs ? Quiconque a vu le feu le sait bien : aux âmes les mieux trempées il arrive parfois de ne dompter qu’à grand-peine la peur : tandis qu’à d’autres moments, chez le même homme, l’indifférence semble s’établir sans le moindre effort, comme un produit spontané de l’action nécessaire, de l’habitude ou, simplement, du bon équilibre cérébral.
Aussi bien, le courage n’est-il pas affaire de carrière ou de caste. L’expérience de deux guerres – de la première surtout – m’incline à penser qu’il n’est guère, chez les hommes un peu sains, de disposition de l’âme plus couramment répandue. Du moins, dans notre peuple, où la plupart des cerveaux sont solides et les corps bien membrés. A tort, beaucoup d’officiers s’imaginent que les plus braves soldats se recrutent parmi les violents, les aventureux ou les apaches. J’ai toujours observé, au contraire, que ces brutaux résistent mal à tout danger un peu soutenu. Faire preuve de courage, c’est, pour le soldat, proprement faire son métier. Un honnête garçon a-t-il, dans la vie courante, coutume de remplir exactement sa tâche quotidienne : à l’établi, aux champs, derrière un comptoir et, oserai-je l’ajouter, à la table de travail de l’intellectuel ? Il continuera, tout naturellement, sous la bombe ou la mitraille, à s’acquitter, avec la même simplicité, du devoir du moment. Surtout, si, au besoin inné de la besogne consciencieusement accomplie, s’ajoute l’instinct collectif. Celui-ci revêt bien des nuances diverses, depuis l’élan, à demi irraisonné, qui porte l’homme à ne pas abandonner son camarade jusqu’au sacrifice consenti à la communauté nationale. Mais c’est presque insensiblement que les formes les plus élémentaires conduisent aux plus hautes. Je n’ai pas connu, en 1914-1918, de meilleurs guerriers que les mineurs du Nord ou du Pas-de-Calais. A une exception près. Elle m’étonna longtemps, jusqu’au jour où j’appris, par hasard, que ce trembleur était un « jaune » : entendez un ouvrier non syndiqué, employé comme briseur de grèves. Aucun parti pris politique n’est ici en cause. Simplement, là où manquait, en temps de paix, le sentiment de la solidarité de classe, toute capacité de s’élever au-dessus de l’intérêt égoïste immédiat fit de même défaut sur le champ de bataille. L’infanterie de Verdun et de la Somme était une armée de réservistes, dans ses rangs et, pour une large part, dans ses cadres. Réservistes aussi, en des jours moins éloignés de moi, mes sûrs amis du parc d’essence et des camions-réservoirs qui, sans souci d’inquiétantes flammes, mirent tant de fois le feu aux bacs dont le contenu ne devait pas être laissé à l’ennemi ; qui ravitaillèrent les chars à si peu de distance d’une ligne de feu très mobile qu’à plusieurs reprises, il leur fallut ramener leurs citernes sans prendre le temps d’en relever, flottant derrière les voitures comme une longue traîne, les tuyaux d’alimentation. Censés « service de l’arrière », ils n’avaient, pour la plupart, pas d’armes ! Il était, modestement, chauffeur de profession le troupier au grand cœur qui, blessé à mort au cours d’un de ces ravitaillements, refusa de permettre qu’on le relevât. « Je suis foutu. Partez. Je ne veux pas qu’un copain se fasse abîmer à cause de moi. » J’ai vu de près, durant les quatre ans de mon autre campagne – la vraie – plus d’un trait auquel celui-ci fait écho. Je m’arrête. Si je me laissai aller, je ne me tairais pas avant demain.
On a pourtant, cette fois-ci, beaucoup parlé des défaillances de la troupe. Notamment de ses officiers. On a raconté des histoires de fuite, où l’auto du chef aurait, de beaucoup, devancé la panique des piétons. On a cité des cas d’abandon de poste. On a évoqué des « sauve-qui-peut » venus d’en haut. Je n’y étais point. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir assisté en personne aux événements pour faire la part, assurément grande, de la légende : tout peuple vaincu cherche son Ganelon, ou, au pis-aller, rejette sa défaite sur quelques maîtres lièvres. Admettons cependant, comme je le crains, que, dans ces bruits, tout ne soit pas faux ; que, dans l’armée combattante, il y ait eu vraiment, comme je l’ai parfois entendu dire par des camarades d’états-majors, « crise des cadres »[17] . Là encore, la responsabilité du haut commandement a été lourde.
Les cadres subalternes ou moyens de la troupe étaient faits, pour une fraction considérable, de vieux officiers de garnisons. Or, quoi qu’on en pense dans certains milieux, l’illusion est grave d’imaginer que la routine des revues de détail, des exercices sur le champ de manœuvre et des menues histoires de discipline intérieure prépare efficacement au commandement direct des hommes, dans une vie d’aventures guerrières, brusquement privée de l’étai du règlement. Au développement des qualités qu’exigent des circonstances si nouvelles, beaucoup de professions civiles sont une bien meilleure école : pour peu, du moins, qu’elles comportent certains éléments de responsabilité humaine comme d’adaptation aux changeantes conditions de l’action. Ajoutez l’atmosphère débilitante d’une carrière de petits fonctionnaires, médiocrement occupés, car tel est bien, prestige à part, le train d’existence habituel de beaucoup de capitaines ou de chefs de bataillon, dans le temps de paix. Les âmes vraiment ardentes ou soutenues seulement par un vigoureux sentiment du devoir échappent à ces poisons. Toutes ne s’élèvent pas aussi haut. La période d’attente, jusqu’au 10 mai, aurait pu permettre d’opérer l’épuration nécessaire et, par suite, le rajeunissement, qui n’était pas moins indispensable ; contre l’ankylose du caractère, il n’est pas de protection plus sûre qu’un cerveau encore souple, dans un corps encore irrigué par un sang généreux. Le capitaine Coignet ni ses émules des guerres napoléoniennes n’étaient assurément des génies, mais ils atteignaient à peine l’âge mûr. L’armée allemande, à son tour, même quand on n’a fait que l’entrevoir en passant, donne, par rapport à la nôtre, une incontestable impression de jeunesse. L’élagage, nous le savons déjà, n’eut pas lieu. Pas plus, d’ailleurs, qu’on ne se préoccupa suffisamment de pousser vers les postes de sous-lieutenants et de lieutenants, au prix, peut-être, d’un certain supplément de formation, ces sous-officiers de réserve, dont on ne pouvait pourtant point ignorer, après l’expérience de 1914, combien il y avait, dans leurs rangs, de ressources d’autorité, de compétence et de dévouement. J’en connais que leurs colonels empêchèrent de se rendre aux cours d’aspirants parce qu’ils estimaient avoir trop besoin d’eux, ou, hélas ! parce que le « piston » n’était pas suffisant. Comptait-on sur le tri, par le feu ? C’était oublier que la guerre pouvait ne pas durer quatre ans, ni même, en fait, aussi longtemps que des premiers combats d’août 1914 à la course à la mer.
J’ai déjà suffisamment insisté sur les effets de la surprise. Le mot ne doit pas être entendu que dans son sens purement stratégique. Les pires paralysies du caractère eurent leur origine dans l’état de stupéfaction et de scandale où un rythme de guerre inopiné jeta des hommes préparés, par leurs éducateurs, à une tout autre image du combat. Ce choc psychologique n’épargna pas les officiers de troupes. Mais nulle part les ravages n’en furent plus visibles que dans certains services de demi-arrière : étapes, places, états-majors territoriaux. Là, comme partout, quelques âmes vigoureuses se raidirent contre l’épreuve : je sais tel commandant d’étapes, mutilé de l’autre guerre, qui s’offrit comme volontaire pour chercher à dégager un détachement de chars. Ailleurs, malheureusement, le repli, sans doute inévitable, prit trop souvent des allures de fuite et, parfois, devança l’événement. Le G. Q. G. dut renvoyer à son poste le général commandant une région militaire ; ce chef avait abandonné sa ville, sans ordre, pour la belle raison qu’à son avis l’ennemi n’en était plus assez loin. De pareilles faiblesses, dont ce n’est pas le seul exemple, méritent assurément le blâme. Sans doute appellent-elles aussi quelque pitié. Dans une autre ambiance, les mêmes personnages se seraient peut-être très honorablement montrés. Là où le sort les avait placés, leur besogne quotidienne prolongeait celle du temps de paix et l’atmosphère mentale avait une odeur poussiéreuse de bureau ou de chefferie. Il était convenu, surtout, qu’on n’était pas sur le front. L’ennemi rompit le contrat. Que n’avait-on mieux expliqué, par avance, à ces honnêtes serviteurs, un peu trop vieillis, pour la plupart, sous le harnois, comment, dans une guerre de vivacité, l’arrière risque toujours de devenir l’avant ?
Le terrible fut que ce désarroi gagna des milieux beaucoup plus chargés de responsabilités. Nous sommes plusieurs à avoir pu en noter, avec horreur, les affreux progrès, presque au jour le jour, chez quelques-uns des officiers qui occupaient les charges les plus considérables de l’état-major ; chez ceux, notamment, à qui revenait, en propre, le gouvernement des opérations. Les premiers symptômes du mal étaient des signes encore tout extérieurs : yeux hagards, barbes mal rasées, nervosité qui, d’une agitation fébrile, pour de petites choses, passait brusquement aux feintes d’une impossible sérénité. Quand un chef commence à dire : « A quoi bon ? », gare aux exécutants ! Puis ce fut la marée montante d’un désespoir qui, au lieu d’aiguillonner à l’action, semblait chercher son refuge dans une sorte de paresse somnolente. Je n’ai guère connu de spectacle plus démoralisant que certains affalements dans les fauteuils du 3e bureau. Bien entendu, on se raccrochait, par moments, aux plus invraisemblables illusions, surtout quand l’initiative du salut paraissait devoir venir d’autres que nous. Toute une journée durant, à Attiches, on s’enivra ainsi de l’image d’une secourable armée qui, disait-on, avançait, « à marches forcées », sur Arras et Bapaume. On n’en retombait ensuite que plus bas dans l’atonie de la volonté. L’exemple de celle-ci venait de très haut. « Faites ce que vous voudrez, mon général. Mais, au moins, faites quelque chose. » Ainsi, un de mes camarades entendit un jour, à Lens, un des commandants de corps d’armée interpeller, en ces termes, le général Blanchard.
Je devais, pour ma part, entendre pire. Je fus indiscret, sans doute. Mais bien malgré moi. Tout le mal vint de mes habitudes nocturnes. Je n’ai jamais, durant la campagne entière, voulu coucher à la cave. Non, certes, par gloriole. Mon refus se fondait, beaucoup plus simplement, sur une application raisonnée, et, je crois, raisonnable, du calcul des probabilités. J’ai le malheur d’être fort rhumatisant. Les chances pour qu’une nuit à l’humidité me laissât tout perclus montaient, selon mon estimation, à quelque chose comme 90%. Que pesait, en regard, l’ordre de vraisemblance, presque infime, d’une bombe frappant juste le P. C. ? Cependant, il ne m’était pas toujours aisé de trouver un gîte à ma convenance. En guise de lits, nous usions, depuis Lens, de brancards. Au château d’Attiches, j’avais d’abord fait installer le mien dans notre bureau même, au rez-de-chaussée. Le choix, à l’expérience, se montra malheureux. Bien que je ne fusse pas de service, il arriva, deux nuits de suite, que des généraux, entrant dans la pièce et m’y trouvant à leur portée, me tirèrent de mon sommeil pour me demander un renseignement ou m’inviter à leur servir de guide dans les dédales de notre logis. Il m’eût été vraiment difficile de leur répondre, sans me lever : « Secouez donc le camarade d’à côté, ce n’est pas aujourd’hui mon tour de garde. »
Pour la troisième nuit, qui était celle du 25 au 26 mai, je résolus de chercher mieux. Il y avait au premier étage toute une suite de chambres réservées à de plus haut placés que moi. Entre elles, par contre, courait un long corridor, qui pouvait être considéré comme bien vacant. Je priai qu’on y montât ma couche, et ma tâche finie en bas, comme de coutume assez tard, j’allai prendre quelques heures de repos.
Je fus réveillé, au petit matin, par le bruit d’une porte qui se refermait, puis d’une conversation. Quelqu’un venait de pénétrer dans la pièce d’à côté et causait avec son occupant, sans qu’aucun des deux interlocuteurs se préoccupât, le moins du monde, d’étouffer les sons. Je n’ai jamais su qui était le visiteur : sans doute quelque personnage de haut grade. Mais sa voix ne m’était pas familière. Je ne reconnus, en revanche, que trop bien celle qui lui répondit. Elle appartenait, incontestablement, au général Blanchard. D’ailleurs, les termes mêmes de l’entretien eussent suffi à chasser toute hésitation. Dans l’innocence de mon âme, soucieux uniquement de choisir, dans le corridor, une place à l’abri des courants d’air, j’étais allé me nicher au seuil même de la chambre que j’aurais dû éviter comme le feu. Quand je me rendis compte de ce qui se passait, il était déjà trop tard pour manifester ma présence ; pouvais-je consentir à avouer que j’avais surpris une partie des propos échangés ? Quelque horreur que j’aie de tous les genres de mensonge, force fut de me résigner à feindre le sommeil. Personne du reste ne me découvrit. Cependant, le dialogue se poursuivait. Je n’en compris pas tout, ne tentant pour cela nul effort. De ce qui arriva jusqu’à mes oreilles, j’ai oublié une bonne part. Mais il est une chose dont je suis sûr, absolument sûr, d’une certitude supérieure à tout démenti : j’entendis le général Blanchard dire, avec plus de sang-froid que je ne l’eusse cru possible : « Je vois très bien une double capitulation. » Et nous n’étions que le 26 mai ! Et nous avions encore les moyens, sinon de nous sauver, du moins de nous battre longuement, héroïquement, désespérément, comme, en juillet 1918, les îlots de combat encerclés, sur la ligne avancée du front de Champagne, et de retenir ainsi devant nous, en les usant, un grand nombre de divisions allemandes. Ces mots, je les ai portés avec moi, pendant les jours qui suivirent, comme un lourd secret, d’autant plus pesant que je ne voulais le partager avec personne. Ils m’ont donné le frisson. Ils me le donnent encore.
Reconnaissons-le bien, en effet, dans cette expression pour une fois sans détour, le spectre qui a jeté son ombre affreuse sur l’agonie de nos armées de Flandre. Pis encore : sur l’agonie de toutes les armées françaises. « Capitulation » : le mot est de ceux qu’un vrai chef ne prononce jamais, fût-ce en confidence ; qu’il ne pense même jamais. Pas plus qu’il n’annonce à ses troupes, comme devait le faire, le 17 juin, un maréchal jusque-là chargé de tant de gloire, son dessein de solliciter « la cessation des hostilités », avant, bien avant, d’être, à quelques conditions que ce fût, assuré de l’obtenir. Quand un camarade, dont la bravoure était, entre toutes, éclatante, eut écouté, comme moi, ce discours tristement fameux, il me dit : « Nous sommes l’un et l’autre, sans doute, assez sûrs de nous-mêmes. Nous le sentons pourtant bien qu’un rude effort nous sera maintenant nécessaire pour ne pas céder à l’instinct qui nous portera à éviter, beaucoup plus que par le passé, de nous exposer. Car, est-il idée plus agaçante que de mourir au dernier matin d’une guerre ! De quel cœur le soldat moyen, désormais, va-t-il pouvoir se battre ? » Etre un vrai chef, c’est, avant tout peut-être, savoir serrer les dents ; c’est insuffler aux autres cette confiance que nul ne peut donner s’il ne la possède lui-même ; c’est refuser, jusqu’au bout, de désespérer de son propre génie ; c’est accepter, enfin, pour ceux que l’on commande en même temps que pour soi, plutôt que l’inutile honte, le sacrifice fécond. Jadis, des hommes qui n’étaient ni des sots, ni, devant le péril personnel, des lâches, avaient eux aussi trop promptement succombé devant l’infortune. A leur mémoire, l’histoire militaire ne réserve que mépris. « Depuis que j’ai regardé autour de moi, je comprends l’état d’âme de Dupont à Baylen. » C’est de la bouche d’un jeune officier d’active que, vers la fin de mai, j’ai recueilli ces mots terribles. Mais sans doute était-ce, plutôt, Bazaine qu’il eût fallu dire ; s’il est vrai, comme l’événement a semblé le prouver, que, dans cet ultime renoncement à tout effort, le découragement eut pour alliés l’esprit de parti et les basses ambitions politiques. En 1940, Bazaine a réussi.
Pour que le chef puisse se roidir contre l’épreuve, il lui faut, avant toute chose, dans un corps non surmené, un cerveau sain. Bazaine n’était pas seulement un politicien. C’était, aussi, un homme usé. Dans le rapide effondrement des ressorts moraux, dans notre commandement, une mauvaise hygiène de travail fut pour beaucoup. Dès les premiers jours de Valenciennes, alors que la situation, sérieuse sans doute, n’avait encore rien qui justifiât le moindre affolement, nous avons vu, non sans effroi, plusieurs officiers, que leurs fonctions appelaient aux décisions les plus graves, passer des nuits blanches, manger à la hâte, sans heures fixes, et, dans le courant du jour, errant de bureau en bureau ou papillonnant d’affaire en affaire, manquer à se réserver les moments de réflexion posée dont eût pu naître le salut. Probablement, en martyrisant leur guenille, croyaient-ils faire preuve de stoïcisme, de même qu’en courant de droite et de gauche, ils se donnaient l’illusion de l’activité. C’était oublier que la guenille se venge toujours et que, sans un emploi du temps bien réglé, il n’est pas d’activité vraiment féconde. On a toujours, dès les périodes les plus calmes, accepté trop aisément, dans les états-majors, une atmosphère de perpétuel dérangement. Il eût fallu, au contraire, s’y dresser, par avance, à l’organisation des heures, qui, dans la bataille, ne saurait assurément être bien rigoureuse, mais n’en doit pas moins demeurer l’idéal. Nous avons souvent entendu vanter, dans les milieux militaires, le légendaire sommeil du père Joffre. Que ne l’a-t-on mieux imité ?
Cependant, les défaillances du caractère eurent, je crois, leur principale origine dans l’intelligence et sa formation.
Par deux fois, dans deux campagnes différentes, à plus de vingt ans d’intervalle, j’ai entendu des officiers brevetés dire de l’enseignement qu’ils avaient reçu : « L’Ecole de Guerre nous a trompés. » Ce n’est pourtant point qu’aux deux dates elle ait enseigné les mêmes choses. Rien, certainement, n’était, en 1939, plus étranger à l’esprit de nos chefs que les doctrines de Grandmaison – ce « criminel », s’écriait l’un d’eux – si chères aux stratèges de 1914 ; rien de plus opposé à leur vision de la guerre que le mépris de l’artillerie lourde, l’éloge de l’assaut à la baïonnette lancé contre des positions fortifiées, le dogme de l’offensive à tout prix. Mais, plus importantes que la matière même des leçons, les méthodes n’avaient pas assez changé.
Le capitaine T…, tempérament critique, s’il en fut, mais aussi vrai tempérament de chef, avait coutume de vitupérer drôlement contre les « idées générales » dont ses maîtres de l’Ecole de Guerre s’étaient efforcés de lui inspirer le respect. « Les idées générales, ça n’existe pas. » Je ne prendrai pas cette condamnation à mon compte. Ce qui est vrai – et ce que T…, au fond, voulait dire – c’est qu’une idée, dans le domaine des sciences positives ou des techniques, n’a de valeur que comme image ou raccourci de faits concrets. Faute de quoi, elle se réduit à son étiquette, qui ne recouvre plus qu’un peu de vide. Or, tout professeur le sait bien, et un historien, peut-être, mieux que personne, il n’est pas, pour une pédagogie, de pire danger que d’enseigner des mots au lieu de choses. Piège d’autant plus mortel, en vérité, que les jeunes cerveaux sont, à l’ordinaire, déjà trop enclins à se griser de mots et à les prendre pour des choses. Précisément parce que les brevetés sont les intellectuels de l’armée et tirent, de la conscience de ce rôle, le sentiment de leur supériorité, je les ai toujours trouvés, pour la plupart, étonnamment sensibles aux formules. « Quelle tristesse de combattre sur son propre sol », nous disait un jour, en 1916, notre colonel, brillant sujet de l’Ecole de Guerre, alors que nous montions vers les tranchées de départ de la Somme, dont il ne devait pas revenir. Mais, bien vite, il se reprit : « Qu’importe ! La stratégie nous apprend que le seul objet qui compte est de vaincre l’armée ennemie, où qu’elle soit. » Nos moissons ravagées, nos usines prisonnières, notre minerai de fer employé à forger les canons allemands : tout cela ne pesait plus rien, du moment que l’esprit pouvait chercher refuge dans une phrase de manuel. Dans quelques pages, qui demeurent parmi les plus solides d’une œuvre terriblement mêlée, Taine a expliqué comment le trait le plus caractéristique, sans doute, du génie napoléonien fut le pouvoir de découvrir, invariablement, derrière les signes, les réalités. Je crains que les modernes successeurs de Napoléon n’aient laissé perdre beaucoup de cet art souverain. A Rennes, le 17 juin, ne persistait-on pas à s’enivrer encore beaucoup, comme d’un philtre, du beau mot de « position » ?
Un enseignement qui n’a été que passivement reçu risque toujours de laisser seulement des traces un peu fugaces. Celui que l’on donne soi-même marque bien davantage l’esprit. Or, il n’était guère, parmi nos chefs ou nos camarades, d’ancien élève qui ne fût, à son tour, peu ou prou, monté en chaire. De tous les sports que pratique l’armée, le sport pédagogique compte, en effet, parmi les plus en vogue et, depuis les théories aux élèves caporaux jusqu’aux leçons savantes du C. H. E. M., elle présente l’image d’une immense ruche scolaire. Appartenant moi-même à la corporation des faiseurs de cours et n’y figurant point, hélas ! parmi les plus jeunes, je puis bien le dire : il faut toujours se méfier un peu des vieux pédagogues. Ils se sont constitué forcément, au cours de leur vie professionnelle, tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s’accrocher, comme à autant de clous, parfois passablement rouillés. En outre, étant hommes de foi et de doctrine, ils inclinent, le plus souvent sans s’en douter, à favoriser, parmi leurs disciples, les dociles plutôt que les contredisants. Rares, du moins, sont ceux qui conservent jusqu’au bout un cerveau assez souple, et, vis-à-vis de leurs propres partis pris, un sens critique assez délié pour échapper à ces péchés de métier. Combien le danger n’est-il pas encore plus grand quand, les auditeurs étant aussi des subordonnés, la contradiction prend nécessairement allure d’indiscipline ! Les hauts rangs des états-majors étaient peuplés de professeurs déjà mûrs et les 3mes bureaux, à l’ordinaire, de leurs meilleurs élèves sélectionnés comme tels. Ce n’étaient peut-être pas, pour l’adaptation au neuf, d’excellentes conditions.
Je n’ignore pas qu’aux élèves de l’Ecole de Guerre on s’efforçait d’enseigner des choses, beaucoup de choses. J’ai eu entre les mains plusieurs de leurs mémentos, bourrés de chiffres, de calculs horaires, de données sur les portées de tir et les consommations en munitions ou essence. Tout cela, sans conteste, fort utile et généralement fort bien su. Mais il y avait, à côté de cela, le Kriegsspiel, l’indispensable et périlleux Kriegsspiel. Voyez les maîtres et disciples, qui manient les unités sur la carte, à grand renfort de flèches multicolores. Quel don d’imagination ne leur faudrait-il pas, à l’un comme à l’autre, pour garder sans cesse présentes à l’esprit les réalités sous-jacentes à ces signes : le pénible cheminement des colonnes, les multiples incidents de la route, les bombardements, les inévitables retards, la soupe cuite après l’heure fixée, l’agent de liaison qui s’égare ou le chef qui perd la tête ? Quelle gymnastique d’assouplissement cérébral, surtout, ne serait pas nécessaire pour faire, assez large, la part de l’imprévu, c’est-à-dire, avant tout, de l’ennemi ?
Certes, cet ennemi, vrai trouble-fête de la stratégie, il n’était personne qui n’eût cherché, d’avance, à deviner ce qu’il ferait, afin de préparer, en conséquence, la riposte. Par malheur, dans cette guerre, comme, d’ailleurs, en août 1914 ou au printemps de 1917, avant l’offensive Nivelle, le malappris ne fit jamais ce qu’on attendait de lui. Je ne crois pas que la faute en ait été, au propre, de ne pas assez prévoir. Les prévisions n’avaient été établies, au contraire, qu’avec trop de détail. Mais elles s’appliquaient, chaque fois, seulement à un petit nombre d’éventualités. Dieu sait que nous l’avions assez fignolée, notre « manœuvre Dyle » ! Pour ma modeste part, je pourrais encore dire, si je n’avais brûlé mes archives, comment mes ravitaillements devaient être organisés, en Belgique, au jour J 9. Hélas ! à J 9, je n’avais plus – et pour cause – de dépôts en Belgique et presque plus de dépôts à l’arrière. Surtout, on s’était habitué, dans les écoles du temps de paix, à accorder une foi excessive au thème de manœuvre, aux théories tactiques, au papier, en un mot, et à se persuader, inconsciemment, que tout se passerait comme il était écrit. Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’Ecole de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que, pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisation, auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux.
C’est à l’histoire que la stratégie, telle qu’elle s’étudie ordinairement en tous pays, demande cette substance concrète, dont elle éprouve le besoin, sans parvenir toujours à se la donner. Comment en serait-il autrement ? L’art militaire appartient à ce genre de techniques auxquelles l’expérimentation directe est interdite. Un constructeur d’auto, s’il conçoit l’idée d’une nouvelle voiture, n’a, pour en apprécier le fonctionnement, qu’à construire un modèle. Un maître es sciences du combat, par contre, veut-il examiner le comportement vraisemblable de deux armées, d’un type donné, sur le champ de bataille ? On le voit mal appeler sous les armes des dizaines de milliers d’hommes, puis, les ayant organisés à sa guise, les forcer à s’entre-tuer. Il y a bien les grandes manœuvres. Mais, précisément parce qu’on ne s’y tue point, ces « petites guerres », comme on les nommait autrefois, ne fournissent, on le sait, de la vraie guerre, qu’une image étrangement déformée, parfois, dans ses prétentions à la ressemblance, jusqu’au grotesque. Force est, dans ces conditions, de se rejeter sur les exemples du passé qui nous sont autant d’expériences naturelles.
Des faiblesses de notre préparation stratégique, accuserons-nous donc la part qu’y tenait l’histoire ? D’aucuns l’ont pensé : « Faut-il croire que l’histoire nous ait trompés ? » Ce doute, dans les dernières heures de notre séjour en Normandie, déjà assombries par la défaite, je l’ai surpris sur les lèvres d’un jeune officier à peine sorti de l’Ecole. S’il entendait, par là, jeter le soupçon sur l’enseignement soi-disant historique qu’il avait reçu, d’accord. Mais cet enseignement n’était pas l’histoire. Il se plaçait, en vérité, aux antipodes de la science qu’il croyait représenter.
Car l’histoire est, par essence, science du changement. Elle sait et elle enseigne que deux événements ne se reproduisent jamais tout à fait semblables, parce que jamais les conditions ne coïncident exactement. Sans doute, reconnaît-elle, dans l’évolution humaine, des éléments sinon permanents du moins durables. C’est pour avouer, en même temps, la variété, presque infinie, de leurs combinaisons. Sans doute, admet-elle, d’une civilisation à l’autre, certaines répétitions, sinon trait pour trait, du moins dans les grandes lignes du développement. Elle constate alors que, des deux parts, les conditions majeures ont été semblables. Elle peut s’essayer à pénétrer l’avenir ; elle n’est pas, je crois, incapable d’y parvenir. Mais ses leçons ne sont point que le passé recommence, que ce qui a été hier sera demain. Examinant comment hier a différé d’avant-hier et pourquoi, elle trouve, dans ce rapprochement, le moyen de prévoir en quel sens demain, à son tour, s’opposera à hier. Sur ses feuilles de recherche, les lignes, dont les faits écoulés lui dictent le tracé, ne sont jamais des droites ; elle n’y voit inscrites que des courbes, et ce sont des courbes encore que, par extrapolation, elle s’efforce de prolonger vers l’incertain des temps. Peu importe que la nature propre de son objet l’empêche de modifier à son gré les éléments du réel, comme le peuvent les disciplines d’expérimentation. Pour déceler les rapports qui, aux variations spontanées des facteurs, lient celles des phénomènes, l’observation et l’analyse lui sont des instruments suffisants. Par là, elle atteint les raisons des choses et de leurs mutations. Elle est, en un mot, authentiquement une science d’expérience puisque, par l’étude des réalités, qu’un effort d’intelligence et de comparaison lui permet de décomposer, elle réussit, de mieux en mieux, à découvrir les va-et-vient parallèles de la cause et de l’effet. Le physicien ne dit pas : « L’oxygène est un gaz, car, autour de nous, nous ne l’avons jamais vu que tel. » Il dit : « L’oxygène, dans certaines circonstances de température et de pression, qui sont, autour de nous, les plus fréquentes, se présente à l’état gazeux. »
L’historien, pareillement, sait bien que deux guerres qui se suivent, si, dans l’intervalle, la structure sociale, les techniques, la mentalité se sont métamorphosées, ne seront jamais la même guerre.
Or, contre l’enseignement historique, tel qu’il s’est presque invariablement pratiqué dans les écoles militaires, il n’est pas d’acte d’accusation plus terrible que cette simple et irréfutable constatation : aux chefs de 1914, il a persuadé que la guerre de 1914 serait celle de Napoléon ; aux chefs de 1939, que la guerre de 1939 serait celle de 1914. J’ai feuilleté jadis les conférences célèbres de Foch, professées, si mes souvenirs sont exacts, aux environs de 1910. Rarement lecture m’a procuré un pareil effarement. Certes, la bataille napoléonienne y est admirablement démontée. Mais elle est aussi donnée en exemple, sans souci du changement des temps. Non, j’imagine, que, çà et là, il ne soit possible de découvrir quelques remarques, jetées en passant, sur les différences de l’armement ou de l’équipement du terrain. Etait-ce suffisant ? Il eût fallu avant toute description donner le holà au lecteur, lui dire : « Attention, les combats qui vont être racontés se déroulaient dans des pays où les routes étaient infiniment plus espacées qu’aujourd’hui, où les transports affectaient encore une lenteur quasi médiévale. Ils se sont livrés entre des armées dont la puissance de feu était, par rapport à la nôtre, infime et qui pouvaient tenir la baïonnette pour reine, parce que la mitrailleuse ni le barbelé n’étaient inventés. Si, de leur histoire, tu as, malgré tout, quelques leçons à tirer, ce sera à condition de te rappeler toujours que, partout où ces facteurs nouveaux sont appelés à jouer, l’expérience ancienne, qui ne les comportait point, perd toute valeur. » Avec les ouvrages ou les cours des modernes successeurs de Foch, je n’ai eu, je l’avoue, qu’un contact plus lointain. Le résultat m’assure que l’esprit n’avait pas évolué.
Cependant, le commandement de 1914 devint celui de 1918. Malgré bien des erreurs sanglantes, il sut modifier ses procédés et les adapta. Au début de 1918, le général Gouraud, qui était un pédagogue zélé et ingénieux, présenta un jour à divers officiers, parmi lesquels je me trouvais, deux compagnies d’infanterie : l’une armée à la façon de 1914 et manœuvrant comme telle ; l’autre, du type nouveau, dans sa composition, son armement et l’articulation de sa manœuvre. Le contraste était saisissant. Mais ce n’était qu’un exemple pris à la base même. La métamorphose avait atteint la conduite de la guerre presque tout entière. Comment se fait-il que nos chefs de 1940 aient été incapables de la même docilité à la leçon des choses ?
Sans doute, convient-il de tenir compte, très largement, d’une formidable différence de durée. Comment une guerre de rapidité laisserait-elle le temps de réparer les erreurs de son début ? Là où les états-majors de 1914-1918 avaient eu quatre années, nous n’eûmes que quelques semaines. Un singulier génie aurait été nécessaire pour opérer le retournement, en pleine bataille, et, sans doute, l’état du matériel ne l’eût qu’incomplètement permis. C’était avant l’événement qu’il aurait fallu savoir analyser les nouvelles données du problème stratégique. Or, s’adapter, par avance, à une réalité simplement prévue et analysée par les seules forces de l’esprit, c’est là probablement ! pour la plupart des hommes, un exercice mental singulièrement plus difficile que de modeler leur action, au fur et à mesure, sur des faits directement observés.
Ces remarques pourtant n’expliquent pas tout et l’excuse n’est pas suffisante. Car, en somme, il n’est pas possible que nous ayons tout ignoré, durant la paix, des méthodes de l’armée allemande et de ses doctrines. Car, surtout, nous avions sous les yeux, depuis l’été, l’exemple de la campagne de Pologne, dont les leçons étaient assez claires et que les Allemands, pour l’essentiel, devaient, dans l’Ouest, se borner à recommencer. Ils nous firent le cadeau de huit mois d’attente, qui auraient pu être aussi de réflexion et de réforme. Nous n’en avons pas profité. Pourquoi ? Il faut introduire ici un facteur humain et psychologique dont l’importance fut considérable.
Qu’étaient nos chefs de 1940 ? Des généraux de corps d’armée ou d’armée, qui avaient fait la dernière guerre comme chefs de bataillon ou colonels. Leurs principaux adjoints ? Des commandants de compagnie de 1918. Tous, à des degrés divers, ils restaient dominés par leurs souvenirs de la campagne de la veille. Qui s’en étonnera ? Ces glorieuses expériences, ils ne les avaient pas seulement cent fois ressassées, par la parole ou l’écrit ; ils n’en avaient pas seulement tiré une matière pédagogique. Elles adhéraient à leur conscience, avec toute la ténacité d’images de jeunesse. Elles avaient l’éclat de choses vues, dont les résonances vibraient au plus intime de la mémoire affective. Tel épisode, où d’autres n’auraient aperçu que le froid exemple d’un cours de stratégie, c’était, pour eux, comme pour nous tous, anciens combattants, les inoubliables évocations du danger personnellement bravé, du camarade tué à côté de soi, de la rage devant un ordre mal donné, de l’enivrement au spectacle de l’ennemi en fuite. Beaucoup d’entre eux avaient dû, en 1915 ou 1917, partir, en tête de leurs unités, à l’assaut de tranchées encore intactes ; fermant les yeux, ils revoyaient les corps de leurs hommes, moissonnés par les mitrailleuses, dans les barbelés. Puis, dans les états-majors, ils avaient aidé à monter les opérations savantes et lentes, dont devait un jour sortir la victoire : la conquête du plateau de la Malmaison, qui fut comme l’essai d’une tactique encore fraîche ; la résistance, en profondeur, de l’armée Gouraud, le 15 juillet 1918. Mal préparés, par l’enseignement qu’ils avaient reçu ou qu’ils donnaient eux-mêmes, à comprendre, d’instinct, l’irrésistible loi du changement, quelle rare malléabilité d’intelligence ne leur aurait-il pas fallu pour se dépêtrer des liens du déjà vu et du déjà fait ? Tout les portait, au contraire, à imaginer que pour gagner la nouvelle guerre, il suffisait d’éviter les fautes qui avaient failli faire perdre la précédente, de répéter les méthodes qui avaient, une première fois, assuré le succès. J’écrivais à un ami, vers le mois de février : « Une chose est sûre : si notre commandement fait des bêtises, ce ne seront pas celles des attaques de Champagne ou de l’offensive Nivelle. » Hélas ! le champ des erreurs n’a pas de limites et ce qui fut hier sagesse peut devenir, demain, folie.
Sans doute, l’envoûtement du passé eût-il été moins fort sur des cerveaux moins sclérosés par l’âge. J’ai pu observer, avec une clarté croissante au fur et à mesure du déroulement de la campagne, que les jeunes officiers d’état-major, dont la plupart n’avaient pas pris part à la dernière guerre, voyaient ordinairement plus juste que leurs chefs. Les trop bons élèves, à vrai dire, restaient obstinément fidèles aux doctrines apprises. Ils tenaient malheureusement les postes les plus influents. Beaucoup d’autres, en revanche, après avoir plus ou moins juré sur la parole du maître, commençaient à secouer les entraves intellectuelles d’une formation qu’ils inclinaient à juger sévèrement. Même parmi les officiers plus mûrs, anciens combattants de 1914 ou de 1918 encore loin, cependant, de la vieillesse, beaucoup n’étaient pas incapables de renouvellement. Mais quoi ! Notre commandement était un commandement de vieillards.
Les règles de l’avancement, en temps de paix, qui font des chefs de bataillon de quarante ans, nous ont donné des généraux de soixante. Et, comme il arrive communément, ces personnages chenus, chargés d’honneurs et, pour quelques-uns, d’une ancienne gloire, ayant complètement oublié qu’eux-mêmes, aux jours de leurs exploits passés, avaient été jeunes, ne nourrissaient pas de plus cher souci que de barrer la route à leurs cadets. On n’a pas accordé assez d’attention, dans le public, à la loi qui, peu avant la guerre, dota la hiérarchie militaire de deux nouveaux échelons. Longtemps, il n’y avait pas eu, dans l’armée, de grade supérieur à celui de général de division. Une lettre de service, octroyée au gré du gouvernement ou du G. Q. G., suffisait à fixer les attributions des officiers généraux de ce rang : elle pouvait les habiliter aussi bien au commandement d’une armée, voire de toutes les armées, qu’à celui d’un corps d’armée ou, tout bonnement, d’une division. Est-il cependant, de vrai paradis, sans un grand nombre de marches étagées autour du céleste trône ? Un beau jour, il fut décidé que, jusque-là simples fonctions, les postes de généraux d’armée et de corps d’armée deviendraient des grades. Inoffensive satisfaction d’amour-propre, dira-t-on peut-être, consentie à quelques hommes un peu puérilement assoiffés de distinction. Oh que non ! Car là où les grades diffèrent, la discipline veut, irrévocablement, que le plus élevé entraîne l’exercice du droit au commandement. Impossible, dorénavant, à un jeune divisionnaire de prendre, par exemple, une armée, s’il n’a été, d’abord, pour le moins, promu, en forme, général de corps d’armée : puisqu’une fois à la tête de sa nouvelle unité, il aura, par définition, sous ses ordres des subordonnés de ce grade. Or, le passage d’un grade à l’autre est, naturellement, soumis à des règlements ou à des usages qui le rendent beaucoup plus lent et difficile qu’un pur changement d’emploi. Les membres du Conseil supérieur de la Guerre, haussés, tous, de par la réforme qu’ils avaient sans doute inspirée, à la nouvelle dignité de généraux d’armée, avaient désormais l’espoir de se perpétuer, quoi qu’il arrivât, dans la direction de la nation en armes. En vérité, si ce système avait existé dans la dernière guerre, je doute qu’on eût pu voir jamais un lieutenant-colonel de 1914 – il s’appelait Debeney – conduire la première armée, en 1918, aux victoires de Montdidier et de Saint-Quentin, ni le colonel Pétain – le Pétain de notre jeunesse – gravir, brûlant les étapes, assez de glorieux degrés, pour défiler enfin, en un clair matin d’été, sous l’Arc de Triomphe, au premier rang de toutes les troupes françaises.
Aussi bien, quand on se fut avisé, dès les premiers échecs, que peut-être notre haut commandement n’était pas sans reproches, à quel sang jeune et frais demanda-t-on les moyens de lui rendre quelque force ? A la tête des armées, on plaça le chef d’état-major d’un des généralissimes de l’ancienne guerre ; comme conseiller technique du gouvernement, on fit choix d’un autre de ces généralissimes : le premier d’ailleurs ancien vice-président du Conseil supérieur ; le second qui, vers le même temps, avait été ministre de la Guerre ; tous deux par suite, à ces titres divers, responsables, pour une large part, des méthodes dont les vices éclataient à tous les yeux. Tant exerçaient encore d’empire sur les âmes, dans les milieux militaires et jusque chez nos gouvernants civils, la superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fût-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. A vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé aux conseils du gouvernement. Qu’y fit-il ? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que, devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n’aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut public eût fait de lui un général en chef. Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’Ecole, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi, l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée.
Mais, sans doute, nos chefs n’auraient-ils pas, avec autant de coupable complaisance, succombé à ce découragement, dont une sage théologie a fait un des pires péchés, s’ils avaient été seulement mal assurés de leur propre talent. Au fond de leur cœur, ils étaient prêts, d’avance, à désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournissait leurs soldats. Ici, nous quittons le domaine militaire. C’est plus loin et plus profond qu’il faut chercher les racines d’un malentendu trop grave pour ne pas devoir compter parmi les principales raisons du désastre.
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