‹ L'exiléeChapitre 8 sur 8 · VIII

VIII

Novembre 92.

Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la reine.

On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...

CONSTANTINOPLE EN 1890

C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de la patrie turque--et me voici.

Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable. Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont apercevoir le grand Stamboul...

Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...

Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi, passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait au mysticisme oriental.

Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et délicieuse que le temps n'a guère atténuée.

Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité reine d'Orient.

Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.

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Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.

Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.

Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les jugerais-je? Je les adore!...

Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.

Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la mer Noire.

A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet, pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique, hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.

Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le subissent.

Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent: Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite, échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et, au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux, au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les minarets et les grands dômes de Stamboul!

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Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut, encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà; n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large et profond comme nulle part ailleurs.

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Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)

L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à regarder passer le monde et tomber la nuit.

Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané, une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges rues, des quartiers absolument différents.

Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc, du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.

Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...

A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce carrefour, une clameur s'enfle en crescendo, et, bien qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur d'enfer...

A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à Constantinople.

Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure que la nuit tombe...

Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe, à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...

Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches de fleurs.

Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...

Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.

La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec l'obscurité.

Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.

Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine, dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui s'endort sur l'autre...

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Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses foules...

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Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés, et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter ensuite par le Champ-des-Morts.

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Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis. Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme autrefois, à voix claire: «Bestour! Bestour!» (Gare! Gare!), le cri des foules turques, qui est comme le «Balek! Balek!» des foules arabes...

A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur, touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander quelques renseignements pratiques:

--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur? (C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont périlleuses.)

Je le dévisage tout d'abord:

--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou trois beuglants délicieux...

Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...

Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts; je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin, quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville, d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et, dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel, des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.

J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche, montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!

Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte, qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs. C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre, qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe, où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...

Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées, les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes. Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre hommes, en longues chaînes se tenant par la main.

De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul, voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh, gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit; fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux pavés et les vieux murs...

Mardi 13 mai 1890.--Je prends le récit de cette deuxième journée à cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.

A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg d'Eyoub.

(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines, comme à Venise les gondoles.)

Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.

Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites lames se forment.

Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux; elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses. Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières: étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de ronces...

Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts: quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent, vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste, jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un universel et irrémédiable néant.

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Mercredi 14 mai 1890.--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente convives à déjeuner--tous touristes!

Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière qui vient ici fureter partout.

Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons, je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement, tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.

Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément, torrentielle.

Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul, suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses portes).

Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense brouhaha de fantômes.

Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés. (Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans des niches, font venir leurs tapis du Bon Marché ou du Louvre.) Et ils partiront tous ayant vu Constantinople; et ils crieront même à la mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile d'exploiteurs d'étrangers.

Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.

Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.

La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...

Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»

Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop, fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent. Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait d'une féerie.

C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.

En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: Yangun vâr!

Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel. Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du palais, on s'écarte, et nous passons...

Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides, où nous reprenons notre train ventre à terre.

Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit; nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure; aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de toutes les couleurs.

Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage, formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes, comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!

Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit, sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit est traversé.

Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais: salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or; tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel, d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...

Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai tout à l'heure Sa Majesté sortir.

A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...

Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.

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Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps, une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans l'exaltation finale....

Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....

Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain; derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs, affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est fini...

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A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.

Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer le voisinage très proche du Souverain.

En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.

Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun souvenir...

C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien: alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans les choses de l'avenir...

Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette matinée de soleil et de prime jeunesse...

L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs d'incendie.

Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand Stamboul.

Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des audiences.

Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques, utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle, surtout quand ses fils ne croiront plus?

En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.

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Jeudi 15 mai 1890.--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.

Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par terre, tout habillé, sur des matelas blancs.

Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour dormir.

Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me faire visiter les trésors des Sultans.

La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre, une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet air et de cette lumière!...

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Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan ou à Bagdad.

Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les barbiers, en plein air, sous les arbres.

Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds, demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les choses centenaires d'alentour.

Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.

Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un monde de rêves...

On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de son suaire.

D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois: cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.

Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de la tristesse des splendeurs mortes.

Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du monde.

Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères au-dessus de la nappe immobile de Marmara.

Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare:

D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries;

Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;

Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux, et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes de fer.

Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine habituées à l'immobilité, à l'abandon.

Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds, le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes grises, traînant des fumées...

Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...

Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose, avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.

Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.

Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.

Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a rapprochés dans le même pitoyable non-être.

Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.

Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant, Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de néant...

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A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.

Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.

Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.

Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.

En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.

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Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y viennent même plus.

Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette rapide visite aux autres résidences impériales.

A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence. Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une inconvenance, une grossièreté d'Occident.

J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône, puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.

Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie en terrasse, balcon avancé de l'Europe.

La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré. Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.

«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»

En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là, qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.

Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats superbes, aussi insouciants de mourir...

CHARMEURS DE SERPENTS

A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai, la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires, s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient, posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout, les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...

D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs, qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.

A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.

Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en rêvant, sans voir.

Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées, charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années jeunes...

Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus doux, l'universelle chanson de la mort.

UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME

Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.

Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de «Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici, dans les bois.

A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis, trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.

Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués, balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en zigzags de serpent.

Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres inconnus.

Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire, des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses, refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.

· · ·

Repris notre route.

Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.

On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude, morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'été, de l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts, suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas, ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.

De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues; les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté avec ceux d'Occident...

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Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie lointaine où la mer vient mourir.

Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant notre grand horizon.

Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?

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Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit, d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.

Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques misérables en coton bleu. Parmi eux, des mousmés bien jolies, porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île très civilisée.

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A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans nos petits chars, sous nos pieds.

C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes, et aussi verte qu'il est bleu.

La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous. Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.

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Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.

Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.

Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.

Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans la terre japonaise.

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Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine porcelaine ornée de gentils dessins légers.

Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve. L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.

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Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés, et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les bois.

L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous suivent pour nous guider.

Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers, les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue, informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...

... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir, inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai promené ma vie depuis mon départ de l'île délicieuse, j'ai éprouvé déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une angoisse vague,--fugitive aussi...

Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes, antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine compréhensibles, ténébreuses même pour moi...

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Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son ombre, dans un lit de pierres grises.

Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique, déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour, encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en rang comme pour tenir conseil.

Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant, leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans les yeux, les rendant plus horribles à voir.

La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine. Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.

En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes; ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.

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L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées, tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.

Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe: derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement, fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume entre des rochers noirs.

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Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons nos vêtements et nous faisons comme eux.

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Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent nous faire des révérences.

Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les gouttelettes d'eau.

--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur subitement.

Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M. La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France que ce matin à bord de la Triomphante. Tant qu'on reste sur son propre navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion. Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés, étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.

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A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos chars.

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Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient devant nous sur le chemin.

Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.

Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables, s'excitant par des cris.

La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos pieds.

Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs, nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les branches d'arbre.

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Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.

Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.

Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce pardon de l'année dernière...

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Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.

Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues, légèrement endormies.

Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.

LES FEMMES JAPONAISES

Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures rieuses de mousmés, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes, petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi j'entends, dans le silence, comme des petits rires...

· · ·

Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté, qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.

Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes d'artifices.

Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques, divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que fatigue le trop grand jour.

Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois qu'il s'agit de représenter une Japonaise.

Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.

Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même quelquefois en fin bec d'aigle.

Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes, bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une expression à la fois jeune et morte.

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A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses; elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes et ses chapeaux.

Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie, j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et, malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle, l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!

[1] Ceci est écrit en 1890.

Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges, des rites, des costumes, des élégances immuables.

Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires. Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche, gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins, les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de cotillon et des soupers.

Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres formels d'un empereur.

Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra; mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.

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Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit? C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.

Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères, héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en bec d'aigle.

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La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore, loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé, ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.

Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre, que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est encore de la déclarer énigmatique.

Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte. De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense, un involontaire sourire.

Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des appartements grands comme la main, dont les parois de papier s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté, est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.

Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.

Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre, elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.

Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part; quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.

Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom, brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête, forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur, où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.

Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées obi, qui sont d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois, sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures, elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières. Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de révérences.

Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre, qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller, la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes de bois léger, pourraient flotter dans l'air.

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Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.

Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là grossir pour un temps le nombre de ces milliers de mousmés destinées à servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la mousmé, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La mousmé est innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi disposée à tous les jeux. Non seulement la mousmé abonde dans les villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre, c'est encore la mousmé qui apparaît, pas plus naïve aux champs que dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante, toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la mousmé est souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec un sourire et qui leur prêterait presque un charme...

Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées. Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour cela fermée aux acheteurs.

Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral, même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir, surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs moeurs.

Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.

Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues, les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique exquis!

Elles sont même d'adorables soeurs aînées; on les voit presque toutes, petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille tendresse.

Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout confort personnel dans la vie.

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Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.

J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien régime.

Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.

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Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.

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Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux, dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si étrangement se greffer sans rien détruire.

Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts, presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits, flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier, qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme un fluide ancestral, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore, nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons jamais.

Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers; il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...

Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire; puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par instant avoir l'irréflexion des oiseaux.

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Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.

Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.

Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.

Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages, quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou mousmés, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités, de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac, clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à l'effroi du surnaturel...

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La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande; la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre, est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.

La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.

Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable accueil et ses sourires.

Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...

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En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela, ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses et du rire...

FIN

TABLE

CARMEN SYLVA 1 L'EXILÉE 33 CONSTANTINOPLE EN 1890 113 CHARMEURS DE SERPENTS 193 UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199 FEMMES JAPONAISES 225

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.

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