‹ L'hérésiarque et CieChapitre 6 sur 12 · L'OTMIKA

L'OTMIKA

Sur le pré, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde échevelée et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence: celles des garçons sautaient, nerveuses et étroites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait:

Le premier disait: «Tu es une rose.» Le second disait: «Tu es une étoile.» Le troisième disait: «Tu es un ange des cieux.» Mais le quatrième m'a contemplée sans rien me dire. De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni étoile, ni ange, De par mon miroir les trois ont menti. Et celui qui s'est tu sera mon bien-aimé.

Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient, sautillaient, frétillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pré, préludèrent un autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna:

Le vieux beg turc de Sarajevo Pesait cent dix okes. Sa fille qui n'en pesait que trente S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika.

Puis les garçons chantèrent:

La fiancée n'était pas vierge, Elle était comme un sac troué...

À ce moment un cri retentit, sauvagement:

--Otmika!

Et une troupe de garçons, qui, sans doute avec la complicité des tziganes, s'étaient tenus cachés derrière une haie, de l'autre côté du chemin, s'élancèrent vers les danseurs de kolo.

Au cri d'Otmika tous avaient compris qu'il s'agissait du rapt traditionnel chez les Sud-Slaves. Un amoureux éconduit, sachant que sa bien-aimée dansait le kolo sur le pré, avait réuni une troupe d'amis, et ils étaient venus, décidés à ravir la dédaigneuse. Mais le moment avait été mal choisi. Les danseuses avaient poussé un cri de terreur et s'étaient placées derrière les danseurs, parmi lesquels il y avait peut-être l'amant favorisé. Voyant qu'une résistance s'était organisée si promptement, les ravisseurs s'arrêtèrent, interdits. Ils n'étaient que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec autant de filles. Celles-ci chuchotaient:

--C'est Omer, le petit tailleur. Il veut enlever Mara.

Omer était au premier rang des otmikari; petit, brun, fort comme un taureau, il tremblait de rage. Les tziganes pincèrent leurs guitares. Les yeux d'Omer brillèrent. Il fit un pas en avant et entonna:

Igra kolo, igra kolo nadvadeset idva. U tom kolu, u tom kolu, lipa Mara igra. Kakva Mara, kakva Mara medna asta una... Le kolo tourne composé de vingt-deux personnes. Dans la ronde balle la jolie Mara. Quelle bouche de miel a Mara...

Un joli garçon, grand et maigre, défenseur des filles, l'interrompit:

--Omer, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne sait pas le nom d'une fille ou qu'on ne veut pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour quelle fille tu as crié, Otmika! afin qu'elle puisse se défendre.

Omer cria:

--Mara, la fille du vieux Tenso.

Mara passa sa jolie tête brune et peureuse entre ses défenseurs en disant:

--Omer, je ne te veux pas de mal. Tu as assez longtemps chanté sous mes fenêtres, en toute saison. Mais je n'ai jamais répondu. Tu sais de belles chansons, mais je ne veux pas me marier avec toi.

La troupe des danseurs de kolo cria:

--Adieu, Omer! et se mit alors en marche vers le village.

Les otmikari ne s'opposèrent pas à cette retraite. Mais les tziganes, sur la route, ayant commencé l'air des Litanies de Marco, les ravisseurs psalmodièrent pour insulte à la belle Mara, ce chant misogyne:

Marco, des femmes délivre-nous. Marco, de ces vipères délivre-nous, Marco, de ces putains délivre-nous, Marco, de ces charognes délivre-nous, Marco, de ces traîtresses délivre-nous...

Ensuite Omer se tourna rageur vers ses compagnons:

--Dire que j'étais si empressé auprès d'elle! L'année dernière, elle se laissait faire encore. Après le kolo, elle acceptait les gurabié mielleux, les tartes aux prunes, les alvé de froment, saindoux et miel que je lui apportais. Mais depuis, elle a été à la ville. Elle y a vu des Italiens, des Juifs, des Turcs, des Viennois, qui sait? et peut-être de ces Grecs que je déteste et que je ne peux voir sans leur montrer les cinq doigts de la main droite en disant: «Pendé!», ce qui est la plus grave injure qu'on leur puisse faire!

Un des Otmikari répondit:

--Si elle connaît la ville, elle ne sera pas facile à prendre. De plus, son père a aussi des idées de la ville. Il en est venu à mépriser les institutions séculaires de notre race et il sera dans le cas de se plaindre. L'otmika traditionnelle est sévèrement punie quand il y a plainte, et il ferait ramener sa fille chez lui par les gendarmes.

Les tziganes s'étaient approchés et tendaient leurs mains ouvertes. Ils étaient beaux, mais sales et sournois. Omer leur jeta quelques pièces. L'un d'eux dit en ricanant:

--Les jours les plus heureux pour l'homme sont celui où il se marie et celui où sa femme crève.

Une vieille tzigane à face desséchée avait tiré de sa poche une longue chevelure noire, coupée par surprise à quelque misérable gardeuse d'oies, endormie dans une prairie. Avec un vieux peigne cassé elle peignait cette chevelure triste comme une relique de morte, en marmonnant inintelligiblement. Elle releva la tête, et, regardant fixement Omer, elle lui dit en chevrotant:

--Pourquoi ne fais-tu pas l'otmika sur une fille d'un village voisin, comme cela se pratique ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une dont les cheveux seront plus beaux que ceux que je tiens.

Mais Omer répondit:

--Un héros ne vole pas, il ravit. Je veux Mara.

La vieille continua:

--Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai pour toi Mara. Car tu n'es pas rusé, mais je suis fine comme les aiguilles de sapin, moi.

Omer réfléchit, puis consentit le prix voulu par la vieille, lui donna des arrhes et s'en alla avec ses compagnons, tandis qu'en signe de joie pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une guitare, dansaient la khaliandra, sautant et se battant les semelles sur les fesses, en se tenant d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe génital.

· · ·

Le lendemain, Omer ne se montra pas dans le village. Il passa sa journée à coudre et à broder, accroupi à la turque. Dans les rues les gens parlaient de l'otmika et beaucoup désapprouvaient Omer d'avoir interrompu le kolo. Bandi, le marchand de cochons, annonçait qu'il ferait désormais dix lieues, quand il aurait besoin d'un tailleur, plutôt que d'avoir affaire à Omer. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la seconde fois, avait paru un instant dans la rue et avait juré qu'Omer n'aurait pas sa fille, qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il était décidé à recourir à la gendarmerie en cas de violence. Le soir, le vieux curé entra dans la maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout d'une heure, ceux qui le virent assurèrent qu'il avait l'air fort agité, et qu'il avait répondu d'une voix brisée par les sanglots refoulés à ceux qui lui avaient parlé.

· · ·

Le surlendemain, vers deux heures, le village était presque désert, comme il l'est toujours pendant l'après-midi. Le vieux Tenso, dans sa chambre, souffrait d'une rage aux dents. Mara, dans la cuisine, surveillait la cuisson du remède infaillible contre le mal de dents: des figues bouillies dans du lait. À ce moment, on frappa à la porte de la maison. Mara regarda par la fenêtre et vit une vieille tzigane qui cria:

--Frajle! Frajle![1]

[1] Mademoiselle.

Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit:

--N'as-tu pas besoin de mes services, la belle!

--D'où viens-tu? demanda Mara.

--De Bohême, le pays merveilleux où l'on doit passer mais non séjourner, sous peine d'y demeurer envoûté, ensorcelé, incanté.

--Que sais-tu?

--J'enseigne à danser, chanter. Je sais jeter les sorts les plus insidieux. Je sais lire l'avenir dans la main, dans les cartes. Je sais coiffer, épiler, et même repuceler une nourrice.

Mara lui tendit la main gauche en disant:

--Regarde!

La vieille l'examina et répliqua:

--Tu te marieras sous peu.

Mara lui donna une pièce de monnaie, en disant:

--Va-t'en, vieille! Je sais danser, chanter. Nul n'a encore écarté mes jambes. Je me coiffe seule et je ne veux pas être épilée.

La vieille ricana:

--Téremtété! J'ai épilé de belles musulmanes, dans l'Herzégovine, et des chrétiennes aussi. Le goût de la chair lisse se propage, ma fille, et les touffes de fenouil, aux endroits secrets d'un corps poli, répugnent à plus d'un homme, même parmi les chrétiens.

Mara tapa du pied et cria:

--Va-t'en!

Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, défit la chevelure de Mara dont les nattes retombèrent:

--Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais te recoiffer pour rien. Tourne-toi.

Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille tira une paire de ciseaux, mais, à ce moment, une main nerveuse la saisit à la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit métallique sur le pavé. Mara se retourna et vit d'un coup d'oeil les ciseaux ouverts sur le sol et le curé serrant la tzigane à la gorge. Omer, à qui la vieille avait promis de retenir Mara à la porte, afin qu'il pût l'enlever, arrivait en courant. L'apercevant, Mara poussa un cri et referma violemment la porte, qu'elle verrouilla. Omer s'arrêta désespéré en murmurant:

--Trop tard!

À ce moment, une troupe de cochons déboucha à un tournant. Les bêtes flaireuses, aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient, gargouillaient, ronflaient, renâclaient, reniflaient. Derrière, le troupeau grouillant et rose sale, venait Bandi qui, armé d'un gourdin, dirigeait les cochons en se dandinant, et sifflotant. À la vue d'Omer, Bandi fit tournoyer son bâton en menaçant le tailleur. Mais le curé lui cria:

--Hé, Bandi! laisse Omer, j'en fais mon affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait voler la chevelure de Mara.

Le curé se dirigea vers Omer, qu'il saisit par l'oreille et entraîna. De l'autre côté, la vieille courait: les cochons la suivaient de près, en trottant plus vite, en frétillant et en remuant leur queue tortillée. Bandi en quelques sauts la rattrapa, et lui administra une volée qui, bien que rudement appliquée, ne retarda pas la fuite de la tzigane. En courant, elle poussait des hurlements, criait des malédictions et vomissait des jurons immondes...

· · ·

Le curé tira Omer par l'oreille jusque devant le presbytère. Là, il le lâcha enfin et parla:

--Omer, tu es le scandale de ce village. Tu veux enlever une fille qui ne veut pas de toi. Séduire une fille est une mauvaise action, mon fils!

Omer se récria:

--Je ne veux pas la séduire, je veux l'épouser. Qu'importe qu'elle ne me veuille pas? L'homme doit-il s'embarrasser des volontés des femmes qui pleurent quand elles veulent et rient quand elles peuvent?

Le curé l'écouta d'un air attendri:

--Ainsi, c'est différent. Omer, mon enfant, tes intentions sont donc pures... L'as-tu demandée à son père?

--Oui! cria Omer, Tenso a juré que je n'aurais pas sa fille. Mais je veux épouser Mara. D'ailleurs vous savez tout. Vous êtes resté plus d'une heure, hier, dans sa maison.

--Oui! répliqua le curé, je sais tout ce qui s'est passé avant. Mais j'avais pensé, comme croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir Mara pour épouse, tu voulais l'enlever pour la déshonorer et l'abandonner.

--Le vieux Tenso mépriserait-il assez nos coutumes, dit d'une-voix sombre Omer, pour me refuser sa fille au cas où, l'otmika ayant réussi, j'aurais enlevé Mara?

--Hélas! dit tristement le curé. Hélas! mais toi, Omer, méprises-tu assez les divertissements de notre race, pour venir interrompre le kolo, la danse nationale et crier: Otmika! pendant les rondes?

--Je croyais que les prêtres considéraient la danse comme mauvaise.

--Quoi?... Il en est, c'est vrai, qui croient que la danse est l'oeuvre de Satan. Moi, je suis de l'avis du curé Spangenberg qui, en 1547, prêcha que la danse est bonne, car on dansa aux noces de Cana, et Jésus y dansa peut-être aussi. Mais toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas réussi l'enlèvement pendant la danse, qu'as-tu imaginé, Omer! Car j'ai tout deviné. Tu as pris pour complice une possédée, un être infâme, une receleuse de démons, une tzigane voleuse de chevelures.

--Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a induit en lâcheté. Mais aussi, comment avoir Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon accompagnée pour aller à la messe. Le vieux Tenso, dit-on, veut aller habiter en ville. Je suis forcé de recourir à la ruse.

Le curé réfléchit:

--Non, il n'y a rien à faire du côté du vieux Tenso. Mara veut se marier à la ville. Mon pauvre Omer, renonce à l'otmika, désaime Mara. Marie-toi avec une autre.

--Jamais! Je veux Mara!

· · ·

À ce moment des enfants qui passaient vinrent baiser les mains du curé. Quand ils s'en furent allés, il sourit:

--Omer! la place de Mara à l'église est à gauche près de la petite porte.

Omer tressaillit:

--Mais... le péché... un rapt dans l'église... pendant la messe...

--À ta place, Omer, je commettrais ce péché. Sois héroïque, mais demande pardon à Dieu, avant et après. Moi, je t'absoudrai quand tu viendras te confesser.

Omer parut hésiter:

--Mais... les gendarmes.

--Sois héroïque, Omer, le ciel ne t'abandonnera pas. Moi, je te bénis.

Il le bénit en souriant et disparut derrière la porte du presbytère. Omer fixa un instant le sol, se gratta la tête, fit un grand signe de croix et revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus tôt que de coutume, il alluma la lampe. Il tira des ballots d'étoffes et coupa deux vêtements, l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de s'accroupir pour coudre, il se signa et murmura:

--Notre Père, qui êtes aux Cieux, que votre règne arrive, que l'otmika réussisse...

· · ·

Le dimanche suivant fut un beau jour sans nuages. Sur la place de l'église s'était installé un de ces hommes qui promènent des phonographes de village en village. Il avait placé, pour donner l'exemple, deux des tubes de son appareil à ses oreilles, et invitait les passants à en faire autant, moyennant dix kreutzer. Des enfants, rangés autour, le regardaient. Des hommes, groupés plus loin, parlaient de la partie de quilles de la veille. Quelques femmes babillaient en tricotant. L'une d'elles, vieille, édentée, qu'on appelait Croix de Hongrie parce qu'elle était penchée comme la croix qui termine la couronne figurée sur les monnaies hongroises, déclara:

--Omer aura Mara, allez! qu'un homme vienne à aimer une femme, il n'y a rien à faire; il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime.

À ce moment, la cloche sonna pour la messe, et, sur la place, parut Mara donnant le bras au vieux Tenso. Près d'eux marchaient Bandi, le meneur de porcs, fier et digne, et le joli garçon qui avait interpellé Omer sur le pré. Ils entrèrent dans l'église qui s'emplit bientôt de tous les habitants du village, endimanchés. Selon la coutume, les hommes se placèrent d'un côté de la nef, les femmes de l'autre. Omer était venu aussi avec ses compagnons. Mara l'aperçut au fond de l'église et remarqua qu'il était richement vêtu. Puis, elle le vit sortir avec ses amis. L'office commença.

À l'évangile, tout le monde se dressa. Tout à coup, la petite porte près de laquelle était placée Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer qui saisit la jeune fille à bras-le-corps, la souleva et s'enfuit en un clin d'oeil. Les femmes poussèrent des cris et se sauvèrent du côté des hommes où des jurons tonnaient formidablement. Le vieux Tenso, plusieurs jeunes gens, dont Bandi, se précipitèrent vers la sortie pour rattraper les ravisseurs. Mais le vieux prêtre, à l'autel, s'était tourné. Il cria:

--Arrêtez-vous, païens! arrêtez-vous.

À la voix de leur pasteur, les hommes s'arrêtèrent, interdits. Seul, le vieux Tenso sortit. Le prêtre continua:

--Quoi! païens! voudriez-vous manquer la messe parce qu'un garçon enlève une fille qu'il veut épouser?

Il y eut des murmures. Le prêtre reprit plus fort:

--L'otmika n'est-elle pas une de nos coutumes?

Il y eut alors des exclamations approbatives, et tous reprirent leurs places tandis que le vieux prêtre parlait:

--Ferez-vous votre salut en poursuivant les otmikari, ou en assistant à la messe? Omer et ses amis manquent la messe, c'est affaire à leur âme. Mais, vous autres, voudriez-vous que votre pasteur n'achève la cérémonie que devant des femmes? Pécheurs, Satan a trouvé cette nouvelle ruse pour vous induire en péché mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon aujourd'hui. Ayez confiance en Dieu et repentez-vous. C'est la grâce que je vous souhaite.

--Amen! répondit d'une voix cassée la vieille Croix de Hongrie.

Le prêtre se tourna et dans un silence édifiant reprit la lecture de l'évangile. Le vieux Tenso rentra bientôt en gémissant. Des rires étouffés du côté des femmes accueillirent son retour.

· · ·

Après la messe, les groupes se reformèrent sur la place. La vieille Croix de Hongrie parlait en faveur d'Omer, disant que l'otmika était un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se résignât. Les filles disaient qu'Omer était un héros. Les garçons l'enviaient en constatant que Mara était une bien belle fille. Bandi et d'autres jeunes gens étaient partis pour chercher la retraite des otmikari.

Le vieux Tenso, la messe finie, s'était dirigé vers la sacristie. Le curé se dévêtissait des habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrer Tenso. Le paysan, d'un air finaud, lui dit:

--C'est vous, notre pasteur, qui avez donné cette idée à Omer. Je sais bien. Vous êtes pour les vieilles idées. Mais les idées pour lesquelles je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara me reviendra, morte ou vive.

Le curé sourit:

--Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta première femme, celle avec qui tu seras au ciel--si tu y vas--par l'otmika.

--Dieu ait son âme, interrompit Tenso, j'ai mal agi.

--Bien, répondit le curé, mais tu sais qu'au pouvoir d'un garçon, une fille ne reste pas intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne ne voudra l'épouser, et c'est aussi une idée de la ville. Et l'enfant qui viendra, qu'en feras-tu? Et puis, Mara ne déteste pas Omer, comme elle le prétend. Elle m'a dit, au contraire, qu'il lui plaisait, mais qu'elle préférait se marier à la ville pour devenir une dame. Demain, Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera pas elle qui refusera de se marier avec lui. Tu es riche, marie les jeunes gens, puis achète-leur un bon commerce à la ville. Ainsi Mara pourra devenir une dame et ses voeux seront comblés. Mais, sur ton âme, souviens-toi de ta jeunesse. Respecte l'otmika, le rapt sacré de notre race.

Le vieux Tenso hésita, toussota, et, finalement, éclata en sanglots, gémissant en phrases brisées:

--Ah! oui... l'otmika... l'otmika... Ma première femme, ma Njera... la mère de Mara... Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espère... Oui, il faut les marier... ce sera une belle noce...

Et le curé accompagna Tenso jusqu'au portail de l'église en disant:

--Oui, ce sera une belle noce! Les vêtements sont déjà prêts. Tu seras heureux, ensuite, vieux Tenso, d'avoir marié ta fille à un homme de ta race. Après, tu pourras t'endormir doucement dans la paix du Seigneur, et tes petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront prier sur ta tombe plantée de romarin.

Sur la place, des tziganes étaient venus, jouant de la guitare. Les filles et les garçons dansaient le kolo, et la vieille Croix de Hongrie ballait avec eux.

Ils chantaient:

Il faut les marier, il faut les marier, Car après l'otmika la fille est enceinte. Il faut les marier, Tenso, ou la tuer...

Le vieux Tenso regarda un instant le kolo, puis, délibérément, il prit part à la ronde. Et il faisait sauter sa croupe nerveusement, en chantant:

Il faut les marier...

QUE VLO-VE?

La guitare de Que vlo-ve? était un peu du vent qui gémit toujours dans les Ardennes de Belgique...

Que vlo-ve? était la divinité de cette forêt où erra Geneviève de Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel volcanique aux mers mortes que sont les mares de Daun, l'Eifel où jaillit la source de Saint-Apollinaire, et où le lac de Maria Laach est un crachat de la Vierge...

Les yeux de Que vlo-ve? clignotants et chassieux, à chair des paupières rouge de jambon cru, larmoyaient sans cesse et les larmes lui brûlaient les lèvres comme l'eau des fontaines acides qui abondent dans les Ardennes.

Il était le compère des sangliers, le cousin des lièvres, des écureuils, et la vie secouait son âme comme le vent d'est secoue les grappes orangées aux sorbiers des oiseaux...

Que vlo-ve? c'est-à-dire: Que voulez-vous? wallon wallonant de Wallonie était né prussien à Mont, lieu appelé Berg en allemand et situé près de Malmédy sur le chemin qui mène dans ces dangereuses tourbières appelées Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement Hohe-Venn, puisqu'on est en Prusse déjà, comme l'attestent des poteaux noir et blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur de jour, sur toutes les routes.

Que vlo-ve? préférait son sobriquet à son nom: Poppon Remacle Lehez. Mais si on le saluait de son surnom: Li bai valet (le beau garçon), il faisait résonner l'âme de sa guitare et tapait sur le ventre de son interlocuteur en disant:

--Il sonne creux comme ma guitare, il jase la soif, il n'a plus de péket à pisser.

On se prenait par le bras et sans se tutoyer, car on ne se tutoye jamais en wallon, on allait, nom de Dieu! boire du péket qui est de la plus vulgaire eau-de-vie de grains, à laquelle, en parlant français, on donne par euphémisme le nom de genièvre.

Et c'eût été bien extraordinaire que dans un coin de l'auberge on ne découvrît pas Guyame le poète, qui avait le don d'ubiquité, car on le voyait chez tous les débitants de bière et de péket, entre Stavelot et Malmédy. Et combien de fois était-il arrivé que des gars s'étaient battus, parce que l'un disait:

--J'ai bu hier avec Guyame à la station, il était telle heure.

--Menteur, disait un autre, à la même heure, Guyame était avec nous à l'estaminet du Bonnet à poil, et il y avait là le percepteur des postes et le receveur des contributions.

Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par se flanquer des beignes en l'honneur du poète.

Guyame était phtisique et logeait à l'hospice, à Stavelot. Comme on lui donnait partout à boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, dès qu'il avait bu, il en contait des contes bleus, des histoires de brigands, de l'autre monde ou à dormir debout! Il en déclamait des vers contre la famille protestante de la place de l'Église, contre le bossu de Francorchamps, et contre la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait toujours en automne ramasser les champignons! Pouah! les champignons donnent la crève aux vaches, et elle en bouffait, la roussotte, sans mourir! Ah! la sorcière!... Mais il chantait aussi la gloire des airelles, des myrtilles et le bien que font aux tripes humaines du lait et des myrtilles, c'est-à-dire le tchatcha archidivin, ambroisiaque. Il faisait souvent des vers pour les servantes qui pèlent les krompires, les bonnes pommes de terre, les magna bona...

· · ·

Ce jour-là, Que vlo-ve? sur la route bordée d'arbres forts et tors, battait le briquet pour allumer sa pipe...

Quatre gars passèrent. C'étaient: Hinri de Vielsalm; Prosper le journalier, qui avait été trimardeur et avait travaillé aussi près de Paris dans les raffineries, il habitait à Stavelot présentement; Gaspard Tassin le chasseur, braconnier de Wanne: son feutre s'ornait d'une aile d'épervier et il fumait une puante bouffarde de bois de genévrier; enfin Thomas le babo, c'est-à-dire le coyon, ouvrier tanneur de Malmédy. Sa femme était assez jolie, ce qui était cause qu'elle couchait avec toutes sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis qu'il engrossait, quand il pouvait, des ouvrières de fabrique ou des servantes allemandes, qui, disait-il, aimaient aller schlôf avec lui, parce qu'il était expert comme pas un à faire pimpam dur et longtemps.

Après avoir allumé sa pipe, Que vlo-ve? courut après eux et cria:

--Bonjou, tertous!

Ils se retournèrent:

--Bonjou bai' valet!

Que vlo-ve? les regarda joyeusement en prononçant son éternelle question, cause de son sobriquet:

--Que vlo-ve? Nom di Dio! Oyez ma guitare. L'entendez-vous?

Il tapa deux coups dessus. Elle résonna.

--Elle sonne plus creux qu'un pet du diable. Nom de Dieu! Je fais le pari qu'on va boire du péket chez la Chancesse, ici près!... Oyez-ve!...

Et ayant accordé sa guitare, il attaqua la Brabançonne. Mais on cria:

--Taisez-vous!

Alors il commença la Marseillaise, puis après le premier couplet il cria:

--Nom di Dio!

Et entonna:

Isch bin aïn Preusse...

Mais le babo répéta:

--Taisez-vous, vous êtes un Prussien qui ne sait pas l'allemand... Taisez-vous!... je veux aller schlôf avec la Chancesse.

Et les gars chantèrent en choeur:

«... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante, S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'l'ventre! Et zon zon zon Lisette, ma Lisette Et zon zon zon Lisette, ma Lison.»

· · ·

On entra chez la Chancesse. Elle disait son chapelet, assise, les jambes écartées. Ses tétons, sous la camisole, semblaient dégringoler comme une avalanche.

Dans un coin, Guyame le poète parlait tout seul devant son verre de péket. En entrant, les gars saluèrent:

--Bonjou vos deusses!

Guyame et la Chancesse répondirent:

--Bonjou tertous!

Elle porta des verres et servit le péket tandis qu'on chantait:

J'entends le cul du verre...

Guyame s'approcha:

--Que vlo-ve? dit le guitariste en rallumant sa pipe.

Guyame versa du péket dans un verre qu'il avait apporté. Il but, fit claquer sa langue, puis lâcha un pet en disant à Prosper:

--Essaye de l'attraper, toi qui as été Parisien.

Et comme c'était le coucher du soleil, un long troupeau de vaches, mené par une petite fille aux pieds nus, passa lentement et longtemps devant l'auberge.

· · ·

Il faut maintenant prendre son courage à deux mains, car voici l'instant difficile. Il s'agit de dire la gloire et la beauté du gueux déguenillé Que vlo-ve? et du poète Guillaume Wirin, dont les guenilles couvraient aussi un bon gueux gueusant. Allons d'ahan!... Apollon! mon Patron, tu t'essouffles, va-t'en! Fais venir cet autre; Hermès le voleur, digne plus que toi de chanter la mort du Wallon Que vlo-ve? sur laquelle se lamentent tous les elfes de l'Ambléve. Qu'il vienne, voleur subtil, aux pieds ailés,

Hermès, dieu de la lyre et voleur de troupeaux,

qu'il jette sur Que vlo-ve? et sur la Chancesse toutes les mouches ganiques que l'on croit, au nord, tourmenter certaines vies comme une fatalité. Qu'il amène avec soi mon second Patron, en mitre et pluvial, l'évêque saint Apollinaire. Ce dernier voilera le calvaire de bois peint qui pâtit au carrefour;

Et des santons venus des bergeries qu'attristent Des bêlements et des yeux doux d'agneaux mignons Mèneront chaque soir vers la croix de ce Christ Un long troupeau lyrique avec un crâmignon.

· · ·

La nuit était venue. La Chancesse disait toujours le chapelet. Sur la table, près des bouteilles vides ou pleines de péket, une lampe à pétrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait tiré du pain et du fromage de tête de cochon. Il mangeait lentement en écoutant jaser ses compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le café de la Chancesse.

Guyame raconta l'histoire de Poncin et de ses quatre frères, ce qui signifie le pouce et les quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire rossait toujours Longuedame qui est le majeur. Guyame se leva et alla pisser à la porte. En revenant, il dit:

--Je voudrais être dans les fagnes derrière la baraque Michel, je serais assis dans les bruyères et les airelles, et plus heureux que saint Remâcle en sa châsse, nom di Dio! Il y en a-t-il des boules d'or au ciel clair de ce soir! nom di Dio di nom di Dio, le ciel est plein de couilles lumineuses qu'on appelle astres, planètes, étoiles, lunes.

Il but du péket et le babo dit:

--La femme du mayeur m'a dit que j'étais comme la lune. Mais, nom di Dio, Guyame, j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une. Paraît!

--Babo! n'jasez nin comme ça, v's estez la lune malgré vos trois couilles, nom di Dio!... Vous n'avez jamais parlé avec une chaise. Paraît?... Nona!... Eh bien! Demandez voire à une chaise: Qu'est-ce un homme?--C'est un cul, paraît! dist-elle. Demandez à un banc: Qu'est-ce une femme?--C'est un cul, paraît! dist-il. Demandez à l'escabeau et à l'escabelle: Qu'est-ce un valet et une bacelle? Ce sont deux culs, paraît! disent-ils. Demandez au fauteuil du curé: Qu'est-ce le curé? Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nièce du curé, la crapaute du fils Rawaye-Jonceux? Avec le dernier ça fait quatre culs, dist-il, ou huit fesses, paraît! Ha! ha! nom di Dio. V' n'en savez nin comme ça, vous qu'avez trois couilles. Il en faut plus que ça pour atteindre le quorum et ressembler au ciel. Allons, un peu de guitare, là, nom di Dio!... Que vlo-ve?...

Nost'ogne avi li qwat pis blancs Et les oreyes à l'advinant. Et l'trou di cou tot neur Tot neur comme du tcherbon.

--Taisez vous! dit le babo, je veux aller schlôf avec la Chancesse.

--Nom di Dio! cria Que vlo-ve?, vous le babo, vous n'avez même pas de censes pour payer votre péket, vous irez schlôf à Mâmdi ou à Stavleu. Allons, vite! Vous allez boire on vère sol hawai. Faites claquer vosse lainwe, et puis allez-vous en!

Le babo but le verre de péket, fit claquer sa langue, puis:

--Venez un peu, Que vlo ve? Je veux v'grusiner one saquoué.

Que vlo-ve? fit sa question:

--Que vlo-ve?

Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur ses lombes.

Ensuite il s'approcha du babo.

· · ·

Guyame divaguait:

--De jolies petites vieilles dansent la maclotte dans un jardin de tournesols, les beaux soleils! Que vlo-ve? m'coye binamèye, ne vous battez pas. Le babo vous étranglera comme la rampioule étrangle les arbres...

Prenez garde à vous, Que vlo-ve? Il va vous fout' un coup su l' tiesse.

Dansons la Crâmagnole Vive le son, Vive le son...

Voilà le plus beau des crâmignons.

· · ·

Le babo et Que vlo-ve? se dévisageaient, se défiaient, armés chacun d'un couteau. Et à ce moment la Chancesse était plus belle qu'Hélène qui n'était d'ailleurs pas plus jeune qu'elle quand Pâris l'enleva.

La Chancesse avait remis son chapelet dans sa poche et regardait les combattants en grusinant:

--Nom di Dio! one parteye di toupet!

Prosper lui cria:

--C'estait vo, la crapaute!

Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons, il sortit en chantant:

«S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre Depuis l' 1er janvier jusqu'au 31 décembre Et zon zon zon...»

· · ·

Que vlo-ve? et le babo se défiaient, les yeux dans les yeux:

--Que vlo-ve? j'irai schlôf avec la Chancesse!

--Le babo! La garce est pour les garçons, Mareye, vosse femme est une garce.

--Que vlo-ve? Vous n'savez nin la couleur de son cul.

--Babo! vous n'coucherez maïe avec la Chancesse et vosse femme a la vérole.

Et Que vlo-ve? s'élança sur le babo. Ils s'étreignirent et se donnaient des coups de couteau. Leur sang coulait. La Chancesse pleurait en criant:

--Qué n'affaire!

Et Guyame chantait lentement:

--Je regarde ceci qui peut servir de miroir à l'amour. Belle Chancesse qui faites se battre dans votre débit un héros à trois couilles et un musicien insigne, Que vlo-ve? Li bai valet errant!... Belle Chancesse, c'est moi je crois, qui irai au schlôf avec vous! Préparez, car j'ai faim, une bonne fricassée que je veux magni avec vous, la belle!... Honneur aux héros, dont le sang tombe comme la cascade de Coo. Écoutez! écoutez! oyez-ve!... Les elfes sortent de l'Amblève... L'un pleure parce qu'il a brisé ses petits souliers de verre... Écoutez! écoutez!... Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse, si les autres se battent, on va baller. Ah! pauv' babo, je vois que c'est vos qu'estés o labrint.

· · ·

Que vlo-ve? et le babo continuaient à se tirer des pintes de sang en l'honneur de la Chancesse qui dansait maintenant la maclotte vis-à-vis de Guyame, tandis que la bouilloire chantait plus fort. Le babo faiblissait. Que vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte et, comme elle était tombée, le cul s'étalait cauteleux, contourné, piteux comme deux quartiers de lune. Bientôt, à cause d'un coup habile porté par Que vlo-ve? sa raie culière naturellement sombre, d'un brun verdâtre et velue, s'ensanglanta et à cette aurore, le babo se mit à gémir. Il criait:

--Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la Chancesse. Ah! Que vlo-ve? voilà que j'ai mal aux couilles!

Et Que vlo-ve? s'acharnait.

--Ah! v's avez trois couilles! Friand! Ah! Galant!

Et il lui donna un tel coup de pied dans le ventre que le babo tomba sur son derrière ensanglanté, on eût dit, à cause des menstrues; tandis que Guyame et la Chancesse cessaient leur maclotte.

· · ·

Mais voici l'instant superbe!...

Que vlo-ve? ivre de sang se rua sur le babo et de son couteau lui laboura la poitrine. Le babo râlait doucement:

--Nom di Dio! Nom di Dio! Nom di Dio!

Ses yeux se renversèrent. Que vlo-ve? se redressa en tenant la main du babo. De son couteau il se mit à couper le bras à la jointure. Le babo cria:

--Aïe! Aïe! vo direz-ve à ma Mareye que je lui envoie on betch d'amour.

Mais la Chancesse cria:

--V'estez cocu! tandis que le babo faisait un dernier soubresaut et mourait comme un poisson près du pêcheur.

Que vlo ve? continuait à couper... Le bras se détacha enfin. Que vlo-ve? poussa un cri de satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston roussi de vieillesse et taché de sang avait une pochette sur la poitrine, Que vlo-ve? y enfonça le bras dont la main pendait comme une belle fleur...

La lampe brasillait et fumait... Sur le feu, l'eau était en colère, elle nasillait, ronflait, ronchonnait. Que vlo-ve? affalé sur un banc, caressait sa guitare. Guyame dit:

--Que vlo-ve? m'coye binameye, arveye! Je vous aiderai toujours. Fuyez cette nuit, car les gendarmes vous prendraient demain. Moi, je rentre à l'hospice, et je serai grondé parce que j'arriverai en retard.

Il s'en alla doucement et ses pas résonnèrent longtemps sur la route...

· · ·

Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le corps. L'eau bouillait. Tout à coup Que vlo-ve? se leva et chanta:

«... Arveye! Rabrassons-nous pour nous qwitter, Puisque, c'est houye li dléreine fèye Et voss' mohonne qui ji vins hanter.

--N'jasez nin comme ça, dit la Chancesse, j' v's ainme, bai valet.

Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre les séparait. Ils s'embrassèrent. Mais le bras du mort étant remonté dans la pochette, droit et pareil à une tige florie de cinq pétales, se trouva entre eux.

Dans la triste lumière, ils embrassèrent la main morte, et, comme la paume était tournée du côté de la Chancesse, les ongles du babo la chatouillèrent au visage. Elle frissonna:

--Ah! douceur de miséricorde!

Et Que vlo-ve? cria:

--Nom di Dio! nom di Dio!

Sur le feu, l'eau murmurait la prière des morts. Que vlo-ve? continuait:

--Nom di Dio! il est mort.

La Chancesse ajouta:

--Le sang coule jusqu'à la porte.

--Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve? En descendant, il ira jusqu'à la caserne des carabiniers, et, ceux-ci, en remontant le long de la coulure, arriveront jusqu'au babo. Nom di Dio! nom di Dio! arveye la Chancesse!

· · ·

Ayant ouvert brusquement la porte il se mit à courir sur la route.

Sa guitare voletait près de lui comme un faucon privé, lui-même bondissait comme un crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire battait des ailes comme mille compagnies de perdreaux. Les sorbiers des oiseaux, au bord du chemin, poussaient leurs branches au sud, désespérément. La Chancesse sur la porte cria longtemps:

--Que vlo-ve? li bai valet! Que vlo-ve? Que vlo-ve?

Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur la route. Il prit sa guitare et gratta son chant de mort. En marchant et jouant, il regardait les étoiles habituelles, dont les lueurs versicolores palpitaient. Il songea:

--Je les connais toutes de vue, mais nom di Dio! Je vais subitement les connaître chacune en particulier, nom di Dio!

Or, l'Amblève était proche et coulait froide, entre les aunes qui l'emmantellent. Les elfes faisaient craquer leurs petits souliers de verre sur les perles qui couvrent le lit de la rivière. Le vent perpétuait maintenant les sons tristes de la guitare. Les voix des Elfes traversaient l'eau, et Que vlo-ve? du bord les entendait jaser:

--Mnieu, mnieu, mnieu.

Puis il descendit dans la rivière, et, comme elle était froide, il eut peur de mourir. Heureusement les voix des Elfes se rapprochaient:

--Mnié, mnié, mnié.

Puis, nom di Dio! dans la rivière il oublia brusquement tout ce qu'il savait, et connut que l'Amblève communique souterrainement avec le Lethé, puisque ses eaux font perdre connaissance. Nom di Dio! Mais les elfes jasaient si joliment maintenant, de plus en plus près:

--Mniè, mniè, mniè...

Et partout, à la ronde, les Elfes des pouhons, ou fontaines qui bouillonnent dans la forêt, leur répondaient...

LA ROSE DE HILDESHEIM OU LES TRÉSORS DES ROIS MAGES

Il y avait, à la fin du siècle dernier, à Hildesheim, pris de Hanovre, une fille qui s'appelait Ilse. Ses cheveux, d'un blond pâle, avaient des reflets un peu dorés et donnaient l'impression d'un clair de lune. Son corps se dressait înel et svelte. Son visage était clair, avenant et rieur, avec une fossette adorable au menton grasset, et des yeux gris qui, sans être fort beaux, seyaient à sa figure et remuaient sans cesse comme des oiseaux. Sa grâce était incomparable. Elle était fort mauvaise ménagère, comme la plupart des Allemandes, et cousait très mal. Les travaux domestiques terminés, elle se mettait au piano et chantait qu'on eût dit d'une sirène, ou bien lisait et semblait, en ce cas, une poétesse.

Quand elle parlait, l'allemand, qui est appelé la langue des chevaux, devenait plus doux que l'italien, qui est la langue des dames. Et parce qu'elle avait l'accent hanovrien, où les S n'ont jamais le son du Ch, son parler était réellement charmeur.

Son père, ayant été autrefois à l'Amérique, y avait épousé une Anglaise, puis, après des ans, était revenu au pays natal habiter la maison paternelle.

C'est une des plus jolies petites villes du monde que Hildesheim. Avec ses maisons peintes, de forme étrange, aux toits démesurés, elle semble sortir d'un conte de fées. Quel voyageur pourrait oublier le spectacle de sa place de l'Hôtel-de-Ville, qui est d'un pittoresque fait pour encadrer du lyrique?

La demeure des parents d'Ilse, comme presque toutes les maisons de Hildesheim, était très haute. Sa toiture, presque verticale, était plus élevée que toute la façade. Ses fenêtres sans volets s'ouvraient en dehors. Elles étaient nombreuses et il n'y avait entre elles que peu d'espace. Sur les portes et les poutres étaient sculptées des figures pieuses ou grimaçantes, commentées par d'anciens vers allemands ou des inscriptions latines. On voyait: les Trois Vertus Théologales, et les Quatre Vertus Cardinales, les Péchés Capitaux, les Quatre Évangélistes, les Apôtres, saint Martin donnant son manteau au mendiant, sainte Catherine et sa roue, des cigognes, des écussons. Le tout peint de bleu, de rouge, de vert et de jaune. Les étages, avançant l'un au-dessus de l'autre, lui donnaient l'air d'un escalier renversé. C'était une maison multicolore et plaisante.

Ilse était venue toute petite dans cette demeure et y avait grandi. Dès qu'elle eut dix-huit ans, le renom de sa beauté alla jusqu'à Hanovre et, de là, à Berlin. Ceux qui venaient visiter la jolie ville de Hildesheim, son rosier millénaire et les trésors de sa cathédrale, ne manquaient pas de venir admirer celle qu'on surnommait la Rose de Hildesheim. Elle fut maintes fois demandée en mariage, mais, invariablement, elle répondait, yeux baissés, à son père qui lui faisait valoir les avantages du dernier prétendant, qu'elle voulait encore rester fille pour jouir de sa jeunesse. Le père disait:

--Tu as tort, mais fais comme tu voudras.

Et le prétendant était oublié.

Lorsqu'Ilse revenait de promenade, toutes les figures découpées sur la maison souriaient en lui souhaitant la bienvenue. Les Péchés lui criaient en choeur:

--Regarde-nous, Ilse. Nous figurons les Sept Péchés Capitaux, c'est vrai. Mais ceux qui nous ont découpés et peints n'avaient eux-mêmes pas assez de malice pour que nous devinssions des péchés mortels. Regarde-nous. Nous sommes sept péchés véniels, sept peccadilles. Nous n'essayons pas de te tenter. Au contraire. Nous sommes si laids!

Les Vertus Théologales et Mondaines, se tenant par la main, comme pour baller en rond, chantaient:

--Ringel, Ringel, Reihe. À nous sept nous figurons ta vertu. Regarde-nous, souris-nous. Aucune de nous n'est si belle que toi! Ringel, Ringel, Reihe.

· · ·

Or, Ilse avait un cousin qui étudiait à Heidelberg. Il s'appelait Egon. Il était grand, blond, large d'épaules et rêveur. Les jeunes gens se virent à Dresde pendant des vacances et s'aimèrent. Ils se le dirent devant le tableau de Raphaël, l'admirable Madone Sixtine, dont Ilse avait un peu les traits d'angélique douceur.

Egon demanda la main d'Ilse, mais, naturellement, le père exigea fortune et position. Et, retourné à Heidelberg, pendant les loisirs que lui laissaient ses études et les duels de la Hirschgasse, le jeune homme s'en allait du côté du château, dans l'Allée des Philosophes, rêver aux moyens de conquérir la fortune qui devait lui donner sa cousine.

· · ·

Un dimanche de janvier, comme il était allé au sermon, le pasteur parla des sages d'Orient qui vinrent visiter Jésus dans sa crèche. Il cita le verset de l'Évangile de saint Mathieu, où il n'est rien dit quant au nombre et quant à la condition des pieux personnages qui portèrent à Jésus l'or, l'encens, la myrrhe.

Les jours suivants, Egon ne put s'empêcher de penser à ces sages d'Orient, que, bien que protestant, il se figurait, selon la légende catholique, couronnés et au nombre de trois: Gaspard, Balthasar et Melchior. Les Rois Mages, le nègre au milieu, défilaient devant lui. Il se les figura portant tous trois de l'or. Quelques jours plus tard, il ne les vit plus que sous les traits et le costume de nécromants alchimistes transmuant tout en or sur leur passage.

Toute cette fantasmagorie ne lui était suscitée que parce qu'il aimait l'or qui lui permettrait d'épouser sa cousine. Il en perdit le boire et le manger, comme si, nouveau Midas, il n'eût plus eu pour aliments que les lingots transmués par les astrologues, dont la cathédrale de Cologne s'honore de posséder les ossements.

Il fouilla les bibliothèques, lisant tout ce où il était question des Trois Rois Mages: le vénérable Bède, les légendes anciennes et tous les auteurs modernes qui ont discuté l'authenticité des Évangiles. Puis, en marchant, il roulait des pensées dorées:

--Quelle valeur inestimable doit avoir ce trésor d'or fin! Il n'est écrit nulle part que ce trésor ait été distribué, employé, dépensé, dérobé ou trouvé...

Enfin, un soir, il s'avoua qu'il voulait le trésor des Rois Mages. Outre le bonheur amoureux, cette trouvaille lui donnerait une gloire incontestable.

· · ·

Ses allures bizarres intriguèrent bientôt les professeurs et les étudiants de Heidelberg. Ceux qui ne faisaient pas partie du même corps que lui n'hésitaient pas à dire qu'il était fou.

Ceux de son association le défendirent, si bien qu'il fut cause d'une série interminable de duels, dont on parle encore aux bords du Neckar. Puis, les anecdotes coururent à son sujet. Un étudiant l'avait suivi au cours d'une de ses promenades dans la campagne. Il raconta qu'Egon s'était approché d'un boeuf et lui avait parlé:

--Je cherche un chérubin. Les analogies m'émeuvent. Je trouve un boeuf. Les chérubins, c'est vrai, sont des boeufs ailés. Mais, dis-moi, beau boeuf qui pâtures... Il se peut que ta bonhomie détienne une part de la science de ces animaux qui font partie d'une des plus nobles hiérarchies célestes. Dis-moi, ne s'est-elle point perpétuée dans ta race, la tradition de Noël? Ne t'honores-tu pas qu'un des tiens ait réchauffé de son souffle l'enfant dans sa crèche? Et, en ce cas, peut-être sais-tu, noble animal créé à l'image des chérubins, sais-tu où est l'or des Rois Mages? Je cherche ce trésor qui me fera riche d'une fortune sacrée. Ô boeuf, mon seul espoir, réponds! J'ai interrogé les ânes, mais ils ne sont que des bêtes, et ne sont l'image de rien de céleste. Hélas! ces énergiques animaux ne savent qu'une réponse: la rauque affirmation germanique.

C'était une fin de crépuscule. Dans les maisons lointaines les lampes s'allumaient. Des villages luisaient à la ronde. Le boeuf tourna la tête lentement et beugla.

· · ·

À Hildesheim, Ilse, confiante, recevait de son cousin des lettres enthousiastes et amoureuses. Elle et ses parents supposaient qu'Egon était sur le point de faire fortune.

Ce fut l'hiver, la neige tomba, tiède d'aspect comme le duvet des cygnes. Les bonshommes sculptés des maisons en étaient eux-mêmes recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut Noël avec ses arbres lumineux autour desquels on chante:

L'arbre de Noël, c'est le plus bel arbre Qui soit sur la terre. Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux, Quand ses fleurettes luisent, Quand ses fleurettes luisent, Oui, luisent!

· · ·

Un matin de gel, où les traîneaux glissaient dans la petite ville, arriva une lettre timbrée de Dresde, où habitaient les parents d'Egon. Le père d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle qui lut la lettre à haute voix. La missive était triste et courte. Le père d'Egon racontait que son fils était devenu fou par amour. Il racontait l'histoire du trésor des Rois Mages que son fils voulait à tout prix, puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile, et que, dans sa folie, il ne cessait de répéter le nom de sa cousine.

À la suite de cette lettre, Ilse commença de dépérir rapidement. Ses joues s'émacièrent, ses lèvres pâlirent, ses yeux prirent plus d'éclat. Elle cessa tous travaux de ménage ou d'aiguille. Elle passait tout son temps au piano ou rêvait. Puis, vers le milieu de février, elle dut s'aliter.

· · ·

À la même époque, une nouvelle émut tous les habitants de Hildesheim. Le rosier millénaire, témoin miraculeux de la fondation de la ville, se mourait de froid et de vieillesse. Derrière la cathédrale, dans le cimetière clos où il grimpe, son bois antique se desséchait. Tout le monde se désola. La municipalité eut recours aux jardiniers les plus habiles. Tous se déclaraient impuissants à le faire revivre. Enfin, il en vint un, de Hanovre, qui entreprit la cure. Il mit en oeuvre les ressources les plus savantes de son art. Et, un matin de commencement de mars, ce fut une grande joie dans Hildesheim. Tout le monde s'abordait en sa félicitant:

--Le rosier est ressuscité. Le jardinier de Hanovre lui a rendu la vie au moyen de sang de boeuf savamment employé.

· · ·

Ce même matin, les parents d'Ilse pleuraient auprès du cercueil de leur fille morte par amour. Quand on emporta la bière couverte d'un drap blanc, les bonshommes découpés et peints, qui, couverts de neige, grelottaient sur la façade de la vieille maison, semblaient sangloter:

--Ringel, Ringel, Reihe. Adieu, Ilse, pour toujours. Adieu, tes péchés vertueux et tes vertus moins belles que toi. Adieu, pour toujours.

Devant le convoi, un régiment passa. Les tambours et les fifres sonnaient une musique légère et triste. Des femmes disaient, en s'inclinant:

--On a ressuscité le rosier légendaire, mais l'on enterre la Rose de Hildesheim.

LES PÈLERINS PIÉMONTAIS

Les pèlerins débouchaient de tous les chemins. Il en venait d'essoufflés, qui avaient grimpé par la rude côte de la Trinité-Victor. Des paysannes arrivaient de Peille et portaient, posés sur un coussinet au-dessus de leur tête, des paniers pleins d'oeufs. Elles marchaient très droites, ne remuant qu'imperceptiblement la tête, pour suivre les oscillations de leur fardeau et le maintenir en équilibre. De leurs mains restées libres, elles tricotaient. Un vieux paysan, rasé, avait au bras un coffin plein de galettes saupoudrées de bonbons à l'anis. Il avait vendu une partie de sa marchandise en route et marchait péniblement en fumant sa pipe. Des paysannes riches étaient assises sur leurs mules au sabot assuré. Des filles se donnaient le bras et égrenaient le rosaire. Elles étaient coiffées de ces chapeaux de paille, presque plats, particuliers aux femmes du comté de Nice et pareils à ceux que portaient les dames grecques, comme on peut voir aux statuettes de Tanagre. Quelques-unes avaient cueilli des branches d'olivier dont elles s'éventaient. D'autres marchaient derrière leur mule qu'elles tenaient par la queue. Elles avaient chargé leurs bêtes de présents pour les moines: paniers de figues, barils d'huile, sang caillé d'agneau.

Des troupes de pèlerins élégants, des demoiselles à robes de foulard, des bandes d'Anglais arrivaient de Monaco. Il y avait aussi des croupiers farauds et des groupes de filles monégasques, minaudières et diaprées. Les simples curieux se dirigeaient d'abord vers une des auberges qui font face au couvent de Laghet pour s'y rafraîchir et commander le repas de midi. Les pèlerins sincères allaient de suite au couvent. Les valets des auberges emmenaient les mules à l'écurie. Les pèlerins, hommes et femmes, entraient dans le cloître et se mêlaient à la foule des premiers arrivés, qui, depuis l'aube, tournaient lentement en psalmodiant le rosaire et en regardant les innombrables ex-voto suspendus dans le cloître.

· · ·

Galerie riche d'anonymes seulement, ce cloître de Laghet, et mystérieuse.

La gaucherie, émerveillée et minutieuse, de l'art primitif qui règne ici a de quoi toucher ceux même qui n'ont pas la foi. Il y a là des tableaux de tous genres, le portrait seul n'y a point de place. Tous les envois sont exposés à perpétuité. Il suffit que la peinture commémore un miracle dû à l'intervention de Notre-Dame de Laghet.

Tous les accidents possibles, les maladies fatales, les douleurs profondes, toutes les misères humaines y sont dépeintes naïvement, dévotement, ingénument...

La mer déchaînée ballotte une pauvre coque démâtée sur laquelle est agenouillé un homme plus grand que le vaisseau. Tout semble perdu, mais la Vierge de Laghet veille dans un nimbe de clarté, au coin du tableau. Le dévot fut sauvé. Une inscription italienne l'atteste. C'était en 1811...

... Une voiture emportée par des chevaux indociles roule dans un précipice. Les voyageurs périront, fracassés, sur les rochers. Marie veille au coin du tableau dans le nimbe lumineux. Elle mit des broussailles aux flancs du précipice. Les voyageurs s'y accrochèrent et, par la suite, suspendirent ce tableau dans le cloître de Laghet, en reconnaissance. C'était en 1830...

Et toujours: en 1850, en 1860, chaque année, chaque mois, presque chaque jour des aveugles virent, des muets parlèrent, des phtisiques survécurent grâce à la dame de Laghet qui sourit doucement nimbée de jaune au coin des tableaux...

· · ·

Vers dix heures, on entendit des chants italiens. Les pèlerins piémontais arrivaient, las, mais courageux et fervents.

Leurs pieds nus étaient chaussés de poussière. Les yeux brillaient dans les faces maigres et énergiques. Les femmes avaient attaché des feuilles de figuier sur leur tête pour se garantir du soleil de juillet. Quelques-unes mordaient des morceaux de polenta sur lesquels se posaient les tourbillons de mouches soulevées sur leur passage. Des enfants teigneux grignotaient des caroubes ramassées en route. Les Piémontais arrivaient en bandes compactes et interminables. Comme ils étaient gueux, ils venaient à pied du fond de leurs provinces. Tous, hommes et femmes, portaient au-dessus de leurs vêtements le scapulaire brun du Mont-Carmel. La plupart chantaient. Un gars que la pelade avait rendu chauve comme César, serrait entre ses dents une guimbarde qu'il tenait de la main gauche, tandis que de la droite il faisait vibrer son instrument pour accompagner le cantique.

Ceux qui étaient sains portaient les malades à tour de rôle. Un vieillard marchait courbé sous le poids d'un jeune homme, dont les deux jambes avaient été broyées en quelque accident. Il semblait évident qu'aussi puissante fût-elle, Marie ne lui rendrait pas ses jambes. Mais qu'importe au croyant? La Foi est aveugle.

Une fille d'une beauté non pareille, mais dont le visage très pale était semé de taches de rousseur, était portée sur un brancard par sa mère et son frère.

Des béquillards sautillaient de-ci, de-là.

À la vue du couvent et au son des cloches que les moines mirent en branle à ce moment, les Piémontais sentirent leur courage renaître. Leurs chants devinrent plus ardents. Leurs supplications montèrent plus ferventes vers la Vierge, dont le nom revenait toujours comme une litanie:

Santa Maria...

Leurs yeux se levaient au ciel, peut-être en l'espoir d'y voir paraître, en haut, à gauche ou à droite, comme au coin des tableaux votifs, la Vierge de Laghet, nimbée de soleil. Mais le ciel latin restait pur.

En arrivant devant l'église, un homme poussa un cri lamentable et s'abattit en vomissant des flots de sang.

Dans le cloître, une femme tomba en une crise d'épilepsie navrante.

Les pèlerins chantaient. Ils firent dix fois le tour du cloître. Lorsque vint l'heure de la grand'messe, ils entrèrent dans l'église éblouissante d'ors et de flammes de cierges. Les pèlerins humaient avec délices l'odeur d'encens et de cire. Ils s'émerveillaient pieusement des balcons dorés, des colonnes à torsardes, de tout le luxe en stuc du style jésuite.

Un enfant, porté dans les bras de sa mère, criait en tendant les mains vers les navires, les béquilles, les coeurs d'or ou d'argent suspendus aux parois de la nef et du choeur. L'enfant prenait ces ex-votos pour des jouets. Tout-à-coup il se mit à crier: «Bambola» en agitant ses petits bras vers la Vierge miraculeuse, qui, engoncée dans une robe raide de velours chargé de pierreries, souriait sur l'autel. L'enfant pleurait et criait «Bambola», c'est-à-dire poupée, car le simulacre prodigieux et honorable n'est pas autre chose.

· · ·

Le choeur s'emplit de moines. L'un d'eux vêtu d'habits sacerdotaux monta à l'autel. Les pèlerins et les moines chantèrent à l'unisson. L'accent des moines était pareil à celui des pèlerins venus à pied du Piémont, le matin.

Il y avait de vieux Carmes courbés, dont la voix chevrotait pour répondre, lorsque l'officiant disait: Dominous vobiscoum.

Il y en avait de jeunes, qui, certainement, n'avaient pas encore prononcé de voeux perpétuels.

L'un, grand, fort, et qui portait une couronne de cheveux bruns et drus autour du crâne rasé, se tourna un instant face à la nef où la fille qu'on avait portée sur le brancard se dressa soudain, criant:

--Amedeo! Amedeo! puis retomba, épuisée.

Sa mère et son frère s'empressèrent autour d'elle, tandis que des pèlerins chuchotaient:

--Un miracle! un miracle! L'Apollonia qui, depuis trois ans, ne s'est tenue debout vient de se dresser.

Dans le choeur, le moine avait tressailli et brusquement s'était détourné. Les chants avaient cessé. C'était l'instant de l'élévation, tous ceux qui le pouvaient s'étaient agenouillés. Dans le silence, on entendait distinctement le garçon aux jambes coupées implorer un miracle. Sa voix jeune vibrait en paroles ferventes. Les mots piémontais sonnaient fièrement, concis et distincts:

--Je te le demande, Vierge sainte! moi pauvre estropié, moi, le caganido (excrément du nid), guéris-moi! Rends-moi mes deux jambes afin que je puisse gagner ma vie.

Alors la voix devenait dure et impérieuse:

--M'entends-tu? m'entends-tu? guéris-moi!

Et cela continuait en hoquets blasphématoires, en imprécations hurlées:

--Guéris-moi! sacramento! ou je te casserai la gueule!

À ce moment, la clochette qui tinta fit s'incliner les fronts, tandis que le prêtre élevait l'hostie. L'estropié continuait ses prières mêlées de blasphèmes. La clochette sonna pour la troisième fois. Alors on cria de nouveau:

--Amedeo! Amedeo!

Et les pèlerins, relevant vivement la tête, virent l'Apollonia retomber sur son brancard.

Dans le choeur, le moine se dressa. Il ouvrit la grille et s'avança vers la malade, qui murmurait encore:

--Amedeo! Amedeo!

Il lui demanda durement en son dialecte:

--Que veux-tu?

Elle répondit:

--Basmé... (Embrasse-moi)...

Le moine tremblait, les larmes lui vinrent aux paupières. La mère d'Apollonia le regarda craintivement et lui dit en montrant sa fille:

--Elle est malade.

Et elle insistait:

--Malade! malade! Marota! marota!

Apollonia épuisée le regardait et murmurait:

--Basmé Amedeo! Depuis que tu es parti, les jours furent obscurs comme dans la gueule du loup.

Sa mère répéta le dernier membre de phrase:

--... Schïr cmé'n bucca a u luv.

Penché sur la malade, le moine l'embrassa doucement en disant:

--Apollonia...

Tandis qu'elle murmurait:

--Amedeo...

La mère dit:

--Amedeo, tu peux encore quitter le couvent. Reviens avec nous. Elle mourra sans toi.

Il répétait:

--Apollonia...

Puis, se dressant, décidé, il souleva sa cuculle, la fit passer par-dessus la tête et la laissa tomber. Il dénoua sa cordelière, déboutonna le froc, s'en dévêtit et apparut comme un rude ouvrier piémontais, en tricot et pantalon de velours bleu soutenu par la ceinture de laine rouge.

Dans le fond de l'église, on entendait les rires étouffés des filles monégasques, on distinguait les mots de: «Piafou! Piafi!» qui désignent les Piémontais.

L'enfant qui voulait la Vierge pour poupée pleurait. Sa mère le grondait à haute voix parce qu'elle ne voyait plus à son cou le ruban maintenant la main fermée en corail qui protège les enfants contre les sorts.

Le moine regardait les pèlerins. Il se sentait leur frère, vêtu comme eux et parlant leur dialecte. Tous le contemplaient extasiés, chuchotant:

--Le miracle...

Il fit signe au frère d'Apollonia. Les deux hommes se baissèrent pour soulever le brancard.

L'estropié hurlait:

--Sacramento! guéris-moi! canaille! chienne! ou je te crache au visage.

Amédée prononça tout haut:

--Venez, vous autres, retournons en Piémont.

Et portant le brancard, il sortit suivi de la foule des pèlerins qui criaient:

--Miracle.

Dehors, Apollonia, les yeux hagards, se dressant sur le brancard, haleta:

--Basmé! Amedeo!

Il posa le brancard sur le sol et s'agenouilla. Elle prit sa main, et retomba inerte. Il l'embrassa, éperdu, disant de petits mots tendres. Un médecin venu au pèlerinage par curiosité s'approcha, examina la pauvre fille et déclara:

--C'est fini, elle est morte.

Amédée se dressa, livide. Il regarda les Piémontais qui se taisaient consternés. Puis, levant son poing vers le ciel très bleu, il s'écria:

--Frères chrétiens, le monde est mal fait!

Et il rentra dans le cloître, pour toujours...

· · ·

Les femmes faisaient des signes de croix, les hommes répétaient l'exclamation douloureuse du moine, en hochant la tête:

--Fradei cristiang, ir mund l'é mal fâa.

La mère écartait les mouches qui venaient aux yeux et sur la bouche de la morte. Les mules piaffaient dans les écuries. Des auberges venait le bruit de la vaisselle entrechoquée. Dans le cloître, on chantait toujours la litanie attristante dominée par le nom de la Vierge:

Santa Maria...

De nouveaux pèlerins arrivaient. D'autres s'en allaient joyeux et ceinturés d'un grand rosaire, à grains gros comme des noix. Dans les futaies, assez loin, un coucou faisait entendre, à intervalles réguliers, sa double note paisible et invariable...

LA DISPARITION D'HONORÉ SUBRAC

En dépit des recherches les plus minutieuses, la police n'est pas arrivée à élucider le mystère de la disparition d'Honoré Subrac.

Il était mon ami, et comme je connaissais la vérité sur son cas, je me fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'était passé. Le juge qui recueillit mes déclarations prit avec moi, après avoir écouté mon récit, un ton de politesse si épouvantée que je n'eus aucune peine à comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le lui dis. Il devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la porte, et je vis son greffier, debout, les poings serrés, prêt à sauter sur moi si je faisais le forcené.

Je n'insistai pas. Le cas d'Honoré Subrac est, en effet, si étrange que la vérité paraît incroyable. On a appris par les récits des journaux que Subrac passait pour un original. L'hiver comme l'été, il n'était vêtu que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles. Il était fort riche, et, comme sa tenue m'étonnait, je lui en demandai un jour la raison:

--C'est pour être plus vite dévêtu, en cas de nécessité, me répondit-il. Au demeurant, on s'accoutume vite à sortir peu vêtu. On se passe fort bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis l'âge de vingt-cinq ans et je n'ai jamais été malade.

Ces paroles, au lieu de m'éclairer, aiguisèrent ma curiosité.

--Pourquoi donc, pensai-je, Honoré Subrac a-t-il besoin de se dévêtir si vite?

Et je faisais un grand nombre de suppositions...

· · ·

Une nuit que je rentrais chez moi--il pouvait être une heure, une heure un quart--j'entendis mon nom prononcé à voix basse. Il me parut venir de la muraille que je frôlais. Je m'arrêtai désagréablement surpris.

--N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit la voix. C'est moi, Honoré Subrac.

--Où êtes-vous donc? m'écriai-je, en regardant de tous côtés sans parvenir à me faire une idée de l'endroit où mon ami pouvait se cacher.

Je découvris seulement sa fameuse houppelande gisant sur le trottoir, à côté de ses non moins fameuses pantoufles.

--Voilà un cas, pensai-je, où la nécessité a forcé Honoré Subrac à se dévêtir en un clin d'oeil. Je vais enfin connaître un beau mystère.

Et je dis à haute voix:

--La rue est déserte, cher ami, vous pouvez apparaître.

Brusquement, Honoré Subrac se détacha en quelque sorte de la muraille contre laquelle je ne l'avais pas aperçu. Il était complètement nu et, avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il endossa et boutonna le plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et, délibérément, me parla en m'accompagnant jusqu'à ma porte.

· · ·

--Vous avez été étonné! dit-il, mais vous comprenez maintenant la raison pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant vous n'avez pas compris comment j'ai pu échapper aussi complètement à vos regards. C'est bien simple. Il ne faut voir là qu'un phénomène de mimétisme... La nature est une bonne mère. Elle a départi à ceux de ses enfants que des dangers menacent, et qui sont trop faibles pour se défendre, le don de se confondre avec ce qui les entoure... Mais, vous connaissez tout cela. Vous savez que les papillons ressemblent aux fleurs, que certains insectes sont semblables à des feuilles, que le caméléon peut prendre la couleur qui le dissimule le mieux, que le lièvre polaire est devenu blanc comme les glaciales contrées où, couard autant que celui de nos guérets, il détale presque invisible.

C'est ainsi que ces faibles animaux échappent à leurs ennemis par une ingéniosité instinctive qui modifie leur aspect.

Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux et qui me sens incapable de me défendre dans une lutte, je suis semblable à ces bêtes: je me confonds à volonté et par terreur avec le milieu ambiant.

J'ai exercé pour la première fois cette faculté instinctive, il y a un certain nombre d'années déjà. J'avais vingt-cinq ans, et, généralement, les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une d'elles, qui était mariée, me témoigna tant d'amitié que je ne sus point résister. Fatale liaison!... Une nuit, j'étais chez ma maîtresse. Son mari, soi-disant, était parti pour plusieurs jours. Nous étions nus comme des divinités, lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari apparut un revolver à la main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie, lâche que j'étais et que je suis encore: celle de disparaître. M'adossant au mur, je souhaitai me confondre avec lui. Et l'événement imprévu se réalisa aussitôt. Je devins de la couleur du papier de tenture, et mes membres, s'aplatissant dans un étirement volontaire et inconcevable, il me parut que je faisais corps avec le mur et que personne désormais ne me voyait. C'était vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu, et il était impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et, tournant sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant six coups de revolver dans la tête. Il s'en alla ensuite, pleurant désespérément. Après son départ, instinctivement, mon corps reprit sa forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a m'en aller avant que personne ne fût venu... Cette bienheureuse faculté, qui ressortit au mimétisme, je l'ai conservée depuis. Le mari, ne m'ayant pas tué, a consacré son existence à l'accomplissement de cette tâche. Il me poursuit depuis longtemps à travers le monde, et je pensais lui avoir échappé en venant habiter à Paris. Mais, j'ai aperçu cet homme, quelques instants avant votre passage. La terreur me faisait claquer des dents. Je n'ai eu que le temps de me dévêtir et de me confondre avec la muraille. Il a passé près de moi, regardant curieusement cette houppelande et ces pantoufles abandonnées sur le trottoir. Vous voyez combien j'ai raison de m'habiller sommairement. Ma faculté mimétique ne pourrait pas s'exercer si j'étais vêtu comme tout le monde. Je ne pourrais pas me déshabiller assez vite pour échapper à mon bourreau, et il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes vêtements, aplatis contre la muraille, ne rendent pas inutile ma disparition défensive.

Je félicitai Honoré Subrac d'une faculté dont j'avais les preuves et que je lui enviais...

· · ·

Les jours suivants, je ne pensai qu'à cela et je me surprenais, à tout propos, tendant ma volonté dans le but de modifier ma forme et ma couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en Académicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y étais pas. Ma volonté n'avait pas assez de force, et puis il me manquait cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait réveillé les instincts d'Honoré Subrac...

· · ·

Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il arriva affolé:

--Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu lui échapper trois fois en exerçant ma faculté, mais j'ai peur, j'ai peur, cher ami.

Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire.

--Il ne vous reste qu'une chose à faire, déclarai-je. Pour échapper à un ennemi aussi impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village. Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la gare la plus proche.

Il me serra la main en disant:

--Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur!

· · ·

Dans la rue, nous marchâmes en silence. Honoré Subrac tournait constamment la tête, d'un air inquiet. Tout à coup, il poussa un cri et se mit à fuir en se débarrassant de sa houppelande et de ses pantoufles. Et je vis qu'un homme arrivait derrière nous en courant. J'essayai de l'arrêter. Mais il m'échappa. Il tenait un revolver qu'il braquait dans la direction d'Honoré Subrac. Celui-ci venait d'atteindre un long mur de caserne et disparut comme par enchantement.

L'homme au revolver s'arrêta stupéfait, poussant une exclamation de rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait lui avoir ravi sa victime, il déchargea son revolver sur le point où Honoré Subrac avait disparu. Il s'en alla ensuite, en courant...

Des gens se rassemblèrent, des sergents de ville vinrent les disperser. Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me répondit pas.

Je tâtai la muraille, elle était encore tiède, et je remarquai que, des six balles de revolver, trois avaient frappé à la hauteur d'un coeur d'homme, tandis que les autres avaient éraflé le plâtre, plus haut, là où il me sembla distinguer vaguement, vaguement, les contours d'un visage.

LE MATELOT D'AMSTERDAM

Le brick hollandais, l'Alkmaar, revenait de Java, chargé d'épices et d'autres matières précieuses.

Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent permission de descendre à terre.

L'un d'eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l'épaule droite, un perroquet sur l'épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu'il avait l'intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On était au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d'un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n'éclairait qu'à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu'il n'avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l'attendait à Monikendam. Il supputait l'argent qu'il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l'aborda, en lui demandant s'il cherchait un acheteur pour son perroquet:

--Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J'ai besoin de quelqu'un qui me parle sans que j'aie à lui répondre, et je vis tout seul.

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l'anglais. Il fit son prix qui convint à l'inconnu.

--Suivez-moi, dit ce dernier. J'habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j'ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût.

Tout heureux de l'aubaine, Hendrijk Wersteeg s'en alla avec le gentleman, auquel, dans l'espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l'éloge de son singe, qui était, disait-il, d'une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat de l'Angleterre et qui s'attachent le plus à leur maître.

Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l'inconnu ne lui répondait pas et ne semblait même point l'écouter.

Ils continuèrent leur route en silence, l'un à côté de l'autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d'un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.

Au bout d'une heure de marche, l'inconnu dit brusquement:

--Nous approchons de chez moi.

Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d'un cottage, et l'on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d'une sirène, en mer.

L'inconnu s'arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu'il referma après que Hendrijk l'eut franchie.

Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d'un jardin, une petite villa d'assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.

L'inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l'inconnu habitait seul:

--C'est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n'est pas assez riche pour qu'on l'attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d'anxiété.

· · ·

--Si vous avez des allumettes, éclairez-moi, dit l'inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obéit, et, dès qu'ils furent à l'intérieur de la maison, l'inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.

Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l'espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.

L'inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage:

--Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu'il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu'il dise.

Puis, après avoir fermé la cage où l'oiseau s'effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler des étoffes.

Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l'enfoncer. Mais une voix l'arrêta.

--Un pas et vous êtes mort, matelot!

Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne qu'il n'avait pas encore aperçue, le canon d'un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s'arrêta.

Il n'y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver même eût été inutile. L'inconnu qui le tenait à sa merci s'abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d'où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.

--Écoutez-moi bien, dit l'inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n'avez pas le choix. Il faut m'obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table... Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles... Prenez-le.

Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L'inconnu continua:

--Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.

Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.

--Détachez les liens de cette femme, dit l'inconnu, et ôtez-lui son bâillon.

L'ordre exécuté, la femme, toute jeune et d'une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s'écriant:

--Harry, c'est un guet-apens infâme! Vous m'avez attirée dans cette villa pour m'y assassiner. Vous prétendiez l'avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n'ai jamais été coupable!... Harry! Harry! je suis innocente!

--Je ne vous crois pas, dit sèchement l'inconnu.

--Harry, je suis innocente! répéta la jeune dame d'une voix étranglée.

--Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie. Et la voix de l'inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime...

Maintenant, matelot, si avant que je n'aie compté jusqu'à dix, vous n'avez pas logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois...

Et avant que l'inconnu eût eu le temps de compter jusqu'à quatre, Hendrijk affolé, tira sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l'avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s'affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d'épouvante, se cachait dans sa vareuse.

· · ·

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d'un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l'un des policiers. Il les effraya tous à un tel point, qu'ayant fait quelques pas en arrière, ils l'abattirent à coups de revolver avant d'oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s'était suicidé ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres furent identifiés sans peine, et l'on se demanda comment lady Finngal, femme d'un pair d'Angleterre, s'était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.

Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d'ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.

Depuis ces événements, il s'est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu'un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse:

--Harry, je suis innocente!

HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE, D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL

Un matin, à cinq heures, une insomnie m'avait fait me lever et sortir. C'était la fin de mars. Les rues bleuissaient, froides et désertes. Des porteurs de journaux passaient. Les sous-sols des boulangeries laissaient sortir la chaleur de la dernière fournée, et des gens nus et enfarinés gesticulaient, tachés de lueurs venues du brasier. Je suivis le boulevard de Courcelles et longeai le parc Monceau, à cette heure plein de chants d'oiseaux et du mystère suscité par l'étang que veille la colonnade ruinée, tandis que les arbres élançaient le galbe de leurs fûts et secouaient leur frondaison nouvelle.

Un homme passa, tenant un crochet, une lanterne sourde, et chargé d'une hotte. Je le suivis et le vis s'approcher successivement de plusieurs boîtes à ordures où il fouillait avec son crochet. Après avoir visité quelques boîtes, l'homme, voyant que je ne le quittais pas, se retourna et souleva sa lanterne, qu'il darda sur ma face afin de m'examiner. En même temps il m'apostropha:

--Voudriez-vous, me faire concurrence?

--Dieu garde! m'écriai-je. Je suis seulement curieux et voudrais vous accompagner afin de visiter votre hotte sous votre surveillance, chez vous.

Il dit:

--J'y consens. Mais ne me troublez pas, suivez-moi sans rien dire.

· · ·

J'obéis. Nous errâmes ainsi jusque vers neuf heures du matin. Vers six heures, nous passâmes aux Halles. Je vis, près de la fontaine des Innocents, un homme vêtu de haillons multicolores comme une mosaïque, agenouillé devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes d'aliments putrides qu'il mangeait avidement. Il était nu-tête et ses cheveux pendaient, roux comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et demie, nous traversâmes le pont d'Austerlitz et croisâmes un char plein de peaux de moutons dont l'odeur m'épouvanta, bien que j'eusse déjà flairé tant de tas d'ordures depuis l'aube.

La hotte de mon compagnon étant pleine, nous gagnâmes rapidement la place d'Italie, puis nous sortîmes de Paris, car le chiffonnier demeurait au Kremlin-Bicêtre.

· · ·

Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur un terrain vague. Cette demeure exhalait une odeur nauséabonde. Le chiffonnier me présenta sa famille. C'était d'abord sa femme enceinte, dont le ventre soulevait la jupe presque jusqu'aux genoux. Son mari l'excusa:

--Elle est féconde, monsieur, et belle aussi. Mais les vêtements ne lui sont pas avantageux. Nue, son ventre s'arrondit comme une perle.

Il cria:

--Nicolas! et me dit: C'est mon fils.

Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu vêtu et débraillé comme un Attys, me fit des courbettes. Je dis à son père:

--Belle progéniture, mon compagnon, que la vôtre: Nicolas vous fait honneur. Ses vêtements ouverts montrent sa peau délicate que la crasse orne d'ombres. Il est fait comme le Prince, Charmant et

Près des pyramides de Malpighi La tour d'ivoire se dresse

sainement, vertueusement.

Puis, le chiffonnier fit venir une fille de quinze ans, svelte, înelle, coiffée d'une énorme tignasse huileuse. Cette fille s'appelait Geneviève. Je la saluai lyriquement:

--Ses cheveux distillent de l'huile comme l'olive, mais sa peau, au contraire de celle de la Truitonne du conte de fées, n'est pas huileuse. Ses dents sont belles comme des gousses d'ail. Ses yeux sont noirs comme les fruits du micocoulier. Ses lèvres sont comme deux tranches de bigarade et en ont peut-être la saveur amère. Son fichu qui palpite écrase sans raison les arbouses de ses seins. Mon compère, mon compère, d'avoir une si belle famille, vous êtes plus enviable qu'un empereur!

Le chiffonnier sourit et dit glorieusement:

--J'en descends. Je me nomme Pertinax Restif, pour vous servir.

--Quoi! m'écriai-je, descendriez-vous de cet imprimeur trop vertueux, si vertueux qu'il en paraissait abject? On le prit pour un domestique le 21 mars 1756... Le saviez-vous? Il était en gros bergopzom vert, à glands et brandebourgs, avec un gros manchon d'ours, à ceinture de poil... Il se promenait avec une femme, une des seules qu'il eût traitée en soeur. Une dame les appela et leur demanda: «Êtes-vous gens de maison!...» Vous descendez de Restif de La Bretonne et, comme lui, êtes vertueux!

Le chiffonnier prit un air sévère, en disant:

--Plus vertueux que lui!

Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai sérieusement:

--Votre médiocrité n'a que ce qu'elle mérite. Vous n'êtes que des chiffonniers.

Pertinax Restif gesticula évasivement en souriant narquoisement. Il fit quelques pas de rigaudon, puis dit en me regardant dans le blanc des yeux:

· · ·

--Cette mode de baller est passée. Soit, mais j'aime cette danse. La vertu n'est plus de mode, soit! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais, un gône natif de la Croix-Rousse. Après mon service, j'étais marchand d'habits. J'habitais la montée du Tire-cul, où je revenais las, chaque soir, pour avoir crié: «Marchand de pattes!» depuis le matin, dans tous les quartiers. J'avais une soeur, jolie boyaude qui gagnait trois francs par jour. Nous étions orphelins et vivions ensemble. Que voulez-vous? nous n'étions coureurs ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille, un bon chez-soi... nous étions heureux, et le bonheur engendre toute vertu. Le sang vertueux de notre ancêtre nous cria de ne point gâcher ce bonheur, d'être vertueux jusqu'au bout. Nous fîmes l'amour. Les vieux habits, les chapeaux rougis et éraillés ne rapportant pas assez, je devins chiffonnier. Je fouillai les équevilles. Des trouvailles me récompensaient parfois de fouilles souvent infructueuses. Pourtant, nous vînmes ici, au Kremlin-Bicêtre. Je continuai mon métier, chaque matin. À Paris, au lieu d'équevilles, je fouille les ordures: le nom seul a changé. Et je vis heureusement, vertueusement, élevant ces enfants que m'a donnés mon épouse, ma soeur.

· · ·

J'écoutai avec peine ce récit. Un malaise indéfinissable faisait battre mes tempes, et j'éprouvais un grand dégoût pour cette famille et l'odeur de sa maison. La Thamar de Pertinax Restif écoutait droite et les yeux hagards. Sa face défigurée par le masque de la grossesse s'allongeait comme celle d'une serve mal nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique de bonté, et, un peu de salive s'écoulant sans mousser, dénotait un abrutissement honnête et une vertu de chienne. Ses bras ballaient. À un moment, elle souleva sa main droite pour gratter sa tête peut-être pouilleuse. Je lui vis à l'annulaire une vilaine bague dont le chaton sertissait une opale: pierre de malheur, gemme infâme, mélange immonde de pissat, de crachats, de sperme et d'yeux écrasés. Les enfants, pendant le récit de leur père, s'étaient mis à pleurer. Ils avaient saisi ses mains et les baisaient en les mouillant de leurs larmes. Devant toute cette vertu, mon âme elle-même devint douceâtre, mon cerveau s'emplit des idées les plus médiocres. Des larmes montèrent à mes paupières. Tout devint trouble, opalin, autour de moi. Mais, par bonheur, des sanglots refoulés ayant imprimé un roulis au ventre de la Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai débonnairement pour baiser la main de cette femme qui, d'émotion, secouait sa panse.

Comme s'il eût craint une parturition soudaine, Pertinax Restif regardait avec une sollicitude inquiète ce ventre agité. Il murmurait seulement:

--Ventre sororal de mon épouse. Ô ma perle... ma perle fine!

Ce fut alors que cette femme sentimentale prononça les seules paroles que j'aie entendues d'elle:

--Les perles meurent.

Cette phrase me fit de nouveau venir la larme à l'oeil, tandis que Pertinax Restif déclamait à faux ces vers qu'il avait certainement composés, même le dernier:

La mort nous posera dans le giron divin. En attendant, vivons parmi les équevilles. Vertu, ce mot sacré n'est peut-être pas vain, Joignons donc nos vertus, ma soeur, mon fils, ma fille... Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!

Mes larmes se séchèrent instantanément. La nudité du jeune Nicolas s'était apaisée. Je me plus à répéter:

Près des pyramides de Malpighi, La tour d'ivoire se dresse, Mais penchée comme la tour de Pise.

Puis, me tournant vers le chiffonnier:

--Mon compère, mon compère, voilà où vous ont mené votre vertu et celle de M. Nicolas, votre ancêtre; vous n'êtes qu'un chiffonnier, et pourtant vous descendez d'un empereur.

Pertinax Restif parut froissé, mais il rougit d'orgueil en déclarant:

--Je suis un patriarche.

--Bien! insistai-je, patriarche! père de famille! tu tiens à perpétuer la vertu. Mais vois! Au début de la généalogie, un empereur; à la fin, un chiffonnier content de son sort. Décemment et vertueusement ton fils sera vidangeur. Heureusement pour lui, ce métier n'existe plus guère, et ce sont des machines qui vident les fosses...

Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif l'empêcha de comprendre. Il reprit:

--Oui, je descends d'un empereur, mais je suis un patriarche.

· · ·

Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un vieux coffret ciré, en bois de noyer. Il en tira un vélin roulé à un cylindre de buis. Je reconnus la généalogie établie par le père de Restif de la Bretonne, et transcrite par celui-ci dans l'introduction de Monsieur Nicolas ou le coeur humain dévoilé. Le chiffonnier déroula le vélin et en lut emphatiquement le début:

«Pierre Pertinax, autrement Restif, descend en ligne directe de l'empereur Pertinax, successeur de Commode, et auquel succéda Didius Julianus, élu empereur parce qu'il fut assez riche pour tenir l'enchère à laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir.

«Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un fils posthume, aussi nommé Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce qu'il était fils d'un empereur. Mais, un affranchi, qui portait le nom de son maître, s'offrit généreusement aux assassins qu'il trompa...»

Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil étincelait dans ses yeux. Son épouse incestueuse, et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture qui flottait dans la maison devint héroïque comme la puanteur d'un champ de bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai bruyamment et déclarai péremptoirement:

--Mon compagnon, mon compère, vous m'avez promis de me laisser visiter votre hotte.

Les faces redevinrent honnêtes, les odeurs nauséabondes. Pertinax Restif roula le vélin sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret dans l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans le terrain vague. Je l'y suivis. Le butin de la matinée fut répandu sur le sol. J'en examinai chaque pièce, que je passais au fur et à mesure à Pertinax Restif qui triait le tout.

· · ·

Je trouvai: des timbres-poste oblitérés, enveloppes de lettres, des boîtes d'allumettes, des billets de faveur pour divers théâtres, une cuiller de métal, sans valeur, du tulle illusion froissé, des morceaux de balayeuses, des rubans fanés, des mégots de cigares, des fleurs artificielles flétries, un faux-col gauchi, des épluchures de pommes de terre, des écorces d'oranges, des pelures d'oignons, des épingles à cheveux, des cure-dents, de petits écheveaux emmêlés de cheveux, un vieux corset sur lequel s'était collée une tranche de citron, un oeil de verre, une lettre froissée que je mis à part. Je la transcris:

«Monsieur et cher maître,

«Excusez mon importunité. Mais, comme vous êtes un peu la cause de mes déboires, j'ai pensé que vous voudriez peut-être m'aider en l'occurrence.

«J'eusse préféré vous parler personnellement et non par lettre, mais je sais que les grands hommes sont difficiles à approcher:

Non licet omnibus adire Corinthum.

«Voici, Monsieur. J'étais élève dans le collège que les Prémontrés tiennent à Saint-Cloud. J'étais bon élève de seconde, plein de ce que l'on nommait l'esprit de la maison. Malheureusement, ou qui sait? heureusement, un externe introduisit un de vos livres dans la boîte. C'était, je m'en souviens, votre célèbre roman, dont le titre est un nom latin francisé à la Corneille: Brute! L'action de ce roman est située, d'ailleurs, dans le faubourg Saint-Germain.

«Ce livre, je l'avoue et vous le savez, est cochon par endroits. Il me perdit, monsieur. J'eus l'envie irrésistible de connaître votre oeuvre entière. Par l'externe, je fis acheter: Les Roses qu'on arrose, Les Passions de la Congaye, Le Chien amoureux, et ce livre énorme, Kollioth. J'avais tout cela dans mon casier, au collège. En même temps, j'écrivis, vers et prose. Vos livres et mes écrits furent pigés. Vos livres sont à l'index, vous n'en doutez pas. Mes écrits tournaient en ridicule nombre d'institutions que les Prémontrés ont coutume d'honorer. On en conclut que je n'avais plus l'esprit de la maison. Les préjugés de mes maîtres prévalurent contre les qualités du bon élève que j'étais. On me mit à la porte, on me renvoya, monsieur, malgré les supplications de mes parents qui, dès ce jour, se séparèrent de moi, m'enjoignant de gagner ma vie et me refusant presque toute aide.

«Oui, cher Maître, je suis dans une telle situation, dont un Anglo-Saxon s'accommoderait, mais qui peut gêner un Français de quinze ans.

«Dans cette détresse, j'ai recours à vous, etc., etc.»

Suivaient diverses protestations, le nom et l'adresse.

· · ·

Je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai encore: un peigne édenté, quelques rubans de décorations tenant à des boutons de culotte, un abat-jour déchiré mais charmant, une pipe, quelques flacons à parfumerie, des fioles de pharmacie, une éponge, un paquet de cartes transparentes, non obscènes,--l'acheteur, trompé par un camelot, les avait jetées de dépit--un carnet contenant les comptes faits par une cuisinière au sujet du marché, un éventail brisé, des gants dépareillés, une brosse à dents, du marc de café, des boîtes de conserves éventrées, des os, un de ces oeufs de bois que l'on met dans les chaussettes à raccommoder, et enfin une bague étrange que j'achetai au chiffonnier. Cette bague était en or, avec une pierre blanchâtre dont j'ignorais le nom. Je la payai. Puis, comme la hotte était presque vide et ne contenait plus que quelques fragments de miroir et un baromètre brisé d'où coulaient encore quelques gouttes de mercure, je me levai remerciant Pertinax Restif et promettant de revenir le visiter. Mais cet homme hocha la tête en disant:

--Revenez avant six mois, en ce cas. Car, au bout de ce temps, j'espère avoir mis de côté un pécule suffisant pour m'établir dans le sud de la France. Nous gagnerons par étapes Nice ou Monaco, de toute façon, le plus près possible de la Turbie.

--Pourquoi la Turbie? demandai-je.

Il répondit gravement:

--Parce que cette commune est le berceau de notre race, le lieu natal de mon illustre ancêtre, l'empereur romain Pertinax.

Je souris, souhaitai bonne chance et dis adieu à cet homme vertueux. Je négligeai de prendre congé de sa famille, et m'en allai sans tourner la tête.

· · ·

Rentré chez moi, j'examinai les deux trouvailles qui, jetées dans des boîtes à ordures, en deux endroits de Paris, s'étaient trouvées réunies dans la hotte de Pertinax Restif. Je rangeai la lettre avec différents documents exhilarants ou navrants que je possède, et pris la bague sur moi, dans la poche de mon gilet.

· · ·

Quelques jours après, je me trouvais en soirée chez de riches bourgeois. On annonça le sénateur X... et son fils. Ce sénateur était de la parenté de la maîtresse de maison, son nom était celui dont était signée la lettre de potache que j'ai donnée. Le sénateur X..., gras, laid, l'air protestant, entra, très digne, poussant devant soi son fils assez gauche, vêtu d'un uniforme de lycéen, et le visage couvert de boutons pointés de noir. Je conçus que la sévérité paternelle s'était apaisée et qu'un lycée avait accueilli le jouvenceau, que les moines avaient rejeté. Au bout de quelques moments, on annonça l'auteur de Brute! et de Kollioth. Je vis le lycéen rougir. Le grand homme entra avec désinvolture. Pendant les présentations, il fut charmant; mais rien dans sa physionomie ne décela qu'il eût quelque connaissance du cas du collégien. Celui-ci me parut du reste enchanté et persuadé que le grand homme n'avait pas tenu sa lettre. L'écrivain entouré, fêté, raconta toutes sortes d'histoires, fit la gazette de la semaine, et ce fut un mélange extraordinaire de calembours, de recettes de cuisine, de conseils pour la toilette, d'aventures personnelles et d'anecdotes de toute sorte, souvent raides et salées. Voici la dernière:

--Une actrice d'un petit théâtre est entretenue par un vieux qui, je crois, est un homme politique. Elle le trompe avec un de mes amis de qui je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux et jaloux à la folie, se croit aimé, comme il est juste. Il dut, il y a quelque temps, subir une opération douloureuse. L'actrice, paraît-il, ne s'enquit jamais de la santé du malade et fit même un voyage à Nice à l'époque de l'opération. Le vieillard fut affecté de cette indifférence. Lorsqu'il revit la dame en question, il lui fit des reproches. L'actrice fit semblant de ne jamais s'être doutée de la gravité du cas, et ajouta qu'ayant elle-même subi diverses opérations, pour ovaires, kyste et appendicite, elle était blasée sur ces incidents et ne craignait jamais pour la vie de quelqu'un, dès qu'elle le savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard connut par là que l'indifférence de la belle ne venait pas d'un désamour, mais marquait seulement une confiance illimitée dans la science. L'actrice lui donna nonobstant des preuves d'amour irréfutables, et, comme il se croyait beau garçon, il ne douta pas d'être aimé, puisqu'il était aimable. Cet homme, versé dans diverses sciences sociales fort importantes, et qu'on eût pu croire sérieux, imagina un moyen bizarre, assez dégoûtant, pour commémorer sa guérison. Il invita l'actrice à un souper fort galant, tête à tête, dans un grand restaurant. Sous sa serviette, la dame trouva un étui ravissant, qu'elle ouvrit. L'étui ne contenait qu'une bague fort simple, ornée d'une pierre dont l'actrice ignorait le nom. Elle remercia le vieil amant, qui lui donna ces explications: «Cette bague, ma chère enfant, doit t'être à jamais précieuse. Qu'elle soit à jamais le souvenir de notre amour. Cette bague porte, à l'intérieur, la date gravée du jour où nous nous connûmes, et la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma vessie...»

À ce moment de la narration du grand homme, j'entendis haleter étrangement près de moi. Je compris que c'était le sénateur X... qui soufflait ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on était fortement intéressé par le récit. Moi-même, j'étais occupé à tâter dans la poche de mon gilet la bague trouvée dans la botte du vertueux Pertinax Restif. L'écrivain célèbre continuait:

--L'actrice referma l'étui. Cet incident lui avait coupé l'appétit. Et la bague lui répugnait.

Une petite dame s'exclame:

--Elle avait dû en voir bien d'autres, pourtant!

--C'est vrai, repartit le narrateur, mais la nature humaine est ainsi faite. L'actrice était certainement cuirassée à l'égard de choses plus repoussantes. Néanmoins, elle ne put supporter la bague en question. Le soir même, elle la jeta aux ordures...

Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent le narrateur et nous firent sursauter. Le sénateur X... venait de s'abattre près de sa chaise. On s'empressa autour de lui. Il était violet, gonflé et irrémédiablement mort, comme un éléphant, du coeur brisé.

Mentalement, j'honorai cette victime de l'amour. Le lendemain, ne pouvant supporter d'avoir en ma possession la bague devenue relique, j'allai dans une église, la déposer sur un autel.

LA SERVIETTE DES POÈTES

Placé sur la limite de la vie, aux confins de l'art, Justin Prérogue était peintre. Une amie vivait avec lui et des poètes venaient le voir. Tour à tour, l'un d'eux dînait dans l'atelier où la destinée mettait, au plafond, des punaises en guise d'étoiles.

Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient jamais à table.

David Picard venait de Sancerre; il descendait d'une famille juive christianisée, comme il y en a tant dans la ville.

Léonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa vie d'inspiré, avec des mines à mourir de rire.

Georges Ostréole, les yeux inquiets, méditait, comme autrefois Hercule, entre les entités du carrefour.

Jaime Saint-Félix savait le plus d'histoires; sa tête pouvait tourner sur ses épaules, comme si le cou n'avait été que vissé dans le corps.

Et leurs vers étaient admirables.

Les repas n'en finissaient pas, et la même serviette servait tour à tour aux quatre poètes, mais on ne le leur disait pas.

· · ·

Cette serviette, petit à petit, devint sale.

Voici du jaune d'oeuf près d'une traînée sombre d'épinards. Voila des ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laissées par les doigts d'une main au repos. Une arête de poisson a percé la trame du lin comme une lance. Un grain de riz a séché, collé dans un angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines parties plus que les autres.

· · ·

--David, voilà votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue.

--Il faudra aussi penser à acheter des serviettes, disait Justin Prérogue, marque ça pour quand on aura de l'argent.

--Votre serviette est sale, David, disait l'amie de Justin Prérogue, je vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas venue cette semaine.

--Léonard, prenez votre serviette, disait l'amie de Justin Prérogue. Vous pouvez cracher dans le coffre à charbon. Comme votre serviette est sale! Je vous la changerai dès que la blanchisseuse m'aura rapporté du linge.

--Léonard, il faudra que je fasse ton portrait te représentant en train de cracher, disait Justin Prérogue, et j'ai même envie d'en faire une sculpture.

· · ·

--Georges, j'ai honte de vous donner toujours la même serviette, disait l'amie de Justin Prérogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse. Elle ne me rapporte pas mon linge.

--Commençons à manger, disait Justin Prérogue.

· · ·

--Jaime Saint-Félix, je suis obligée de vous donner encore la même serviette. Je n'en ai pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin Prérogue.

Et le peintre faisait tourner la tête du poète pendant tout le repas en écoutant beaucoup d'histoires.

· · ·

Et des saisons passèrent.

Les poètes se servaient tour à tour de la serviette et leurs poèmes étaient admirables.

Léonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement encore, et David Picard se mit aussi à cracher.

La serviette vénéneuse infesta tour à tour, après David, Georges Ostréole et Jaime Saint-Félix, mais ils ne le savaient pas.

Semblable à une loque ignoble d'hôpital, la serviette se tacha du sang qui venait aux lèvres des quatre poètes, et les dîners n'en finissaient pas.

· · ·

Au commencement de l'automne, Léonard Délaisse cracha le reste de sa vie.

Dans différents hôpitaux, secoués par la toux comme des femmes par la volupté, les trois autres poètes moururent à peu de jours d'intervalle. Et tous les quatre laissaient des poèmes si beaux qu'ils semblaient enchantés.

On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la malefaim et des veilles lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre poètes incomparables?

· · ·

Les convives morts, la serviette devint inutile.

L'amie de Justin Prérogue voulut la mettre au sale.

Et elle la déplia en pensant: «Elle est vraiment trop sale et elle commence à sentir mauvais.»

Mais, la serviette dépliée, l'amie de Justin Prérogue eut un étonnement et appela son ami qui s'émerveilla:

--C'est un vrai miracle! Cette serviette si sale, que tu étales avec complaisance, présente, grâce à la saleté coagulée et de diverses couleurs, les traits de notre ami défunt, David Picard.

--N'est-ce pas? murmura l'amie de Justin Prérogue.

Tous deux, en silence, regardèrent quelques instants l'image miraculeuse et puis, doucement, firent tourner la serviette.

Mais ils pâlirent aussitôt en voyant apparaître l'épouvantable aspect à mourir de rire de Léonard Délaisse s'efforçant de cracher.

Et les quatre côtés de la serviette offraient le même prodige.

Justin Prérogue et son amie virent Georges Ostréole indécis et Jaime Saint-Félix sur le point de raconter une histoire.

--Laisse cette serviette, dit brusquement Justin Prérogue.

Le linge tomba et s'étala sur le plancher.

Justin Prérogue et son amie tournèrent longtemps comme des astres autour de leur soleil, et cette Sainte-Véronique, de son quadruple regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de l'art, aux confins de la vie.

L'AMPHION FAUX MESSIE OU HISTOIRES ET AVENTURES DU BARON D'ORMESAN

Page 1