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Chapitre 11

La ville souterraine se composait de vingt-deux étages de rues. On y entrait par un cratère formé de parcelles de terre superposées, mur glissant et croulant, excellent rempart contre les attaques du dehors, mais si fragile et toujours en réparations. Il nous protégeait aussi contre les pluies, les lacs éphémères et les torrents soudains qu’elles créent. Il donnait accès dans un long et étroit boyau oblique très facile à défendre.

Aux heures de danger, on faisait garder cette galerie par un soldat, un de nos géants de douze millimètres. Son énorme tête cylindrique et brusquement tronquée servait de porte. Elle était un bouchon fermant exactement un goulot. Aiguillons et crocs glissaient sur sa dureté lisse. Parfois, à un moment favorable, le bouchon s’émouvait, avançait vers le cratère ; de formidables mandibules s’ouvraient, entraient dans la tête d’un assaillant. Puis, rapidement, sans même essayer d’écarter de nouveau ses mâchoires, le soldat reculait un peu en arrière de son premier poste et, devant sa présence obstinée, l’immobilité de la morte faisait un premier rempart. Mais je n’ai pas l’intention de dire en ce chapitre des scènes de guerre auxquelles je n’assistai que plus tard.

Le cratère et la longue entrée oblique laissent arriver peu de lumière aux galeries et aux salles du premier étage, de moins en moins de lumière aux étages suivants, aucune lumière aux étages inférieurs. L’odorat, très développé, nous dit l’endroit où nous sommes. Nous possédons d’ailleurs ce précieux sens de la direction qui semble aussi faire partie du trésor intellectuel de certains oiseaux. Mon sens de la direction, parfait tant que je marchais mandibules vides, était en défaut quelquefois quand j’étais chargée. Je ne puis retrouver la cause de cette lacune : il y faudrait une analyse précise d’un sens que je n’ai plus, dont je ne conçois plus le détail, que je ne puis plus définir que du dehors, par son résultat général.

Mon odorat étonné m’avertissait-il d’une erreur : dans les cas graves, je déposais un instant mon fardeau et aussitôt je savais ; le plus souvent, le rapide toucher de mes antennes suffisait, m’apprenait le point exact où j’étais et les nouveaux changements apportés dans la construction.

Les vingt-deux étages se ressemblaient. Les galeries horizontales se superposaient dans presque tout leur parcours. Pourtant elles n’étaient pas droites. À certains points, le plus souvent aux extrémités, leurs courbes se rapprochaient, finissaient par se rencontrer. Un petit nombre de galeries verticales, irrégulièrement disposées, mais presque toutes vers le centre du nid, les faisaient aussi communiquer. De distance en distance, des piliers soutenaient les voûtes et parfois de longs murs cloisonnaient la galerie. Ailleurs, au contraire, la rue s’élargissait en immense place, ou plutôt le couloir débouchait dans une vaste salle. Ces grandes salles occupaient souvent le point d’intersection des galeries. Leurs voûtes étaient supportées, selon les cas, par des colonnes, par des murs minces ou par de robustes arcs-boutants. Quelquefois aussi un couloir à peine commencé s’arrêtait net, fermé en impasse, n’était qu’une retraite.

Les étages inférieurs étaient inoccupés. Je m’y promenais dans une solitude absolue. On eût dit une ville abandonnée. On s’y retire seulement dans les grandes chaleurs ou si le haut de la fourmilière vient à être inondé. D’ordinaire, on se tient au premier étage. Pendant la journée, d’ailleurs, quand il fait beau, presque tout le monde est dehors, à chasser, à moissonner, à glaner, à travailler aux routes, ou même à jouer et à jouir des choses.

Certaines cases étaient pleines de blé. Mon odorat et mes antennes m’apprirent que ces greniers différaient des salles d’habitation. Leurs murs étaient plus unis, plus cimentés, mieux défendus contre l’humidité qui eût gâté nos provisions. Parfois j’y rencontrais quelques ouvrières qui procédaient à un nouveau tassage des parois. Car l’absolue sécheresse qui permet de garder les grains intacts sans commencement de germination n’est conservée que par des soins continuels et des travaux à chaque instant renouvelés.

Dans une case à grains, un léger commencement d’humidité blessa mon odorat ; mon instinct l’emporta sur ma tristesse et la convexité de mes mandibules frappa les murs vaillamment, jusqu’à ce que tout me parût en état.

Cependant certains grains étaient dans une case humide et qui devait rester humide. Ce blé était destiné à être consommé bientôt. Les mâchoires des fourmis, puissants et ingénieux outils de travail, sont impropres à mâcher. Nous ne pouvons nous nourrir d’aliments tout à fait solides, nous aimons surtout à laper et lécher des liquides. Le blé devait donc, avant de servir à nos repas, subir un commencement de germination, se ramollir, et son amidon se transformer en un délicieux sucre fluide.

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