‹ L'homme-fourmiChapitre 43 sur 43 · Chapitre 42

Chapitre 42

Je suis riche. J’ai hérité d’un parent que je ne me connaissais même pas. La fée m’a tenu parole.
J’ai fui la sottise administrative. J’ai donné ma démission.
J’ai fait bâtir une maison à Chambrancon, pour habiter près de ma fourmilière, pour vivre le plus possible en regardant mes amies que je ne reconnais plus parmi l’innombrable population nouvelle.

C’est ma seule joie.

Ma vie humaine est très malheureuse. J’aime ma femme aussi haineusement que j’aimais la fourmi Marie. J’ai des jalousies furieuses que je ne puis dire. Elle me répète souvent :

— Tu as été parfait pendant un an. Mais depuis le jour où tu t’es coupé la main et où tu as eu, tout d’un coup, sans que je puisse deviner pourquoi, tant de cheveux blancs, tu es pire qu’autrefois.

Et, avec des caresses qui m’irritent, elle supplie :

— Redeviens donc le délicieux Octave de cette année où nous fûmes si heureux.

Quand elle parle ainsi, louant mon remplaçant et me blâmant, j’ai de folles envies de la tuer comme je tuai Marie. D’autres fois, je suis tenté de détruire la fourmilière restaurée et d’en massacrer tous les habitants, pour tuer mon rival. Non, je ne tuerai pas ma chère Aristote.

Je fuis les hommes : chaque fois que j’en rencontre un, sa sottise m’apparaît énorme au point de me faire souffrir.

Ma seule distraction fut d’écrire ce livre, en songeant malicieusement : « On ne me croira point et on vantera la puissance de mon imagination, quand on devrait blâmer la médiocrité décolorée de ma mémoire. »

Mais, maintenant que ce livre est fini, que vais-je devenir ?

q

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

Page 1