Chapitre 4
Il semble que la secousse d’une telle métamorphose devait laisser un durable souvenir. Il n’en est rien. J’étais homme l’instant auparavant. Maintenant je ne l’étais plus. Mais il n’y avait pas eu de transition, pas de passage aperçu, pas de point intermédiaire auquel la mémoire pût se raccrocher. Et je me souviens seulement de cette pensée, ou plutôt de cette stupeur :
— Tiens, c’est vrai, je suis fourmi.
Je m’étonnai beaucoup moins en songeant :
— Tiens, c’est vrai, c’était une fée.
Mais voici. D’autres effarements, d’autres affolements plutôt, entraient par mes yeux, entraient… j’allais dire : par mes oreilles ; mais je n’avais plus d’oreilles. Je voulus fuir, me réfugier sous terre, dans la fourmilière, ne plus voir, ne plus entendre tout cet impossible. En vain je courus au bout de la baguette, essayai de me laisser tomber sur le vêtement de la fée, pour descendre par le plus court aux souterrains sourds et aveugles où ma folie s’apaiserait, s’endormirait. Une force invincible m’attachait à la baguette. La fée voulait que, tout de suite, malgré mon anéantissement, je regarde ; que, tout de suite, je sache que l’univers de l’homme n’est pas l’univers unique et nécessaire, mais que ce sont nos yeux qui créent notre monde. Elle voulait que désormais ces termes philosophiques « relativité de la connaissance », que j’avais prononcés mille fois comme vous tous, fussent pour moi autre chose que des mots.
Je n’avais point de paupières pour me protéger contre le monde affolant qui, malgré moi, entrait en moi. Et mon regard, au lieu de dire seulement ce qui était en avant, me criait confusément tout l’impossible qui m’entourait.
Les lois du langage me forcent à détailler ma stupeur, à en faire, pour ceux qui me lisent, des étonnements séparés, successifs, amusants peut-être. Leur simultanéité les rendait écrasants. Il n’est pas désagréable de boire à petits coups, à loisir. Le noyé en qui l’eau entre irrésistible par tout ce qu’il y a d’ouvert en lui suffoque et meurt. Je m’étonne de n’être point mort au moment où, comme dans un milieu irrespirable, je fus plongé suffocant dans cet autre univers.
Songez, d’ailleurs. Je ne pourrai vous dire que le moins extraordinaire, vous faire boire que le moins asphyxiant. Dans les impressions d’un autre animal, tout ce qui est vraiment singulier, puissamment caractéristique, sans analogue avec les sensations de l’homme, ne saurait être balbutié par aucun mot humain, ne saurait même être repensé par mon esprit redevenu exclusivement humain.
Comment bégayer ce que devint pour moi, en cette minute d’agonie, l’univers coloré ? Toutes les nuances étaient nouvelles, sans nom, sans rapport avec aucun souvenir. Pour vous en dire quelque chose, je suis obligé de supprimer précisément leur nouveauté terrassante, de donner dès maintenant et à la fois des explications familiarisantes que j’ai eues beaucoup plus tard, peu à peu. Il me faut détruire, par des analyses dont j’étais bien incapable en ce moment, la synthèse folle qui m’écrasait de tous côtés comme un formidable étau enveloppant et fait sur mesure. Des observations innombrables me l’ont appris depuis : mes yeux de fourmi ignoraient deux des couleurs humaines. Les cheveux noirs de la fée et ses vêtements jaunes formèrent pour mon goût d’homme une harmonie agréable. À présent, les vêtements étaient noirs comme les cheveux. Et ce noir n’était aucun des noirs que vous connaissez. Du même noir encore, plus brillant et plus vibrant que ce que vous appelez noir, étaient les herbes tout à l’heure d’un vert tendre. Et la lumière blanche, à laquelle manquaient les rayons jaunes et les rayons verts et qu’illuminaient des rayons inconnus, n’était pas blanche à mes yeux nouveaux.
Il y a des rapports entre les sensations de l’homme et les sensations de la fourmi que je ne pouvais deviner, que je connais seulement par des expériences faites, depuis que je suis redevenu homme, sur mes amies d’un an. Je sais aujourd’hui, comme d’autres entomologistes, que, le vert et le jaune exceptés, toutes les couleurs du spectre humain affectent la rétine des fourmis. Mais je sais aussi, ce dont ils ne se doutent guère, qu’elles l’affectent tout autrement que notre rétine. Le violet, l’indigo, le bleu, l’orangé et le rouge sont des couleurs pour la fourmi comme pour l’homme. Mais la fourmi ne voit aucun objet violet, aucun objet indigo, aucun objet bleu, aucun objet orangé, aucun objet rouge. Au cours de mon récit, il m’arrivera peut-être d’indiquer une couleur avec les noms que vous employez, de dire, par exemple, que l’amazone est une fourmi rouge. Mais, sous ma plume, le mot rouge désignera les rayons causes communes de deux sensations irréductibles et non l’inexprimable vision de mes yeux de fourmi. En outre, les rayons ultra-violets que l’œil humain ignore créent pour la fourmi de nombreuses couleurs que je ne saurais indiquer d’aucune façon.
La seule chose exprimable, c’est que l’univers coloré de la fourmi est plus varié et probablement plus vaste que l’univers coloré de l’homme. Les nuances y sont innombrables et, quand, pour les ramener à quelques couleurs fondamentales, j’ai examiné l’arc-en-ciel, je n’ai jamais pu y compter moins de vingt couleurs. Cette richesse extrême est-elle donnée à l’insecte par la partie inconnue de son domaine ou est-elle produite par une sorte d’analyse fécondante ? Pour lui y a-t-il une douzaine de couleurs ultra-violettes ou la région bleue du spectre, par exemple, se divise-t-elle en quatre ou cinq couleurs ? Je n’ai aucun moyen de résoudre le problème : j’ignorerai toujours si, au pays des couleurs, la fourmi connaît de vastes et nombreuses terres où votre œil ne pénétrera point, ou si elle prend pour des royaumes telles étendues qui vous semblent de simples provinces.
On devine sans peine que le brusque changement de proportion des êtres et des choses devait peser sur moi comme un affreux cauchemar. La baguette sur laquelle je m’agitais était pour mes yeux un énorme tronc d’arbre. La fée dont j’admirais tout à l’heure la sveltesse, était devenue une montagne informe. Elle me permit de me promener sur sa main. Un fin duvet, que mes yeux d’homme n’avaient pas aperçu, se hérissait comme les hautes herbes d’une prairie et les pores s’enfonçaient, trous disgracieux, dans les soudaines rugosités de ce grossier terrain. Une autre montagne était auprès, et je me dis : « C’est mon remplaçant ! » Je supposai qu’il portait mes vêtements, et j’étudiai leur étrange couleur en songeant : « Voilà donc ce qu’est le gris pour des yeux de fourmi ! »
Je fus jaloux du nouveau Péditant. Sûrement il ne souffrait pas autant que moi. Il n’avait, sans doute, que la pensée humaine, ne sentait pas en lui le heurt de deux êtres. Il n’était pas poursuivi, comme moi, par un affolé qui pense avec des organes impropres à sa pensée. Il n’était pas torturé par un esprit transporté dans un autre cerveau et qui, en ce milieu d’agonie, comme un poisson en notre air trop subtil, s’agite de frémissements et de soubresauts, et qui, toujours haletant, n’aura jamais de noms pour rien nommer de cet univers informe pour lui, inorganisable, réfractaire à son emprise, de ce terrible univers vu avec les yeux d’autrui, avec des yeux si différents, si déformateurs !
Et puis, – j’en avais l’impression angoissante, exagérée, juste pourtant – l’univers que mon remplaçant commençait à connaître était moins varié que celui que je devais apprendre. L’éducation de cet heureux serait relativement facile, tandis que la mienne me paraissait impossible.
Tout m’inquiétait.
Je voyais, vers le sommet de chaque montagne, un abîme affreux qui s’ouvrait et se fermait. Derrière les battants de la première porte, l’entrée de la caverne apparaissait défendue par deux barrières superposées, faites d’étranges rocs, et qui s’écartaient et se rapprochaient comme pour des cataclysmes. Après de longues réflexions terrifiées, je devinai que ces gouffres mouvants étaient les bouches des deux êtres et que la fée causait avec Péditant. Mais j’étais effaré de ne rien entendre de cette conversation qui, me semblait-il, eût dû gronder comme un tonnerre articulé. Leur causerie discrète dépassait, – je le compris plus tard seulement, – ce qu’un physicien appellerait le maximum audibile de la fourmi. J’étais sourd à tous les bruits perceptibles pour l’homme, trop forts pour moi. Et j’entendais énormes des murmures trop faibles que la grossière oreille humaine ne saurait recueillir.
Dans les veines de la main sur laquelle je m’agitais, le sang coulait avec un fracas de torrent. Quand je m’éloignais du tumulte assourdissant, quand je me réfugiais sur la baguette silencieuse, cette heure de midi, accablement si calme pour les hommes de la campagne, se peuplait soudain de cris, de crépitations, de frémissements.
La douce odeur de thym et de lavande que répandait la fée et qui fut un charme à mon odorat humain, à présent m’était intolérable, comme m’eût été intolérable, l’instant d’auparavant, l’odeur d’un charnier.
J’aurais voulu crier à ma persécutrice :
— Laisse-moi, je vais mourir. Puisque me voilà fourmi, laisse-moi vivre ma vie de fourmi… Oh ! que je suis lasse ! J’ai besoin de sommeil. Ne sens-tu pas que cette veille dans un monde hostile d’inconnu est une agonie à laquelle je ne résiste plus ? Grâce ! grâce !
Mais je n’avais plus d’organe pour dire des mots qu’elle pût entendre.
Mes antennes, avec quoi je parlerais désormais, à condition de rencontrer d’autres antennes, s’agitaient désespérées. J’eus une inspiration bizarre et, quoique elle me semblât absolument folle, je la suivis. Dans la prairie qu’était pour moi cette main, je choisis deux herbes parmi les plus souples et, comme si elles étaient des antennes, je leur dis ma souffrance et mon désir. Les fées, sans doute, sont en rapport avec tous les mondes et savent tous les langages. Les deux poils firent, en effet, fonction d’antennes, me répondirent, à peu près :
— Va, ma pauvre amie.
Et la force méchante qui me retenait se détendit, se dissipa.
Je courus, fuyant l’univers fou. D’un grand élan, j’entrai dans la fourmilière. Sans rien regarder, je m’enfonçai en un coin bien obscur, je tombai, je m’endormis.
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