CHAPITRE XVI
«Dieu le veut». Chez le père G... Déception. Sagesse du saint homme. Je prépare ma confession. Le père G... éteint encore ma flamme. Je m’accuse. L’allègement. Bonheur de l’âme pure; le contrôle de soi. Ombres au tableau. Ma communion sans amour. Apaisement du soir. A la messe de minuit: la salle, les fidèles, le baptême du roi Clovis, la communion évangélique. Je sens Dieu.
Un jour, deux jours... Je vivrai dans l’impatience, tant que je n’aurai pas pu joindre le père G... Je ne me reprends pas: j’ai fait promesse. Je n’atermoie pas: droit au but. Bien loin de me remettre en état de raison, je reste en état de désir mystique. Une insatisfaction, âpre comme la soif, a remplacé ma suffisance; un besoin neuf m’est né qui n’attend pas. Je ne me rends nullement compte de l’engagement que j’assume, de la grandeur de l’acte auquel je me suis décidé; et je ne réalise pas dans ma pensée les gestes, les attitudes, les paroles qu’il entraîne avec lui et qui devront être les miens. Tête baissée, sans regarder au risque, je fonce, comme on fonce au combat, pour arracher le laurier d’or de l’indispensable victoire. C’est le cri des croisés: «Dieu le veut! en avant!» Ah! ces allées et ces venues, à nuit tombée, sur le chemin pierreux, gluant, qui, courant derrière la fosse, derrière le cimetière de nos soldats, coupe les tristes champs pour rejoindre Sains-en-Gohelle, avec son parc, son château, son église. J’avais raison d’aimer ce village ancien, qui garde encore figure de village, malgré la brique et le charbon: c’est ma paroisse!... Je revois tout: les fusées du front m’éclairaient, les cailloux criaient sous mes pas; il fallait éviter les attelages; ou bien on était seul, tout seul. Les derniers jours, quand j’arrivais au mur du parc, mon cœur battait plus fort; je poussais la petite porte, puis je toquais à la maison du garde où habitait le père G... Il venait m’ouvrir, me faisait asseoir, demandait la permission d’achever une lettre, puis me regardant bien en face, il m’écoutait.
Je l’avais manqué le lundi, accroché le mardi après la prière commune, qu’il faisait précéder d’une instruction familière aux soldats; il m’avait donné rendez-vous chez lui pour six heures. M’y voici donc. Évidemment son regard m’intimide; il est ardent et pétillant d’esprit, mais fixe et dur; on voit au fond; il ne vous cache rien; il ne vous cache pas qu’il juge; et il a ceci de commun avec le regard de Dupouey qu’on n’y surprendrait pas l’ombre d’un doute; sans avoir sa grande tendresse, il est plein comme lui de la lumière de la vérité. C’est moins un saint qu’un docteur que j’affronte. Évidemment non plus, il ne s’attend pas au récit lyrique que je me mets en devoir d’entamer. Je commence timidement et, malgré moi, peu à peu je m’anime. Il ne m’interrompt pas; il ne me calme pas; mais il ne semble pas participer. Quand j’ai fini, il tousse et sans se départir de son impassibilité sacerdotale: «Si je vous comprends bien, dit-il, vous êtes venu à Dieu en artiste.» Il ne raille pas, il constate. «C’est cela même.» Alors, toujours posé: «Mon cher enfant, Dieu est raison...» Mais je serais incapable aujourd’hui de restituer avec fidélité la belle et froide leçon de doctrine qu’il administre à mon cœur exalté. Il me prouve par a plus b que la foi catholique est imbattable sur le terrain de la logique et de l’expérience des siècles; il m’explique pourquoi Dieu est, et Dieu étant, pourquoi notre Dieu est le vrai. «Ne nous laissons pas égarer par le sentiment! Évidemment c’est une chose respectable, utile en son temps, (et j’en suis la preuve), mais sujette aux défections. Il faut croire avec son esprit.» Que me dit-il? Et moi qui venais tout amour! Non, non! je n’ai pas besoin de ses preuves... je n’en fais pas état... il n’y a rien à me prouver, je crois... Une douche glacée ne m’eût pas saisi davantage. J’ai hâte de partir, je pars bientôt... non sans avoir pris rendez-vous pour ma confession générale. Inutile, n’est-ce pas, de vous dépeindre mon retour!
Sagesse admirable de Dieu. Il veut des serviteurs lucides; il se méfie des fausses exaltations; il donne la grâce et il la retire pour éprouver le cœur humain, quand celui-ci pourrait concevoir de l’orgueil de la grâce qui lui est faite; il rappelle à la modestie l’esprit du pécheur converti et le ramène à ses limites qui sont, non point l’horizon sans fin de l’extase, mais les lois étroites de la raison. Le père G..., que j’ai mal jugé tout d’abord, assumait strictement ici son rôle de prêtre, qui est de réchauffer les tièdes, mais de rabattre les illusions des ardents. Il se disait sans doute, en me reconduisant: «Nous verrons bien si sa foi est une chimère: s’il supporte l’épreuve de la déception et s’il revient ici, sa cause est bonne.» J’y revenais le lendemain. Non, je ne pouvais pas ne pas y revenir. Je sortais mécontent, mais non découragé. J’accusais l’abbé G... de ne pas me comprendre. Ah! le prêtre idéal qui m’eût tendu les ras en s’écriant: «Venez mon fils, Dieu vous appelle!» J’en dois faire mon deuil. Mais cela n’empêchera rien; j’irai à Dieu, malgré ses prêtres.
Je n’ai plus dès lors qu’un souci: préparer ma confession. Il faut entrer dans le cloaque, le fouiller, le vider, le gratter jusqu’au fond. Une âme de pécheur, plus de vingt ans de péchés sur une âme, de péchés conscients et inconscients, de péchés fiers d’eux-mêmes et de péchés joyeux, de péchés secrets, oubliés, mêlés intimement à la texture de la vie! Je fais cela comme un enfant, comme à douze ans, au temps de mes scrupules. Je prends un petit catéchisme, j’inscris sur une feuille tout le mal dont l’homme est capable, de l’homicide à la luxure, de l’indélicatesse à l’incrédulité, de la dureté du cœur au blasphème. Horreur! je trouve tout en moi; il n’est peut-être pas un commandement de l’Église ou de Dieu auquel, de près ou de loin, je n’aie manqué dans mon existence sans règle. Le bel individu et si infatué de soi!--J’inscris tout cela à mesure et tout cela je le dirai. Je ne crains pas de trop en dire, mais plutôt pas assez. Je prie tant que je peux, pour stimuler ma clairvoyance. Le jour qui tombe; l’heure qui vient... En m’élançant au rendez-vous, je tremble comme un condamné, et non à la pensée de ce que je vais faire, mais de ce que, hier encore, je faisais.
Le père G... m’attend dans sa chambre encombrée de livres. «Vous êtes toujours, me dit-il, dans les mêmes dispositions?--Oui, mon père.» Il n’en marque ni étonnement ni plaisir. Nous convenons d’abord du jour de ma communion. C’eût été très beau, sans nul doute, dramatique, voire théâtral, de faire ma grande paix avec Dieu à la messe militaire de minuit, au milieu des soldats que j’aime et dans le cri de «Christ est né!» J’ai peur du faste, des chants et de la foule... et aussi du réveillon qui suivra. J’ai peur de «me montrer» devant mes camarades: je n’ai rien dit encore, il faudrait tout leur expliquer.--Je tiens à la solitude, au silence; le sacrifice aura lieu le 24 décembre à la messe basse et je rentrerai au matin, dans ma petite chambre, plein de Dieu. Ces précautions élémentaires semblent inquiéter mon confesseur sur ce que j’attends de la Sainte-Table. «Mon cher enfant, ne croyez pas qu’en recevant en vous Notre Seigneur, vous alliez être transporté dans une sorte de béatitude! Ces joies célestes sur la terre il les réserve à ses grands saints. Le plus souvent la vertu de l’Eucharistie n’est pas sensible. Il faut la prendre simplement, modestement, comme le commun des mortels. C’est la nourriture de tous les jours, le pain quotidien; ce n’est pas une gourmandise, mais un mets solide, sans goût, dont l’effet est lent mais durable. Il n’enivre pas, il nourrit.» Pour moi, je n’en suis pas aussi convaincu que lui-même et je ne lui sais aucun gré d’aller ainsi au-devant de ma déception. Nous verrons bien! Dans ma ferveur que rien ne décourage, je me mets à genoux et je m’apprête à m’accuser.
La tête dans les mains, je parle, je parle, je parle; je laisse couler d’abondance le flot innombrable de mes péchés. En les voyant passer, plus aucun d’eux ne me paraît aimable, digne d’excuse ou de compassion. Mais à mesure que je les confesse, ils s’en vont, ils me quittent; sitôt avoués, aussitôt remis; je sens une lie, épaisse et amère, grumeau par grumeau, dégorger mon cœur; avec tout ce poids mort, tout ce poison entre ses fibres, comment pouvait-il encore battre et battre la joie comme la douleur? O délices sans nom d’un cœur qui s’ouvre et se renonce; dégoût de soi où se complaît la conscience--car elle sait qu’il va finir... J’ai tout confié à un homme et Dieu m’entend: «Allez en paix!»
Quand je me relève, baigné de pleurs, que je me retrouve dehors, dans une nuit tissue de brume, j’ai vingt ans de moins, vingt ans de péché. Une allégresse inconnue me transporte. Je cours, je vole, je ne sens plus mon corps. D’où vient cette soudaine délivrance d’un fardeau ancien et tous les jours accru, la veille encore impondérable? Eh! ne serait-ce pas que Dieu a rétabli pour moi dans leur vérité toutes choses, et qu’il m’a, d’un signe de croix, exorcisé du mauvais Ange, qui pensait pouvoir toujours m’abuser, par ses sophismes et ses charmes, sur leur valeur et sur leur poids réel?...--Quand j’aurai accompli passionnément ma pénitence, je mêlerai à mes actions de grâces, la pensée de l’ami d’un jour, qui, suivant l’exemple du Divin Maître, paya de sa vie mon salut.
... Sans doute, c’est une grande nouveauté et on ressent une fraîcheur toute céleste à habiter une cellule blanche et nue, où aucun ornement superflu ou suspect n’arrête le regard glissant sur la muraille unie: je parle de mon âme dont ma chambre est l’image. Mais il s’agit de la garder intacte maintenant. Le moindre geste y peut ramener le désordre; un livre dérangé sur la table, c’en serait assez; comme un pas boueux sur le carrelage: l’ombre d’une ombre fait tache sur le blanc. Je m’observe, je suis au guet; il semble que j’aie hérité une volonté et une conscience. Hier j’étais conduit par le dehors et par mon humeur instinctive; je m’abandonnais au courant et baptisais du nom de liberté ma passivité et ma dépendance. Depuis que je dépends de Dieu, et seulement depuis, je dépends de moi-même; dans ma soumission, je me sens libre et dégagé. J’éprouve un plaisir inconnu, sans commune mesure avec aucun plaisir, à me trouver au mess, devant mes camarades, en état de défense et de lucidité, contrôlant chaque mot avant d’ouvrir la bouche, chaque pensée qui naît avant de lui donner asile, et je puis dire, chaque bouchée de nourriture avant de m’accorder licence de manger. Je ne suis plus un animal, je suis un homme.--Combien de temps durera cet état parfait? Pendant combien de temps me méfierai-je d’un regard jeté à la rue... de l’adultère d’une seconde, que l’Évangile nous défend de commettre, même dans notre cœur? Heures privilégiées du néophyte, à qui sa rénovation toute fraîche prête les forces d’un martyr et l’illusion d’une victoire sans mélange!... Dût-il connaître des rechutes, le jour marqué du caillou blanc durera éternellement dans sa mémoire; c’est de là que repart sa vie; il pourra s’en prendre à lui-même de tout ce qui la ternira dans l’avenir.
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Je ne cacherai pas les ombres du tableau: ma joie les dissipa si vite, qu’elles ne réussirent qu’à mettre en valeur les clartés; mais j’eus là de tristes moments... Après ma nuit d’effusion, je partis dès l’avant-matin, dans l’aurore artificielle des éclairs de barrage du front anglais. Je marchais sans penser à rien, comme engourdi d’indifférence. Au lieu d’une maison de silence et de paix, je trouvai une église trop habitée où, sans se régler l’un sur l’autre, chacun à sa petite table, plusieurs prêtres brancardiers disaient leur messe en même temps. Je ne parvenais pas, dans ces chuchotements, à fixer mon esprit distrait, à humecter de pleurs ma sécheresse désolée, à me donner vraiment, de cœur. Je dus, à froid, arracher à ma volonté un consentement difficile: toute grâce se retirait au moment d’approcher de Dieu. Je croyais sans plaisir, j’acceptais sans reconnaissance... Ce fut une communion décevante, réduite au fait matériel. Le père G... m’avait pourtant bien mis en garde; je ne l’avais pas écouté.
Quelle torture de se dire: «Dieu est descendu dans mon cœur», et de n’y sentir que mélancolie! Il faut prier, prier. Dieu est là, mais Il dort; tâchons de l’éveiller au chant de nos prières! Le merveilleux apaisement qui descendit sur moi à la tombée du jour, tandis que je lisais les Méditations sur l’Eucharistie dans le petit volume de tranchées destiné à mon saint ami, m’avisa doucement de la présence intérieure; et à minuit, l’heure de Sa naissance humaine, Dieu célébrait sa fête en moi et me parlait.
A défaut de l’église, réservée aux fidèles de la paroisse, nous disposions d’un énorme hangar qui servait d’ordinaire à des représentations théâtrales. Vous voyez ce que c’est: des murs nus, des chaises, des bancs, au fond quelques gradins et en face un plancher de scène, entre deux portants de toile décorés par un amateur. Un escabeau de quelques marches descendait jusque dans la salle. Au centre, sur la scène, on avait dressé un petit autel; il se détachait pur et blanc sur une panoplie de drapeaux neufs, où chantaient toutes les couleurs de l’Entente. Du lierre noir accroché aux murailles ajoutait au charme étrange et rustique de notre temple improvisé... Une église? non, une crèche. Sur la modeste scène, pour un moment sacrée, va se jouer le vrai mystère de la Naissance de Jésus. Au premier rang, le général de corps d’armée; le nommerai-je? aujourd’hui général d’armée, une victoire éclatante et soudaine vient précisément d’illustrer son nom. Avec lui, son état-major. Derrière lui, les officiers en très grand nombre et la foule pressée de nos soldats, artilleurs, fantassins, jeunes et vieilles classes. Chacun n’avait à soi qu’un petit coin; mais plus serrés, on se sentait plus fraternels et le fluide souverain circulait mieux de l’un à l’autre.
La voix du prophète l’annonce: «Laetantur caeli, et exsultet terra ante faciem Domini: quoniam venit!» «Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte devant la face du Seigneur: car il vient!» Il vient, il naît! O nouvelle naissance de mon âme! actions de grâces confondues pour le bienfait commun et pour le bienfait personnel, pour le bienfait permanent de vingt siècles et pour le bienfait de ce jour! L’aumônier, dans un prêche ardent, élargit encore le champ de ma joie. C’est à Noël, dans la basilique primitive de Reims, à l’endroit même où Dieu, hélas! n’a plus de toit pour s’abriter, que Clovis, père de la France, courba la tête devant saint Rémi et reçut le très saint Baptême. C’est à Noël que fut scellé le pacte entre Dieu et notre pays. France née avec Dieu, France née en Dieu, ô prodige! c’est ta grande misère qui m’a mené où me voici; et aujourd’hui je puis confondre les deux amours et les deux causes et, en servant Dieu, te servir.--Seigneur, que tout renaisse ensemble! Voici l’Enfant, voici le gage, il va naître en chair sur l’autel. Ce n’est pas un symbole, un mythe: la poignante réalité. Il naît en chair et nos péchés l’immolent pour en faire notre aliment. Ah! que m’importe ce qu’on chante, ce «Minuit, chrétiens!» pauvre et théâtral, qui prend du reste un accent populaire à force d’être ressassé! Quand il fait pleurer tout ce peuple, pourquoi ne pleurerai-je pas?--Voici maintenant les bergers: ils dansent au son de la vielle. «Il est né le Divin Enfant!» dit le cantique agreste en entraînant toutes les voix. Communion des cœurs. L’aumônier descend de l’estrade et, entrant dans la foule respectueuse, il distribue de bouche en bouche l’indivisible Agneau: au général, aux officiers, aux hommes, tous confondus et tous égaux en Dieu; et tous, faute de place pour se mettre à genoux, Le reçoivent debout, les bras croisés, la tête haute. Scène admirable de simplicité, de dignité et d’allégresse. Tous mes doutes s’envolent et dans cette joie unanime, ma communion de l’aube reçoit sa consécration.
Ainsi Noël moissonne ce qu’avait semé Pâques et mon saint martyr n’est pas mort en vain. Ce qui m’avait été promis, et sans conditions, je le possède enfin, et sans mérite. C’est trop peu en retour de m’être donné au Seigneur. O vous qui Le verrez demain, vous que j’ai le droit d’appeler mes frères, ayant un même Père au ciel, soldats français du Christ, entonnez avec moi le chant de louanges: «Cantate Domino canticum novum quia mirabilia fecit.»
ÉPILOGUE
L’impératif du sentiment. Louange et justification de l’Église. «Aimer et croire», pour comprendre. Quand vient le temps de la raison. Le cœur et l’esprit satisfaits. Condamnation du plaisir. Réforme et unification de la vie. Servir. Notre faiblesse. Pourquoi j’ai écrit ce récit. «Rendre témoignage». Ce que peut l’exemple d’un saint. Aux indécis, aux incrédules. Leçon de sympathie humaine. Gloire à Dieu.
Deux ans ont passé et la guerre dure. Je l’ai vue de plus près et dans son paroxysme sur l’Aisne et sous Verdun; j’ai perdu de bons camarades; la mort n’a pas cessé d’être présente et de poser le grand problème qui veut aussitôt être résolu. Rien n’a pu altérer les dispositions de mon âme. Elle est certitude et fidélité.
Que l’on donne à mon aventure morale le nom divin de miracle ou humain de crise, le fait indéniable est qu’elle m’a conduit à la possession d’un absolu. Ceux qui se targuent d’obéir à la raison peuvent railler ma soumission sans défense à un impératif d’ordre sentimental: soit qu’au premier jour j’eusse reconnu la sainteté d’un homme et l’évidence d’un miracle; soit que le malheur et l’espoir de France, à la veille d’un grand combat, eussent arrachés à mes lèvres les mots oubliés du Pater; soit enfin, qu’un appel secret m’eût jeté dans l’instant aux pieds de notre Sainte-Église et m’eût soumis âme et corps à sa loi. Je n’avais pas le choix. Lorsque le sentiment commande, toute la logique du monde tombe en poussière et s’éparpille au vent. Béni ce sentiment et béni le héros qui l’a suscité dans mon âme! béni Celui qui a mis ce héros sur mon chemin!--Dieu réclamait de moi obéissance; Il ne se lassait pas de mes lenteurs; Il ne cessait de me fournir l’occasion de lui obéir avec joie; quand retombait ma ferveur épuisée, aux moments de pire détresse, Il me gardait du démon raisonneur... D’abord aimer, et d’abord croire, et le reste viendra tout seul. Le reste en effet est venu.
Toute usée qu’elle soit, une comparaison s’impose.
Lorsque vous visitez pour la première fois une de nos grandes cathédrales, Notre-Dame de Chartres, d’Amiens ou de Paris, subjugué par sa masse, par la carrure et le jet de ses tours, la richesse de ses portails, l’éblouissement de ses roses, par l’élan des voûtes aiguës sur les piliers minces et forts, avant de chercher les raisons qui font qu’elle se tient, qu’elle est belle et hardie, vous l’acceptez d’emblée, dans toute l’étendue et dans tout le détail du dessein caché de son constructeur. Il sera toujours temps ensuite, d’étudier et de vérifier les lois de l’équilibre et de la symbolique qui ont dicté le plan, les proportions des parties, le choix et la variété des ornements; soyez-en sûr, tout se justifiera; et votre sentiment déjà vous garantit que la raison aura son compte. Il en est ainsi de l’Église, mais d’abord il faut y entrer. L’Ancien Testament la soutient et le Nouveau Testament la couronne. Est-ce tout? Non. Les cent chapelles adventices qui se groupent autour du chœur et de la nef, vous surprendront d’abord, si vous faites la faute de les détacher du total; les contreforts extérieurs, qui s’appuient dans le monde et ne s’en cachent point, vous sembleront fâcheux ou inutiles, si vous perdez de vue la poussée de la voûte et la hauteur vertigineuse du vaisseau. Le Christ n’a pas édifié pour quelques-uns de petits temples de fortune dispersés sur la terre et destinés à périr avec eux. Il a bâti pour tous les hommes, réservant à chacun sa place et d’abord aux pauvres d’esprit, les plus nombreux, ceux qui n’ont que leur cœur pour le comprendre, que leur habitude pour le servir. Les hauts sommets de la théologie seront pour vous, les humbles pratiques pour eux--et vous n’avez qu’à gagner vous-même à les suivre. Croyez bien qu’il n’est pas un dogme, le plus loin de vos façons de penser, le plus nouvellement promulgué par l’Église, pas un petit culte particulier[31] qui n’ait sa raison suffisante, inscrite dans la loi première et qui n’en puisse être déduit. Non seulement le miracle nous les impose, mais la seule logique humaine, si elle veut bien tenir compte des réalités de l’histoire, des besoins de l’homme à travers les siècles, que tous la foi doit contenter. Comme la foi, d’un âge à l’autre, ajoute à une cathédrale, d’un âge à l’autre elle ajoute à la religion, sans la moindre altération de la Doctrine. L’Église est pour les saints, pour les clercs et pour les laïcs, pour les mondains et pour les pauvres, pour les pécheurs et pour les justes, pour les anciens et les modernes, pour les vivants et pour les morts. Si vous ne rejetez aucun d’entre vos frères, vous devrez souscrire sans réticence, sous peine de leur faire tort, à tout ce qu’elle aura prescrit.
[31] le dogme de l’Immaculée Conception et le culte du sacré-Cœur.
Soumettez-vous d’abord; tâchez que ce soit dans la joie: vous aurez tôt fait de comprendre après. C’est la conclusion de mon histoire. Si je l’ai arrêtée à mon acte de foi, c’est que j’avais tout dit de l’évolution mystérieuse de mon âme, épuisé le surnaturel. Le jour où je m’écrie: «Je crois!» où je le prouve, ma raison a trouvé son guide, ses limites, un terrain ferme où prendre appui; alors elle redevient libre d’elle-même et son labeur commence: ce fut l’effort volontaire de ces deux ans.
J’ai fréquenté les Saints et les Apologistes, les apôtres et les Mystiques, mon saint fut saint François, mon docteur Bossuet; j’ai appris d’eux ce qu’était l’Église romaine. Je ne suis pas au bout de l’émerveillement. Je ne m’en cache pas, il y eut des heurts et des froissements, des hésitations, des répugnances. Quand un point de doctrine me rebutait, je ne m’entêtais point longtemps; je fermais les yeux et je passais outre. Lorsque j’y revenais, muni de documents plus sûrs, le point délicat se trouvait toujours, divinement, humainement, logiquement justifié.
C’est que depuis vingt siècles, tandis que les philosophies s’élèvent, se succèdent, se contredisent et finissent toutes par s’écrouler, la parole du Christ se transmet comme un héritage, des Apôtres aux Pères, des Pères aux Docteurs, sous le contrôle saint du successeur de Pierre. C’est que l’Église catholique n’avance rien qui n’ait été étudié--discuté, éprouvé, pesé--par la sagesse de vingt siècles fidèles. L’acte de foi posé, planté, pareil au rocher de Moïse, toute la doctrine en ruisselle comme une eau transparente et salutaire à tous. Celui qui en boira ne trouvera plus de ténèbres, non seulement en Dieu, mais non plus en lui-même, et ni dans le destin de l’homme, et ni dans l’histoire des peuples, et ni dans l’immense création. Je le dis comme je le sais, aucun ouvrage né de l’homme n’est capable de procurer aussi parfaite, aussi complète satisfaction de l’esprit.
O prière! ô sagesse! Notre être sentant et pensant trouve une double plénitude dans l’amour et la connaissance. Pour protester, il n’y a plus que nos plaisirs. C’est l’achoppement véritable. Quelle épreuve, Seigneur, et qui se vantera de n’être plus jamais esclave de son corps! Du moins ses ruses sont-elles éventées, et quand ce sera lui qui parle, il ne nous fera plus croire que c’est l’esprit. Mais, les sens condamnés, le temple du paradoxe s’effondre; tout est à reconstruire. Voici l’autre labeur de l’homme qui se donne à Dieu.
Il devra tout remettre en question, passer impitoyablement au crible son humeur, ses opinions, sa conduite quotidienne (dans la famille, dans la cité, dans l’univers) sa vanité d’auteur et son idéal de poète. A peine essaiera-t-il de sauver, s’il en a le droit, ce qui dans son passé garde comme un air de noblesse et qu’il aimait d’un amour pur. Il n’admet plus d’exception, de fissure, d’incohérence et toutes les démarches de sa vie rayonneront d’un point central, qui est le Vrai. Je sais trop, quant à moi, quelles contradictions intimes comportait l’«unité» factice de mon mysticisme de la Beauté. Le membre que le nouveau cœur ne saurait décemment nourrir, retranchons-le du corps. En art, en politique, notre dilettantisme plus ou moins avoué a fait son temps[32].
[32] L’étude des devoirs du citoyen chrétien et la révision de nos buts esthétiques feront l’objet de deux petits traités, compléments indispensables de ce récit; ce seront les deux volets du triptyque.
Un tel homme n’est plus le caillou sur la pente, qui amasse en roulant de belle neige qui fondra, mais la fixe pierre de l’édifice, solidaire de toutes les autres, coupable envers toutes les autres si elle vient à leur manquer. Il ne vit plus sur la terre pour son plaisir, ni pour le plaisir de ses frères--et c’est trop peu de leur laisser une chanson--mais pour des fins utiles, utilitaires, pour son salut et pour le leur, en cette vie d’abord, à plus forte raison dans l’autre. Servir. Par la prière et par les actes. Telle est la loi de Dieu. Et c’est desservir que pécher.
«Que voulez-vous de moi, Seigneur? demande le chrétien fidèle, comment vous servirai-je et comment mon prochain? Dans le cloître ou bien dans le monde? En cachant mon exemple aux hommes ou en le portant parmi eux?» Mais il n’insiste pas toujours pour obtenir une réponse. Il laissera passer, peut-être, en feignant de ne pas entendre, l’instant furtif où Dieu songeait à faire de lui un grand saint. Il ne veut pas donner assez: la terre est belle... «Une autre fois, Seigneur, patientez encore! Je suis si bien où je me trouve, dans cette foi solide, dans cet amour égal, oh! j’en conviens, parfois volage, mais non jusqu’à se démentir,--dans le cadre définitif de mes devoirs, de mes pratiques et des certitudes que je Vous dois!»--En vérité, si nous n’avions parfois la crainte d’avoir sciemment résisté aux inspirations de Dieu, nous serions trop heureux dans Son Église. Pauvres de nous, nous Le servons au jour le jour.
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Je me suis consulté, j’ai consulté des prêtres et j’ai connu qu’un de mes plus pressants devoirs était de communiquer à mes frères le secret des grandes merveilles que la grâce de Dieu venait d’opérer dans mon cœur. Je me sentais d’abord honteux d’avoir à tant parler de moi. Mais l’humilité véritable était de faire front au reproche d’orgueil qu’on ne pourrait manquer de m’adresser, de l’autre bord. Vraiment, j’avais trop reçu du Seigneur; quoi qu’il advînt, je devais «rendre témoignage».
C’est fait. L’individu s’efface; le chrétien rentre dans le rang. S’il a inquiété la paix des incrédules, réconforté les faibles et les hésitants, en leur montrant, sans même parler de miracle, ce que peut sur nous l’exemple d’un saint, sous le règne ardent de la guerre, de la souffrance et de la mort...--il a déjà sa récompense.
Il leur dit: «Hâtez-vous! profitez du désastre et du sacrifice! Si vous songez de toute l’âme au jour dernier de nos soldats, vous serez plus près d’eux et plus près, avec eux, de croire. Car vous n’admettrez pas longtemps, si peu que vous leur portiez de tendresse, qu’ils soient déçus dans l’espoir éternel.» Vertu sublime de l’exemple: il faut les voir prier, il faut les voir mourir.--C’est la seule leçon que je tienne à tirer d’une histoire toute personnelle, où ne fut pour rien ma personne... «Non nobis Domine, non nobis.» La gloire en soit à Vous, mon Dieu, et à Vous seul!
Écrit devant Verdun et en Lorraine, de juillet à décembre 1917.
TABLE DES MATIÈRES
Pages AVERTISSEMENT 7 APPEL ET DÉDICACE 9