‹ L'hôte inconnuChapitre 37 sur 109 · XII

XII

Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche du phénomène étrange; et bien d’autres sont imaginables.

Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies normales des sens ou de l’intelligence. Mais même en les étendant à l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions religieuses.

Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent, s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et, surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable; et ceux que leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur raison. Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une pétition de principe: sans l’intervention des désincarnés, nous disent les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés. Accordons-le pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question; et là ne se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total, immobile, immuable; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas difficile d’en prévoir les effets. Ils sont, par rapport aux faits encore en formation, dans la situation de l’astronome qui prédit à coup sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique certaines prédictions; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple. En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage.

Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie, n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre tous les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement de notre volonté ou de celle de l’esprit; à moins de supposer à celui-ci une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres originelles du problème.

En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit presque toujours d’aller au-devant d’un malheur; et bien rarement, pour ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie. Il faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants? Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de rancune et d’envie? On dira peut-être que c’est pour nous purifier qu’ils nous conduisent au malheur: mais ceci nous ramène à des théories religieuses que nous n’entendons pas examiner.

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