‹ L'hôte inconnuChapitre 65 sur 109 · VIII

VIII

Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de son génie. La jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un chien; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain, mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine. En tout cas, à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a enfouis en lui.

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