XXVIII
A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier. Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont littéralement «possédées» par les puissances qu’elles évoquent. Elles sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom, mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent toutes nos pensées, toutes nos volontés.
On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme, changer de place dans les ténèbres; mais enfin, c’est souvent à force de changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore, également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot, calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire une addition sans faute.