‹ L'Hôtel Saint-PolChapitre 25 sur 30 · XXV

XXV

Au moment où Bruscaille, Bragaille et Brancaillon emportaient le sac qui servait de linceul au chevalier de Passavant, et comme ils allaient franchir la poterne, une voix, derrière eux, leur cria d’arrêter. S’étant retournés, ils virent le capitaine des gardes de l’hôtel de Bourgogne, à qui Jean sans Peur, en remontant, avait dit quelques mots. Le capitaine fit déposer le sac dans une salle creusée dans l’épaisseur du mur et qui servait de corps de garde. Il y avait là une dizaine d’archers réunis autour d’un broc posé sur une table.

– Vous assurer ! s’écria Bruscaille. Et de quoi donc ?

– M’assurer que l’homme qui est dans ce sac est mort, dit le capitaine. C’est l’ordre.

– Monseigneur se méfie de nous ? fit Bragaille.

– Puisqu’on vous dit qu’il est mort ! grogna Brancaillon.

– C’est ce dont je dois m’assurer. Allons, ouvrez ce sac ! Eh ! mort du diable, croyez-vous que le gaillard sera fâché de mettre une dernière fois le nez à la fenêtre du monde ?

Le digne capitaine se mit à rire. Bruscaille et Bragaille échangèrent un regard désespéré. Brancaillon suait à grosses gouttes. Tous trois se disaient : Il est perdu !

– C’est à dégoûter d’être d’honnêtes gens, dit Bruscaille.

– Que voulez-vous dire, pendard ? grogna le capitaine dont les soupçons allaient « crescendo ».

– Je veux dire que monseigneur nous insulte. Je n’ouvrirai pas ce sac, non.

– Ni moi, dit Bragaille en se signant. Ce serait sacrilège.

– Ni moi, dit Brancaillon. D’abord la vue des morts me donne soif.

Le capitaine haussa les épaules. Il tira sa dague, se pencha, et trancha le nœud. Les trois estafiers, livides, fermèrent les yeux. Bruscaille soupira. Bragaille jura. Brancaillon pleura. Et frémissants, tout raides, ils attendirent le cri de fureur du capitaine, et le cri de détresse de Passavant.

– Allons, c’est bien, dit tranquillement le capitaine. Refermez et emportez : il est bien mort.

Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, stupides d’horreur, ouvrirent les yeux. Ils demeurèrent bouche béante, cheveux hérissés : le chevalier de Passavant était mort.

Son visage de cire, ses traits raidis, son regard révulsé, la rigidité du corps… oui, c’était un cadavre qu’ils avaient sous les yeux. La même pensée terrible leur vint : ils avaient étouffé leur sauveur ! Ils se mirent à trembler.

Ils soulevèrent le cadavre et l’emportèrent. Par les obscures ruelles qui enlaçaient l’hôtel de Bourgogne, ils se dirigèrent vers la Seine.

De temps à autre, ils s’arrêtaient, sous prétexte de fatigue. Alors ils déposaient délicatement le corps sur la chaussée, s’accroupissaient, demeuraient silencieux quelques minutes, puis l’un ou l’autre disait :

– Allons… Il est bien mort…

Ils atteignirent les bords de la Seine au-dessous du Louvre, presque en face la tour de Nesle, – en face de cette grève où Bois-Redon avait autrefois ramassé l’enfant mort pour le porter à Saïtano.

– Que devons-nous faire ? demanda Bruscaille.

– Puisqu’il est mort… fit Brancaillon.

– Oui, dit Bragaille. La Seine est une tombe comme une autre. Le pauvre bougre n’aura rien à nous reprocher. Nous allons chacun réciter trois pater. Et ça lui en fera neuf. Et puis…

C’était cet « et puis » qui les épouvantait. Ils frissonnaient à l’idée d’attacher une pierre au cou de ce corps, une autre à ses pieds, et de le jeter au fleuve.

Ils ne l’avaient que peu vu. Mais il y avait des années qu’ils pensaient à lui. Leur cœur était plein de lui. Que de fois ils avaient ardemment souhaité le voir et lui offrir leur vie !…

Ils l’avaient vu. Et c’était eux qui devaient le porter dans une barque jusqu’au milieu de la Seine, et là, le faire glisser dans l’eau. La sinistre ironie de l’aventure les hébétait. Une heure, des heures peut-être, ils rôdèrent sur la grève, Brancaillon cherchait des pavés et il ne les trouvait jamais assez lourds.

– Il ne faut pas que le pauvre bougre ait rien à nous reprocher, répétait-il après Bragaille.

Il fallut pourtant se décider. Les deux pavés durent se trouver. On les disposa l’un près de la tête, l’autre près des pieds : il n’y avait plus qu’à les attacher.

Alors Bragaille se mit à genoux. Les deux autres l’imitèrent. Ils étaient tous trois agenouillés dans le sable de la grève, sur une seule ligne, et devant eux, le corps tout raide. Les trois sacripants, naïvement, récitaient leur « Pater » avec de bizarres interversions de phrases, et des jurons de farouche désespoir.

Brancaillon disait : « Que votre règne arrive, par tous les pieds fourchus de l’Enfer !… » Les neuf « pater » ainsi commentés et allongés, si longs qu’ils fussent, trouvèrent leur fin, comme toute chose en ce monde.

Brancaillon, après un dernier juron, approcha, un pavé de la tête et prépara la corde. Bruscaille, avec un soupir, ligotait déjà les pieds.

Bragaille, pour faire bonne mesure, ajoutait un « ave » aux neuf « pater ».

A ce moment, le mort éternua.

Les trois vivants bondirent ; leur premier mouvement fut celui d’une fuite rapide et désordonnée, car c’est chose terrifiante, en y songeant, un mort qui éternue.

Au bout de vingt pas, ils s’arrêtèrent, se retournèrent, se prirent par la main comme pour se rendre plus forts contre toute nouvelle tentative d’éternuement d’outre-tombe, et, le cou tendu, les yeux hors de la tête, les mâchoires claquantes, ils regardèrent du côté où était la chose. Mais il y avait entre eux et le mort un mur de ténèbres.

De tout leur être tendu, ils écoutèrent…

Et soudain, il y eut une fuite plus rapide, plus désordonnée : Ils venaient d’entendre le bruit de l’étoffe qu’on déchire : le mort éventrait son linceul.

A cinquante pas plus loin, nouvel arrêt, et Brancaillon grelotta :

– Je ne comprends pas…

– Eh bien, c’est la même chose que dans le logis de la Cité. Le chevalier de Passavant est un mort qui ne meurt pas. Voilà.

Dame, lecteur, quelle explication meilleure eussiez-vous trouvée à la place de Bruscaille ? Toujours est-il que, sans le vouloir ni le savoir, il avait dit vrai : c’était le même phénomène. Ce sensitif exceptionnel qu’était le chevalier avait subi le contre-choc des émotions de la nuit. Et maintenant, il sortait de la mort.

Le sac ouvert par un coup de poignard, il se releva, éprouva quelques minutes de vertige, se raffermit sur ses jambes, et, regardant autour de lui, il se vit sur le bord de la Seine. Comme il avait l’esprit plus alerte que Brancaillon et même que Bruscaille, il comprit.

– Je viens de l’échapper belle ! murmura-t-il en frissonnant.

Pendant ce temps, Brancaillon et Bragaille s’incrustaient dans la tête l’étrange explication de Bruscaille : un mort qui ne meurt pas ! Le résultat de leurs pensées fut que Passavant était plus fort que la mort. Leur admiration devint frénétique.

A peu près rassurés, d’ailleurs, ils s’avancèrent tous les trois et virent Passavant debout, vivant, bien vivant. Il paraît qu’il n’avait pas le temps de s’étonner ou de demander ce qui s’était passé.

– Adieu, mes braves, dit-il, dès qu’il les eût reconnus. Nous nous reverrons.

Ils s’étaient inclinés en s’approchant. Quand ils se redressèrent, ils ne le virent plus. Ils rentrèrent donc tout ébaubis à l’hôtel de Bourgogne, et, conduits aussitôt devant Jean sans Peur :

– Monseigneur, dit Bruscaille, porte-parole attitré, votre capitaine a vu qu’IL était mort, n’est-ce pas, il l’a vu ?

– Oui. Et je tiens ce que j’ai promis. Le sac d’or est là.

– Donc, IL est mort… bien mort. Nous l’avons donc porté à la Seine, monseigneur. J’ai attaché la pierre des pieds, et la preuve, c’est qu’elle était lourde. Brancaillon a attaché la pierre de la tête.

– En sorte que l’homme est maintenant au fond du fleuve ? dit le duc d’une voix sombre.

– Au fond de la Seine, oui, mort, et bien mort. Si jamais il en revient…

– On ne revient pas de là où vous l’avez mis, trancha le duc. Prenez et allez-vous-en.

Chacun à son tour plongea sa main dans le sac éventré et la retira pleine d’or.

Passavant courait vers la rue Barbette, c’est-à-dire vers ce point de la ville où on devait meurtrir le duc d’Orléans. Ce ne fut pas sans se gratifier d’une libérale distribution d’invectives, pour s’être si malencontreusement évanoui dans son sac. Il se trompait d’ailleurs : ce n’est pas à un évanouissement qu’il devait de s’être attardé en la société de Bruscaille et Cie.

– Ce seigneur m’a sauvé la vie, grognait-il. Et moi, au moment où je puis m’acquitter d’une telle dette, je m’affaiblis, je m’endors… ah ! triple bélître, va ! Trop tard ! maintenant, j’arriverai trop tard !

Trop tard il arriva. Et lorsque son pied heurta le page, il comprit que tout était fini. Alors une fureur froide s’empara de lui. Il se maudit. Mais il maudit aussi les meurtriers, et, en premier, le duc de Bourgogne.

Agenouillé près du page blessé dont il soutenait la tête, il écouta, les dents serrées, le récit qui lui fut fait de la bagarre. Il comprit le plan du guet-apens : les estafiers, en masse, paralysant les pages ou les mettant en fuite, tandis que les assassins attaquaient le duc d’Orléans. Quels étaient ces assassins ?

– Je les ai reconnus tous les quatre, dit le page.

– Eh bien, nommez-les, si vous voulez que le malheureux prince soit vengé.

– D’abord, le sire d’Ocquetonville…

– Et puis ?

– Guillaume de Scas, le seigneur de Guines…

– Et puis Courteheuse, n’est-ce pas ? dit le chevalier.

– Oui, oui !… Ah ! vous les connaissez donc ?

– Je les connais. N’en parlons plus. Pensons à vous. Je vais vous transporter chez moi, je vous ferai soigner…

Passavant essaya de soulever le pauvre page. Mais celui-ci poussa un cri de souffrance.

– Attendons un peu, dit le chevalier. Prenez courage.

– Inutile, râla le blessé. Je suis atteint à fond. Je vais mourir. Mais vous, jurez-moi…

Passavant devina ce que le page voulait lui faire jurer mais le jeune homme n’eut pas le temps d’achever. Il expira dans une secousse.

Le chevalier s’assura que le page était mort. Puis il se releva. A tâtons, dans les ténèbres, il chercha alors le corps du duc d’Orléans, et, l’ayant trouvé, l’adossa au mur d’une maison, ainsi que les deux autres cadavres. Et il s’en alla.

Il vacillait. Il avait l’âme pleine d’horreur. N’eût-il eu pour le duc d’Orléans aucun motif de gratitude, que le guet-apens du duc de Bourgogne eût soulevé son cœur. Mais, de plus, le duc l’avait sauvé. Il se rendait compte maintenant que l’intervention de Louis d’Orléans dans l’algarade du Val-d’Amour n’avait pas été sans générosité, car cette intervention pouvait lui attirer la haine de Jean sans Peur.

A cette pensée, le chevalier s’arrêta et se frappa le front.

– Et qui sait, frémit-il, si Ocquetonville et ses acolytes n’ont pas raconté cette scène à leur maître ? Qui sait si l’insulte faite à ses quatre séides n’a pas précipité les résolutions de Jean de Bourgogne ? Je serais donc cause de l’assassinat de ce digne seigneur ?…

Il en pleurait de rage.

Machinalement, il s’était dirigé vers « la Truie Pendue », tantôt marchant à pas précipités, tantôt s’arrêtant court. Il se trouvait dans la rue Saint-Martin, à cent pas de l’auberge, et il n’y songeait guère.

Tout à coup, il se heurta à un groupe d’hommes qui menaient tapage, sans qu’il les eût entendus, absorbé qu’il était. Ces gens qu’il heurtait jurèrent tous les diables et le bousculèrent.

– Au diable l’ivrogne ! cria l’un des inconnus.

Passavant demeura pétrifié. Passavant se mordit la langue pour ne pas répondre…

– La peste soit du truand ! grommela un autre.

– Ce damné bélître nous laissera-t-il passer ?

– T’écartes-tu, ruffian d’enfer !

Et Passavant se tut ! Passavant se laissa bousculer ! Passavant se glissa le long des murs…

– L’ennemi est en fuite, dirent les quatre en éclatant de rire.

Ocquetonville, Courteheuse, Guines et Scas poursuivirent leur chemin en se donnant le bras. Ils sortaient du cabaret de Thibaud Le Poingre et avaient tout simplement noyé dans le vin ce qu’il pouvait y avoir en eux de remords, ou de terreur.

Les meurtriers n’étaient pas sans inquiétude. Il se fût agi de quelque bourgeois assommé et dépouillé au clair de lune qu’ils n’y eussent déjà plus songé. La victime eût été un seigneur même d’importance qu’ils se fussent dit : « Après tout, qu’on vienne demander des comptes à Jean sans Peur, et il répondra pour nous… » Mais celui qu’ils venaient de tuer s’appelait Louis Ier d’Orléans. C’était un fils de roi. C’était le frère de Charles sixième. Que le nom des meurtriers fût découvert et il y allait de la hache – même pour Jean sans Peur.

C’était là du remords, – du bon.

Le vin de Thibaud avait mis bon ordre à ce remords, ce qui prouve la supériorité du bon vin sur les sentiments importuns.

Arrivés devant la grand’porte de l’hôtel, ils jetèrent les hauts cris pour qu’on leur ouvrit.

Derrière eux, du fond des ténèbres, jaillit une voix qui les fit se retourner hagards et frissonnants. La voix criait :

– Ocquetonville !… Ocquetonville !…

– Entendez-vous ? fit Ocquetonville en claquant des dents.

– C’est « sa voix ! » grelotta Guines.

– La voix du mort ! râla Courteheuse.

– Réponds ! Mais réponds donc ! gronda Scas.

– Ocquetonville ! Ocquetonville ! répéta la voix, jaillie des abîmes de la nuit.

– Me voici ! dit Ocquetonville. Que veux-tu ?…

Il chancelait. Il était mourant de terreur.

– Ocquetonville, cria la voix, tu mourras de ma main. Scas ! Es-tu là ?…

– J’y suis ! dit Scas dont les cheveux se hérissèrent.

– Scas ! cria la voix, tu mourras de ma main. Guines, es-tu là ?…

– J’y suis ! bégaya q