‹ L'hôtellerie sanglanteChapitre 22 sur 42 · II

II

FORUM RUSTIQUE

Cependant, à l'issue de la messe, la population vitteloise était descendue, selon son usage, de l'église située à la pointe du bourg vers la place qui s'étend sur les deux rives du Petit-Vair.

Cette place, dont aucune figure géométrique ne saurait définir nettement les contours, est encore aujourd'hui à peu près ce qu'elle était en l'an XII de la République,--avec cette différence, que la modeste Maison commune, à l'auvent en saillie et au pignon si cher à nos aïeux, y a été remplacée par un Hôtel-de-Ville en façon de halle, non moins banal que prétentieux, et que, dans l'angle où s'ouvrent maintenant les bureaux du Comptoir d'escompte, bruissait alors un cabaret à l'enseigne du Grand-Vainqueur.

Ce Grand-Vainqueur, qu'un tableau de deux pieds carrés,--accroché au-dessus de la porte en compagnie du bouquet de houx traditionnel,--représentait campé sur un superbe cheval blanc, l'épée au poing, vêtu d'un habit galonné et coiffé d'un chapeau à plumes, avait été, au temps de la ci-devant monarchie, le «bon roi» Stanislas Leckzinski,--bienfaiteur de la province pour S. M. Louis XV, son gendre,--puis, après la Fédération, l'illustre citoyen marquis de Lafayette, commandant supérieur des gardes nationales.

C'était, pour le moment, le premier consul Bonaparte.

Le Grand-Vainqueur a disparu au début du second empire.

En 1803, l'espace vide et irrégulier qui s'allongeait devant le cabaret, formait la place proprement dite. Elle n'avait pas d'autre étiquette.

Des ruelles torses y dégorgent comme des goulots, et le Petit-Vair la coupe d'une ravine à pic au fond de laquelle ses eaux glauques dorment sous un rideau de moisissures aquatiques. Plusieurs ponts relient, à présent, les deux lèvres de cette entaille. La route des Armoises y aboutissait par une pente assez raide et s'y abouchait avec celles de Neufchâteau et de Mirecourt.

Pendant la semaine, vous n'auriez certainement rencontré sur ce terrain vague et négativement entretenu que des poules picorant à l'aventure et des enfants, des oies, des porcs et des canards se vautrant dans la boue ou s'ébrouant dans la poussière.

Le dimanche, par exemple, à la sortie de la messe, le bourg entier y affluait.

Il était rare que, ce jour-là, la place de Vittel n'eût pas ses attractions de passage: marchand d'orviétan débitant ses poudres, ses onguents et ses élixirs du haut d'un carrosse; charlatan extirpant les canines, les incisives et les molaires avec accompagnement de clarinette; hercule du nord, jongleur indien, prince caraïbe, avaleur de sabres, ou,--mieux encore,--chanteur costumé en marquis et rossignolant l'ariette à la mode ou le vaudeville satirique.

Or, le jour où nous y transportons le lecteur, un de ces Ellevious nomades venait justement de s'installer sur l'agora vitteloise.

Juché sur une chaise au dossier de laquelle était vissé un vaste parapluie de cotonnade rouge, il s'ingéniait à frotter à tour de bras les cordes d'un stradivarius d'occasion...

Hélas! il raclait dans le vide! Ni la ritournelle de son crincrin, ni le tire-l'œil de son riflard, ni les broderies de son splendide habit tabac d'Espagne, ni les dentelles de son jabot, ni sa frisure en coup de vent, ni le choix galant et sentimental des morceaux de son répertoire n'avaient le pouvoir de lui amener des auditeurs. Personne ne s'occupait de lui.

Personne ne s'occupait davantage du pitre à crinière d'étoupes, à carmagnole orange, à culotte de nankin, à bas chinés moulant une jambe d'échassier, qui, debout et grimaçant près de la chaise de son maître, accompagnait ce dernier sur un violon de fantaisie fabriqué d'un boyau tendu sur une vessie et caressé, en guise d'archet, par une trique.

Ni les roulades du chanteur, ni les contorsions du paillasse n'attiraient le moindre public.

Ce public était ailleurs.

Il faisait cortège à un couple qui traversait la place en venant de l'église: à Philippe Hattier donnant le bras à sa sœur. C'était à qui s'approcherait du lieutenant, à qui lui toucherait la main, à qui échangerait quelques paroles avec lui...

On entourait notre officier, on le complimentait, on l'acclamait...

Chacun l'invitait à partager un cruchon de bière et une douzaine d'échaudés; chacun lui offrait sa maison pour se reposer et se rafraîchir; chacun tentait de le retenir à dîner, goûter ou souper...

Quant à la partie féminine de la population de Vittel, elle jalousait Denise d'avoir un pareil cavalier...

Hélas! la pauvre Denise, ne pensait guère à faire la fière. La lecture du billet de Joseph Arnould avait porté le dernier coup à son cœur meurtri, à sa tête affaiblie par tant de chocs...

Son secret ne lui appartenait plus. Quelqu'un venait de lui parler de Valincourt. De Valincourt, d'où,--si elle en croyait la lettre des métayers à qui il était confié,--son fils était parti depuis près de quinze jours, sous la conduite du colporteur Anthime Jovard. Qu'était-il advenu de l'enfant et de son compagnon? C'est ce qu'elle se demandait avec une persistance qui atteignait à la folie.

Afin d'avoir une certitude, elle avait profité du premier moment où son frère s'était absenté des Armoises, pour écrire aux parents nourriciers du petit Georges. Mais les nouvelles qu'elle attendait mettaient du temps à arriver. Et voilà qu'un étranger proposait de lui en donner le lendemain. Quelles pouvaient être ces nouvelles? Quelles étaient les intentions de cet homme? Par quel moyen avait-il surpris le secret qu'il prétendait connaître? De quelle façon en userait-il?...

La raison de Denise achevait de s'y perdre...

Dans tous les cas, encore qu'il protestât de sa discrétion, la fille du garde-chasse devinait un ennemi dans l'hôtelier du Coq-en-Pâte...

Aussi, quand celui-ci,--accompagné de François et de Sébastien,--fit son entrée dans la masse pour parvenir jusqu'à Philippe et lui adresser la parole, une terreur immense, indicible, poignante, s'abattit sur la malheureuse. Elle se sentit défaillir. Elle porta une main à sa gorge, et, de l'autre, pour ne pas tomber, se retint à l'épaule du lieutenant...

Celui-ci, tout occupé à rendre politesses pour politesses à ses compatriotes, ne s'était point aperçu de l'état de la jeune femme. A ce mouvement de détresse, il se retourna vivement et questionna effrayé:

--Qu'est-ce donc et qu'as-tu, ma chérie?

--Oui, qu'avez-vous donc, citoyenne? répéta Joseph Arnould avec sollicitude. Vous ne paraissez pas à votre aise...

Denise ne répondit pas. Elle chancela. Un soupir mourut sur ses lèvres. Elle tournoya sur elle-même et se renversa en arrière. Philippe la reçut dans ses bras...

Des cris s'élevèrent de toutes parts.

Le tumulte était à son comble. On se poussait, on se bousculait, on formait, autour de la jeune fille évanouie, un cercle qui allait se rétrécissant de plus en plus, et qui menaçait de l'étouffer contre son frère. Celui-ci l'enleva comme une plume.

--Allons, écartez-vous, sacrodioux! commanda-t-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique.

On se rangea. Il put passer. Mais la foule le suivit, grondant ses commentaires, jusqu'au banc sur lequel il déposa Denise devant la porte du cabaret du Grand-Vainqueur.

Le citoyen Huguenin, médecin de l'endroit, causait, au bout du pont, avec le juge de paix Thouvenel et Me Grandidier, le notaire. Ce fut Florence Arnould qui, haletante, effarée, éperdue, l'informa de ce qui se passait. Il accourut et examina la malade:

--Ce ne sera rien, déclara-t-il. Une syncope pure et simple, déterminée par la chaleur...

A ce moment, Marianne Arnould apportait un verre d'eau sur une assiette.

Le docteur reprit:

--C'est de l'air qu'il lui faut avant tout. Voyons, les enfants, circulez. Il s'agit de dégager la porte.

Philippe, agenouillé aux pieds de sa sœur, ajouta d'un ton suppliant:

--Mes amis, je vous en prie.

On obéit: le cercle se désagrégea, pour aller stationner plus loin en grappes attentives et babillardes.

Denise était revenue à elle. Sa tête reposait sur l'épaule de Florence assise à son côté. Son frère, debout, la regardait avec une tendresse mêlée d'inquiétude:

--Sacrodioux! murmurait-il en s'épongeant le front à tour de bras, pour une souleur, c'est une souleur. J'en tremble encore des quatre membres.

Denise lui tendit la main:

--Philippe, mon bon Philippe!...

Le brave garçon continua:

--Aussi bien, c'est ma faute... Tu étais si souffrante... J'aurais dû te forcer de rester à la maison.

Le juge de paix et le notaire étaient accourus avec le médecin.

--Vous sentez-vous mieux, mon enfant? demanda le premier avec sollicitude.

La malade le remercia du geste; puis, au citoyen Huguenin:

--Docteur, je suis faible,--bien faible...

--Je crois, opina le notaire, que la chère demoiselle agirait sagement en se coulant entre deux draps...

--C'est mon avis, appuya le médecin; mais le moyen de retourner chez elle, à pied, dans cet état de lassitude et d'abattement?...

--S'il vous plaît, proposa, en approchant, l'aîné des Arnould, qui, jusque-là, s'était tenu à l'écart avec ses deux cadets et Marianne, s'il vous plaît, on attellera Cabri, notre bidet, à la carriole et on voiturera doucement la citoyenne aux Armoises, où la Benjamine l'accompagnera, pour la soigner, si besoin est...

--C'est cela, s'exclama François, et c'est moi qui les conduirai...

--Pourquoi toi plutôt que moi? se récria Sébastien. En voilà une façon d'arranger les affaires!

--Ne nous disputons point, interompit Joseph, c'est Marianne qui se chargera de convoyer les deux poulettes. Nous trois, nous demeurerons ici pour trinquer avec le lieutenant,--si, toutefois, celui-ci accepte.

--De grand cœur, mon camarade, fit joyeusement Philippe. J'aurais mauvaise grâce à refuser, quand vous venez d'ajouter un nouveau service sur la pancarte de ce que je vous dois...

--Bah! ça ne vaut pas la peine qu'on en parle. Trop heureux de vous obliger. Vous nous rendrez la pareille à l'occasion...

Et s'adressant à la grande fille:

--Tu as entendu, n'est-ce pas? poursuivit l'aubergiste. Va mettre le cheval à la voiture, et amène-les ici le plus vite possible.

La virago avait écouté tout ce qui précède avec distraction...

Aux derniers mots de son aîné, une lueur s'alluma sous ses paupières somnolentes,--une de ces lueurs jaunes et électriques comme en a la prunelle du chat qui aperçoit enfin la souris qu'il guette.

Sans répondre, elle s'éloigna rapidement dans la direction du Coq-en-Pâte. En marchant, elle réfléchissait. Son pas se ralentissait peu à peu:

--Cabri n'a pas eu, ce matin, son picotin, murmura-t-elle.

Et elle pensait que rien ne coûterait à la bête affamée et indisciplinée pour revenir à l'écurie, si, par hasard, la nourriture lui manquait, qu'elle était habituée à recevoir de sa main...

Nous avons indiqué que le Petit-Vair prend la place en écharpe. En traversant le pont qui l'enjambe, Marianne Arnould mesura d'un regard furtif la hauteur de la berge et la profondeur du courant. Puis, elle se dit en doublant le pas:

--Toutes les deux! Allons! C'est le diable qui me les livre!

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