‹ L'hôtellerie sanglanteChapitre 32 sur 42 · XII - CHAPITRE DES CONFIDENCES

XII - CHAPITRE DES CONFIDENCES

Le lendemain de l'installation au Coq-en-Pâte de ce pensionnaire inattendu,--installation et pensionnaire qui avaient défrayé bien avant dans la soirée la conversation des maîtres de l'hôtellerie et les commérages des voisins,--Florence Arnould, ainsi qu'elle l'avait annoncé la veille à la Gervaise, se rendit, dès le matin, au pavillon du garde.

Nous savons que sa famille ne l'entravait en rien dans le libre exercice de ses sympathies. Ce jour-là, moins que tous les autres, son frère aîné l'eût empêchée de faire le voyage des Armoises. Ce voyage servait trop bien les projets de notre aubergiste. Il se disait que la question du mariage de la Benjamine et du lieutenant Hattier,--ce mariage qu'il avait imposé à la sœur de celui-ci d'arranger dans un bref délai, car son union, à lui, avec la fille de l'ancien houzard en était le corollaire,--serait certainement débattue, voire peut-être résolue, au cours de l'entrevue des deux amies.

Ce jour-là, pareillement, l'officier de gendarmerie devait quitter le logis paternel pour la résidence que son grade lui assignait à Mirecourt.

Comme la Benjamine sortait du Coq-en-Pâte, le brave garçon faisait ses adieux à sa sœur dans la chambre du premier étage que, depuis douze heures, la jeune femme partageait avec le convalescent.

Dans cette chambre,--où l'on montait du rez-de-chaussée par un vieil escalier de bois à balustres qui prenait naissance dans le poêle même,--tout était clair, net, propre, gai, et la rusticité modeste de l'ameublement se relevait de je ne sais quel soupçon d'élégance.

Quatre grandes croisées,--deux en face de la route et deux en retour sur le parc,--y laissaient pénétrer à flots l'air, la lumière, la vie,--toutes les odeurs fortifiantes de la campagne et tous les bruits rassurants de ses travaux.

La tapisserie de papier dit écossais et les rideaux de mousseline brodée,--la mousseline en Lorraine est un luxe commun à tous,--réjouissaient les yeux par le contraste de la blancheur de celle-ci avec les tons vifs de celle-là. Les clavures en fer de la vaste armoire de noyer, aux panneaux historiés de guirlandes de fruits, étincelaient comme de l'argent, et les cuivres de la commode au ventre renflé, à la tablette formée d'un placage représentant des feuillages et des oiseaux, semblaient faits de rayons de soleil métallisé.

Ajoutez, sur la cheminée de plâtre, peinte en façon de marbre, et au-dessous d'un miroir de Saint-Quirin dans ses baguettes de sapin verni, ajoutez une pendule d'albâtre, cadeau de noces du défunt châtelain à l'ex-trompette de Chamboran, entre deux flambeaux recouverts d'une gaze et accompagnés de deux vases de fleurs artificielles dans leur cage de verre; puis encore un bonheur du jour et une toilette d'acajou,--présents de feu la marquise à sa petite protégée,--quelques chaises, une table ronde; aux murs, des images de la fabrique de Pellerin, dont la naïveté enfantine du dessin n'avait d'égale que la violence du coloris...

Enfin une manière de panoplie accrochée à l'endroit le plus apparent: le sabre rouillé du vieux houzard, sa carabine de garde-chasse et une paire d'immenses pistolets, des Kuchenreiters, enlevés par lui à un cavalier allemand....

Et vous aurez cet intérieur, semi-virginal, semi-militaire, que l'on considérait, à Vittel et dans les environs, comme l'expression suprême du luxe asiatique et qui n'avait pas peu contribué à déchaîner contre la sœur du lieutenant la meute des convoitises, des jalousies, des suppositions malveillantes et des propos désobligeants.

Pour l'instant, tout y souriait,--excepté l'énorme lit carré comme la couche de nos rois, qui, de l'usage de Marc-Michel Hattier, était passé à celui de la jeune fille. Ce lit, démesurément haut sur pieds, se reliait par des colonnes annelées à un baldaquin de serge verte découpant le long du plafond les dents rondes de ses festons. C'était dans sa large ruelle que l'on avait établi la couchette du nouvel hôte du pavillon. Mais, aussitôt levée, Denise s'était empressée de placer ce dernier dans le lit qu'elle venait de quitter, afin qu'il fût plus près des fenêtres derrière lesquelles l'aube montait, rafraîchissante et salutaire.

L'enfant dormait. Il dormait sans trop de fièvre. Le matin avait mis en fuite les fantasmagories qui peuplaient ses rêves nocturnes. Sa tête fatiguée reposait sur l'oreiller. Sa respiration semblait boire à longs traits l'air pur qui lui venait par les croisées ouvertes.

La fille du garde-chasse, assise à son chevet, disait au lieutenant sur le point de partir:

--Vos recommandations sont des ordres pour moi, Philippe. Nul n'entrera dans cette chambre et n'approchera notre malade. Cependant...

--Cependant?...

--Il est une personne pour laquelle je n'ai jamais eu de secret et à qui il me serait pénible, même en cette circonstance grave, d'avoir à cacher quelque chose. Cette personne viendra ici ce matin. Elle y vient chaque jour depuis bien des années. C'est pour moi une amie sincère, vaillante, dévouée, à toute épreuve...

L'officier demanda avec une espèce d'hésitation:

--Et cette amie sincère, cette vaillante, cette dévouée, c'est?...

Denise le regarda en face et interrogea à son tour:

--N'avez-vous pas deviné?

--Moi?

--Oui, mon frère.

Il y avait de l'embarras sur la mâle figure du lieutenant.

--Deviné? Ma foi, non! fit-il. Au régiment, pour ce qui est de deviner les rébus, charades, logogryphes et autres coq-à-l'âne comme j'en ai vu en Egypte sur le granit des obélisques, je passais pour aussi bouché qu'une bouteille de Champagne. Mais si tu m'aidais, ma chérie...

La jeune femme prononça avec une lenteur grave:

--Je parle de Florence Arnould,--de celle qui a pleuré notre père avec moi.

Le soleil entrait à pleins rayons par les fenêtres et coupait la chambre de lignes horizontales dans lesquelles dansait une impalpable poussière rousse, toute chargée d'atomes d'or. Ces lignes s'allongeaient jusqu'au lit où sommeillait le convalescent. Pour qu'il ne fût point réveillé par la lumière, par la chaleur, Denise tira les courtines. Ensuite, elle fit signe de se rapprocher d'elle à son frère, qui s'était mis à se promener par la pièce pour cacher son émotion.

--Asseyez-vous près de moi, lui dit-elle.

Il obéit. Elle reprit:

--Revenons à Florence Arnould, à celle qui m'appelait autrefois sa mère et que j'appelle aujourd'hui ma sœur.

· · ·

Juste en ce moment, la Benjamine arrivait au pavillon... Elle pénétra dans le poêle et n'y rencontra personne. La maîtresse de Gervaise avait envoyé celle-ci au hameau chercher du lait chaud pour le déjeuner de leur hôte. La fillette était accoutumée à aller trouver son amie dans sa chambre. Elle monta donc l'escalier. On causait au premier étage. Mais ce n'était pas la voix de la petite servante qui répondait à la voix de la jeune femme. C'était celle du lieutenant. La Benjamine, qui atteignait le palier, s'arrêta brusquement. Son pas était si léger, que les deux interlocuteurs n'avaient pu l'entendre.

--Ah! oui, faisait le lieutenant, Florence Arnould, la blondinette du Coq-en-Pâte,--une jolie fille, sacrodioux!

--Une honnête fille, appuya Denise, et qui fera une honnête femme.

Le rouge monta vivement à la figure du brave garçon, qui questionna:

--Pourquoi diable me dis-tu cela, sœurette?

Le regard doux et mélancolique de Denise ne le quittait pas...

La jeune femme répondit:

--Parce qu'on m'a affirmé que vous l'aimiez, Philippe...

· · ·

Florence était venue plus vite que de coutume. D'ordinaire, c'était d'un pas assez lent qu'elle faisait la route de Vittel aux Armoises. Ce trajet--de l'hôtellerie maternelle, où elle se mourait, pour ainsi dire, du sentiment qu'elle habitait côte à côte avec le crime,--au pavillon du garde que la sœur de Philippe emplissait d'une atmosphère de tristesse à peine éclaircie par instants, était pour elle comme une trêve où son front, chargé de soucis, s'allégeait dans la solitude, et où ses grands yeux bleus pensifs s'égayaient au spectacle de la nature en fête.

D'où vient donc que, ce matin, la fillette courait si légèrement sur le chemin poudreux des Armoises, sans s'attarder aux pâquerettes qui étoilaient la verdure des taillis, aux harmonies du paysage et au gazouillement des fauvettes, des merles et des pinsons? D'où vient qu'en montant l'escalier qui conduisait du rez-de-chaussée du pavillon à la chambre de sa compagne, sa joue de pâle devint rose, lorsque la voix du beau gendarme éclata à son oreille? D'où vient qu'elle s'appuya, haletante, contre la porte de cette chambre, en entendant la question de la jeune femme à son frère, et qu'elle parut prête à défaillir en écoutant la réponse de ce dernier à cette question?

· · ·

--Moi, amoureux de la Benjamine? répliquait Philippe bruyamment. Comme tu y vas, ma Denise! Sacrodioux! si c'est ton petit doigt qui t'a soufflé ce gros mensonge, il faut le fouetter d'importance,--car c'est un impudent hâbleur...

Le cœur de Florence se gonfla à l'étouffer, et sa paupière se mouilla de larmes...

L'officier continua avec gaieté:

--D'ailleurs, est-ce que je sais ce que c'est que d'être amoureux? Où diable l'aurais-je appris? La guerre m'a-t-elle jamais laissé le loisir de m'amuser à ces bagatelles de la vie?...

--Mon frère, interrompit Denise avec une fermeté douce, je vous supplie de me répondre comme je vous questionne: sérieusement... Est-il vrai que vous ayez remarqué Florence?

--Je le crois, parbleu! bien, que je l'ai remarquée. Qui est-ce qui ne la remarquerait pas? Elle est charmante. Dimanche, après les incartades de ce damné bidet auquel il m'a fallu loger du plomb dans la cervelle, quand j'ai vu la pauvre mignonne si froide, si blanche, si immobile, que l'on aurait juré que l'âme s'était envolée de son corps, je me suis senti retourné comme un conscrit qui étrenne le feu...

Puis, quand la vie s'est rallumée dans sa prunelle, j'en suis demeuré ébloui, comme si le soleil se mettait à la fenêtre pour me regarder!--Elle m'a remercié,--et j'ai été intérieurement aussi fier que si le Premier Consul m'embrassait, devant le front du régiment, pour avoir pris un drapeau...

Ne m'as-tu pas annoncé qu'elle allait venir tout à l'heure?...

Eh bien, ma foi, je vais l'attendre. Nous ferons plus ample connaissance. Je ne suis pas à une minute près... Ensuite, plus tard, on ne sait pas...

--Pourquoi plus tard? interrogea la jeune femme, pourquoi plus tard, puisque vous aimez ma Florence?

--J'aime ta Florence!...

Le brave garçon restait confus et comme abasourdi de la découverte. A la fin, avec une résignation joyeuse:

--Si c'est cela l'aimer, je l'aime... Du diable si je m'en doutais!... Mais du moment que tu me l'affirmes, je suis trop poli pour donner un démenti à une dame.

· · ·

Derrière la porte, le cœur de la Benjamine bondissait. Denise reprenait en ce moment:

--A quoi bon éloigner le bonheur? Il est à portée de votre main. Je veux que vous soyez heureux, Philippe.

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En pressant ce dernier, la fille du garde-chasse n'obéissait pas seulement aux injonctions de Joseph Arnould: elle suivait ses propres inspirations. Sa petite amie était la femme qu'elle avait toujours destinée au lieutenant. Le lieutenant était le protecteur qu'elle souhaitait pour Florence. Et elle ne désirait rien tant que d'assurer, avant de mourir, la félicité des deux seuls êtres qu'elle chérissait sur terre, puisque Georges et Gaston étaient au ciel.

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Nous écrivons: avant de mourir!... En effet, Denise songeait à mourir.

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--Ah çà! s'exclama l'officier, ces châteaux de cartes sont superbes. Mais un souffle peut les renverser. Si ta petite amie allait ne pas m'aimer?...

On entendit comme un soupir. La jeune femme étendit le doigt vers la porte:

--Il y a quelqu'un là, fit-elle.

Le lieutenant courut à la porte et poussa une exclamation de surprise.

La Benjamine était debout, chancelante, sur le palier. Son œil humide remerciait le ciel. Ses lèvres priaient.

Lorsque Philippe parut brusquement devant elle, ses genoux fléchirent. Pour ne pas tomber, elle se retint à la rampe de l'escalier. L'officier la prit dans ses bras et la déposa dans la chambre, sur un siège, près de Denise...

La pauvre enfant n'avait point de paroles, parce qu'elle était trop heureuse...

Elle considérait en silence le soldat, qui, de son côté, l'examinait à la dérobée, dans une attitude gauche, gênée, presque craintive. Cette attitude était une question muette.

Denise prit la main de son amie et la mit dans celle de son frère. Puis, elle se retira à l'écart pour ne pas entraver leurs expansions. Peut-être aussi le spectacle de cette joie ravivait-il en elle de navrants souvenirs? Les deux amoureux ne parlaient point. Ils se regardaient et se souriaient. Il y avait un échange d'aveux et de promesses dans ces sourires et ces regards.

Tout à coup la voix de la Gervaise emboucha la caisse de l'escalier:

--Demoiselle, c'est Aubry, le meunier des Armoises, qui amène le cheval du citoyen lieutenant.

Celui-ci se leva:

--A quand la noce? demanda-t-il doucement.

Et une idée soudaine rembrunissant sa physionomie, il ajouta:

--S'il y avait des empêchements...

Denise se rapprocha:

--Il n'y aura point d'empêchements, déclara-t-elle. Partez tranquille, Philippe. Je ferai ce qu'il faudra faire pour obtenir le consentement des parents de Florence.

--A la bonne heure, s'exclama gaiement le brave garçon. Je te nomme mon envoyé extraordinaire et plénipotentiaire près de ma future belle-maman et de son auguste famille. Et menons les choses tambour battant, sacrodioux! Comme mon général Bonaparte a mené les ambassadeurs de Sa Majesté l'empereur d'Autriche. Aussi bien, j'ai hâte de signer mon engagement dans le régiment des maris!

Il salua militairement la Benjamine:

--A bientôt, ma colonelle!...

Puis, allant embrasser sa sœur:

--Toi, je te dis merci sur les deux joues... Ah! finaude, qui a compris mon cœur quand j'en étais encore à l'entendre jaser!... Méchante, qui m'a prouvé que je suis un homme, quand je ne me croyais qu'un soldat!...

Il lui désigna le lit:

--Surtout, je te recommande...

Et, comme Florence avait suivi le geste d'un air étonné:

--Sœurette vous mettra au courant, chère petite femme improvisée! Celui qui dort sous ces rideaux tient mon avancement dans ses menottes. Hé! hé! il se pourrait que notre premier-né fût le fils d'un capitaine!

Il était revenu auprès de la fillette. Ils restaient l'un et l'autre, les mains enlacées, échangeant de ces mots que les amoureux savent seuls et qui n'ont plus de sens sur le papier. Au dehors le cheval piaffait. L'organe aigrelet de la servante glapit du rez-de-chaussée:

--Citoyen lieutenant, la bête s'impatiente des quatre pieds...

L'officier s'élança dans l'escalier.

--Au revoir tout ce que j'aime!

De la fenêtre, les jeunes filles le virent sauter en selle...

Il leur envoya un baiser, piqua des deux et disparut dans la direction de Vittel.

· · ·

Florence et Denise restèrent seules. La Benjamine s'était jetée au cou de son amie. Ces mots, mille fois répétés, chantaient au milieu des baisers:

--Ma sœur!... Ma bonne sœur!... Ma sœur chérie!...

--Tu l'aimais donc? interrogea Denise du ton que prend la mère avec l'enfant qu'elle gâte.

La fillette secoua la tête.

--Ne me gronde pas... Je suis comme lui... Est-ce que je m'en doutais hier?...

Le front de la veuve de Gaston devint plus triste: moins que personne elle ignorait combien vite la passion conquiert l'âme d'une vierge.

Tout à coup un faible gémissement se fit entendre...

--Qu'est-ce que cela? questionna Florence.

--C'est notre nouvel hôte, répondit la jeune femme.

Les rideaux du lit remuaient. La sœur du lieutenant fit un mouvement pour les relever. La Benjamine l'arrêta:

--Au nom du ciel, quel est cet hôte?

Denise eut un sourire triste:

--Tu vas le savoir.

Et elle raconta brièvement ce que Philippe lui avait appris. A mesure qu'elle avançait dans son récit, les nuances rosées qui allumaient les joues de Florence s'éteignaient peu à peu. La Benjamine avait fermé les yeux. Elle écoutait, raidie sur son siège, incapable de se remuer ou de prononcer un mot. Seulement, lorsque la fille du garde-chasse parla du parti que la justice comptait tirer des indications, des révélations de l'enfant inconnu, un sanglot s'échappa de sa poitrine brisée...

--Qu'as-tu donc? demanda Denise, stupéfaite, alarmée de ce trouble envahissant.

Une plainte plus accentuée sortit de dessous les courtines.

Celles-ci s'agitèrent de nouveau.

La jeune femme les releva vivement et jeta un cri, auquel la Benjamine répondit par un grand soupir.

Le convalescent s'était dressé à demi. Son oreille se tendait comme pour percevoir le son d'une voix déjà entendue. Appuyé sur ses poings, il se penchait hors du lit, et ses prunelles inquiètes faisaient le tour de la chambre...

Quand elles rencontrèrent la Benjamine, elles s'arrêtèrent brusquement et devinrent fixes. La coloration de la fièvre empourpra ses pommettes. Ses lèvres frémirent. Des paroles semblaient monter de sa gorge oppressée à sa bouche entr'ouverte. Mais un spasme le saisit. Sa tête retomba sur l'oreiller.

Florence Arnould avait reculé comme devant une apparition. Denise lui toucha le bras:

--Mon Dieu! Seigneur! s'exclama-t-elle, on dirait qu'il t'a reconnue!

Puis, regardant la fillette blême, épeurée, anéantie:

--Et toi aussi, tu le connais! ajouta-t-elle.

Rejetée violemment dans la réalité, Florence se prit à balbutier des dénégations éperdues:

--Le connaître?... Moi?... Tu te trompes!...

La sœur du lieutenant poursuivit avec une véhémence croissante:

--Non, je ne me trompe pas... L'impression que ta voix, que ta vue lui ont causée... Celle que tu as ressentie...

La fillette essaya de sourire:

--Ma pauvre Denise, tu es folle...

La jeune femme eut un geste farouche:

--Folle! C'est possible. On le serait à moins. Mais il est des délires lucides...

Elle saisit le bras de son amie et le serra nerveusement:

--Cette enfant parle d'une femme,--d'une femme qui le sauva, la nuit où fut commis le crime dont le souvenir l'épouvante...

La Benjamine repartit faiblement:

--Cette femme, ce n'est pas moi, je te le jure... Par pitié!... Je ne puis comprendre...

--Comment! tu ne comprends pas que ce sont les assassins de mon Gaston que nous cherchons, Philippe et moi! Tu ne comprends pas que je suis veuve! Tu ne comprends pas qu'on m'a tué mon mari, qu'on m'a volé mon fils, et qu'il faut que je retrouve celui-ci et que je venge celui-là!

La jeune femme semblait oublier que son Georges était--du moins à ce que celui-ci lui avait affirmé--au pouvoir de Joseph Arnould. Elle secouait avec colère la fillette, qui soupira:

--Calme-toi, de grâce!... Tes doigts me meurtrissent!... Je souffre!...

--Ah! fit Denise avec éclat, je souffre bien autrement! C'est mon âme qui est meurtrie!

Elle lâcha la Benjamine, se couvrit le visage de ses mains et se répandit en sanglots. Florence l'enlaça. Leurs larmes se confondirent. La Benjamine protestait:

--Si Dieu n'exigeait que mon sang pour te rendre ce que tu as perdu!...

L'enfant, cause de ce débat, ne paraissait pas l'entendre, replongé qu'il était dans son énigmatique insensibilité.

La fille de l'ancien houzard reprit à travers ses pleurs:

--Si tu veux devenir la compagne de Philippe, si tu veux que je continue à t'appeler ma sœur, oh! avoue-moi la vérité, dût cette vérité être encore plus horrible que le doute qui me torture!...

Puis, passant sans transition de la prière à la menace:

--Ta raison n'est pas égarée comme celle de ce malheureux enfant. Prends garde. La justice saura t'arracher ce que tu refuses de m'apprendre.

Les dernières paroles de Denise montrèrent brusquement à Florence les conséquences inévitables et terribles d'un aveu.

Son parti fut pris en une seconde. Elle se dégagea de l'étreinte de sa compagne. Sa figure s'était empreinte d'une incroyable résolution:

--Soit, fit-elle avec fermeté, romps mon mariage; brise mon cœur; fais-moi arrêter, si bon te semble, par celui à qui tu me fiançais tout à l'heure...

Toutes les deux se regardaient en face.

La Benjamine poursuivit sans l'ombre d'une hésitation:

--Pas plus que toi, les juges n'obtiendront de moi autre chose que ce serment: je ne sais rien de ce qu'on me demande, et l'enfant qui dort sur ce lit m'est absolument étranger.

Denise fut-elle convaincue par ce visage, par cet accent d'apparente sincérité? Ou bien entrevit-elle le sentiment pieux qui dictait à sa petite amie et sa réponse et son mensonge? Toujours est-il qu'elle considéra la fillette avec une pitié profonde, et que, l'attirant dans ses bras:

--Viens, lui dit-elle, plus que jamais nous sommes sœurs, par le malheur qui nous accable!

Elles se tinrent un instant embrassées. Ensuite, la fille du garde-chasse poursuivit:

--Je vais tenir la promesse que j'ai faite à Philippe. Si le ciel veut que vous soyez heureux dans l'avenir, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir entravé d'un moment votre bonheur.

Elle s'assit près de la table, traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier, et tendant ce papier à Florence:

--En rentrant à la maison, remets ceci à ton frère aîné. C'est le chef de ta famille. Je l'informe de ce qui s'est passé ce matin, et le prie de venir demain s'entendre avec moi à ce sujet. Tu resteras donc à Vittel. Il faut que nous causions seul à seul, moi et le citoyen Arnould.

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