CHAPITRE III
LES INDUSTRIES MÉSOLITHIQUES
Les palethnologues ont coutume de ranger, dans la phase industrielle néolithique, des cultures très différentes de celles que nous venons d'examiner et qu'ils considèrent comme formant la transition entre les industries de la pierre éclatée et l'outil en pierre polie. D'une part on trouve, dans les mobiliers appartenant à ces groupes, beaucoup d'instruments qui leur sont communs avec ceux des Magdaléniens et, d'autre part, apparaissent des formes nouvelles ne comprenant pas celles de la pierre polie. En 1909[103] j'ai proposé pour ces industries intermédiaires le nom de Mésolithiques.
[Note 103: XXXVII, 136 sq.]
«En réalité, dit J. Déchelette dans son Manuel[104], l'ancienne technique, celle de la taille du silex, subsista parallèlement aux procédés nouveaux. Plusieurs types d'outils, lames simples, lames à encoches, grattoirs, perçoirs, etc., types qui forment le fond des outillages en silex de tous les temps et de toutes les latitudes, demeurent en usage, subissant parfois de légères modifications. Des outils nouveaux, taillés de même par percussion ou par pression, apparaissent à côté des types anciens.»
[Note 104: I, 308.]
Dans nos pays, à cette époque, les conditions de la vie s'étaient modifiées: au froid sec des temps magdaléniens a succédé tout d'abord un climat tempéré, humide, les glaciers se cantonnant peu à peu dans les régions qu'ils occupent aujourd'hui. La faune actuelle s'établit alors, le renne se retira dans les régions boréales et les pachydermes disparurent, alors qu'ils avaient survécu aux froids intenses des derniers temps quaternaires, et que, cependant, les conditions étaient devenues pour eux en Gaule plus favorables que par le passé.
Cette disparition, coïncidant avec l'abandon des arts, si développés chez les Magdaléniens, laissent à penser qu'en dépit des raisonnements et des conclusions de la plupart des préhistoriens[105], il existe une lacune dans nos connaissances, hiatus dont l'existence ne peut être niée[106]. Les phénomènes qui ont pris place à cette époque et qui ont causé cet hiatus étaient assurément d'ordre naturel, sans quoi le mammouth, le bison et bien d'autres animaux encore ne se seraient pas subitement éteints. Quant à la disparition des arts, elle est complète, ou, du moins, les timides tentatives des premiers temps des industries mésolithique et néolithique ne sont certainement pas une dégénérescence de l'art des cavernes: car elles ne se présentent pas inspirées par le même esprit.
[Note 105: Cf. XXVI, 1, 310; LIX, 265-282.]
[Note 106: Cf. LV, 247.]
À partir du début des industries mésolithiques, on constate une beaucoup plus grande variété de cultures que dans les temps quaternaires. C'est qu'au grand nombre de régions climatériques correspondent des besoins spéciaux, et que l'esprit humain s'étant ouvert, il en résulte des groupements plus intimes que par le passé, un grand développement des goûts et des tendances régionales. Quant aux migrations auxquelles jadis on attribuait peut-être trop d'importance, mais qu'on semble nier par trop aussi aujourd'hui, elles ont assurément été pour beaucoup dans la transformation des civilisations de l'Europe occidentale. Sans les faire intervenir, on s'expliquerait malaisément que les tribus magdaléniennes, demeurées dans leur pays d'origine, aient dépéri au point de ne rien laisser de leur civilisation, au moment même où les conditions de leur existence devenaient plus favorables. Quoi qu'il en soit, les cavernes sont presque toutes délaissées à cette époque, bien qu'elles offrissent toujours d'excellents abris. Sans aucun doute ces transformations subites dans la vie résultent de causes profondes, et tout porte à croire qu'elles sont dues à l'intervention de peuples nouvellement venus dans nos pays.
Il ne faut pas oublier que la Sibérie qui, depuis les débuts de l'ère glaciaire, était sans communications avec l'Europe, séparée qu'elle en était par les glaciers des steppes russes et le lac aralo-caspien, venait de s'ouvrir sur l'ancien monde et que ses hordes, chassées de leur patrie par le froid s'ébranlaient pour venir, par vagues successives, envahir l'Europe, l'Iran, les Indes à la recherche de plus grandes facilités de la vie. Ces migrations d'Est en Ouest ont débuté de très bonne heure et se sont poursuivies presque jusqu'à nos jours, les flots succédant aux flots sans relâche. C'est dans ces mouvements qu'il faut chercher la cause du trouble que nous constatons dans la succession des industries occidentales, celle de l'apparition des brachycéphales, celle des langues du groupe aryen. Une grande révolution s'accomplit alors.
Industrie azilienne.--Parmi les rares découvertes capables de jeter quelque lumière sur les débuts des industries mésolithiques, il convient de citer en première ligne celles de Piette dans la grotte du mas d'Azil (Ariège)[107].
[Note 107: PIETTE, XIII, Pau, 1892, II, 649; id., I (1895), 235; id., VI.(1895), 276 id.(1896), 386. Les collections Piette sont aujourd'hui au musée de Saint-Germain.]
Au-dessus de deux lits nettement caractérisés de l'industrie magdalénienne séparée de ces dépôts par une bande de limon fluvial jaune, se trouvaient les restes d'une culture à laquelle Piette a donné le nom d'époque azilienne. Là se trouvaient des foyers, des amas de peroxyde de fer, de nombreux os de cerf, aucun de renne, des silex taillés du type magdalénien, en grande abondance, petits racloirs arrondis, outils en «lame de canif», des harpons aplatis et perforés en bois de cerf, des poinçons et lissoirs en os, des os brisés constatant la présence dans la région du cerf commun, du chevreuil, de l'ours, du sanglier, du castor, du blaireau, du chat sauvage, etc... Piette rencontra de nombreux galets de schiste portant des marques tracées à l'ocre rouge. Ce dernier fait, bien que très étonnant, se trouve confirmé par des découvertes analogues dans d'autres cavernes, entre autres dans celles de Cousade[108], près de Narbonne, et de la Tourasse[109].
[Note 108: I (1895), 262.]
[Note 109: D'après l'abbé Breuil. Cf. XXVI, 1, 319.]
Dans cette même couche étaient deux squelettes dont nous aurons à parler plus loin, au sujet des usages funéraires.
[Illustration: Fig. 26.--Harpons en os et en bois de cerf.--1-3, Mas d'Azil.--2-4, Grotte de la Tourasse (Hte-Garonne).--5-6, Grotte de Reilhac (Lot).]
Au-dessus de la couche azilienne, l'explorateur a rencontré un dernier niveau archéologique renfermant, entre autres instruments, des outils en pierre polie. L'industrie azilienne est donc intermédiaire entre celle des Magdaléniens et la culture néolithique.
Ce n'est pas seulement au mas d'Azil qu'on rencontre les restes de cette industrie; bien des grottes de l'Ariège, de la Haute-Garonne, en contiennent, et si l'on s'en rapporte à la forme des harpons, on retrouve cette même forme dans la Dordogne, et même en Écosse, dans la caverne d'Oban (Argyllshire); mais il serait téméraire d'établir des similitudes reposant seulement sur la forme d'un instrument.
Industrie tourassienne.--Parmi les industries mésolithiques, il convient de citer, en passant, l'industrie nommée tourassienne, par G. de Mortillet[110], que ce savant archéologue considérait comme l'étape marquant la dégénérescence et l'extinction de l'industrie quaternaire. Il y voyait une époque spéciale dont il croyait retrouver les traces dans toute l'Europe, dans le bassin méditerranéen et jusqu'aux Indes. En réalité, cette industrie ne semble pas correspondre à une culture particulière, mais bien à des besoins spéciaux, mal définis encore, communs à une foule de pays, probablement à des époques diverses, comprenant, semble-t-il, la fin des industries mésolithiques et le commencement de celles de la pierre polie.
[Note 110: Évolution quaternaire de la pierre, dans VIII (1897), 24. A. DE MORTILLET, Les petits silex taillés à contours géométriques,