‹ L'ibis bleuChapitre 83 sur 83 · XXXIII

XXXIII

... Quand elle dut quitter Saint-Raphaël, c'est justement alors qu'elle aurait dû y arriver pour sa santé.

Les médecins le dirent. Mais elle n'aurait plus voulu rester seule. Elle voulait suivre son martyre. Elle en avait besoin. Elle y trouvait sa volupté, toute l'espérance.

Marcant rejoignit avec elle sa préfecture. Un vaste hôtel glacial dans une ville morte. Il n'y eut pas de bal du préfet, cette année-là. Marcant se donna tout entier à ses administrés. Il faisait tout par lui-même. Il laissait la mère et l'enfant des journées, des soirées entières, dans ces grands appartements, sinistres à force de hauteur de plafond, de vastes espaces vides, où tout éclairage était toujours insuffisant.

Le médecin de la préfecture, consulté un jour de crise, dit à Marcant:

--Elle est touchée. Il y a des complications qui m'échappent. Je reconnais, dans toutes les maladies, des cas où certaine «malignité» indéfinissable s'en mêle... Qu'est-ce que c'est? Nous n'en savons rien. C'est la fine blessure empoisonnée de l'invisible: c'est la mort. Quant à elle, puisque vous exigez l'absolue sincérité, elle est condamnée. En a-t-elle pour six mois, ou davantage, ou pour quelques semaines? je ne sais plus. Ce qui est certain, c'est qu'elle est perdue.

Elle ne se démentit pas. Marcant s'irritait parfois contre lui-même, de ne pouvoir paraître affectueux. C'était plus fort que lui; il n'y a point d'autre expression pour dire cette invincible impossibilité qu'il éprouvait à lui parler comme autrefois... Il ne l'avait plus embrassée, jamais. Sa brutale sincérité n'avait pu se résoudre à cette comédie, même pour Georges.

Elle le regardait toujours timidement, comme les pauvres chiens qu'on a trop battus. Du reste, il évitait de la regarder en face, sentant que, malgré lui, il mettrait dans son regard une sévérité qui n'était plus dans sa volonté.

Maintenant, se voyant faiblir chaque jour davantage, elle parlait à son Georges du départ possible, mais involontaire: de la mort.

--Pourquoi est-ce qu'on meurt?

--Parce que le bon Dieu le veut. On ne peut pas faire autrement: on quitte son mari, son enfant. On les regrette beaucoup, mais il faut partir. Et eux, ils ne doivent pas pleurer longtemps pour ne pas faire de la peine aux morts...--Elle reprenait:--Quand je t'ai quitté une fois, je ne t'ai pas dit adieu. Aussi, tu vois, maintenant, je t'avertis!

--Oh! reste avec nous, maman!

--Encore un peu de temps, oui, je veux bien, si je peux... le plus longtemps que je pourrai.

Elle l'enseignait ainsi, le consolant par avance... Un jour, il courut à son père, qui travaillait dans son grand cabinet:

--Maman se trouve mal!

Il sanglotait...

Marcant se leva précipitamment. Il courut, étonné de lui-même, bouleversé.

Elle s'était jetée sur son lit.

--Ce n'est rien, dit-elle en souriant un peu, mais je suis heureuse de vous voir. Merci.

Sa main pendante caressait les cheveux longs de Georges.

La tête un peu relevée sur l'oreiller blanc, elle regardait Marcant qui, debout au pied de son lit, la regardait aussi, immobile. Leurs yeux, depuis une certaine fois, ne s'étaient plus rencontrés, ni surtout fixés.

Lui, il était grave, tristement sévère, toujours malgré lui.

Elle, tout de suite, avait cessé de sourire.

[Illustration]

Elle voyait, dans les yeux de Marcant, cette sévérité involontaire, ce je ne sais quoi de dur, qui ne voulait pas fondre, qui était le reproche, la justice peut-être, le châtiment à coup sûr. De haine dans ce regard, il n'y en avait point, mais peut-être quelque chose de pis: l'indifférence. Ce n'est plus elle qu'il semblait regarder, mais, comme toujours, une étrangère. Et pourtant elle se sentait le cœur de l'Elise d'autrefois... épuré même... Pourquoi donc ne la reconnaissait-il pas?

Cette impuissance à lui montrer son âme était douloureuse en elle. Elle sentait bien qu'avec des mots elle n'y parviendrait pas... «Oh! s'il pouvait voir dedans! songeait-elle, mais voilà: on ne peut pas!»

Et vers lui elle élevait son regard où tout cela était pourtant visible. Toute son âme, dans la transparence et la lumière de ce regard, nageait et appelait. C'était comme une supplication de noyée qui appelle d'en bas pour être sauvée. «Oh! remonter jusqu'à toi!... Oh! être aimée encore de toi, ne fût-ce qu'une seconde, une seconde terrestre que j'emporterais à l'éternité! N'ai-je pas été telle que tu l'as voulu, en ces derniers jours? Ma faute n'est-elle pas rachetée encore? Mon repentir ne m'a-t-il pas lavée? Où Dieu pardonne, où ton esprit pardonne, ton cœur ne peut-il se rendre? Tu n'es pas maître, je le sais, de l'aimer encore un instant, mon âme défaillante, mais c'est bien là mon désespoir: que l'amour infini ne puisse pas créer l'amour!... Denis! Denis, ces yeux qui te parlent encore vont se fermer à la lumière! Quand tu la verras sans moi, demain, il sera trop tard pour nous deux!... Ne l'emporterai-je pas avec moi, l'involontaire pardon d'amour, pour exciter celui de Dieu, et faudra-t-il que je compte sur la seule pitié du juge?... L'agonie des martyrs n'est pas une agonie, puisqu'ils se sentent aimés de celui pour qui ils meurent!... Denis! Denis! mes yeux s'éteignent, mon âme en eux s'éloigne... Mon âme s'en va où tu ne peux la suivre!... Georges! Denis, mon Dieu!»

Elle ne prononça pas un seul mot. Elle regardait avec son âme, et son âme parlait dans ses yeux, derrière un trouble infini, qui, lentement, les voilait.

Marcant regarda d'abord, sans l'entendre, cette angoisse de supplication; et, tout à coup, il l'entendit avec son âme, venir à lui du grand lointain où elle s'enfonçait... Alors ses yeux à lui s'attendrirent... et aussitôt Elise, ineffablement, sourit... Il retrouvait l'Elise d'autrefois, car le visage tourmenté de la jeune femme se mit à redevenir apaisé, celui de la jeune fille... Leurs âmes se reconnurent, se confondirent un instant, hors du monde, heureuses l'une de l'autre... Il avait bondi vers elle... Il était sur ses lèvres... Il reçut, dans un baiser, son dernier souffle...

Et il demeura là, un instant, immobile, étonné de vivre, éperdu de l'avoir une seconde accompagnée par delà la mort, dans un prodige de l'amour, de celui que n'explique aucune parole, et que l'amour des sens nous cache, même quand tous deux se trouvent unis, aussi subtilement qu'à la lampe--la flamme!

FIN

COLLECTION ILLUSTRÉE A =95= CENTIMES

EN RELIURE ARTISTIQUE: 1 FR. 50

(Chaque ouvrage forme un volume in-8o)

=AICARD= (Jean), de l'Académie française, Tata. Illustrations de Suzanne Minier.

-- L'Ibis bleu. Illustrations de L. Couturier.

=ALANIC= (Mathilde), Norbert Dys. Dessins de Marchetti.

=ALLAIS= (Alphonse), Pas de Bile. Illustrations de Métivet.

=ARÈNE= (Paul), Domnine. Illustrations de G. Koister.

=CONAN DOYLE=, Premières Aventures de Sherlock Holmes. Illustrations de G. da Fonseca.

-- Nouvelles Aventures de Sherlock Holmes. Illustrations de G. da Fonseca.

-- Le Drapeau Vert. Illustrations de Paul Thiriat.

-- Les Exploits du Colonel Gérard. Illustrations de Paul Claudel.

=CORDAY= (Michel), Le Charme. Illustrations de Jordic.

-- Mariage de Demain. Illustrations de H. Thiriet.

=CORRARD= (Pierre), La Bohème s'amuse. Illustrations de Mirande.

=COURTELINE= (Georges), Coco, Coco et Toto. Illustrations de Barrère.

=CUNISSET-CARNOT=, Étrange Fortune. Illustrations de Fraipont.

=DANRIT= (Ct Driant), Robinsons Sous-Marins. Illustrations de Dutriac.

-- Robinsons de l'Air. Illustrations de Dutriac.

=DAUDET= (Alphonse), Tartarin de Tarascon. Illustrations de Dutriac.

-- Tartarin sur les Alpes. Illustrations de Dutriac.

-- Sapho. Illustrations de Ch. Atamian.

-- Port-Tarascon, Illustrations de G. Dutriac.

=DAUDET= (Ernest), Mademoiselle de Fougères. Illustrations de H. Thiriet.

=DÉROULÈDE= (Paul), Feuilles de route. Illustrations de R. Arus.

=DUVERNOIS= (Henri), Nane, ou le Lit conjugal. Illustrations de Guillaume.

=D'ESPARBÈS= (Georges), Le Roi. Illustrations de H. Lanos.

-- La Légion Etrangère, Dessins de Mahut et de légionnaires.

-- La Grogne, Illustrations de H. Thiriet.

=FEYDEAU et DESVALLIÈRES=, Champignol malgré lui. Illustrations de Léonce Burret.

=FLAMMARION= (Camille), Stella. Illustrations de S. Minier.

=FRÉMEAUX= (Paul), Derniers jours de l'Empereur. Illustrations documentaires.

-- Souvenirs d'une petite amie de Napoléon. Illustrations documentaires.

=GACHONS= (Jacques des), La Châtelaine. Illustrations de A. Pécoud.

=GERMAIN= (Auguste), Premier prix du Conservatoire. Illustrations de Silbert.

=GILBERT AUGUSTIN-THIERRY=, La Savelli. Illustrations de Léonce Burret.

=GYP=, Le Friquet. Illustrations de Kauffmann.

-- Sœurette. Illustrations de André Leroy.

-- Pervenche. Illustrations de G. Nicolet.

-- Geneviève. Illustrations de G. Nicolet.

-- L'Amoureux de Line. Illustrations de Ch. Roussel.

=HERMANT= (Abel), Nathalie Madoré. Illustrations de H. Causon.

=HEYSE= (Paul), L'amour en Italie. Illustrations de M. Baldo.

=HORNUNG=, Raffles, cambrioleur amateur. Illustrations de Fonseca.

=IDA SAINT-ELME=, Une Contemporaine de Napoléon. Illustrations de Métivet.

=LA VAUDÈRE=, Le Mystère de Kama. Illustrations de Ch. Atamian.

=LAVEDAN=, de l'Académie française, Mam'zelle Vertu. Illustrations de Jordic.

=LE GOFFIC= (Ch.), La Double Confession. Illustrations de Pégot-Ogier.

=LEMAITRE= (Claude), Cadet Oui-Oui. Illustrations de Simont.

=LEMONNIER= (Camille), Amants joyeux. Illustrations de Bigot-Valentin.

=LEROY= (Charles), Le Colonel Ramollot. Ilustrations de Vallet.

=MAEL= (Pierre), Pilleurs d'Epaves. Illustrations de H. Lanos.

=MAIZEROY= (René), L'Ange. Illustrations de G. Nicolet.

=MANDELSTAMM= (Valentin), Jim Blackwood, jockey. Illustrations de André Leroy.

=MARNY= (Jules), La Femme de Silva. Illustrations de Fabiano.

=MONTÉGUT= (Maurice), Le Mur. Illustrations de Ricardo Florès.

=PROVINS= (Michel), Nos Petits Cœurs. Illustrations de Métivet.

=ROBERT= (Louis de), La Reprise. Illustrations de H. Thiriet.

=ROD= (Edouard), L'Incendie. Illustrations de H. Thiriet.

=RODENBACH=, Bruges-la-Morte. Illustrations de M. Baldo.

=SÉMANT= (Paul de), P'tites Femmes de Régiment. Illustrations de l'auteur.

-- Ce Sacré Poilut! Illustrations de l'auteur.

=SIMON= (Jules), de l'Académie française, Mémoires des Autres. Illustrations de Paul Thiriat.

=THEURIET= (André), de l'Académie française, Mon Oncle Flo. Illustrations de Bouard.

=TRISTAN BERNARD=, Secrets d'État. Illustrations de H. Thiriet.

=WOLFF= (Pierre), Sacré Léonce. Illustrations de Fabiano.

Sceaux.--Imprimerie Charaire.

Page 1