‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 2 sur 35 · II

II

Un voyageur difficile à contenter.

Sir Olliver paraissait avoir trente-cinq ans. Il attestait, par la pureté de son teint, la valeur souvent mise en doute de l'hygiène britannique.

Ses yeux étaient moins bleus que le ciel qu'ils contemplaient; mais ils eussent pu passer pour des beaux yeux d'azur parmi des yeux de faïence. Ses favoris et ses cheveux étaient blonds en Angleterre et rouges sur le continent. Assez bien fait, doué d'une jolie prestance que ses vêtements étaient loin de laisser voir, il n'avait rien extérieurement qui pût alarmer l'observateur le moins optimiste. Il fallait, à coup sûr, les préventions et les préjugés de Pharamond pour soupçonner des embûches dans l'esprit paisible de ce voyageur mis à la dernière mode.

Michel eut presque honte de sa démarche, et ce fut de l'air le plus cordial qu'il interpella l'Anglais.

--Eh bien! milord, vous ne vous plaindrez pas; voilà un beau temps.

--Oui, le temps est fort beau, répondit l'Anglais avec un soupir.

--On dirait que cela vous contrarie? Nous ne sommes pas à Londres ici; il ne faut pas voir d'insulte dans un ciel un peu clair.

--Je suis habitué aux contrariétés, répliqua sir Olliver d'un ton languissant.

--Est-ce que vous vous seriez embarqué, par hasard, pour assister à une tempête?

--Oh! oui, à une tempête et à autre chose encore!

--Eh bien, milord, j'en suis fâché pour vous, continua le capitaine en raillant et en se frottant les mains; mais nous n'aurons pas le plus petit grain, d'ici longtemps peut-être.

--D'ici longtemps! murmura l'Anglais avec abattement.

--Quel original! se dit Michel.

Un petit silence suivit ce premier abordage. Persuadé qu'il avait affaire à un maniaque sans danger, le capitaine allait se retirer, quand sir Olliver redressa tout à coup la tête, et reprit avec fermeté:

--Monsieur le capitaine, combien coûterait une tempête, au plus juste prix?

La question était bouffonne, faite surtout dans ce français anglaisé et avec cet accent que nous ne cherchons pas à noter, afin de laisser au récit toute sa clarté. Michel revint sur ses pas.

--Une tempête! vous voulez rire.

--Je ne ris jamais, moi, je suis toujours sérieux.

En effet, c'était avec le plus imperturbable sang-froid que ces singuliers propos étaient tenus.

--Ma foi, milord, vous auriez beau y mettre le prix, il me serait impossible de vous procurer aujourd'hui ce que vous demandez.

Michel, qui s'efforçait de rester poli, sentait un rire goguenard l'étouffer.

--Oh! si vous le vouliez, demanda l'Anglais.

--Comment diable m'y prendrais-je?

--Je veux dire, continua sir Olliver, une petite tempête sans orage, un joli naufrage par le beau temps. Ce serait terrible et délicieux!

L'oeil de l'Anglais s'alluma d'une singulière convoitise.

--Décidément, il est fou, se dit presque à demi-voix le capitaine Michel.

--Oui, continua sir Olliver avec une animation tout intérieure, pour ainsi dire, et sans que la vivacité de ses paroles ébranlât son corps immobile, fît frémir ses favoris soigneusement peignés, ébranlât le contour inflexible de son col de chemise; oui, je voudrais voir ce beau navire se tordre, se rouler et disparaître dans les flots. Quelle scène, ô Shakspeare!

Il y avait, dans ce souhait sinistre, un côté vraiment comique. Ce fut celui-là qui parut tout d'abord à l'imagination du capitaine, qui s'appuya aux bastingages pour supporter le poids de son hilarité. Mais sir Olliver ne riait pas; il trouvait, au contraire, l'hilarité du capitaine fort injurieuse, et il arrêtait sur lui son regard froid et dédaigneux, comme s'il eût attendu des excuses. Michel ne songeait guère à s'excuser. Il défaisait le noeud de sa cravate pour ne pas étrangler.

--Il faut convenir que vous êtes un homme bien aimable, disait le bon capitaine; vous prenez votre plaisir d'une singulière façon. Ah! il vous faudrait, pour vous seul, la représentation d'un naufrage. Vous n'êtes pas dégoûté; mais vous ne l'aurez pas.

--Oh! si, je l'aurai, dit d'un ton sec l'Anglais fort mécontent.

--Je vous en défie bien. Regardez-moi le ciel! est-il disposé à flatter vos manies? Regardez cette coquille? hein! est-elle faite pour la lame?

--Oui, ce vaisseau est très-confortable, répondit sir Olliver; mais un petit trou dans la calle me donnerait ce que je demande.

--Heureusement que nous sommes deux à vouloir, repartit rudement Michel qui essayait de couper court à la plaisanterie.

--Mais, moi, je veux plus que vous, continua l'Anglais.

--Il s'agit bien de notre volonté à tous les deux! Suis-je fou de vous écouter! Et Michel, en haussant les épaules, fit un pas pour se retirer.

--Oh! oui, il s'agit de nous deux, dit sir Olliver en se plaçant avec un beau sang-froid devant le capitaine; car je puis, si vous me refusez ce plaisir, vous brûler la cervelle.

Et le parfait gentleman tira de sa poche un élégant revolver qu'il montra à Michel.

Le vieux marin ne broncha pas; mais la patience lui échappait.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il à l'Anglais, qu'il n'appela plus milord, que je pourrais vous faire descendre à fond de cale; mais, pour vous empêcher d'y pratiquer la petite ouverture que vous désirez, je vous mettrais des menottes et un boulet au pied. Je suis le maître ici. Ce navire est ma maison, et, comme nous n'avons pas de médecin pour les fous, c'est moi qui rédige les ordonnances et qui les applique.

--Je ne demande pas mieux, répondit sir Olliver qui remit languissamment son revolver dans sa poche, et qui tendit les deux poignets au capitaine. La prison, c'est toujours quelque chose!

Et le malheureux soupirait en tournant vers le ciel les yeux de faïence dont il a été parlé plus haut.

Pour le coup, Michel fut désarmé. Sa colère ne voulut pas être en reste de politesse avec le revolver. Il reprit sa bonne humeur, et s'adressant à l'Anglais avec cette autorité amicale qui s'impose, en dépit des caractères:

--Milord, lui dit-il, en donnant à ce mot de milord la grâce avenante d'une offre de réconciliation, nous ne nous entendons pas. Pourtant j'ai vu des caractères de toutes les nuances, des fantaisies de tous les calibres. S'il vous plaisait de causer un peu et de m'expliquer vos idées; eh bien, je m'y ferais, je m'y habituerais, et il n'y aurait plus de contradiction entre nous.

Michel s'était fait le raisonnement que suggère toujours l'obstination d'un fou.

--Cédons, s'était-il dit, ou plutôt ayons l'air de céder, et promettons-lui la lune et le soleil, s'il tient absolument à les avoir.

Il prit, en conséquence, avec une familiarité dont l'Anglais ne fut pas trop choqué, le bras de sir Olliver, entraîna celui-ci à l'écart, s'assit et le fit asseoir à côté de lui; puis, comme un père qui va recevoir la confession de l'enfant prodigue:

--Voyons, milord, lui dit-il, vous avez eu des chagrins; racontez-les-moi, je ne suis pas insensible. Nous autres, vieux loups de mer qui ne quittons jamais l'eau salée, nous en avons quelquefois sous les paupières. Je vous promets de pleurer s'il le faut; c'est gentil cela, hein?

--Vous êtes bon, repartit sir Olliver en tirant de sa poche des gants qu'il mit avec le plus grand soin, et vous allez tout savoir. Ce que j'ai à dire, d'ailleurs, peut se résumer dans un seul mot: je m'ennuie.

--Je connais cela, interrompit Michel, et je le respecte; c'est votre point d'honneur national.

--Oh! je m'ennuie plus que tous les Anglais à la fois. Quand j'étais tout petit enfant, je m'ennuyais déjà dans les bras de ma nourrice. Je suis entré dans le monde en bâillant. J'étais riche, j'ai essayé de tous les genres de guérison. J'ai voyagé, j'ai aimé, j'ai étudié; j'ai payé très-cher des tableaux, des livres, des chevaux, des femmes, des chiens, des coqs. Les coqs m'ont amusé huit jours, et puis ils avaient une telle ardeur à combattre que j'en suis devenu jaloux, et que je leur ai fait tordre le cou. J'ai eu des duels; pas un ne m'a été funeste. Je suis allé dans l'Inde, et j'ai fait le siége de Delhi avec ma cravache; les balles des révoltés avaient de si grands égards pour moi que je n'avais plus même l'émotion du danger. J'ai eu pendant toute une nuit la tentation de m'enrôler parmi les insurgés et de courir la chance d'être mis à la gueule des canons. Mais si je m'ennuyais d'être Anglais, j'étais en même temps trop fier de ce titre pour me compromettre avec les scélérats que nous allions châtier. Je suis revenu en Europe. J'ai habité Paris pendant deux ans, et je n'ai eu que deux heures de gaieté, un jour, à une séance de l'Académie française où tout le monde dormait, même les orateurs. Malheureusement ces représentations somnambuliques sont rares. Les théâtres m'ont porté au suicide; il ne suffit pas de savoir le français pour y aller: il faut savoir le calembour. Je n'ai jamais pu le comprendre. J'ai cru que l'amour me guérirait; mais l'amour n'est que l'ennui partagé, et je me piquais de trop de générosité pour ne pas prendre la part de celle que j'aimais. J'ai songé à me précipiter du haut de la colonne Vendôme; mais je suis parent de feu lord Wellington, et le choix de ce monument, pour finir mes jours, eût été un manque d'égards pour la statue de mon illustre cousin. J'avais essayé de la vie parisienne; j'ai voulu interroger la mort. Je suis allé, un jour, au Père-Lachaise, bien décidé à causer, comme Hamlet, avec les fossoyeurs; mais ces messieurs avaient des uniformes, lisaient le journal et manquaient complétement d'humour. Cette désillusion m'a guéri même de la pensée de la mort; on doit bien s'ennuyer au Père-Lachaise en si plate compagnie. On ne me laissa toucher à rien dans le cimetière. Tous les morts sont sous clef. Pauvre Yorick!

J'avais un bel appartement; je donnai des fêtes et d'excellents dîners; j'invitai des artistes; ils mangèrent bien, mais m'égayèrent mal. J'entendis parler d'un bandit qui dévastait la campagne aux environs de Rome. Je partis pour l'Italie, mais je ne trouvai personne pour me présenter à ce chef de brigands; lorsque, surmontant les règles de la bienséance britannique, je voulus me présenter moi-même, le coquin avait fait sa soumission et accepté un grade dans la gendarmerie du pape. Il tenait à ses économies.

--En vérité, vous n'aviez pas de chance, interrompit le bon Michel, qui gardait son sérieux.

--N'est-ce pas? Comme je regagnais le Havre, incertain de ce que je devais tenter, j'aperçus votre fringant navire; il me plut. Sa légèreté me fit penser qu'il ne devait pas être très-solide. J'entendis raconter que vous partiez pour un long voyage; vous deviez toucher aux îles de la Sonde. L'occasion des aventures me séduisit; mais ce que vos matelots m'ont dit des efforts tentés pour adoucir les moeurs de ces peuplades m'a refroidi. J'ai peur de trouver les insulaires de la Polynésie en train de lire la Bible. Je ne saurais attendre plus longtemps. Ma patience est à bout; c'est ici que je dois ressentir enfin les émotions si vainement espérées. Je guettais une tempête; je n'ai plus que la ressource d'un naufrage; mais j'y tiens. Capitaine, je vous l'ai dit, je suis riche, j'ai sur moi de quoi payer cette coquille, toute la cargaison et l'équipage par-dessus le marché. Voyons, monsieur Michel, faites-moi le plaisir de couler bas ce vaisseau; nous ne sommes pas éloignés d'un archipel; partez sur un bateau. Laissez-moi seul, je me charge de tout. C'est convenu, n'est-ce pas?

--Diable! vous êtes bien pressé, dit Michel en se levant et en ruminant dans sa tête quelque prétexte pour donner le change à la fantaisie de son passager.

--Dépêchez-vous, car je m'ennuie, répéta langoureusement sir Olliver.

--Et moi aussi, vous m'ennuyez, dit le capitaine.

--J'avais bien songé, continua l'Anglais, à susciter une révolte de l'équipage, à me faire nommer capitaine; mais vous êtes un brave homme; je serais désolé de vous faire violence.

--C'est là un procédé dont j'apprécie toute la délicatesse, reprit Michel, et pour n'être pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec un boulet au pied et jeter à la mer.

--Ce serait pourtant une péripétie.

--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas; sautez par-dessus bord.

Sir Olliver parut réfléchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien nager, je me sauverais.

--Ah! vous prenez la chose au sérieux? Quel farceur intrépide! Mais savez-vous bien que si vous n'avez pas d'émotions, vous êtes joliment fait pour en donner! Voyons, milord, êtes-vous arrivé sérieusement à cet excès d'ennui que rien, pas même une bonne action à accomplir, ne puisse vous distraire?

--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essayé. Mais les remercîments de ceux que j'obligeais m'ont dégoûté de la bienfaisance.

--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.

--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'était pas banale.

--Sacrebleu! s'écria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais jamais su. Vous êtes un homme difficile à amuser. Avez-vous essayé du jeu?

--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant, je gagnais toujours.

--Ah ça, au lieu de l'eau salée à prendre par bain ou par gorgée, si vous essayiez du vin? voilà un genre de consolation qui n'a rien d'antinational.

--L'ivresse! ce n'est pas l'émotion; c'est le suicide! Boire pour se distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour mourir.

--Tiens! voilà une issue. Tuez-vous!

--Non. La mort n'est peut-être que l'ennui pétrifié, et je ne pourrais pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir négatif.

--Allons, vous ne voulez pas en démordre, il vous faut un naufrage.

--Oui, mais complet!

--Laissez-moi, du moins, le temps de la réflexion, parbleu! jusqu'à ce soir; je ne peux pas m'engager à la légère.

--Jusqu'à ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes déliés l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous les moyens.

--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens à vous laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas à ma manière.

--A ce soir, monsieur Michel.

--A ce soir, milord.

Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis, poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un étui breveté le plus odorant cigare qui ait jamais aromatisé des lèvres masculines, et se mit à le fumer avec une sensualité qui prouvait bien qu'il n'était pas complétement guéri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait encore quelques petites douceurs.