VIII
Où l'on démontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout prévoir.
Les ministres de Bonifacio et Bonifacio lui-même se trouvaient fort bien de l'opération subie; ils s'éveillaient sans fatigue; à peine si quelquefois un petit peu d'air s'infiltrant dans le crâne mal fermé les faisait souvenir de leur fêlure. Marforio prenait les plus grandes précautions pour qu'il ne restât pas une goutte d'eau dans les interstices de la masse cérébrale; la salle du trésor était un sanctuaire qui préservait admirablement les bocaux sacrés; personne, excepté Colbertini, n'avait de clef de cette retraite. Nous verrons que l'exception était fâcheuse et combien Lorenzo eut à se repentir de n'avoir pas réclamé cette clef, lors de sa rencontre avec l'ancien premier ministre.
Un jour, un véritable et sérieux danger menaça le gouvernement: un chat fut subrepticement introduit dans le palais, et fut trouvé miaulant et grattant à la porte de la salle du trésor. Marforio frémit en songeant au péril que les augustes cervelles auraient pu courir. Des précautions furent prises en conséquence, sans qu'il fût possible d'en expliquer le motif. Les passions mauvaises n'auraient pas manqué de profiter du renseignement; et le régicide, mis à la portée des chats, serait devenu un instrument d'opposition formidable.
On se contenta de charger la police de distribuer des boulettes malsaines dans tous les coins du palais, et l'on fit griller les fenêtres de la salle du trésor.
Ces dangers violents n'étaient pas, au surplus, le seul ni le plus grand inconvénient du système; on ne tarda pas à constater le singulier phénomène que voici:
Le cerveau, interrompant brusquement le petit travail de la réflexion par une mort apparente de quelques heures, revenait, en reprenant ses fonctions, au point de départ de la veille. La mémoire ne souffrait pas de cette interruption violente; mais la mémoire seule lui survivait, la mémoire stérile, sans acquisition nouvelle. On s'aperçut (quand je dis _on_, je pense à Lorenzo comme observateur bienveillant, et à Colbertini comme espion), on s'aperçut peu à peu que les ministres et le prince en gagnant du repos avaient perdu ce privilége commun à tous et qui fait découvrir instantanément au réveil l'idée vainement cherchée avant la nuit.
Marforio avait supprimé la fatigue, cela était incontestable; mais il avait aussi supprimé le travail.
Le ministre de l'instruction publique était, au jour où il subit l'opération, en train de rédiger une circulaire à ses administrés pour leur recommander un abécédaire qui venait d'être publié, après quinze années de préparation, par une académie du voisinage. L'infortuné ministre s'était arrêté, avant d'aller souper, à une phrase très-difficile, dans laquelle il cherchait à expliquer, ce qu'il n'avait jamais bien su, l'utilité de la lecture. Quand le lendemain Son Excellence, reposée, calmée, rafraîchie, voulut continuer sa phrase, il lui fut impossible de trouver autre chose que ce qui était déjà. Il s'était fait un temps d'arrêt dans son intelligence.
Cette circulation incessante de la sève intellectuelle qui accumule dans le sommeil les forces que l'activité dépensera dans le réveil, était interrompue et ne pouvait plus se rétablir. Il recommençait tous les jours la même besogne et tous les jours il la quittait de la même façon, au même endroit, avec le même mot.
Le ministre de la guerre donna un exemple tout pareil. Il examinait, pour en doter la musique de l'année, un système de mirliton fort ingénieux; mais l'intraitable ministre n'avait voulu autoriser cet instrument qu'après avoir appris à en jouer lui-même; il paraît même qu'il avait fait jusque-là des progrès assez rapides. Après l'opération en question, il s'obstina à chantonner le même refrain, sans pouvoir en sortir.
Les autres ministres et Bonifacio XXIII éprouvèrent le même effet de cette lacune volontaire qu'ils creusaient dans leur existence morale. Le plus petit effort de l'esprit leur devenait inutile; on les eût dits attachés à une oeuvre de Pénélope; toutes les nuits un lutin défaisait le dessin tracé le jour et il fallait le recommencer.
Lorenzo, inquiet de ce résultat, demanda un remède à Marforio. Mais son beau-père se mit à rire; il s'était déclaré infaillible, et la meilleure preuve qu'il pût donner de son infaillibilité, c'était de ne pas consentir à reconnaître une erreur.
--De quoi te mêles-tu? jeune homme, dit-il à son gendre. Ai-je jamais prétendu qu'ils auraient tous plus d'esprit après l'opération qu'ils n'en avaient auparavant. Ils étaient bêtes; ils le sont restés. Le respect m'empêche de te dire que ton père n'était guère plus fort. Trouve-moi un homme d'esprit qui consente à se laisser opérer, et s'il devient stupide ton objection aura de la valeur.
Cette réponse était préremptoire. Où trouver en effet un homme d'esprit qui consentît à se laisser manier la cervelle?
L'héritier présomptif, qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour l'utopie de son beau-père, croyait de son devoir de garder le secret le plus absolu sur les observations critiques auxquelles il se livrait, et de veiller en même temps à ce que l'insuffisance des hommes du gouvernement ne transpirât pas trop au dehors. Il assistait aux rares séances du conseil; s'il y avait un décret à rendre, une mesure à prendre, il s'efforçait d'enlever une décision aux tâtonnements des ministres et du souverain.
Le public ne se fût jamais aperçu de l'immobilité intellectuelle qui résultait du fameux système, si Colbertini n'avait pris soin de la faire remarquer au parti des jeunes, et si ce parti ne s'était empressé de s'en étonner et de s'en indigner tout haut. La foule, qui voyait la mine florissante de Bonifacio et qui ne se sentait pas plus gênée dans ses allures qu'auparavant, admirait l'adresse de Marforio et ne réclamait rien.
Peu lui importait cette paralysie organisée; on n'augmentait pas les impôts; et si on ne faisait rien pour elle, on ne lui demandait rien. Mais vous savez que l'opinion publique ne se manifesterait jamais avec force, s'il n'y avait pas des gens de précaution pour l'éveiller, la mettre sur la route des protestations, et pour lui trouver un mot d'ordre, une formule. C'était précisément là la mission du parti des jeunes. Il allait stimuler l'apathie des habitants, et leur démontrait qu'au lieu de se trouver heureux, ils devaient se croire très-malheureux, puisqu'ils étaient très-mal administrés.
Cette propagande utile fut un peu lente à agir, et peut-être n'eût-elle jamais abouti, sans un singulier renfort qui lui vint de France dans la personne d'un cabaretier. Il s'établit une hôtellerie nouvelle, dont les vins et la bonne chère, en accélérant la vie dans les jeunes cervelles, donnèrent plus d'accent et plus de feu aux remontrances. La mauvaise humeur que l'on conçut contre les anciens restaurants monta jusqu'au pouvoir.
Il est de la fatalité des gouvernements absolus (fussent-ils paternels, comme croyait l'être le gouvernement de Bonifacio XXIII) d'être responsables de tout, du mauvais temps et des épidémies, comme de la misère et des souffrances morales. Visant au rôle de la Providence, ils en assument les charges, en voulant en recueillir les profits. N'excitant pas, n'encourageant pas l'initiative individuelle, ils sont comptables envers chaque individu de sa part d'activité et de son libre arbitre. Il est injuste, selon les lois éternelles, de leur en vouloir de la grêle, de la pluie, de la peste; mais il est logique de leur demander raison du peu de secours moral ou matériel que chacun trouve en soi pour résister au fléau ou s'en consoler.
Je vous demande pardon de cette petite boutade un peu solennelle pour l'histoire de la principauté en question. Mais l'histoire a des principes immuables, et c'est surtout dans un conte qu'il faut les invoquer.
Le parti des jeunes faisait donc de superbes dîners et d'éloquentes protestations. Il fulminait contre l'engourdissement séculaire du pays, et parlait avec irrévérence du fameux système de Marforio qu'il avait d'abord acclamé, et des têtes fêlées du ministère dont il se moquait. Les murs étaient couverts de caricatures où l'opération des cervelles était commentée et traitée de la belle manière.
Je vous laisse à juger si Lorenzo était triste de cette opposition qui grossissait de jour en jour. Accordons-lui cette justice, que son mariage ne l'avait pas rendu égoïste. Retiré dans un coin du palais paternel, il vivait dans une extase quotidienne, et il ne s'interrompait de répéter à Marta les plus doux noms et les plus doux vers qu'il pût imaginer, que pour la serrer tendrement sur son coeur, en bénissant Dieu de l'avoir béni. Mais une douleur aiguë se mêlait à cette ivresse. Lorenzo pensait parfois que son bonheur était la récompense et le résultat des utopies de Marforio, et il craignait toujours quelque catastrophe. Aussi, bien qu'il n'eût pas le moindre goût pour le pouvoir, et surtout pour un pouvoir impuissant et ridicule, il essayait, comme je l'ai dit plus haut, de s'occuper un peu des affaires dont personne ne s'occupait, et chaque soir, avec Marta, qui n'était pas de mauvais conseil, il causait à la belle étoile, sur une terrasse du château, du malheur irréparable d'être l'héritier présomptif d'une révolution imminente.
Son brave homme de père et de souverain se trouvait le plus heureux des monarques, et éprouvait un contentement inouï quand Marforio lui avait remis le matin sa cervelle en place. Lorenzo essayait vainement de faire entrer une idée ou l'ombre d'une idée dans cette pauvre tête. L'intelligence, qui reprenait chaque jour son mouvement, son tic-tac, comme un moulin arrêté pendant la nuit, n'avait plus d'élan, plus de force; elle n'avait plus ce mystérieux travail de la nuit qui est peut-être le seul véritable, le seul profitable. Lorenzo reconnaissait que le sommeil n'est pas le réparateur, mais l'initiateur solennel et tout-puissant, et il conjurait Marforio et les têtes fêlées de vouloir bien renoncer au bain d'eau froide. Mais le savant ne voulait pas en démordre, et les sujets de l'expérience s'accommodaient trop bien de l'inactivité pour y renoncer.
Un jour l'opposition en corps sollicita une audience de Bonifacio XXIII, et vint lui exposer respectueusement ses griefs. Le prince reçut avec le plus charmant sourire la députation; il était entouré de ses ministres, et jamais la béatitude n'eut des représentants plus frais, plus roses, plus convaincus.
Bonifacio ne comprit pas un mot de tout ce qu'on lui débita; il prit avec son inaltérable bonne humeur la pancarte qu'on lui tendit et qui, rédigée dans la fameuse hôtellerie française dont j'ai parlé plus haut, avait, d'un côté, le menu du dernier dîner de l'opposition, et, de l'autre, les demandes les plus urgentes du parti des jeunes.
L'éclairage, le balayage des rues, la mise en vigueur d'une constitution un peu délaissée, quelques idées de réforme aussi simples que modérées, formaient tout le programme. Bonifacio promit d'en délibérer en conseil, et, en effet, il en délibéra; mais, par une erreur bien excusable, il avait pris la pancarte du mauvais côté, et ce fut sur le menu du dîner qu'il disserta congrûment avec ses ministres, sans pouvoir tomber d'accord. Je dois ajouter que Marforio n'assistait jamais au conseil. Il avait trop de choses à étudier pour cela, et Lorenzo, espérant que des griefs aussi plausibles et aussi faciles à satisfaire pouvaient être discutés même par des cerveaux fêlés, voulant d'ailleurs s'assurer une dernière fois de ce qu'il y avait à attendre de son père et de ses ministres, s'abstint de cette délibération.
Le lendemain et les jours suivants, la députation se représenta; on la reçut avec le même sourire, on lui fit dans les mêmes termes les mêmes promesses, on recommença les mêmes délibérations, pour arriver au même néant. C'en était fait; l'opposition se disposa à agir énergiquement, et Lorenzo comprit que s'il n'intervenait pas, la couronne de son père était menacée.
Le jeune prince ne tenait guère au pouvoir pour le pouvoir; mais s'il avait des goûts modestes, il avait aussi le sentiment d'un double devoir; comme héritier présomptif et comme fils, il devait défendre les droits de Bonifacio. Il eût été bien heureux, l'innocent troubadour, de quitter le palais en serrant sous son bras le bras charmant de Maria et d'aller avec sa douce compagne oublier, dans quelque poétique retraite, la méchanceté des gouvernés et la sottise des gouvernants. Il ne connaissait pas cette formule que les philosophes de la romance n'avaient pas encore inventée: _Une chaumière et un coeur_, mais il en avait le sentiment, je devrais dire le _pressentiment_.
Ah! si par un miracle dont il eût été reconnaissant envers Marforio, la principauté avait pu s'évanouir dans l'air, comme s'évanouissent les châteaux des fées; s'il avait pu se retrouver seul, avec sa chère Marta, sous les ombres de quelque retraite comme celles que l'Arioste a dépeintes, quelle vie poétique! quel madrigal en duo! Mais son rêve devait demeurer blotti dans son âme, comme un papillon qui n'a pas de fleurs; et il lui fallait s'occuper de ces personnages grotesques, Marforio et les ministres, sans oublier que son auguste père ne se séparait pas assez dans son esprit des caricatures de son entourage.
Lorenzo eut une conférence avec le chef du parti des jeunes. Il promit d'user de toute son influence pour que les espérances de progrès ne fussent pas toujours déçues; il s'engagea, au nom du gouvernement, à produire quelque chose de nouveau qui satisferait la curiosité publique et qui ne tromperait pas l'attente des patriotes.
Lorenzo sentait la témérité de ses engagements; mais depuis le jour fatal où, n'écoutant que son amour, il avait introduit Marforio chez son père, il se disait solidaire du bien et du mal qui se commettaient dans la principauté; d'un autre côté, si peu prince qu'il voulût être, il l'était encore trop pour ne pas tomber dans le défaut des princes et pour ne pas promettre plus qu'il n'osait et qu'il pouvait tenir.
Un événement extraordinaire sembla le tirer d'inquiétude et donner ample satisfaction au parti des jeunes.
Marforio venait tous les matins très-ponctuellement visiter les bocaux confiés à ses soins, en retirer le mieux qu'il pouvait les cervelles de Son Altesse et de Leurs Excellences, et les replacer toutes dans leurs boîtes respectives. C'était la seule occasion qu'il voulût conserver de fréquenter ses collègues.
Un jour, le docteur s'était acquitté de sa tâche avec l'attention accoutumée, et après avoir hermétiquement fermé les têtes des éminents fonctionnaires dont il réglait les mouvements intellectuels, il était rentré dans son laboratoire pour continuer une série d'expériences fort curieuses, quand Lorenzo, essoufflé, courut après lui et vint frapper à sa porte.
--Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le savant, surpris de l'émotion de son gendre.
--Oh! rassurez-vous, murmura Lorenzo naïvement, Marta n'est pas malade.
Le pauvre prince s'imaginait que le premier cri du père était pour sa fille; il oubliait que le père était un savant.
--Il ne s'agit pas de ma fille. Est-ce qu'on aurait voulu encore enterrer mes sujets?
--Non, répliqua Lorenzo; mais êtes-vous bien sûr, docteur, de ne pas vous être trompé ce matin en remettant chaque cerveau dans sa boîte?
--Très-sûr; les précautions que je prends me garantissent contre toute surprise.
--Alors il se passe un phénomène inexplicable et que je vous conjure de venir voir. Mon père et ses ministres ont des idées toutes nouvelles, des goûts différents de leurs goûts habituels.
--C'est tout simple, interrompit Marforio, rougissant d'orgueil, le progrès est accompli. Vous doutiez de la rénovation de l'intelligence; je savais bien, moi, qu'à un moment donné, l'instrument reposé aurait des accents différents de ceux qu'il rendait autrefois.
--Il n'est pas possible, docteur, qu'une flûte, parce qu'elle aura dormi quinze jours, vous joue des airs de violon!
--Ouais! Vous devenez railleur, mon gendre! Il vous sied bien de vous moquer de ce que vous ne comprenez pas!
--Oh! je ne me moque pas, je vous jure, j'ai trop peur, dit Lorenzo.
--Peur de quoi?
--Peur de cette activité qui succède à cette atonie.
--Bah! je vous démontrerai que tout cela est logique.
Lorenzo secoua la tête et revint au palais avec Marforio.
Il se passait en effet une scène fort étrange et que toute la science du docteur allait peut-être se trouver impuissante à expliquer.