‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 8 sur 35 · II

II

Où l'on démontre les ennuis de la pauvreté.

Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait le prix.

La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes, de la vivacité des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.

Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder, mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le coeur une sensation violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans assouvissement.

La baronne était une de ces créatures moirées, si j'ose ainsi dire. On ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les paupières, comme par un éventail qui les attisait; parce que sa peau transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs fugitives; parce que sa grâce était un arome; parce que la voir, sans en être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à cette harmonie vague. Était-elle brune? Était-elle blonde? c'était une question sans cesse agitée, jamais résolue. Angèle, en un mot, était le type le plus complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans avoir le mauvais goût provincial de déchirer, parlant de tout avec vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.

Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les romances, par son magnifique bouquet, et c'était peut-être bien à lui, autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers, ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.

Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces héritiers manquait de délicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi! c'était pour sa fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un dévouement sincère, une âme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que cette union était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.

Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de l'amour à de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des cachemires.

Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments, une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit s'évanouir; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait. Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'oeuvre ou mourir. Pour le coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour, en ne faisant pas à Gérard l'honneur qu'elle refusait à ses avides cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux mois après.

Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame, veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut s'élever à la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poëtes, et à faire envie aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des appétits de bonheur à ruiner le ciel. Ils s'aimèrent en cachette, en public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition, elle son dépit.

Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des couleuvres, Angèle tressaillit, non pas qu'elle se repentît de son bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.

--Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.

L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce fut sa folie, son fruit défendu, auquel naturellement elle fit mordre Gérard.

--Je serai ta femme, lui dit-elle.

--Hélas! tu étais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mot rappela qu'il n'avait plus à obtenir de la grande dame que ses millions; cette pensée, en le mettant en présence d'une convoitise d'argent, l'attrista et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habituèrent à cette idée du mariage, et, en s'y habituant, ils l'étudièrent.

Il se fit une déchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les cachait. Par ce trou, on aperçut la vie positive, et l'on sentit passer un vent glacial.

--N'est-ce pas me déshonorer, se demanda tout d'abord et tout héroïquement notre artiste, que d'épouser une femme si riche? On ne voudra jamais croire que je l'aime pour elle; on dira que je l'aime pour son argent.

De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de mariage, rédigé sur papier timbré, allait consacrer et immobiliser son bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Gérard, mais d'un besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.

Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désenchanta un peu l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta, et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de petits défauts.

--Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès, ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.

--Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance. Je la suivrai jusqu'au bout du monde.

Et c'est ainsi que, voulant attester la solidité de leur amour, ils coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.

L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de ceux qui se sentent menacés par la mort.

Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et plus digne de son fils.

Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle vit son fils se préparer à un voyage:

--Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

--Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement Gérard, offensé de ce conseil pratique.

--Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas absolument sur lui pour les dépenses de la route.

Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles, des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard, dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.

Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint d'avoir peur de lui.

Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une porte, se disait tout bas:

--Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais-je faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a entretenue dans mon coeur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles: serais-je coupable de les lui rappeler?

Et le pauvre Gérard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.

--Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas même le prix du voyage pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.

Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en désespoir de cause, il pût s'adresser pour un emprunt, il aperçut un journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il dépensait d'avance le produit.

Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en s'excusant sur un retard de la poste.

--Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.

--Vous allez jouer?

--Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec moi.

--Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout entier aux spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.

Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:

--Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine. Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien, Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les _Fils de la Forêt-Noire_; il en vit quelques-uns.

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année, Et là, muets d'horreur, devant la destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

· · ·

Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:

O toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de coeur, dissimulé dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines, un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte désespérée.