‹ L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointainChapitre 1 sur 52 · L’ILE ET LE VOYAGE

L’ILE ET LE VOYAGE

Petite Odyssée d’un Poète lointain

PARIS LE DIVAN 37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIII

DU MÊME AUTEUR:

Lucioles et Cantharides (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé).

La Clarté du Sud (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905).

Le Jardin des Tropiques (Paris, Éditions du Beffroi, 1911).

Chansons de mer et d’outre-mer (Paris, Éditions de la Phalange, 1911).

Nostalgies Françaises (Paris, Éditions de la Phalange, 1913).

Il a été tiré de cet ouvrage

20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder

Some day I shall rise and leave my friends And seek you again through the world’s far ends, You whom I found so fair, (Touch of your hands and smell of your hair!), My only god in the days that were. My eager feet shall find you again, Though the sullen years and the mark of pain Have changed you wholly; for I shall know (How could I forget having loved you so?), In the sad half-light of evening, The face that was all my sunrising.

RUPERT BROOKE.

PREMIER CHANT

D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE

Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur D’un grand ciel d’un bleu fou.

JOHN-ANTOINE NAU.

J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets, Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles. J’écris ces vers au chant des fontaines créoles. Sur un piton lointain ondule un palmier vert. Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer. Les frégates sans fin sollicitent le rêve; Avec elles l’espoir plane loin de la grève. Tout près de ma maison où bourdonne un rucher Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher. Ma demeure est toujours tranquille et solitaire; C’est là que je conserve un grand amour sincère; Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux Lointains, que mon bonheur illumine les cieux. J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles.

LE VENT DU SUD

A vous troupe légère Qui d’aile passagère Par le monde volez.

JOACHIM DU BELLAY.

Le doux vent que l’on respire, Par ce beau jour d’odeurs, Apporte l’âme en délire Des flots et des fleurs.

Non, ce n’est pas de ces plages Que vient le vent frais, Il a fait de beaux voyages. (O Mers, ô Forêts!)

Il a charmé l’Atlantique De son rêve fol, L’odeur de la Martinique Flotte dans son vol.

Il a frôlé la grenade Aux divins vergers Et la limpide Barbade Aux arbres légers.

N’est-ce pas, pur et tonique, Sur les ajoupas, L’air de la brune Amérique Où sont les pampas?...

· · ·

Il traîne par le tropique, Tenace témoin, Quelque chose d’exotique Qui vient de plus loin.

Il a bu le sel des îles Désertes où les bois Ont des notes plus subtiles Que tous les hautbois.

Il a chanté sur cent grèves Avec les oiseaux, Il a bercé mille rêves Et mille roseaux.

Il a gonflé mille voiles Sur les chaudes mers Et frémi sous mille étoiles Aux cieux pleins d’éclairs.

Il donne la nostalgie De pays lointains. Mon âme s’est élargie D’espoirs incertains.

Ah! ce n’est pas de nos plages Que vient le vent frais. Il a fait de grands voyages. (O Mers, ô Forêts!)

· · ·

Vent qui pousses les nuages Vers le nord frileux Et te complais aux ombrages Hantés de paons bleus.

Toi qui sèmes à nos portes L’or des orangers, Prends avec les feuilles mortes Mes rêves légers.

Prends mes chants et sème-les Sur toutes les mers Et que toutes les forêts Respirent mes vers.

Emporte au loin par le monde --Divin troubadour-- L’ivresse pure et profonde De mon cœur trop lourd!

AU BEAU LYS DE FRANCE

Dans l’île montagneuse et pleine de forêts, Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles Et que je songe à vous, tandis que mille voiles, Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais.

AURORE AUSTRALE

La nuit ferme son aile et parmi les roseaux On entend pépier d’innombrables oiseaux. A pas comptés, l’aube s’approche. De la savane la plus proche On entend les clairons des coqs. Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue. Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue Par delà l’île aux sombres rocs. Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur Ont emporté le sable éclatant des étoiles Et la mer voit soudain, à son orient pur, Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles.

INCANTATION

Ah! vivre ici, bercé de secrètes musiques Et le regard toujours tourné vers la beauté; Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté! Poèmes de tendresse écrits à la nuit close, Brillez comme l’étoile en un feuillage noir; Gardez le souvenir de la dernière rose Et l’écho langoureux des colombes du soir.

LE RÊVE

Bien que je vive aux lointains bords De l’exotisme, Mon rêve, oiseau fier, sans efforts, Sait franchir l’isthme.

Il revient se poser souvent Sur la ruine D’un temple grec où l’on entend Chanter la mer de Salamine.

INVITATION AU CLAIR DE LUNE

Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes, Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison; Vous avez des pitons illuminé les rampes Et vous baignez déjà le subtil horizon.

Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons; Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres, J’entendrai Philomèle et le chant des grillons.

LE SEUL REGRET

Si vous étiez près de mon cœur Que la nuit serait belle! Il n’est pas une autre île en fleur A mes yeux valant celle

Où de ma fenêtre je vois, Dans la campagne amie, Bambous penchés et palmiers droits Et la mer endormie.

LA LETTRE

Qui eust pensé que l’on peust concepvoir Tant de plaisir pour lettres recepvoir?

CLÉMENT MAROT.

Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain, Bientôt luira le jour radieux que j’espère; En attendant, les mots tracés par votre main Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère.

LES ILES

A Marius-Ary Leblond.

Océan, garde-nous les Iles.

FERNAND THALY.

Qui dira le charme des îles, Oasis que borde d’azur Le désert des ondes mobiles? Qui chantera leur soleil pur?

Berceau de légendes splendides Depuis le temps d’Aphrodite, Ne sont-elles ces Atlantides Les paradis de la beauté?

C’est dans un îlot qu’Ariane Fut abandonnée aux tourments. En Sicile, au chant du platane, Théocrite eut des jeux charmants.

Chio te vit grandir, Homère! Rhodes charma les Chevaliers; Et Cœur-de-Lion, âme fière, Aima Chypre aux pourpres halliers,

Sur les mers de la solitude C’est par l’une des Bahamas Que Colomb commença l’étude Des merveilleux panoramas.

C’est aux Mascareignes, dans l’île Des filaos plantés en rangs Que naquit Leconte de Lisle, Poète grand parmi les grands.

Les plus beaux yeux de l’Odyssée D’une île ont admiré la mer, Et Nausicaa fut bercée Par le lyrisme du flot clair.

Iles du Sud hospitalières Aux Bougainville, aux Carteret; Elles gazouillent, vos lisières; Mais pas d’oiseaux dans la forêt!

Et c’est vous, charmantes Antilles, Les plus admirables joyaux Des îles riches en coquilles Sous l’or des tropiques royaux.

Terres d’amour, chères aux rêves Et propices aux Robinsons, Les vents alizés de vos grèves M’ont donné de belles leçons!...

Vous parfumez vos claires rades Du souffle des matins rosés Et dans vos golfes les dorades Dansent sous les flots irisés.

C’est à vos cieux que je dérobe Le murmure des filaos, Lorsque la mer change de robe A l’aurore, au parfum des flots.

Je vois rentrer le paille-en-queue Pareil à mon blanc rêve pur, Lorsque blonde en sa prison bleue La lune contemple l’azur.

Ile ardente du Pacifique Stevenson ne t’aime pas mieux Que je n’aime ma Dominique, Ma belle île aux oiseaux heureux.

Douce Antille aux bois admirables, Sera-ce sous ton azur clair, Que j’entendrai, du fond des sables, Les grandes lyres de la mer?

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