VII
Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules, Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux, Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles, Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux: Il me semble revoir parmi de beaux visages, Les visages de ceux que la mort a glacés; La foule étant aveugle au soir des grands orages, Parmi ces chants joyeux passent des trépassés. Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres, Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres, Reviennent rire encor au milieu des vivants. C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques, Je marche regardant les yeux des promeneurs, Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques, Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs. Je veux porter en moi cette chimère heureuse Qui berce mes chagrins et calme mes remords, En attendant la nuit terrible ou merveilleuse Où je serai parmi vos phalanges, ô morts!
THE END OF A PERFECT DAY
Rien qu’à ton maintien Qu’à ta pure ligne, D’Albion insigne Je sens que tu viens.
Ta taille parfaite Ton teint merveilleux, Tes limpides yeux Me sont une fête!
Dans les yeux anglais Luit la mer immense; J’aime ton silence Et ton regard frais.
La ville s’est tue. Je suis plein d’émoi; Marche près de moi Ma belle statue!
LES VAUTOURS
J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice Passer la caravane innombrable des maux; Et parmi les cités en deuil tous les fléaux Qui dans la chair de l’homme allument le supplice.
Un avorton, victime innocente du vice, Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau, Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux Semblaient chercher le ciel et demander justice.
Et je songeais alors à votre mission, Prophètes pleins d’amour et de compassion, Savants brûlés aux feux de vos laboratoires;
Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté, D’arracher à jamais toutes les ailes noires, Des grands vautours planant sur notre humanité.
HÉRÉDITÉ
Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine, Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit; Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine.
Mais, ravivant le flux des passions lointaines, Invisible et présente, au gré du temps qui fuit, Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit, Vieux revenant sorti des ténèbres humaines.
L’héritage des morts est en ses doigts cruels Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels, Gronder l’écho confus des vices séculaires.
Car du legs ancestral rien ne s’est effacé, Le sang des vieux péchés coule dans nos artères; Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé.
SOUVENIRS ET REGRETS