‹ L'Illusion ComiqueChapitre 10 sur 43 · Scène IV

Scène IV

Matamore, Isabelle, Clindor

Matamore

Eh bien ! dès qu’il m’a vu, comme a-t-il pris la fuite ?

M’a-t-il bien su quitter la place au même instant !

Isabelle

Ce n’est pas honte à lui, les rois en font autant,

Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles

N’a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.

Matamore

Vous le pouvez bien croire ; et pour le témoigner,

Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner ;

Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire :

J’en jure par lui-même, et cela c’est tout dire.

Isabelle

Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur ;

Je ne veux point régner que dessus votre cœur :

Toute l’ambition que me donne ma flamme,

C’est d’avoir pour sujets les désirs de votre âme.

Matamore

Ils vous sont tout acquis, et pour vous faire voir

Que nous avons sur eux un absolu pouvoir,

Je n’écouterai plus cette humeur de conquête ;

Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête,

J’en prendrai seulement deux ou trois pour valets,

Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.

Isabelle

L’éclat de tels suivants attirerait l’envie

Sur le rare bonheur où je coule ma vie ;

Le commerce discret de nos affections

N’a besoin que de lui pour ces commissions.

Matamore

Vous avez, Dieu me sauve ! un esprit à ma mode ;

Vous trouvez comme moi la grandeur incommode.

Les sceptres les plus beaux n’ont rien pour moi d’exquis ;

Je les rends aussitôt que je les ai conquis,

Et me suis vu charmer quantité de princesses,

Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses.

Isabelle

Certes, en ce point seul je manque un peu de foi.

Que vous ayez quitté des princesses pour moi !

Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose !

Matamore

Je crois que la Montagne en saura quelque chose.

Viens çà. Lorsqu’en la Chine, en ce fameux tournoi,

Je donnai dans la vue aux deux filles du roi,

Que te dit-on en cour de cette jalousie

Dont pour moi toutes deux eurent l’âme saisie ?

Clindor

Par vos mépris enfin l’une et l’autre mourut.

J’étais lors en Egypte, où le bruit en courut ;

Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes

Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes.

Vous veniez d’assommer dix géants en un jour ;

Vous aviez désolé les pays d’alentour,

Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes,

Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,

Et défait, vers Damas, cent mille combattants.

Matamore

Que tu remarques bien et les lieux et les temps !

Je l’avais oublié.

Isabelle

Des faits si pleins de gloire

Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire ?

Matamore

Trop pleine de lauriers remportés sur les rois,

Je ne la charge point de ces menus exploits.

q

Page 1