‹ L'Illustre MaurinChapitre 11 sur 30 · Chapitre 21 D’un dialogue entre Maurin et son futur beau-père Orsini qui lui donne des nouvelles de Mme Thémis.

Chapitre 21 D’un dialogue entre Maurin et son futur beau-père Orsini qui lui donne des nouvelles de Mme Thémis.

Un vague besoin d’ordre et de paix prenait Maurin depuis quelque temps. Il avait mis ses plus beaux vêtements, et s’en fut trouver Orsini.

Le forestier était sorti.

« Pour l’amour de Dieu, s’écria Tonia dès qu’elle aperçut Maurin, va-t’en !… Je ne sais, depuis quelques jours, ce qu’a mon père ; il ne me parle plus et serre les dents quand il me regarde.

– Je ne m’en vais pas, vu que je veux, dit Maurin, te demander à lui, aujourd’hui même, en mariage ! »

Orsini entrait.

« Toi, ici ! dit-il avec colère à Maurin. Tu as vraiment du courage !… Ecoute donc : puisque tu es entré comme mon hôte, sors en paix. Mais je te préviens qu’une heure après ta sortie, je te traquerai sans pitié, partout où je te rencontrerai.

– Oh ! oh ! dit Maurin ; je regrette pareil accueil, je ne m’y attendais guère ! Et j’avais à vous parler aujourd’hui d’une chose d’importance. Mettez la muselière à votre colère et écoutez-moi. Il y va peut-être de notre repos à tous, à vous, à Tonia et à moi.

– Et qu’est-ce que Tonia a de commun avec toi ?

– J’ai pris des résolutions nouvelles, Orsini. Les choses pour lesquelles on me poursuit méritent, je le calcule ainsi, plutôt récompense que punition. C’est ce que j’ai résolu de faire connaître à la justice. Je me livrerai donc prisonnier ; on pourra me juger selon la vérité, on m’acquittera – c’est sûr. Et alors, Orsini, je reviendrai vous dire : Donnez-moi Tonia en mariage, car je l’aime et elle ne me déteste pas, que je crois… »

Orsini fit un mouvement que Maurin arrêta d’un geste :

« Mais je ne suis d’humeur à me livrer aux juges que si j’ai d’abord votre promesse. Vous me comprenez ?

– Il est bien temps ! s’écria Orsini. Tu n’es plus un homme contre qui on fait une enquête, et ce n’est plus l’ordre de t’amener qui est lancé contre toi. C’est l’ordre de t’arrêter pour la prison ! Tu n’es plus un prévenu, tu es un condamné.

– Condamné ! dit Maurin pâlissant. Et à quoi, bon Dieu !

– Trois jours de prison, cinquante francs d’amende, dit Orsini. Tu as maintenant un casier judiciaire. Tu es condamné par défaut pour coups et blessures ; le vol d’un chien n’a pas été prouvé. »

Maurin paraissait consterné. De la surprise il restait muet et immobile. Tonia également.

« C’est donc pour cela, mon père, dit-elle, que vous paraissez si triste ?

– Triste ! cria Orsini, triste ! pourquoi serais-je triste ? Est-ce que j’ai à être triste pour un malheur qui ne regarde ni moi ni les miens ? Triste, non ; mais indigné, oui ; furieux, oui, qu’un tel homme entre dans ma maison de garde, dans une honnête maison, et ose me demander ma fille !… Hors d’ici, coquin !

– Je croyais, dit Maurin avec calme, les Corses toujours convenables envers leur hôte et moins sévères a l’habitude pour des bandits plus coupables que moi, quand bien même j’aurais fait les choses dont on m’accuse ! »

Orsini parut sensible à ce reproche.

« Et qui te dit que je n’ai rien d’autre à te reprocher moi-même ?

– Et quoi donc ?

– Tu ne le devines pas ? N’as-tu pas parlé au congrès l’autre jour contre Cabantous, un homme fidèle à la cause des Bonaparte, qui est la cause de tous les Corses ?

– Oh ! oh ! dit Maurin, c’est de cela qu’il retourne ?

– C’est de cela.

– Alors, beau-père, dit Maurin d’un air de raillerie méprisante, vous vous mêlez de ce qui ne vous aregarde pas.

– Un homme tel que toi amènerait le désordre dans ma maison, reprit Orsini avec force. Nous ne nous entendrions jamais. Je voterais d’une couleur et tu voterais d’une autre. Je veux un gendre dans mes idées, et non une manière de révolté, un homme qui est contre toutes les règles, un républicain et un anarchiste ! Hors d’ici, voleur de chien ! »

Tonia fit un pas vers son père qui la repoussa.

Maurin haussa les épaules.

« Il est très vrai, dit-il, que j’ai donné une bonne leçon à un chasseur qui battait son chien ; il est véritable que son chien m’a suivi et n’a plus voulu me quitter. Le nom de l’homme et son adresse à Cannes sont sur le collier ; je pensais à lui ramener son animal un jour ou l’autre. Eh bien, je ne le lui ramènerai pas. La bête a choisi son maître. Je la laisse libre de retourner toute seule à Cannes, à pied ou par le train, c’est tout ce que je peux faire ! Quant à la condamnation, j’en suis fâché, mais en même temps je m’en moque ! Elle restera sur le papier. Un jour de prison qui est un jour, je ne le ferai pas. Une punition donnée pour un motif pareil, non, je ne l’accepte pas. J’ai pour moi la vraie justice. Saulnier a d’une Société d’animaux, une décoration parce qu’il aime les renards et les belettes et qu’il s’en fait aimer. Il ne sera pas dit qu’un citoyen de France fera de la prison pour avoir protégé un chien !… Adieu, Orsini.

« Ni toi ni tes amis les gendarmes, vous ne me prendrez. Et si Sandri revient à ses projets de mariage avec ta fille, ce n’est pas pour avoir attrapé Maurin qu’on le fera brigadier, tu peux le lui dire et il en peut être sûr… Adieu, Tonia. Votre père est votre père. Respectez-le.

« Ce n’est pas moi qui vous détournerai de sa maison, mais je calcule que vous pensez autrement que lui et que vous n’êtes pas fille à mépriser Maurin aujourd’hui qu’il est malheureux, beaucoup plus malheureux qu’hier. »

Tonia fit un pas vers Maurin qui se retirait. Orsini étendit le bras pour saisir sa carabine.

« Ici, Tonia !… Et toi, dehors, voleur ! »

Maurin, près de sortir, se retourna vers Tonia toute frémissante d’inquiétude :

« Vous le voyez, Tonia, dit-il, ce n’est pas ma faute. Maurin vous eût épousée volontiers à cette heure, car vous êtes brave et jolie. Mais Maurin n’a pas de chance. Oubliez-moi, Tonia, et pardonnez-moi la peine que je vous cause. »

Et il s’en alla.

Son bâton en main, Hercule sur ses talons, il suivait le grand chemin…

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Il avait marché plus de deux heures, quand Hercule, qui gambadait en avant, brusquement revint se blottir entre ses pieds, et couché contre terre, tout frémissant, refusa de se relever.

« Tiens ! dit Maurin, qu’est-ce que c’est donc ? »

Il écouta.

Rien. Il attendit. Des rumeurs s’élevèrent. Il avança, et aperçut alors au milieu de la route une espèce de bouledogue qui, à pleines dents, mordait dans une pomme de pin, tombée d’un arbre voisin. L’animal déchiquetait le bois. Sa queue était collée sous son ventre. A mesure que Maurin avançait, il distinguait la bave qui coulait des babines de la bête et il entendit un rauquement qui n’avait plus rien d’une voix de chien.

« Bougre ! fit-il, un chien fou ! »

Hercule s’était relevé enfin, sans doute pour ne pas laisser son maître aller seul au péril. Maurin, s’étant retourné, l’aperçut et éleva son bras, ce qui voulait dire : couché !

Hercule, fier de montrer son courage, mais non moins heureux qu’on l’en dispensât, s’écrasa de nouveau dans la poussière.

A mesure que Maurin marchait vers la bête enragée, elle relevait la tête vers lui, oubliant le bois rongé pour s’irriter contre l’homme.

Maurin prit son bâton de sorbier par le petit bout ; l’autre était taillé en boule et tout noueux. Lentement, prudemment, l’homme marchait sur l’ennemi.

« Mauvaise rencontre ! murmurait-il. J’aimerais mieux avoir mon fusil ! »

Le chien décidément quitta la pomme de pin qu’il avait broyée et se mit à marcher directement sur l’homme. Ses babines soulevées montraient ses crocs puissants et baveux. L’œil, atone mais sanglant, était effroyable : la tête était baissée et le regard relevé.

Maurin, son bras barrant sa poitrine, tenait dans sa droite, qui venait toucher son coude gauche, son bâton presque horizontal.

Quand le chien fut à six pas de lui, l’homme, de sa main gauche, saisit brusquement son chapeau qu’il lança sous le nez de son horrible adversaire. Le chien s’en saisit furieusement. Maurin bondissant s’était courbé, son bâton faucha l’air et brisa les deux pattes de devant… l’animal se mit à hurler. Alors Je bâton, devenu massue, lui broya le crâne.

« Ouf ! » fit le chasseur…

Cette besogne achevée, la peur le prit ; il se recula vivement, courut à Hercule, le saisit par le collier et, se sentant les jambes émues, il s’assit au bord de la route sur une borne.

« Mon pauvre Hercule ! dit-il, tu l’as échappé belle ! »

Le griffon se mit debout, posa des deux pattes sur les épaules du maître et lui lécha le visage.

L’homme prit dans son carnier une boîte, et dans cette boîte une lanière de viande séchée qu’il donna à son chien.

« Refais-toi ! dit-il. Si tu as eu peur autant que moi, pechère ! tu as besoin de te refaire. »

Il prit la gourde d’aïguarden et but une lampée.

Là-haut, sur le flanc de la colline, un berger cheminait, rappelant son troupeau de chèvres mauresques.

« Ah ! quel malheur, Maurin ! cria-t-il, un chien fou a passé là-bas ! Il m’a mordu au moins deux de mes chèvres et il a mordu aussi mon chien.

– Pauvre bougre ! dit Maurin, ton chien et tes deux chèvres, il faudra les abattre ! »

A ce moment, des hommes sur la route parurent, qui cheminaient prudemment, armés de fusils. En tête venait le garde champêtre. On voyait luire sa plaque sur sa poitrine.

Avec d’infinies précautions, très lentement, cette troupe, composée de sept ou huit hommes, s’avança vers le cadavre du chien. Ces gens tenaient leurs armes prêtes, l’index sur les gâchettes.

« Vous venez un peu tard, leur cria Maurin ; il est mort. »

Sur la colline le berger se lamentait.

La petite troupe se porta en avant, et les plus hardis, ramassant une branchette, touchèrent le corps inerte du chien enragé.

« Il est bien mort ! » dit l’un d’eux.

Le garde en tête, tous se rapprochèrent alors de Maurin.

« Tiens ! c’est vous, Maurin ?

– C’est moi !

– Eh bien, vous avez fait un beau coup ! grogna le garde d’un ton de reproche. C’est le maire qui ne sera pas content !

– Comment ? dit Maurin surpris. Que ce soit moi qui l’aie tué ou que ce soit vous, qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’il soit hors d’état de nuire ? S’il y a une récompense pour toi, de grand cœur je te la laisse, avec ce joli gibier.

– Ce n’est pas ça, dit le garde. Nous avions d’autres ordres. Il ne fallait pas le tuer.

– Et qu’en vouliez-vous faire ?

– Eh ! dit le garde, tu ne m’entends pas ! Nous le conduisions, voilà une heure, avec assez de peine !

– Vous le conduisiez ! et où cela ? Vous voilà berger de chiens fous à cette heure ? joli métier, ma foi de Dieu ! Où le conduisiez-vous, voyons ? j’en perds mes idées, véritablement.

– Dans la commune voisine.

– Dans la commune voisine ? Est-ce qu’elle fait collection des chiens fous, comme mon prince fait collection d’oiseaux rares ?

– Vous ne savez donc pas l’usage ?

– De quel usage parlez-vous ? » s’écria Maurin de plus en plus étonné.

Les chasseurs, tranquillisés, l’arme sur l’épaule, entouraient Maurin. Le garde répondit :

« Quand on tue un chien enragé, l’usage est que les frais d’autopsie sont à la charge de la commune. La commune doit payer ces frais-là et aussi le déplacement du vétérinaire. Alors, pour esquiver toutes ces pertes sèches, on pousse la mauvaise bête sur le territoire de la commune voisine. J’en ai reçu l’ordre aujourd’hui et ces messiés m’ont accompagné ; parce que plusieurs fusils valent mieux qu’un, en cas que la bête se retourne. »

Maurin, confondu, n’en croyait pas ses oreilles. Toujours assis sur sa borne, il répondit :

« Je ne te crois pas, tu galèjes ! et ce n’est pas ici matière à rire ! non, je ne te crois pas ! Ou tu te fiches de moi, ou ton maire serait une manière de brute sauvage plus dangereuse cent fois que n’était cette bête malade – car cette bête malade était seule et unique à faire le mal par ici, tandis qu’à son service, pour faire le mal, ton maire aurait tous les chiens enragés qui passent. Mais tu veux rire de moi, hé, compère ?

– Comment, fit sérieusement l’un des chasseurs, vous ne saviez pas ça, Maurin ?… C’est bien l’usage, comme on vous l’explique. Et j’ai toujours vu faire la chose de cette manière, en toute ma vie !

– De vrai ?

– Et tellement vrai que nous allons traîner ce chien sur le territoire de l’autre commune, qui commence tout près d’ici, répliqua le garde. L’enlèvera qui voudra. Les aigles pourront le manger, s’il est de leur goût – et les administrés n’en paieront pas la sauce !

– Voilà, dit Maurin, une belle besogne, d’empoisonner jusqu’aux aigles avec de la pourriture humaine ! car cette charogne, à présent, il ne dépend que des hommes d’empêcher qu’elle soit nuisible aux fouines, aux martres et aux renards. Je l’ai tué sur votre territoire, j’en fais ici ma déclaration au garde, je la ferai tout à l’heure à la mairie et vous en paierez l’aventure, c’est moi qui vous le dis, y compris les chèvres et le chien du berger ! vous verrez cela. Viens ici, berger ! »

Mais le berger, qui de là-haut écoutait, cria :

« Je te remercie du cadeau, Maurin ! mais à pareille affaire, si je me plains pour mes deux chèvres perdues et mon chien gâté, je ne les ressusciterai pas ! et on me fera encore mille misères en justice. Je m’en tiens au malheur que j’ai. Fais ton chemin, crois-moi ! et laisse en paix les gardes et les juges ! »

Il disparut dans la colline, en gémissant.

« Celui-là comprend, dit Maurin, que j’en serai encore pour quarante sous de ma poche.

– Celui-là a compris, rectifia le garde, que j’ai reçu des ordres, des ordres, entends-tu ?

– Des ordres comme ça, cria Maurin irrité, un homme intelligent ne les accepte pas ! A ta place, moi je jetterais ma casquette de domestique à la figure du maire, de l’imbécile ou du coquin qui me les donnerait !… Et si cet animal fou, que vous auriez pu tuer cent fois, eût mordu femme ou fille, enfant revenant de l’école, et vieux ou jeune – ou même moi, Maurin. – serait-ce lui, pauvre chien fou, qui serait le coupable ? ou bien vous autres, gens raisonnables, qui seriez les homicides ? Et dire qu’il y a en France un savant dont on apprend le nom dans les écoles et qui a passé sa vie à étudier pour guérir les hommes mordus par les bêtes enragées ! Je ne sais guère que son surnom. On l’a surnommé le « Grand Berger » ou le « Grand Pasteur » pour faire entendre au monde qu’il voulait malgré eux mener les hommes – plus bêtes que les troupeaux de moutons – dans un bon chemin ! Et c’est pour vous qu’il travaillait, ce brave savant, cet innocent, pechère ! pour des imbéciles comme vous, incapables de rien comprendre ! Que le Bon Dieu le bénisse, il a fait métier de coïon ! Ah ! race des serviteurs imbéciles, plus malfaisants que la rage et aussi malfaisants que vos maîtres !… Les gens de l’autre commune ne sont donc pas des Français peut-être ? Et que fais-tu autre chose envers eux que métier de traître ? oui, métier de traître, je te dis ! et quand ils seraient des Prussiens, est-ce de la bave de chien enragé que vous devriez pousser contre eux ? Sauvages et stupides, voilà ce que vous êtes ! Va dire ça à ton M. le maire, et je le lui répéterai moi-même !

– Bon ! Maurin ! ne te fâche pas, dit un des hommes ; nous n’avons pas tant réfléchi… nous risquions notre peau quand même.

– Oui, pour épargner quarante sous ! et cent fois plus longtemps qu’en faisant votre devoir qui aurait duré la seconde d’un coup de fusil. Et c’est pourquoi je vous traite de brutes !… La rage ! la rage ! répétait Maurin, ils se renvoient la rage les uns aux autres ! d’une commune à l’autre ! pour s’épargner quarante sous à deux mille hommes qu’ils sont ! Et ça s’appelle un garde ! et qu’est-ce que tu gardes, puisque, pour économiser quarante sous à ta commune, tu mets en danger au contraire la vie des gens que tu dois garder !… mais quarante sous d’absinthe, vous ne les économiseriez pas, buveurs d’apéritifs que vous êtes ! »

Le garde à la fin s’impatientait.

« Ah ! mais, Maurin, dit-il, tu commences, sais-tu, à me rompre les échines ! Ca commence à bouillir, fais-y attention ! je pourrais me rappeler, compère, qu’il y a aussi des ordres contre toi.

– A présent, dit Maurin, que ces braves gens qui te suivent et qui n’avaient pas réfléchi ont vu par moi ce qu’ils ont fait de répréhensible à ta suite, sous ton brave commandement, pas un d’entre eux ne t’aidera à prendre un Maurin, juste au moment où, au péril de sa peau et de la peau de son chien, il vient de délivrer leur territoire d’une bête si terrible – mais moins terrible cent fois que celui qui, au lieu de la tuer, la poussait devant lui, comme on mène un dindon !

– Ah ! c’est comme ça ? Eh bien, pour commencer, rugit le garde, on va examiner ton propre chien que je vais emmener, et je le ferai abattre, ne fût-ce que parce qu’il a approché l’autre !

– Fais-toi abattre toi-même, idiot ! Si tu touches un poil de ma bête, je t’assomme. Mon chien est un contribuable ! il paie l’impôt. Et c’est un meilleur citoyen que toi ! »

Cela dit, Maurin lâcha Hercule qui montra les crocs.

Le garde marcha brusquement sur Maurin pour le prendre au collet, puis s’arrêtant :

« Tu m’insultes, dit-il, dans l’exercice de mes fonctions.

– Fonctions de bavard, dit Maurin, fonctions de bourrique ! va, berger de chiens fous ! quand vos préfets prennent des arrêtés contre les chiens malades, vous arrêtez les chiens bien portants, les chiens familiers, ceux de votre connaissance, mais pas les autres qui vous font peur ! gardes qui ne gardez rien que votre paresse ! »

Le fonctionnaire fit de nouveau un pas en avant. Il étendit le bras. – Maurin, sur le bras tendu, donna rudement du poing, puis saisissant le fusil que l’agent de l’autorité avait dans sa main gauche, il le lui enleva prestement, et l’envoyant à vingt pas dans une broussaille du bord de la route.

« Ici, Hercule ! »

Le nommé Hercule venait de déchirer la culotte officielle.

« Ramasse ta houlette et ton chien crevé, berger de la rage ! J’ai dit ce que j’avais à dire… Ah ! pauvre France ! »

Et, suivi d’Hercule, Maurin s’éloigna tranquillement.

Les chasseurs, gens de bon sens, étaient confus. Tous aimaient Maurin. L’un d’eux lui cria :

« Calme-toi, Maurin. Tu n’as pas tort dans ce que tu dis, mais, pas moins, tu es un peu vif, collègue !

– Je ferai mon procès-verbal en conséquence, dit le garde, vous êtes témoins.

– Mais tout de même, Maurin n’a pas tort. Nous n’avions pas réfléchi. La loi est la loi, garde. Faisons une civière de branchages et portons la sale bête au village.

« La commune paiera ce qu’il faudra payer.

– Mais je ferai mon procès-verbal ! insista furieusement le garde. L’autorité ne peut pas avoir tort. Les maires sont des magistrats et les gardes ont prêté serment. Je ferai mon procès-verbal. Il m’en a vraiment trop dit et mon fusil est endommagé. »

Maurin, là-bas, se retournant, haussa les épaules.

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Victorin Pastouré, le frère de Parlo-Soulet, habitait au cœur des Maures, à quatre lieues de Roquebrune, une maison isolée au milieu d’un champ créé de sa main, en plein bois, au quartier des Cabanes-Vieilles. Lui-même autrefois l’avait « essarté » (défriché par le feu).

La maison était pauvre, mais le champ n’était pas sans valeur. Victorin était le type du paysan travailleur acharné à la terre et thésauriseur.

Les deux frères possédaient d’ailleurs une autre bastide et un autre champ dans I’Estérel, non loin de la légendaire ferme des Adrets. Ils avaient là un fermier qui tous les ans venait exactement aux Cabanes-Vieilles, payer le patron. Les Pastouré étaient donc à leur aise.

C’est par amour de la solitude et du travail que Victorin vivait aux Cabanes, tout seul, bêchant, labourant, semant son blé et son avoine, taillant sa vigne, chassant aussi parfois ; – mais tandis que Parlo-Soulet courait les Maures d’un bout à l’autre bout, en compagnie de Maurin, Victorin faisait autour de sa maison le vol du héron, décrivant un cercle toujours le même, et rentrant chez lui satisfait après sa promenade, qu’il eût tué ou non quelque gibier gros ou petit.

Il visitait chaque recoin de sa propriété. Il connaissait le goût de chaque espèce de bête pour telle touffe de genêt ou de bruyère, pour tel ravin humide ou tel coteau desséché.

Il savait un certain chêne, dans le fond d’une baisse, au pied duquel il avait tué, chaque année, depuis trente ans, une, deux, trois, cinq bécasses. Victorin était aussi acoquiné à sa terre que l’un de ses chênes-lièges. Ses pieds remuaient pourtant et n’étaient pas des racines, mais son cœur et son esprit étaient attachés à ce sol. A l’en arracher, on l’eût fait crier et saigner.

« Comment peux-tu perdre de vue le toit de notre cabane ? » disait-il à son frère.

Avare, ou économe jusqu’à l’avarice, Victorin, l’aîné de Parlo-Soulet, n’employait aucun aide, jamais. Il se faisait tout. Il cousait, raccommodait, lavait ; il allumait son feu, cuisait sa soupe. Avec son blé, il faisait sa farine, et avec sa farine il pétrissait et faisait son pain, tous les samedis, dans un four primitif bâti de ses mains.

Il dépassait les soixante ans. Il avait six doigts à chaque main et s’en trouvait bien. On l’avait, à cause de cela, exempté du service militaire. N’allant jamais « à la ville », il n’avait jamais pris part à un vote. Quand on le lui reprochait :

« J’ai six doigts, répliquait-il, je suis exempt ! »

Depuis son tirage au sort, il n’avait plus mis le pied à Roquebrune. Son frère (dont il avait pris soin dès cette époque, après la mort de leurs parents, quand Parlo-Soulet avait cinq ans à peine) l’adorait. Victorin lui avait tenu lieu de père et de mère. Dès cette époque lointaine, le petit frère – qui avait cinquante ans aujourd’hui – allait seul au village pour acheter ceci ou cela, une étoffe, un pantalon tout fait. François le matelassier passait par les Cabanes, quelquefois, rapportant de la ville, pour le compte de Victorin, ce que Victorin lui avait commandé. Des braconniers traversaient le champ de Victorin, et en échange de cette tolérance se faisaient aussi ses commissionnaires – apportaient la poudre de contrebande, en gros grains ronds, pareils à des petits pois tout noirs, et aussi le plomb (du huit) pour tout gibier, et les chevrotines pour les sangliers.

Jamais Victorin ne prenait part à une battue ; mais quand on en faisait une dans son quartier, il veillait chez lui, aux bons endroits ; et de cette façon, ou à l’affût, la nuit, il avait abattu plus d’un porc sauvage.

Il savait, seulement parce qu’il avait eu une mère, qu’il existe des femmes ; il le savait encore parce que, à vingt-cinq ans, son cadet lui avait fait le chagrin de se marier, de le quitter, d’aller habiter Roquebrune, mais sa belle-sœur était morte et Victorin avait retrouvé son frère, dont la chambre était toujours prête aux Cabanes-Vieilles. « Un coureur ! disait Victorin, mais si brave ! »

Le fils de Parlo-Soulet n’avait pas trouvé cette solitude de son goût, et tout jeune s’en était allé à Roquebrune où il travaillait le bien d’un riche propriétaire, apprenant non seulement la culture de la vigne, mais le jardinage d’agrément.

Et si Parlo-Soulet parlait dès qu’il était seul, il y avait à cela deux raisons. La première, c’est que presque tous les solitaires aiment à parler ainsi tout haut, soit qu’ils s’adressent à eux-mêmes, soit qu’ils animent les objets autour d’eux, en les interpellant et leur prêtant des réponses – car l’homme n’est pas né, de par la nature, pour vivre seul.

L’autre raison qui avait fait prendre à Parlo-Soulet sa plaisante habitude, c’est l’instinct d’imitation. Ce qui semble d’abord ridicule, on l’adopte parfois cependant, lorsque l’exemple vous y engage. « Tu vois, ça n’est pas si extraordinaire, d’autres font bien ce que tu crains de faire. »

Tout petit, Parlo-Soulet avait vu son frère gesticuler, dire à son fusil :

« Tu partiras, cette fois, hé, testard ? Tu m’en joues, des tours… Nous nous fâcherons, Joôusé ! »

Victorin appelait son fusil Joseph, sa pipe Marietto, sa marmite Vidasso (grosse vie), sa bouteille L’Amiguo (l’amie), son lit Consolation, sa charrue Tiro-dré (tire-droit), sa bêche Pico-fouart (frappe-fort) et le reste à l’avenant.

Il disait à sa pipe :

« Marietto, tu te fais plus noire qu’une pète (un crottin de chèvre.) Tu portes les culottes, Marietto ! Jamais femme que toi ne les portera dans ma maison ! »

Il disait à sa marmite :

« O Vidasso, tu es encore pleine, qué ? c’est pour t’emplir que le monde trime ! Et plus je t’emplis, plus je te vide. »

C’était la marmite des Danaïdes. Il disait à sa bouteille :

« L’Amiguo, tu as un beau chapeau ; ôte-le, que je te boive le sang de ton cœur ! »

Il disait à son lit.

« Consolation, préni-mi (prends-moi). Tous les soirs tu nous prends pour rire, puis un jour vient que tu nous prends pour de bon ! Alors, les autres pleurent, mais tu les consoles, puis, à leur tour. »

A sa charrue, il disait :

« O Tire-droit ! Quand tu ne tireras plus droit, ce ne sera pas de ta faute ; c’est que ton maître, de la main et des jambes, pechère ! sera tortu et lui-même tremblera ! »

Il disait à sa bêche :

« Pico-fouart, frappe fort, que la terre est dure. Fais-moi des trous qui me font vivre, que tu me feras, puis, celui où je tomberai mort. »

Tous ces discours avaient été la grande école de Parlo-Soulet.

Un jour, le matelassier François l’avertit que Victorin se sentait malade et l’appelait aux Cabanes-Vieilles. Parlo-Soulet pria le matelassier de prévenir Maurin et d’informer de la mauvaise nouvelle son propre fils, à Roquebrune. Si Victorin l’appelait, c’était grave. Pour sûr, c’était la fin ! Parlo-Soulet ne se trompait pas. Un chaud et froid, une « pérémonie », et Victorin se mourait en effet.

Dès que son frère arriva, Victorin voulut s’habiller.

Parlo-Soulet eut beau protester, rien n’y fit. Le rude Victorin se leva, mit sa plus vieille veste et retomba éreinté sur Consolation.

Alors, il dit :

« Puisque c’est ici la mode d’habiller les morts, j’ai voulu m’aider, que, tout seul, tu aurais eu trop de peine. »

Parlo-Soulet pleura. Alors Victorin eut le mot pour rire :

« Les coïons de ce siècle se mettraient la lévite noire ou le kalitre, puisqu’ils se les mettent pour se marier… La plus vieille veste suffit bien pour faire fumier dans la terre ; et le Bon Dieu, s’il y en a un, nous recevra toujours à son bal, dans la salle verte du paradis. »

Il soupira profondément et dit :

« Parlo-Soulet ?

– Victorin ?

– Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je le voudrais faire encore une petite fois, pechère ! mais je ne peux pas. Alors, sais-tu, je veux te le voir faire à toi. Mets donc la table et mange. Les oignons sont ici, les jambes sont là. Je sentirai l’odeur de la dernière soupe… Dommage que tu n’aies pas ici de quoi me faire sentir le goût d’une bonne bouille-abaisse ! »

Pendant que la soupe cuisait :

« Prends Joseph et fais-le parler. C’est l’heure où les perdreaux me volent l’avoine sur l’aire. Vas-y voir. Emmène mon chien César avec ton Pan-pan. »

Parlo-Soulet sortit. Les perdreaux en effet étaient sur l’aire, à l’avoine. Il tua une grosse vieille perdrix que le chien de Victorin lui rapporta à son lit de mort.

« Brave ! il est brave, César ! » dit-il en caressant son chien, de sa main maigre et faible.

« Donne-moi un peu de soupe… Adieu, Vidasso ! »

Il goûta la soupe et dit :

« Passe-moi Mariette. Allume-la-moi. »

Il tira deux bouffées :

« Quand Mariette ne veut plus de vous, c’est qu’on n’est plus bon à rien. »

Il la jeta à terre, elle se brisa, et il se dit à lui-même :

« Tu ne fumeras plus, Victorin ! »

Des heures se passèrent. Il dormit, se réveilla, couvert de sueurs terribles. Il sentait la fin finale.

Alors, il dit :

« Je suis content de t’avoir revu, petit (le petit était un vieux.) Je vais retrouver les ancêtres, savoir lequel a fumé du blé et lequel a nourri de la vigne. Ce que nous avons mangé et bu, à son tour nous boit et nous mange. Adieu, que je meurs… J’ai ciré les harnais neufs et j’ai repeint la charrette par précaution, quand je me suis vu si malade, pour te faire honneur à l’enterrement. Tu prendras Pico-fouart et tu me feras mon trou toi-même – toi-même, tu entends. J’y tiens. Mon argent est pour toi, Pastouré. (Victorin se considérant comme mort donnait à Parlo-Soulet son nom de famille, le titre hériditaire.) Mon argent est pour toi et pour ton petit. Dès que je serai mort, tu prendras Pico-fouart et tu creuseras sous la grosse figuière, tout autour du pied, en un grand rond, à six mètres juste loin du tronc de l’arbre ; l’argent est là, il est là autour de l’arbre, comme une couronne… Une couronne d’or, sous des pommes de terre ! Mais fouille bas, bien bas, tu comprends, à quatre pans. L’argent ne pourrit pas comme nous. Tu trouveras là ma Fortune qui est tienne, ce qui vient de nos parents et ce que moi j’ai gagné ! »

Il soupira profondément et, après un petit silence :

« Arrange mon coussin, qué ? que j’ai sommeil de mort. »

Et il bâilla plusieurs fois, péniblement.

Dans l’agonie, il arrive, avant les dernières convulsions, que le mourant fait un geste d’habitude, prononce une parole accoutumée… Quand il fut en agonie, Victorin mit sa main gauche sur sa main droite et sur sa main gauche sa joue. Il dormait ainsi, comme dorment les bons chiens, la tête sur leurs pattes croisées ; et comme il avait, toute sa vie, vu ses idées devenues des personnes, il vit la mort et l’interpella :

« O vé ! tu es toi ! dit-il. Mort ? je t’attendais ! mais coquin de sort ! tu n’es pas jolie, jolie !… Zou ! finis-moi vite ! »

L’homme était fort. L’agonie dura une heure encore. En mourant il n’eut plus qu’un seul mot :

« Parlo-Soulet ?

– Oui !

– Parlo-mi !… »

Et il expira.

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Dès que Victorin fut mort, Parlo-Soulet alluma des chandelles et s’assit près de lui.

Un chasseur passa devant sa porte. Il l’appela, lui offrit à boire et le pria de faire prévenir, si cela se pouvait, son fils et Maurin d’avoir à le rejoindre le lendemain vers midi à Roquebrune, puisqu’ils n’avaient sans doute pas reçu son premier message.

Quand vint la nuit il se coucha sur de vieux sacs jetés à terre, et près de lui dormirent les deux chiens, Pan-pan et César.

Le lendemain matin, avant jour, il mit le cheval, nommé Loubùou (le bœuf), à la charrette toute bleue, peinte de neuf, attela le petit âne en flèche, s’assit sur le brancard, la pipe à la bouche, et hue, Loubùou ! La charrette grinçante s’ébranla…

Sur la charrette, Parlo-Soulet avait jeté la limousine toute neuve de son frère, et, par les durs chemins de montagne, le lourd véhicule, cahotant et grinçant, allait se soulevant sur le dos des roches, comme un bateau sur la vague, pour retomber dans les creux.

Quand le choc était trop rude, Parlo-Soulet se retournait et arrangeait soigneusement les plis de la limousine neuve, craignant sans doute de la perdre.

Aux descentes, il suivait la charrette, prenait en main la corde de la mécanique, et il se rejetait en arrière pour serrer le frein, en criant, à l’adresse de l’âne :

« Hu, laï ! hi ! gia ! hue ! gia, l’aï. »

Les bois autour d’eux faisaient un bruit de mer sous les étoiles vives. Puis, devant lui, au levant, Parlo-Soulet vit de longues bandes horizontales, jaunes et rouges, rayer le ciel, coupées par les mille jambes noires des pins qui semblaient des bataillons de géants immobiles ; puis le levant devint rose, puis blanc ; le soleil éblouit le charretier, et peu à peu tout se fit chaud. Alors, des mouches et des guêpes se mirent à suivre l’attelage, et, avec un rameau de bruyère, Parlo-Soulet les chassait quand elles se posaient sur la limousine neuve de Victorin.

Quand il eut pris la route plate, qu’il atteignit par un circuit, et qui le menait à Roquebrune, il se rassit sur le brancard et ralluma sa pipe éteinte. Mais il garda en main sa longue tige de bruyère et tantôt il caressait la croupe de son cheval, tantôt il en touchait la limousine que suivaient obstinément des mouches mordorées.

Et Parlo-Soulet, pour l’heure, ne disait mot, bien qu’il fût seul.

Arrivé à Roquebrune, il alla droit chez le menuisier et, devant la boutique, il s’arrêta.

« Oou ! c’est toi, Pastouré ? Qu’il y a pour ton service ?

– Je viens te commander la caisse.

– Quelle caisse ?

– De mort, donc.

– Et qui est mort ?

– Victorin, mon frère !

– As-tu pris les mesures ?

– Non, je te l’ai apporté.

– Quoi. Qu’as-tu apporté ?

– Mon frère, donc ! »

Parlo-Soulet souleva la limousine. Dessous, dormait son frère, la tête relevée par un sac d’avoine, et il dit :

« Fais ton travail et dépêche. Les morts veulent la terre. »

Le menuisier se récria :

« On ne trimbale pas les morts ainsi ! Avait-il appelé le médecin des morts ? avait-il averti le maire ? »

Parlo-Soulet secoua la tête.

« Je sais qu’on ne peut pas enterrer les gens dans leur bien et c’est pourquoi j’ai fait venir mon frère ici avec moi. Mais que me parles-tu de médecin des morts ? Depuis quand les morts ont-ils besoin de médecin ? Ce n’est pas l’heure de plaisanter avec moi. Les morts n’ont besoin de personne et de médecin encore moins que de tout le reste. Pour quant au maire, mon frère ne l’a jamais vu et le maire se moque bien de mon frère. Mon frère ne regarde que moi. Fais la caisse, que je l’enterre ; je te paierai ici même.

– Oou ! dit le menuisier. Tu parles raide et serré. Je ne t’ai jamais vu ainsi !

– Il faut l’occasion, répliqua Pastouré. On ne perd pas tous les jours le seul frère que l’on ait. »

En vain le menuisier tâcha de lui faire comprendre quelles formalités il avait à remplir.

Parlo-Soulet, têtu, dix fois, vingt fois, répéta :

« Mon frère est à moi. C’est mon frère. Il ne regarde personne. Seul il a vécu, seul il meurt. Sa mort ne regarde que la nature ! Et je l’enterrerai à moi tout seul, comme je lui ai promis. Qu’on me montre l’endroit, et je ferai le trou, selon son commandement, avec Pico-fouart, que j’ai là près de lui, sous la limousine. Zou ! fais ton travail, que je puisse faire le mien ! »

Apprenant de quoi il était question, les gens s’attroupaient :

« C’est ton frère qui est mort ?

– Oui.

– Il est là ? véritablement ?

– Il est là. »

Le menuisier fit prévenir le maire qui accourut en personne, et qui, renonçant à faire entendre raison à Pastouré, prit le parti de remplir d’office les formalités nécessaires, sur-le-champ. Le médecin arriva, écrivit chez le menuisier un bulletin de décès.

Pastouré, assis sur son brancard, fumant sa pipe, haussa les épaules et lui dit :

« De médecin, vous êtes le premier qu’il voit. Il n’en a jamais vu et il est mort quand même ! »

Il fumait en silence, entouré des badauds qui lui montraient tout le respect compatible avec l’indiscrétion, et lui, très calme, sur le bruit du marteau qui clouait la caisse, machinalement rythmait les jets de fumée qui, sortant de ses lèvres, jouaient dans le soleil.

Parfois il reprenait sa branche verte et chassait encore les mouches bourdonnantes :

« Les sottes bêtes ! disait-il tout haut. Comme de juste, il y en a plus au village que dans les bois. »

La caisse terminée, on la mit sur le véhicule à côté du mort, puis on y coucha le mort, et on la cloua. Pastouré aida, pour que cela fût fini plus vite et mieux.

Alors, assis sur son brancard, il remit en marche son attelage, suivi d’une foule toujours grossie, curieuse mais sympathique, car lui, Parlo-Soulet, était connu de tous.

« Sans reproche, vous êtes beaucoup nombreux, mes braves gens, dit-il, mais pardon, excuse ! ceux que j’aurais voulu voir c’est Firmin, mon fils, et aussi mon brave Maurin, car j’ai pensé à les faire avertir. Qu’un des petits qui sont là aille voir s’ils arrivent et leur dise que nous sommes au cimetière, mon frère et moi. »

Au cimetière, le fossoyeur, prévenu par le maire, avait commencé à creuser une fosse.

« Voilà le trou pour ton frère, Pastouré.

– Mon trou à moi, je me le ferai, et personne autre ! Ainsi l’a commandé mon frère. Zou ! écartez-vous, braves gens ! »

Il avait pris soin d’apporter aussi une pelle. Il fit le trou.

Tout le village était maintenant rassemblé là, venu pour le voir faire.

Et dans la fosse Parlo-Soulet parlait de temps en temps, non pas aux gens mais à lui-même, car dans la fosse il était seul :

« Que de vers, mes amis ! et que de germes ! Bonne terre ! et qui doit nous consumer vite ! Si toute la terre était partout comme ça dans le monde entier, oui, qu’on aurait moins de peine à la récaver et à la faire rendre ! C’est tout fumier, par la fréquence des morts. Pico-fouart ici peut frapper doux ; il entre comme dans du sable… A présent, trou, que tu es profond, mou comme tu es et plein de tant de bons germes et de racines nouvelles, c’est bien Consolation qu’on pourrait t’appeler, car de meilleur lit, je n’en connais pas. »

A ce moment arriva Maurin.

Parlo-Soulet sortit du trou, pas loin duquel était déposé le cercueil qu’il entoura avec les cordes de la charrette, à la façon des fossoyeurs, et s’adressant à Maurin, sans même un bonjour :

« Prenons-le. Aide-moi », dit-il.

Ils s’aidèrent… Il y eut un faux mouvement. Le cercueil glissa un peu trop vite vers le trou, en basculant du côté de la tête :

« Mon Dieu ! cria une femme épouvantée.

– D’une manière ou d’une autre, de la tête ou des pieds, ils arrivent toujours où l’on va, soyez tranquille ! » dit Pastouré.

Maurin l’aida encore à combler le trou. Ils élevèrent un tertre. Sur le tertre Pastouré planta une croix faite de deux branchettes reliées par un chanvre grossier, et la foule se retira.

Un malin lui cria :

« Oou ! je te croyais libre penseur ? »

Il se retourna et doucement il dit :

« Ce que j’ai de pensée, mêlé à ce que toi tu en as, couyoun, n’emplirait pas la tête d’un darnagas, pechère ! Alors, le tien comme le mien, de pensement, que ça soit libre ou pas, je te conseille de ne pas le mettre dans une balance, qu’on se moquerait de toi comme de moi, mon homme ! »

Firmin, le fils de Parlo-Soulet, parut enfin, quand tout était terminé.

Le père serra la main du fils, sans rien dire, et les trois hommes reprirent ensemble le chemin des Cabanes-Vieilles.

Ils s’arrêtèrent à mi-chemin pour faire manger les bêtes ; et pour eux, s’étant assis à terre, ils dévorèrent les provisions du carnier et celles que contenait le caisson de la charrette, puis ils repartirent.

Les bruyères, les romarins, les cystes, les chênes-lièges et les pins chantaient autour d’eux, puissants de rêve, de vie et d’amour. Les trois hommes parlaient de chasse. Trois chiens, autour d’eux, çà et là couraient, s’amusant à arrêter un lapin sous une touffe de thym ou à faire des bonds derrière un lièvre imaginaire.

Maintenant les trois hommes se taisaient. Ils gardèrent leur grand silence pendant plus d’une heure, chacun roulant ses pensées. Puis tout à coup Pastouré le fils dit paisiblement :

« Si c’était un effet de vos consentements (de celui de mon père et du vôtre, monsieur Maurin), volontiers de votre fille je ferais ma femme.

– Si elle te veut, ça ira… dit Maurin.

– Qu’elle me voudra, je le pense. Je crois l’avoir compris l’autre jour, à l’enterrement de sa grand-mère où cependant je la vis pour la première et seulette fois. »

Ainsi parla le fils Pastouré, et alors, tout de suite, quelque chose de gai et de salubre, qui faisait oublier la mort, entra dans le cœur des trois hommes qui continuèrent à marcher en se taisant.

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Le fils de Pastouré, Firmin, avait depuis quelque temps une excellente situation. Il avait affermé l’établissement, modeste mais bien achalandé, d’un horticulteur-pépiniériste, à Saint-Raphaël. Cela devait faciliter ses affaires d’amour et de mariage. Thérèse, mariée, pourrait garder jusqu’à nouvel ordre sa place chez le prince russe.

Pastouré, d’autre part, se proposait de déterrer, sous la grosse figuière, le trésor de son frère et de doter largement son fils.

Tels étaient les projets des deux pères et de Firmin.

Il ne restait plus qu’à consulter la jeune fille.

Deux jours plus tard, Firmin, installé dans sa petite maison, au fond dans son jardin, au bord de la mer espérait (attendait) Thérèse, que Maurin était allé lui quérir.

« Firmin Pastouré te plairait-il pour mari, Thérèse ? »

Elle regarda son père joyeusement.

« Sûr, dit-elle. Je ne l’ai vu qu’une fois, il me plaît bien, et puis, c’est le fils de votre meilleur ami.

– Et un honnête garçon, dit Maurin. Je vois avec plaisir que le service ne t’a pas gâtée. A servir dans les maisons trop riches, souvent les filles prennent l’habitude des beaux appartements et des belles frusques. Elles rêvent d’épouser des princes et meurent filles ou tournent mal… Tiens ! ajouta-t-il d’un air étonné, tu n’as même plus ces fanfreluches que tu avais chez ta première maîtresse, Mme Labroque. Ta robe est toute droite et ton tablier n’a plus de dentelle !

– Mme la princesse est très simple, répondit Thérèse en pinçant un peu les lèvres pour paraître « comme il faut ».

– Et Mme la bourgeoise était très pavoisée, riposta Maurin. Je vois avec plaisir que tu as gagné au changement. Nos paysannes d’aujourd’hui, sur les grandes routes de nos villages, portent des robes-princesse qui traînent dans la poussière et des souliers découverts. Tandis qu’aux belles dames de Paris qui viennent se promener dans nos pays, on voit au contraire des robes courtes et des souliers solides. Les imbéciles portent leur orgueil aux pieds et sur le dos, et les gens de bons sens ont leur fierté dans leur esprit… Va de ma part voir ton calignaïré, petite ; je te rejoindrai tout à l’heure. Causez ensemble à volonté et convenez des choses. »

Il voulut lui expliquer où elle trouverait Firmin, quel jardin il avait acheté… Mais elle savait tout, la mâtine !

Elle y alla et frappa à la porte de la petite maison. Ce fut Firmin lui-même qui lui ouvrit. Ils demeurèrent muets un moment, l’un devant l’autre, dans le cadre de la porte ouverte sur la mer.

Ils se regardaient d’un air étonné et tout bête, mais ravi. Ce fut lui qui rompit le silence :

« Et alors ? interrogea-t-il.

– Et alors ? répondit-elle.

– Voulez-vous voir mon jardin ?

– Volontiers, monsieur Firmin. »

Il lui montra les belles plantes, les palmiers phénix, les dattiers, les collections d’agaves, celles de mimosas. Il expliqua sa clientèle, ses chances de succès, le chiffre des recettes mensuelles qu’il augmenterait bien sûr. Il s’enrichirait ou du moins, s’il ne s’enrichissait pas, tout de même on pourrait vivre heureux avec ce qu’on gagnerait. Il enverrait à Paris des fleurs de mimosas, l’hiver, et des roses. Thérèse pourrait rester quelque temps encore chez le prince et dans deux ou trois ans quitter sa place pour vivre en maîtresse chez elle.

Elle souriait, elle acceptait tout, mais il ne lui avait pas dit le mot : « Tu me plais, je t’aime. »

Cela ne lui venait pas. Quand il lui eut fait visiter en détail son jardin, il y eut entre eux un long silence, puis il répéta sa concise question première :

« Et alors ?

– Et alors, dit-elle, pardi !… puisque je suis là ! »

Elle riait. Il se mit à rire aussi.

« Je suis venue, dit-elle, par la permission de mon père.

– Alors, vous voulez bien de moi, mademoiselle Thérèse ?

– Vous avez l’air si brave ! dit-elle, et votre père aime tant le mien ! »

Là-dessus, Maurin arriva.

« Ca marche-t-il, les enfants ?

– Nous sommes d’accord, mon père.

– La princesse est contente de toi et le prince de sa collection d’oiseaux ; je viens de le voir. Il donne cinq cents francs pour la noce ! Il faudra le bien remercier. On t’attend chez lui maintenant. Vas-y.

– Au revoir, Firmin, dit-elle.

– Au revoir, Thérèse.

– Et vous vous quittez comme ça, « gros bêtes » ! Embrassez-vous donc, nom de padisqui ! »

Firmin embrassa Thérèse qui se laissait faire…

« Et toi, dit Maurin à sa fille, embrasse-le, voyons ! »

Elle ne l’embrassa pas, mais lui donna un grand coup de poing sur l’épaule et s’enfuit en courant.

Les fiançailles étaient conclues.

« Un mariage, ça ne doit pas traîner, avait dit Maurin. Ce qu’on laisse traîner, on le laisse perdre. »

Et quinze jours après, la noce eut lieu. Ce fut une noce à la Maurin, une noce à la Pastouré.

Maurin et Pastouré, tous deux dans la même charrette qui avait conduit au cimetière le cercueil de Victorin, quittèrent une nuit les Cabanes-Vieilles. Dans la charrette ils avaient préparé des chaises adossées et ficelées aux bordages ; et, tout le long des bordages, ils avaient planté des branches de pin, des rameaux de bruyère. Parmi cette verdure ils avaient piqué des fleurs. Des fleurs, ils en avaient attaché aux brancards, aux roues, aux harnais et même le long de leur fouet. Chemin faisant, ils en ramassèrent encore dans des fermes amies où ils eurent à prendre les quatre témoins. A Saint-Raphaël ils allèrent chercher les novi, Firmin d’abord, puis Thérèse. Elle sortit de chez ses maîtres, dans sa blanche robe très finement préparée de ses mains.

La princesse avait daigné donner avant le départ un coup d’œil à la toilette de la mariée…

Et ces huit personnages, assis dans leur jardin roulant, allèrent ainsi à la mairie, puis à l’église.

« Quelle imprudence ! dit à Maurin l’adjoint qui les maria. Par bonheur les gendarmes d’ici ne se doutent pas que vous y êtes… Allez-vous-en au plus tôt ! »

M. Rinal et M. Cabissol avaient voulu assister au mariage, à côté des frères Pons, les grands chasseurs de l’Estérel.

Maurin et Pastouré souriaient, satisfaits.

A Parlo-Soulet quelqu’un dit :

« Vous l’avez marié bien vite, votre fils, après la mort de votre frère ?

– Mon frère en est bien content, répliqua-t-il ; et bien contente en est, sous la terre, la brave mère de Maurin. »

Et M. Rinal, en sortant de la mairie :

« Maurin, voilà votre fille établie. Je vous félicite et je suis heureux. Votre petit Bernard travaille bien. J’ai de petites, très petites économies, mais je n’ai pas de parents. Elles seront pour lui. Césariot est bien à son affaire maintenant. Il revient me voir volontiers. Il commence à bien comprendre. Celui-là aussi, nous le mettrons à l’abri des plus gros ennuis de la vie, et vous serez heureux parce que vous le méritez. »

Maurin leva sur M. Rinal un œil plein d’une reconnaissance infinie. Hercule, son griffon, n’avait pas un plus beau regard.

« Monsieur Rinal, dit Maurin, pour des hommes comme vous on voudrait vivre et mourir ; on vous suivrait jusqu’au bout du monde. Je ne peux vous rien dire de plus, que je n’ai pas appris à parler… »

Il réfléchit et ajouta :

« Le monde n’est pas méchant. Il est bête seulement. J’en suis l’exemple, et je ne sais que vous dire et je ne peux rien faire pour vous !… Ah ! si vous étiez médecin « pas en retraite », je vous conduirais votre voiture volontiers !… »

M. Rinal le serra dans ses bras.

Le lendemain Pastouré et Maurin défleurirent leur charrette et se mirent en route pour rentrer aux Cabanes-Vieilles.

Les gendarmes, prévenus, partirent une heure plus tard à leur poursuite.

En route, Pastouré dit à Maurin :

« Maintenant, aux Cabanes, j’ai du large, il y a place pour toi. C’est une de tes maisons.

– Les maisons ne sont pas sûres pour moi, dit Maurin. Les maisons, ce sont des souricières qu’on se prépare à soi-même. Pour toutes ces bêtises de procès-verbaux on me traquera encore longtemps… Une idée m’est venue, Pastouré. Le beau temps arrive. En différents endroits des Maures je me ferai, à la cime des arbres, des agachons bien cachés dans les verdures hautes, comme ceux que font certains pour chasser les ramiers, et là, l’été, des fois, je pourrai dormir tranquille.

– Oui, et les chasseurs d’écureuil te tireront des coups de fusil.

– Je n’ai crainte. Les écureuils ne rôderont pas autour de moi.

– Je te tiendrai des fois compagnie, dit Pastouré, sans s’étonner davantage. Ce sera drôle, là-haut !

– Je construirai la première de mes cachettes aux entours de ta maison, pour essayer la manière, et si on s’y trouve passablement, j’en ferai d’autres.

– C’est une idée qui te ressemble », conclut Parlo-Soulet.

La charrette, à ce moment, suivait un chemin creux, sonore et montant. Les bêtes s’arrêtèrent pour souffler. Les grincements de la charrette se turent. Dans le silence subit, Maurin crut entendre un bruit suspect. Il se retourna promptement et vit, au tournant du chemin, derrière eux, disparaître un prudent chapeau de gendarme.

Il fit signe à Pastouré de se taire et de remettre la charrette en mouvement.

Pastouré devina de quoi il retournait et il obéit.

Maurin s’éloigna sans bruit. En quittant Saint-Raphaël il avait mis ses souliers dans le caisson de la charrette et repris ses espadrilles. Le fracas des roues couvrait d’ailleurs le tapage des cailloux qui dégringolaient sous ses pieds ; il avait déjà ainsi gagné au large quand ses persécuteurs, qui, malheureusement pour eux, avaient cru devoir faire halte, se dissimuler un moment et « tirer des plans », au lieu d’agir, se décidèrent à reprendre leur marche.

Arrivés au point où la charrette s’était arrêtée un instant, l’un d’eux, ayant levé les yeux par hasard, toucha en silence le bras de son camarade, et du doigt lui montra Maurin qui escaladait la colline.

Ils cherchèrent à se rendre compte des chances de succès qu’offrait dans ces parages une chasse à l’homme.

A vol d’oiseau, Maurin n’était séparé d’eux que par une centaine de mètres. Mais il ne s’agissait pas de l’atteindre en volant !

Le seul moyen d’arriver jusqu’à l’endroit où il se trouvait était de suivre une tortueuse et longue sente de chèvre. Impossible de courir droit au fugitif.

Le coteau s’élevait par assises ; il semblait taillé en escalier ; une marche ici était formée de roches vives, là par des murs construits de main d’homme.

Les gendarmes n’hésitèrent pas, ils s’élancèrent sur le sentier grimpant qui s’attardait à contourner ravins et rochers, et la chasse commença.

Maurin ne perdait pas de vue les gendarmes. De temps en temps il se penchait par-dessus les « restanques » pour épier ses ennemis.

Une distraction lui fit perdre du terrain. La sente s’étant dédoublée, il avait pris une mauvaise direction et abouti à un cul-de-sac.

Quand il revint sur ses pas, au carrefour, il entendit, à vingt pas au-dessous de lui, l’un des gendarmes dire à l’autre :

« Presse-le vivement. Je connais l’endroit. Je le prendrai à revers. Nous l’aurons sur l’autre versant. »

Maurin, retardé, se sentit perdu. Il lui fallait essayer de gagner ses ennemis de vitesse, et dans cette intention il fit trois pas encore, contourna un massif de kermès et, surpris, se trouva en présence d’un village d’abeilles.

Au milieu des pierrailles, et adossées au mur de roche, trente ruches, de simples troncs d’écorce de liège, étaient là, parmi les fleurs de thym et de romarin, cité ouvrière déjà bourdonnante.

Maurin se mit à rire silencieusement. Il saisit à plein bras une des ruches, l’enleva, se pencha au bord de la roche à pic sous laquelle les gendarmes, prêts à se séparer, échangeaient un dernier conseil et laissa tomber sur leurs épaules son fragile fardeau. Il entendit un juron formidable. Sur le dos de Sandri la ruche s’était ouverte comme une pastèque.

Couverts de cire, de miel et d’abeilles, les gendarmes ne demeurèrent pas longtemps immobiles de stupeur. Une seconde, puis une troisième ruche, vint s’écraser à leurs pieds. Alors l’armée des mouches d’or en révolte entoura les représentants de la force publique, les attaqua, les enveloppa. Avec des jurons inutiles et répétés, vainement les deux assaillis voulurent fuir : tout un peuple, bourdonnant d’affreuses menaces, les suivait. Les trois, les quatre essaims firent alliance contre les deux hommes qu’ils prenaient pour les ennemis puisqu’ils emportaient le miel sur leurs manches, sur leurs échines et sur leurs chapeaux. Les plus avisées de ces porteuses de dard découvrirent le défilé sombre des pantalons et des manches, et s’y engagèrent… Et tout là-bas Parlo-Soulet, ayant levé les yeux, vit les gendarmes danser une gigue désordonnée… pendant que Maurin, sur le plateau de la colline, agitait joyeusement son chapeau, en signe de victoire !

Puis il disparut derrière la colline.

Pastouré ne s’expliquait pas d’abord la danse des gendarmes.

« Ils dansent ! ils dansent ! disait-il à haute voix, tout en riant. Il ne sera pas dit qu’ils n’ont pas dansé pour les noces de mon fils ! Oh ! oh ! voyez : ils dansent ! mais ça n’est pas une danse naturelle… Quelle musique leur a-t-il donc faite ? Ah ! ah ! j’y suis ! je comprends ! il les a emmiellés ! et les abeilles leur font jusque dans les oreilles la musique qui les fait danser !… Bon ! celui-là perd son chapeau maintenant !… Ramasse-le, si tu peux… Jamais je n’avais vu gendarmes danser ainsi à deux, dans la colline ! Ne vous moquez donc plus, braves gens, si vous me voyez, des fois, gesticuler en parlant haut tout seul, car voici véritablement qui est mille fois plus drôle !… Un quadrille d’abeilles avec deux gendarmes en cavaliers seuls !… Tiens ! ils se tapent les cuisses comme s’ils riaient… Ah ! mais non, je comprends, sur leurs cuisses ils écrasent des mouches ! Et en avant, les cavaliers seuls !… Ce qu’ils auront de mieux à faire, c’est de finir par un grand galop ! »

Pour rendre complète la mésaventure des gendarmes, des bataillons de nuages qui, depuis une heure, couraient à contresens les uns des autres dans le ciel, prirent le parti de faire alliance. Ils se mirent à marcher tous dans le même sens à grande vitesse, puis ils parurent se solidifier en une voûte basse et sombre qui tout à coup creva, et de laquelle, comme d’une formidable pomme d’arrosoir, l’eau se mit à couler par filets drus et innombrables. Cela calma les abeilles et rafraîchit la douleur des piqûres sur la peau des gendarmes, mais cela fit des deux braves serviteurs de la loi deux manières de noyés.

Nulle habitation aux environs… Ils reprirent piteusement le chemin de Roquebrune. Par malheur pour Parlo-Soulet, l’eau du ciel n’avait pas, comme les ruches de Maurin, une raison toute spéciale de tomber uniquement sur les gendarmes. Elle tomba aussi sur lui.

Sous ce déluge – Pastouré, contrairement à son habitude, bien qu’il fût seul, ne dit rien. Il n’apostropha point les nuées, ni le vent ni l’eau. Assis sur son brancard, il semblait faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il paraissait insensible à la violence de l’orage. Il faut croire que la danse des gendarmes, la fuite heureuse de Maurin et le mariage de son fils l’avaient mis en état de supporter en parfait silence les misères de cette fin de journée.

L’eau éteignit sa pipe : il la mit dans sa poche ; l’eau s’amassa dans les bords de son chapeau : il le prit de temps en temps et le vida. Les bords de son chapeau s’effondrèrent et versèrent des litres d’eau dans son cou et dans la raie de son échine : il se secoua et se mit un mouchoir autour du col. Sa limousine neuve but tant de pluie qu’il en filtrait au-dedans, sur sa veste : il prit de la paille, s’en habilla sous la limousine qu’il serra contre lui avec des ficelles. La corde de son fouet, plus mouillée qu’une ligne à pêcher, refusa le service : il coucha son fouet dans sa charrette et se mit à siffloter.

Enfin, après une marche de deux heures sous une énorme et incessante averse, il arriva devant sa maison, il pleuvait toujours. Et Parlo-Soulet ne parlait toujours pas.

Il détela sous la pluie, bouchonna le cheval et l’âne, puis se mit entre les brancards de la charrette et la conduisit bien au sec sous le hangar : il pleuvait toujours.

Alors, tout étant bien en ordre et son abri tout proche, Parlo-Soulet, se décidant à s’impatienter, regarda le ciel de travers. C’est là-haut que trône le destin. C’est de là-haut en tout cas que bien visiblement tombe la pluie. Parlo-Soulet regardait donc ce « là-haut ». Et il y vit certainement de ses yeux l’Obstination du dieu qui depuis de longues heures abusait de sa longanimité, à lui Pastouré…

C’est pourquoi brusquement, quittant l’abri de son hangar, il se campa sous le ciel toujours noir, sous la gueule des invisibles dames-jeannes penchées là-haut par l’inaccessible et irritante puissance inconnue… Il se cambra en arrière, ouvrit à deux mains sa veste, son gilet et sa chemise, et présentant sa poitrine nue au zénith, il cria vers le ciel bravé :

« Ah ! tu veux me mouiller ?… Eh bien, té ! mouille-moi ! Mi vouas bagna ? eh bé, té, bàgno-mi ! »

Maurin, qui arrivait après de longs détours, le trouva dans cette posture. Ils se séchèrent ensemble en se contant, au coin d’un bon feu de bruyère, des histoires de chasse. Puis ils s’allèrent coucher en se souhaitant le bonheur de leurs enfants.

Et quelles histoires se contèrent-ils ?

Les plus belles du monde, mais comme, une nouvelle fois, ils se répétèrent les mêmes, peu de temps après, nous attendrons cette nouvelle fois, s’il vous plaît.

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Maurin devait, cette année-là, le jour de la fête patronale de sa ville natale, Saint-Tropez, le 15 juin, figurer dans les processions traditionnelles en qualité de « bravadeur ».

Les bravadeurs de Saint-Tropez portent les uns le costume des mousquetaires, les autres le costume des dragons de Louis XIV.

Telle est la solennité de cette fête, elle a un caractère national, traditionaliste, tellement vénérable et sacré, que le républicain Maurin n’avait jamais pensé qu’on pût renoncer à l’honneur et au plaisir de faire partie de la bravade. Un vrai bravadeur l’est et le reste sans raisonner. Il est indiscutable et inviolable.

Maurin avait fini par lasser la gendarmerie. On l’oubliait ou peut-être faisait-on semblant.

Son plus redoutable ennemi, Sandri, se tenait coi. Et chaque fois que Maurin jouait, sans témoins, un bon tour aux gendarmes, les malheureux se gardaient bien de s’en vanter ! L’histoire des ruches n’avait donc pas fait scandale, mais il demeurait entendu que Maurin était insaisissable.

Gendarmes et gardes pensaient peut-être toujours à l’arrestation du roi des Maures, mais pour l’heure, un peu honteux d’eux-mêmes, ils n’en parlaient guère.

Le public au contraire amplifiait la légende de Maurin… Le bougre n’avait pas échappé dix fois aux gendarmes, mais cent fois !… Et on racontait de lui des miracles.

Certains n’étaient pas loin de le croire sorcier.

Or, par un beau jour de juin, tranquillement, Maurin assis au seuil de sa cabane, dans la plaine de Cogolin, examinait son uniforme de bravadeur, c’est-à-dire son costume de mousquetaire, héritage de ses pères, et il s’apprêtait à y recoudre lui-même quelques boutons mal assujettis, lorsque passa par là Terrasson, un « libre penseur » de ses amis.

Terrasson s’arrêta devant Maurin :

« Oou ! tu n’as pas honte, Maurin, un républicain comme toi, de soutenir les bravades par ta présence et par un pareil déguisement… car, je le vois, tu t’apprêtes à t’habiller en mousquetaire pour aller à la procession ?…

Maurin n’aimait pas les leçons ni les conseils qu’il n’avait pas demandés. Cette répugnance faisait partie essentielle du sentiment qu’il avait de sa liberté et de sa dignité. Il dressa l’oreille.

« Oou, fit-il, voilà un joli conseiller et un beau maître d’école ! M’est avis que je ne t’ai pas prié de me dire autre chose que bonjour quand tu passes devant la porte de ma cabane ! Et de quel droit m’oses-tu parler ainsi ?

– Ne sommes-nous pas, dit l’autre, membres tous deux du Cercle de la Libre pensée ?

– C’est pour penser librement comme je veux, répliqua Maurin, et non pas librement d’après tes ordres, que j’y suis allé une fois, à ton cercle !… Mais tu appelles ça un cercle ? Parce que tu as mis au-dessus de la porte de ton cabanon, en plein mitan des bois de pins, dans les Maures, un écriteau avec ces paroles écrites : CERCLE DE LA LIBRE PENSEE, et que j’y suis allé une fois pour voir à quoi vous pensiez là-dedans, les quatre chasseurs de bouscarles et de futifùs que vous étiez, tu te crois le droit de m’empêcher de vivre à ma guise ?

– Est-ce que tu deviens réac, ô Móourin !

– M’est avis, poursuivit placidement Maurin en enfilant une aiguille, que tu as gâté un joli cabanon, – pas plus grand que la main, c’est vrai – mais qui serait excellent pour un poste aux grives ! Tu l’as abîmé en faisant peindre au-dessus de ta porte des mots que tu ne comprends pas, maître libre penseur de ma tante, puisque tu ne veux pas que je pense, moi, comme il me plaît ! Ton écriteau là-bas dans les pinèdes, il n’y a que les grives pour le lire, et les merles ! et ils le comprennent même mieux que toi puisqu’ils f… le camp lorsque tu parais, chasseur de carton !

– Ah ! çà, deviens-tu fou, Maurin ?

– A quoi vous pensez là-dedans, je l’ai vu, puisque une fois j’y suis allé ! Vous étiez quatre en bras de chemise, dont quatre et demi, en me comptant, savaient à peine lire, et nous n’avons pensé, j’en suis témoin, qu’à manger un plat de pignets, un levraut, un gigot et de la salade. En vérité, non, nous n’avons pas pensé à autre chose. Mais à cela du moins nous avons pensé librement. Fais donc ton chemin et ne m’échauffe pas la bile ! De dire ce que tu appelles la libre pensée tu serais en peine, couyoun !

– C’est, dit l’autre, penser le contraire des prêtres.

– Un M. Rinal, qui a plus de science dans le petit doigt de son pied gauche que toi dans toute ta tête, me l’a expliqué, poursuivit Maurin. Les libres penseurs sont de gros savants qui étudient comment le monde a pu se faire tout seul et le premier homme sans femme ou le premier œuf sans poule. Et le tron de Dieu me cure, si je suis capable d’expliquer une devinette si embrouillée ! Alors je n’essaie même pas, que j’en deviendrais chèvre ! J’aime mieux y renoncer, et je m’habille en mousquetaire quand ça me fait plaisir, et je fais péter mon tromblon à la fête de Saint-Tropez, qui est une fête de nos ancêtres, lesquels étaient nés d’une femme comme toi et moi. De plus malins que toi et moi ne peuvent pas dire si le soleil est ou n’est pas le seul bon Dieu. J’entends m’amuser aux fêtes de mes pères, aussi bien en chantant la chanson du Bouffés ou celle des Quenouilles, qu’en faisant chanter la poudre. Ote-toi de mon soleil, que tu m’empêches d’enfiler l’aiguille, libre penseur que toi tu es !… Non, mais regardez-moi ce savantas ! Il m’appelle réac, cet imbécile !… Pas moins, si on attaquait la République comme en 51, mon tromblon de bravadeur la défendrait à mort, tandis que toi on te mettrait au derrière le canon de ton fusil à système et, en soufflant par la culasse, le nouvel empereur te gonflerait comme un âne de Gonfaron !… File, de peur que mon soulier ne te saute tout seul au derrière !

– Allons, Maurin, excuse ! je n’ai pas voulu te fâcher.

– A la bonne heure ! » dit Maurin.

Et devenu calme subitement :

« Veux-tu boire un coup ? »

Ils trinquèrent.

« Tu es vif ! dit Terrasson.

– Comme un tromblon ! dit Maurin. Pour la fête ils partent tout seuls. Tiens-le-toi pour dit. »

Ils se serrèrent la main. Terrasson partit en disant :

« Amis comme devant, qué, Maurin ?

– Tant que tu te tiendras à ta place », dit Maurin qui rentra chez lui pour achever tranquille son travail d’apprenti tailleur.

Quelques minutes plus tard, on heurta sa porte de trois petits coups timides. Il ouvrit : « Té, c’est vous, Tonia !

– C’est moi, dit-elle, moi mon brave Maurin. Pauvre de moi ! comme il faut que je t’aime !

– Diable ! fit-il. Comment avez-vous quitté la maison de votre père ? Il faut y retourner, gente Tonia. La vie avec moi vous serait trop dure. Restons comme je vous ai dit, oubliez et mariez-vous.

– Maurin, dit-elle, je t’aime. Quelle imprudence à toi d’être dans ta maison !

– Il faut bien être quelque part, dit Maurin. J’ai calculé comme ça qu’à cette heure l’endroit où l’on me croira le moins c’est encore chez moi. Comment veux-tu qu’ils devinent que je ne me cache pas ?

– Je l’ai bien deviné, moi, dit-elle.

– Toi, c’est différent, Tonia, puisque tu dis que tu m’aimes… Allons, sois sage, va-t’en.

– Pourquoi me renvoies-tu ? » Et tout à coup jalouse :

« Tu en attends une autre !

– Non, bien sûr ! mais où te croit ton père ?

– Je lui ai dit que j’avais des choses à acheter à Cogolin et il m’a vue prendre la diligence. Pour lui-même j’ai des commissions.

– Alors en ce cas, tu as un peu de temps, dit Maurin… Eh bien, tu serais bien brave, Tonia, de me coudre un peu ces boutons.

– Qu’est-ce que c’est que cet habit-là ? s’écria-t-elle étonnée en apercevant les bottes, l’épée, le chapeau à panache !… Nous ne sommes pas de carnaval !

– Aussi n’est-ce pas un habit de déguisement, dit Maurin offensé. C’est mon costume de bravadeur…

« Et, ajouta-t-il fièrement, c’était celui de mon père qui le tenait de ses pères. »

Elle prit le fil et les aiguilles et se mit en devoir de coudre.

Tout en la regardant, Maurin lui expliquait de son mieux l’antique coutume de la bravade, chère aux Tropéziens.

Cette coutume historique, fantaisiste et très respectable, a plus de deux siècles et demi d’existence, ce que Maurin résumait ainsi : « Ca vient des ancêtres, bien avant les automobiles, du temps d’Hérode. » Et rien n’est plus près de la vérité, puisque à cette tradition est mêlé le souvenir de Torpès « qui fut éçançon (échanson) de l’empereur Néron ; autrement dit il lui versait à boire ».

« Alors, lui dit-elle en développant le vieux costume qu’elle reprisait, tu seras habillé comme ça ?

– Oui, Tonia.

– Oh ! mon Dieu ! que tu seras drôle !

– Pourquoi ? dit-il vexé.

– Je voudrais bien te voir !

– Viens-y avec ton père, à la bravade, et tu me verras d’une fenêtre.

– Sûr que j’y viendrai !… C’est donc beau, cette fête ?

– C’est, dit Maurin convaincu, la plus belle fête de tout notre pays des Maures, vu qu’on y brûle cinq cents kilos de poudre.

– Que de bruit ça doit faire !

– C’est bien pour faire du bruit, selon l’usage.

– Et pourquoi faire tout ce tapage ?

– Pour faire honneur au souvenir de nos ancêtres, expliqua énergiquement Maurin, pourquoi ils furent attaqués, je te dis, voilà des cent ans, par vingt et une galères d’Espagne ! et ils les forcèrent à retourner dans leur pays… Et, tu sais, ce jour-là, je suis à cheval !

– Tu as un cheval, Maurin ?

– On élève ici une race. Tout petit j’étais cavalier ; je monte comme les bergers de chevaux. Les gens du pays me connaissent pour ça ; on me prête un cheval pour lui faire avoir l’honneur d’être de la bravade.

– Tes ancêtres ont donc poursuivi à cheval ces galères d’Espagne ? »

Cette question décontenança Maurin :

« Je n’avais jamais pensé à ça, fit-il. Dans un combat sur la mer, il n’y a pas de cavaliers, naturellement ! mais les cavaliers attendaient, je pense, le débarquement de ces Espagnols… J’interrogerai là-dessus M. Rinal.

– Voilà tes boutons recousus. Essaie l’habit, pour voir. »

Il s’habilla devant elle qui à pleine gorge riait.

C’était bien un mousquetaire ! Il avait des bottes, des culottes, un pourpoint, des manchettes, une rapière et un chapeau à plumes.

« J’ai lu, dit-elle, un livre plein d’images où ils sont toujours trois ou quatre habillés de cette manière…

– C’étaient des soldats de ce temps d’alors, dit Maurin qui n’avait pas d’autres renseignements historiques.

– Seulement, reprit Tonia, ils avaient, sur les images, la moustache et une barbiche en pointe et non toute la barbe comme tu la portes fais-toi raser, Maurin. »

Maurin se redressa, la main sur la garde de son épée.

« Ma barbe arabe, dit-il, ne me quittera jamais ! L’homme libre tient à sa barbe comme sa barbe tient à lui. »

Dans cet accoutrement il était comique sans être ridicule, à force d’être bien pris.

« Il se fait tard, va-t’en, Tonia. »

Ils se dirent adieu. Et dans l’ombre du soir rien n’était bizarre comme cette silhouette d’un mousquetaire de Louis XIV, donnant le baiser d’adieu à la jolie fille du XIXe siècle.

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Chaque année, le 15 du mois de juin, on voit, dès le matin, suspendue dans un cadre et sous verre, à la porte de la maison commune de Saint-Tropez, la copie suivante d’une délibération municipale de ladite ville :

Au nom de Dieu soit-il. L’an mil six cent trente-sept et le cinquième jour de juillet, dans la maison de ville, par-devant maître Honoré Marquès, lieutenant juge dudit lieu, s’est rassemblé le conseil vieux et nouveau, à la manière accoutumée, à son de cloche, voix de trompette et cri public, pour délibérer aux urgentes affaires de la communauté, où ont été présents les susnommés et premièrement : Jacques Antiboul, François Fabre et Antoine Augier, consuls ; capitaine François Cocorel ; maître Jacques Marquesy, notaire ; capitaine Abel Peyre ; Antoine Martin d’Honoré, marchand ; Barthélémi Aubert, bourgeois ; capitaine Charles Antiboul ; capitaine Jean Croust ; Balthazar Taurel ; André Gattus ; Joseph Cocorel ; noble Antoine Antibert ; Jean Augier ; capitaine Sébastien Martin ; noble Balthazar Raimondy, coseigneur d’Allons ; Honoré Martin d’Antoine, marchand ; et Jean Peyronnel, bourgeois.

Les sieurs consuls ont remontré au conseil que la communauté et les habitants de Saint-Tropez ont sujet de remercier le souverain Dieu de la grâce et faveur qu’il nous fit, le quinzième jour du mois de juin dernier au matin, de nous avoir donné la force de nous défendre de l’attaque que nous firent vingt et une galères d’Espagne qui nous combattirent environ trois heures ; sur quoi, requis le conseil de vouloir délibérer qu’à l’avenir ce jour-là on fera fête à la ville et se fera procession générale en actions de grâces.

Lequel conseil, d’un commun accord, a délibéré que M. le prieur Antiboul sera prié, s’il lui plaît, en considération de la grâce et faveur que le souverain Dieu nous fit, ledit jour quinze juin dernier, de nous avoir préservé de l’attaque des Espagnols, de vouloir faire, quand bon lui semblera, une procession générale à Saint-Tropez notre Patron, et qu’à l’avenir toutes les années et le quinzième jour de juin, jour de ladite attaque, ferait faire une procession générale en actions de grâces.

Signé : MARQUES, lieutenant du juge,

ANTIBOUL-SENGLAS, greffier.

Le 24 juin 1558 fut nommé à Saint-Tropez, avec le titre de capitaine de la ville, un commandant général chargé, aux termes de la délibération municipale, de garder la ville de jour et de nuit contre les ennemis, avec pouvoir de prendre les hommes nécessaires à la défense, de faire mettre en état l’artillerie, d’acheter de la poudre pour les bombardes et de la poudre fine, et de faire commandement à chacun de tenir ses armes en ordre, etc.

En 1562, ses pouvoirs furent renouvelés ; le conseil municipal lui donne en plus le pouvoir « de prendre tous les hommes qui lui sont nécessaires pour faire le guet, aller contre les Turcs et les ennemis du Roi, notre sire, du pays et du présent lieu ».

On lit dans la vie de saint Tropez, racontée par l’abbé Espitalier (Saint-Tropez, 1876) :

Les pouvoirs qui lui avaient été reconnus (au capitaine de ville) par ladite ville de Saint-Tropez furent confirmés par les lettres patentes de tous les rois, jusqu’à Louis XIV.

Mais sous le règne de ce puissant monarque, les armées permanentes ayant été créées, les habitants ne furent plus tenus à un service militaire obligatoire et régulier ; la défense de la ville fut confiée aux soldats du roi établis dans la citadelle ; et le capitaine de ville perdit l’autorité qu’il avait jusqu’alors possédée.

Mais, en cessant de faire usage de leurs armes pour la défense de leur ville, les Tropéziens les conservèrent pour honorer leur saint patron. Le capitaine de ville, suivi du major et du porte-enseigne, continua à se mettre en tête de la bravade, et les habitants, dépouillés de leur ancien prestige militaire, ne furent que plus zélés à reprendre, le jour de la fête patronale, le costume et les armes qu’ils avaient jusqu’alors portés.

Hélas ! le capitaine de ville se dispense parfois d’assister à la bravade !… Alors, en 1759, le conseil municipal décide que désormais on donnera tous les ans au capitaine de ville une épée d’argent, à la condition expresse qu’il se mettra à la tête de la bravade le jour de la fête.

Plus tard l’épée d’argent de cent livres est remplacée par une pique d’honneur « moins coûteuse ».

Le capitaine de ville est nommé par le conseil municipal, chaque année, le lundi de Pâques ; il reçoit des pouvoirs spéciaux, la pique et trois cents francs d’indemnité. C’est seulement depuis 1806 que la pique remplace l’épée.

Voici, d’après le Guide de la Bravade de MM. Lally et Condroyer, le cérémonial de la nomination du capitaine de ville (imprimé à Saint-Tropez en 1888) :

Le lundi de Pâques, quand le conseil municipal a choisi le capitaine de ville, une délégation de trois membres se rend immédiatement chez l’élu pour lui annoncer la bonne nouvelle. S’il accepte, celui-ci se rend aussitôt devant le conseil qui le nomme alors officiellement.

Le maire se présente avec l’élu sur le perron de l’Hôtel de ville, devant la population assemblée. Les tambours roulent, puis battent aux champs. Alors le maire proclame le capitaine de ville.

Une décharge de mousquets, suivie d’un roulement, accompagne les vivats approbateurs de la population. Au même instant le capitaine de ville, accompagné du maire, des adjoints et des conseillers municipaux, parcourt triomphalement les principales rues de la ville, au pas accéléré, au bruit du tambour et des décharges de mousquets jusqu’à son domicile.

Il est d’usage que la sonnerie des vêpres n’a lieu qu’à la rentrée du capitaine de ville.

A partir de ce jour, la direction de la fête, avec toutes ses charges, incombe au capitaine de ville.

Les jeux et divertissements lui sont facultatifs ; il en règle l’ordre et les combinaisons…

Le 16 mai, les joies (trophées de prix, écharpes, couverts, etc., suspendus à un cerceau horizontal porté au bout d’une hampe) parcourent la ville. Les tambours battent les aubades à toutes les autorités civiles et religieuses, à tous les fonctionnaires de l’Etat, aux chefs de corps de la Bravade et à leur porte-enseigne, ainsi qu’à l’état-major de l’année précédente.

A trois heures, le capitaine de ville, avec son état-major et toute son escorte, se rend sur la place de la mairie où il va faire halte même devant la maison Lavagne, formant l’angle de la rue Sainte-Anne.

PRISE DE LA PIQUE ET DU DRAPEAU

« Lorsque le maire, ceint de son écharpe, la pique à la main, apparaît sur le seuil de la porte de la mairie, le major commande : « Roulement ! » et ordonne de battre aux champs.

« On entend par battre aux champs la marche du capitaine de ville et par battre au drapeau celle du porte-enseigne. Ces marches de circonstance viennent de nos ancêtres.

Le capitaine de ville et son major viennent se placer en face du maire. Le major seul s’avance vers celui-ci, et, à trois pas de distance, le salue de son épée.

Après l’avoir remise au fourreau, il prend la pique que le maire lui présente, recule de trois pas, et, tournant à gauche, il s’avance vers le capitaine de ville, s’arrête à trois pas devant lui pour recevoir son salut et lui remet la pique qu’il salue à son tour. Après avoir rallié le capitaine de ville, il se dirige avec lui vers le maire.

A une distance proportionnelle, le capitaine de ville, laissant son major en arrière, s’avance seul majestueusement vers le maire et exécute en son honneur son premier salut traditionnel, suivi d’une décharge générale de mousquets.

Le major s’avance à son tour, salue de son épée le maire et vient avec le capitaine de ville reprendre sa place primitive.

L’excellent Guide de la Bravade, d’où sont tirés ces renseignements, donne avec figures « les dix temps qu’exige le salut du capitaine de ville. Le numéro 1 seul est applicable au saint ».

Les dispositions sont les mêmes, ajoute le Guide, pour la prise du drapeau que pour celle de la pique.

Cette cérémonie terminée, le major commande le défilé.

Les corps nouvellement constitués passent toujours après les mousquetaires qui sont les gardes du capitaine de ville.

Le défilé passe devant le maire et va s’arrêter au bas de la place, où chaque corps de bravade prend sa position. Le capitaine de ville, son état-major à gauche, occupe le milieu de la place, ayant à droite la rue Blanche.

Ainsi fixés, le major se détache, vient aviser le clergé que tout le corps de bravade est réuni, prêt à recevoir la bénédiction des armes, et il revient à son poste.

Le clergé, croix en tête, escorté des gardes-saint, se rend sur la place par la rue de l’Horloge. A son apparition, le major fait porter et présenter les armes.

Il accompagne le célébrant pendant tout le temps de la cérémonie.

Les prières terminées, il commande un feu général.

Depuis quelques années, des navires de l’Etat viennent dans le port de Saint-Tropez saluer le saint au passage.

Rien ne saurait mieux que ces citations donner une idée du cérémonial de la bravade. Mais ce que rien, ni parole ni écriture, ne peut rendre, c’est l’extraordinaire, l’inouï spectacle que présente la ville de Saint-Tropez durant sa fête annuelle. L’imagination reste impuissante à se représenter certaines choses, si on ne les a pas vues : impuissante la mémoire, quand on les a vues.

Et rien n’est touchant comme la vénération et l’amour de la ville pour son antique tradition.

Malheureusement pour Maurin et pour Saint-Tropez, la majesté des fêtes devait être troublée, cette année-là, par un absurde incident.

C’était le 15 juin 19… Le capitaine de ville Souventy, un ami de Maurin, avait exercé déjà deux fois dans sa vie la haute fonction qu’il remplissait à la satisfaction de tous. Il devait effectuer la reddition de la pique et du drapeau, le soir même, avec les ordinaires cérémonies qui accompagnent la prise. Maurin était très fier d’adresser de temps à autre, du haut de son cheval, la parole à son ami Souventy ; car les fonctions de capitaine de ville sont une distinction réelle et considérable, comme on vient de le voir et comme on en jugera par ce détail : le jour de la Fête-Dieu, le capitaine de ville a le pas sur le maire. C’est lui qui tient le premier cordon du dais, et le maire en personne ne peut y prétendre. Souventy portait un habit brodé d’amiral et le claque à plume blanche.

Le capitaine de ville, il y a un quart de siècle, portait quelquefois l’armure complète des Montmorency que la ville de Draguignan, qui la possède, prêtait à la ville de Saint-Tropez. Mais à figurer dans les bravades, l’armure s’abîmait, se rayait, se bossuait… Draguignan a fait river les articulations des jambières et des brassards, et désormais la garde jalousement dans son musée.

Or, c’était une chose étrange que de voir Souventy en costume d’amiral moderne, entouré de sa garde de mousquetaires, les uns à pied, les autres à cheval, au nombre d’une centaine.

Souventy maniait la pique avec une dextérité et une élégance parfaites.

Tous les mouvements de la pique exigent une longue et difficile étude. Mais Souventy était un humble servant de la tradition et un véritable capitaine, de ceux qui savent commander parce qu’ils ont su obéir. C’était une joie de le voir saluer ceux à qui il rendait hommage.

Tantôt il élevait la pique au-dessus de son front : un tour sur la tête repos sur l’épaule. Tantôt il la présentait « par la main gauche », la main droite sur la couture du pantalon ; puis il en renversait la pointe à terre « en avant, repos sur les doigts de la main gauche ».

A côté des mousquetaires à cheval, dansaient les chivaous frux, sous la conduite des élèves de Lougeon. Ce sont, comme on sait, chevaux de carton, dont les robes flottantes cachent les jambes du cavalier qui les anime, les excite, les fait évoluer, galoper, caracoler, bondir et se cabrer.

Les mousquetaires avaient vraiment haute mine, Maurin en tête, sur leurs chevaux du golfe aux harnachements enrubannés.

Tous ces mousquetaires, ainsi que les nouveaux corps de bravade, sont armés non de mousquets mais de tromblons, formidables escopettes dont le canon s’évase comme le pavillon d’un cor de chasse, et que la ville de Saint-Etienne fabrique tout spécialement « pour la consommation de la ville de Saint-Tropez ».

De temps à autre, à l’ordre muet de la pique, les escopettes des gardes-saint se renversent sur les avant-bras, leurs énormes bouches obliquement braquées vers le sol. Un signal. Vingt tromblons chargés jusqu’à la gueule vomissent ensemble des éclairs et de la foudre.

A peine cette décharge a-t-elle retenti que celle d’un autre corps de bravade la suit… Déjà les premiers ont rechargé… et c’est un roulement continu de coups de feu, si nourris, tellement d’ensemble, qu’à chaque décharge on croirait entendre le coup unique d’un canon… de Titans !

Les bravadeurs suivent l’itinéraire tracé, et tous les dix pas s’arrêtent pour de nouvelles salves.

La fumée couvre la ville. L’odeur du salpêtre, mêlée à l’odeur de l’encens, enivre cette population tout entière. Tout le monde est aux fenêtres ou dans la rue.

La ville tremble, murs et pavés. Si un notable passe, ou un étranger à qui on veut faire honneur ou malice, sur un signal il est entouré par un corps de bravade qui forme autour de lui un cercle parfait. Il en est le centre avec quatre pas de rayon à peine ; les tromblons abaissés autour de lui n’attendent qu’un nouveau signe. Le tintamarre formidable de trente coups de tromblon partant ensemble retentit, rrran ! La terre semble s’entrouvrir ! Les gueules de toutes ces armes obliques frappent le sol de leur souffle d’enfer, et les cailloux soulevés volent, blessant au visage celui en l’honneur de qui est tirée la salve ! Faute d’emplir leurs oreilles d’énormes tampons de ouate, on a vu des bravadeurs subitement devenir sourds, à jamais… Rrrrran !… Le Vésuve aux jours de fureur détone moins formidablement. Il n’est pas d’années où une jupe de femme ne prenne feu, le 15 juin, à Saint-Tropez, et ne nécessite l’intervention des pompiers.

Qui voudrait se dérober aux honneurs des corps des bravades serait considéré, avec raison, comme malappris, et d’ailleurs s’y dérober ne lui serait pas possible. Les mousquetaires entourent le citoyen qu’il s’agit d’honorer ; il est captif d’un cercle de fer et de feu… et rrrrran ! les éclairs et les tonnerres le saluent à ses risques et périls.

Parfois un bravadeur se détache de son groupe, pénètre dans le corridor d’une maison amie et, là… rrrran !… le tromblon gronde et crache !… Les vitres des cages d’escalier s’écroulent à grand fracas, à moins que les habitants aient pris la précaution d’ouvrir d’avance portes et fenêtres.

Et durant des heures, ces grondements, ces tremblements, ces roulements, ces tintamarres, ces pétarades, ces écroulements inouïs, incroyables, invraisemblables, font sursauter les nerfs, bondir le sang, tressaillir les entrailles et les cœurs, et de minute en minute la ville entière se soûle davantage de l’odeur irritante de la poudre, du retour rythmique des décharges, de la vision ou du souvenir des ancêtres, de leurs croisades, de leurs combats contre l’Espagnol et le Turc, contre le Sarrasin dont tout homme du Var a pourtant dans les veines un peu de sang hérité.

Et là-bas les montagnes des Maures, patrie de Maurin, se haussant sur leur base le plus qu’elles peuvent, regardent Saint-Tropez par-dessus le golfe de Grimaud ; et La Garde-Freïnet s’émeut, et tous les nids d’aigle, où si longtemps nichèrent les Sarrasins vainqueurs, reconnaissent dans la grande voix des bravades, qui domine le ronflement des vagues et du mistral, la voix même de leur passé, l’évocation de leur histoire, quelque chose comme un appel de race montant du fond des siècles, batailles forcenées, mêlées retentissantes, fêtes de victoire, joie et terreur, gloires et fumées parfaitement inutiles !

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Le bon Parlo-Soulet n’augurait rien de bon de la présence de Maurin aux fêtes de Saint-Tropez, en dépit de l’inviolabilité des bravadeurs.

François le matelassier le prévint. « Il courait des bruits qui étaient vilains ; on parlait d’une concentration, à Saint-Tropez, de toutes les brigades de la région des Maures ; on voulait en finir avec le braconnier ; les brigades étaient sans cesse à croiser sur les routes, à se communiquer des renseignements. » Bref, selon François, Maurin eût mieux fait, cette année, de ne pas assister à sa chère bravade.

Mais Maurin avait trop le sentiment de ce qu’on doit aux traditions nationales, il avait trop le respect instinctif du passé, père du présent, pour renoncer à son rôle de bravadeur.

Tonia n’avait rien entendu dire d’inquiétant ; elle, elle voulut voir la fête illustre, et Orsini, ignorant la présence de Maurin à Saint-Tropez, y accompagna sa fille. Comme elle, il se montrait curieux de la célèbre bravade. Tous deux trouvèrent place à la fenêtre d’un premier étage, sur le quai, chez un ami d’Orsini.

La procession était en marche…

Parlo-Soulet, dragon à cheval, errait autour des corps de bravade, en véritable éclaireur, prêt à crier à Maurin : « Prends garde, voici l’ennemi ! »

Il avait parlé de ses craintes au capitaine de ville qui répliqua :

« Les gendarmes n’oseront jamais faire un pareil scandale. S’ils touchaient un bravadeur sous les armes, la ville entière se soulèverait et il y aurait un malheur. Ils n’oseront pas, croyez-vous-le, à moins d’un incident qui les autorise à intervenir, mais il n’y aura pas d’incident… »

La bravade avançait, lente, saluant de temps à autre le saint porté sur un brancard, puis honorant d’une salve les notables à leurs balcons ou ceux qui, rencontrés dans la rue, se voyaient enveloppés tout à coup et subissaient le terrible honneur.

Etrange statue, celle du saint que portaient ses fervents !

Saint-Tropez, décapité, est couché dans une barque comme dans un cercueil. A son côté repose sa tête. Un chien assis semble garder sa dépouille, et, perché sur le bordage du bateau, un coq veille…

Chaque fois que les gardes-saint honorait l’image sacrée d’une salve bien nourrie, les tambours roulaient, les musiques sonnaient.

Deux fanfares, avaient, cette année-là, obtenu la permission de jouer leurs plus beaux morceaux à tour de rôle, à la suite de la bravade, et seulement, bien entendu, quand le capitaine de ville en donnait l’ordre.

Ces deux fanfares appartenaient toutes les deux à la commune de Bourtoulaïgue, voisine de Saint-Tropez et riche d’environ six cents habitants mâles.

Deux fanfares pour douze cents habitants environ, c’est trop. Quelques années auparavant, Bourtoulaïgue ne possédait qu’une seule fanfare : la Gloire de l’Harmonie. Mais la Gloire de l’Harmonie ayant eu à sa tête un chef d’opinion républicaine avec épithète, lequel avait jugé bon de se présenter aux élections communales, les républicains sans épithète avaient, de leur côté, jugé bon de créer une seconde société musicale. Et ainsi la Victoire de la Symphonie était née d’un désaccord.

Personne à Bourtoulaïgue ni en France n’avait compris l’utilité de cette deuxième fanfare, mais l’esprit de colère et de lutte est aveugle. Il emploie souvent ses énergies au hasard, et c’est pourquoi Bourtoulaïgue avait maintenant deux fanfares pour douze cents habitants, soit cent vingt musiciens, soit environ un musicien pour six Bourtoulaïguois mâles.

Et les deux fanfares étaient, comme de juste, en lutte constante.

La Gloire de l’Harmonie prenait ses vermouths dans un certain café, et la Victoire de la Symphonie prenait ses absinthes dans un autre.

Il en résulta que les deux patrons des deux cafés, qui étaient deux frères, se brouillèrent à mort. Ils n’avaient plus qu’un rêve, ils le disaient du moins : se manger le foie.

Quand la Symphonie demandait au maire la permission de jouer sur la place publique de Bourtoulaïgue à une heure déterminée, l’Harmonie était aussitôt prise d’un besoin, impérieux comme la colique, de se faire entendre exactement à la même heure et précisément sur la même place. La population bourtoulaïguoise, divisée par les mille potins insignifiants qui sont le fond déjà banal de la vie au village, était désormais déchirée cruellement par l’âpre rivalité de ses deux fanfares.

Il faudrait remonter, dans l’histoire de France, à la guerre de Cent Ans, aux Armagnacs et aux Bourguignons, pour retrouver haine pareille à celle qui animait l’une contre l’autre les deux fanfares de Bourtoulaïgue, Var (postes et télégraphes).

Un des deux boulangers de Bourtoulaïgue étant mort, sa boutique resta fermée quelque temps. C’était le boulanger de la Symphonie.

La Symphonie se demanda aussitôt si elle ne créerait pas une boulangerie spéciale, bien à elle, ou si elle ne ferait pas venir son pain, tous les jours, à dos de mulet ou par le bateau, de Saint-Tropez.

Cette dernière opinion prévalut en assemblée générale. Membres honoraires et membres actifs votèrent comme un seul homme la mise à l’index ou boycottage du boulanger qui pétrissait le pain de l’Harmonie ; il fut décrété que le trombone, qui était pêcheur, irait tous les jours à Saint-Tropez avec son bateau chercher le pain de la Symphonie.

« Et quand donc irai-je à la pêche ? demanda-t-il.

– Tu n’iras plus, lui fut-il répondu ; nous te nommons notre préposé à la fourniture du pain. La Symphonie te paiera ton travail ; nous augmenterons les cotisations de nos membres honoraires, voilà tout. »

C’était s’exposer, en cas de tempête, à la famine ; mais rien n’est héroïque comme la haine et la musique, mêlées ensemble et s’exaspérant l’une l’autre.

On le vit bien à quelque temps de là. Un terrible coup de mistral ayant en effet pendant six jours retenu dans le petit port les embarcations de Bourtoulaïgue, les membres de la Symphonie faillirent périr en masse, faute d’un croûton de pain à se mettre sous la dent, car, le premier jour, pas un n’alla acheter du pain chez le boulanger de la société rivale. Bel exemple de stoïque énergie, s’il eût été donné pour une meilleure cause !

Et pas un exécutant ne céda. Le second jour, la Symphonie, transformée en société chorale, parcourut les rues de Bourtoulaïgue en chantant :

Mourir pour la Symphonie

Est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

Heureusement les femmes se montrèrent moins entêtées que les hommes. Pour nourrir leurs enfants elles consentirent à acheter du pain dans leur village natal, chez le boulanger de l’Harmonie.

Celui-ci se refusa d’abord à leur en vendre, mais M. Cabissol, informé des incidents de Bourtoulaïgue, y était accouru pour étudier le phénomène ; il télégraphia au préfet qui télégraphia au maire, et l’Harmonie dut nourrir la Symphonie !

Cette inqualifiable lâcheté des épouses et des mères rendit insolents les membres de l’Harmonie. Ils ricanaient sur le passage d’un membre de la Symphonie. C’était un mot d’ordre. A peine apercevaient-ils un de leurs ennemis qu’ils faisaient aussitôt semblant de mâcher quelque chose et se frottaient l’estomac d’un air de jouissance gourmande. Allusion impardonnable aux tortures de la faim qu’avaient dû subir leurs rivaux.

Le membre le plus vaillant de la Symphonie, étant célibataire, avait jeûné deux jours. Il reprocha aux autres leur faiblesse. Ils se fâchèrent. Il donna sa démission… et se fit aussitôt recevoir membre de l’Harmonie.

Le ministre de l’Intérieur fut prévenu, la commune fut surveillée. Cet état de choses ne pouvait durer. Pour le 14 Juillet, le préfet exigea que les deux musiques ennemies jouassent ensemble l’aubade traditionnelle à M. le maire. Les deux fanfares se récrièrent. Mais on les menaça de la dissolution. Alors, elles se soumirent – mais comme on n’avait pas pris soin de désigner le morceau de musique qui devait être exécuté sous les fenêtres du maire, il se trouva qu’elles attaquèrent simultanément l’une La Marseillaise, et l’autre Bourtoulaïguoise, chant de guerre composé par le chef de la Symphonie.

« Il faut fondre les deux fanfares en une seule, opina le receveur buraliste, et les appeler : Le Triomphe de la Cacophonie. »

Le maire se sentait devenir fou. On ne se mariait plus à Bourtoulaïgue qu’entre partisans de la même fanfare. Or, affirmait le maire qui était médecin, le croisement est le seul salut des races dégénérées.

Les choses en étaient là quand arriva la fête de Saint-Tropez. Mais le capitaine de ville avait un beau-frère dans l’Harmonie de Bourtoulaïgue et un autre beau-frère dans la Symphonie.

Il fit dire en conséquence aux deux musiques qu’il comptait sur leur dévouement commun et leur égal respect pour Saint-Tropez déjà martyr ; qu’elles devaient toutes deux oublier leurs querelles provisoirement, du moins hors du territoire de Bourtoulaïgue ; et qu’elles pourraient figurer toutes les deux à la bravade, si elles s’engageaient à jouer sagement l’une après l’autre – car, ajoutait-il, « le soleil luit pour tout le monde ».

Les deux fanfares acceptèrent…

Hélas ! L’odeur de la poudre est une suggestive odeur. Forcés de porter, durant des heures, sous leurs bras leurs instruments muets tant que parlait la poudre, les deux fanfares s’impatientaient. Chacun de leurs membres brûlait du désir de se faire entendre, admirer, applaudir : Elles se regardaient de travers, paisible au milieu d’un excitant fracas de guerre ! Elles piétinaient, honteuses de leur inaction, tandis que grondait autour d’elles le tonnerre des batailles. Et à chaque décharge d’artillerie, tous les musiciens contemplaient piteusement le pavillon des cornets à pistons et des bugles, et ils regrettaient que les trombones ne fussent pas des tromblons.

On sait que l’histoire raconte comment le grand Saint-Tropez, décapité à Pise, fut déposé et couché sans tête dans une embarcation en compagnie d’un chien et d’un coq – et lancé ainsi à la mer… La Providence le fit aborder sur le rivage auquel il a donné son nom.

Le groupe de bois sculpté, porté à dos d’homme et représentant le saint, le chien et le coq, dans la barque, – dominait les têtes innombrables de la foule. Cette glorieuse image intimidait seule les fanfares ennemies.

On entendit l’une des grosses caisses murmurer : « Ah ! Si le saint n’était pas là ! »

Mais le saint était là, et il fallait bien le respecter.

On arriva ainsi sur le quai où se dresse la statue du bailli de Suffren, et sous la fenêtre même d’où Tonia, assise près de son père, regardait de tous ses yeux l’imposante cérémonie.

Sur la place tout le monde se rangea en bel ordre, chaque corps de bravade à son rang.

On fit aligner les deux fanfares, l’une à droite, l’autre à gauche de la statue du grand amiral, face à la mer, dos aux maisons…

Et Maurin, le beau mousquetaire, saluait de l’épée sa dame à la fenêtre, en faisant exécuter une courbette à son cheval… quant tout à coup le dragon éclaireur Parlo-Soulet lui vint murmurer quelque chose à l’oreille :

« Prends garde, Maurin ! je flaire une manœuvre de Sandri. Les gendarmes de Saint-Tropez n’oseront pas bouger ; mais ceux que je vois arriver là-bas ne sont pas de Saint-Tropez. Ils ne craindront pas de faire offense à la population. Ouvre l’œil !

– Où sont-ils ?

– Là, à l’entrée de la rue par où arrive la queue de la procession. Et d’autres peut-être vont garder les autres sorties, et alors tu seras comme un rat au fond d’une ratière, mon pauvre !

– Non, dit Maurin, avec un geste large : la mer est libre : je sauterai s’il le faut dans une chaloupe, ou bien je lancerai mon cheval à la nage. »

Et rrrran !… calme sur son cheval fougueux, il déchargea coup sur coup deux tromblons… rrrran !

Enervés, les chevaux des mousquetaires tournaient sur eux-mêmes à chaque décharge.

A l’ordinaire, les cavaliers ne portent pas de tromblons.

En revanche la plupart des bravadeurs à pied, en bottes, vêtus de nos jours à peu près comme des grognards de Napoléon Ier, l’image du grand Saint-Tropez peinte sur leur shako – n’ont pas moins chacun de deux tromblons ! Dès qu’ils en ont déchargé un, leur écuyer leur en présente un autre et recharge aussitôt le premier.

Porter un tromblon à cheval, c’était une fantaisie, une audace de Maurin, la bravade dans la Bravade.

Maurin avait deux écuyers et trois tromblons… et rrrrran !

Or, chacune des deux fanfares adversaires se considérait comme incarnée tout entière dans son chef.

Hélas ! il était à prévoir que les deux chefs finiraient par se prendre de querelle ! Et ce fut là, en plein quai, dans une ville étrangère et amie, en présence du bailli de Suffren et du grand Saint-Tropez !

A travers les assourdissants tonnerres des tromblons, ils échangèrent les plus graves injures, on n’a jamais bien su lesquelles. Tels les chefs homériques, ils se bravaient d’une voix stridente, qu’on entendait grincer entre deux pétarades. L’odeur de la poudre aidant, ils s’avancèrent enfin l’un vers l’autre, leur noble bâton de chef d’orchestre levé et menaçant !

Aussitôt, d’un irrépressible mouvement, les deux fanfares, poussées par un destin inéluctable, se jetèrent l’une contre l’autre, en désordre, chacun choisissant, dans les rangs des rivaux, son pire ennemi. Les apostrophes malignes se croisèrent dans l’air. Vainement le capitaine de ville fit un signe à ses mousquetaires qui opérèrent un mouvement pour séparer les deux troupes. Trop tard ! ils n’empêchèrent pas le choc de deux ophicléides. Ce fut le signal d’une mêlée générale.

Les deux armées musicales, lancées l’une contre l’autre, levèrent ensemble, avec des bras furieux, leurs instruments, massues légères et pourtant redoutables.

A toutes les fenêtres du quai, les femmes désespérées tendirent des mains suppliantes vers le ciel vainement imploré !…

Alors, du fond de la place, les gendarmes accoururent au petit trot !

« Sauve-toi, Maurin ! cria le dragon Pastouré.

– Pas encore ! » dit le mousquetaire Maurin.

Et il déchargea un tromblon ironique… rrrran !

Ce bruit rappela à eux-mêmes les bravadeurs qui, depuis un instant, étaient restés immobiles, muets d’étonnement et de curiosité :

Trente tromblons à la fois partirent seuls… rrrrran !

« Nous engageons le clergé à se retirer, dit un gendarme au curé. L’affaire devient vilaine. »

En hâte, pour éviter le spectacle d’une bataille qui s’annonçait cruelle, digne des temps néroniens, le clergé se sauva en retroussant sa soutane, tandis que les porteurs du saint, héroïques dans leur robe pourpre, le posaient à terre et formaient autour le bataillon carré.

Maurin et Pastouré étaient encore séparés des gendarmes par les deux fanfares, c’est-à-dire par une inextricable mêlée de deux cent quarante guerroyeurs !

« Arrêtez, fanfare ! vous manquez à tous vos devoirs, à toutes vos promesses ! » cria d’une voix retentissante et vaine, au milieu du tumulte, le capitaine de ville qui élevait, au bout de son bras chargé de broderies étincelantes, sa pique naguère obéie…

Il y eut parmi les combattants un peu d’hésitation. Le tumulte parut s’apaiser. Le capitaine de ville reprit :

« C’est moi – ne l’oubliez pas – qui suis ici le seul chef, le chef absolu !… Messieurs les gendarmes, de grâce n’intervenez pas, ou je ne réponds plus de rien. Mon autorité doit suffire ; je représente une tradition qui est souveraine ; il y a des siècles qu’elle n’a pas été méconnue ! Allons, c’est assez ! que l’Harmonie et la Symphonie se séparent à ma voix et qu’elles profitent de cette circonstance, pour ne plus faire qu’une seule société musicale. Certes, ce serait un miracle, mais ce n’est pas le premier qu’on devrait au grand Saint-Tropez. »

Le chef, sur ce mot, exécuta avec sa pique un signe involontaire. Les bravadeurs crurent qu’il ordonnait une salve… et rrran ! cinquante tromblons partirent seuls !

« C’est cela, saluez, bravadeurs ! (s’écria-t-il habilement, dans l’espoir de désarmer à force d’éloquence la rage des deux fanfares hésitantes et la résolution des gendarmes incertains) ; c’est cela ! saluez en l’honneur des fanfares ! Entourez-les ! cernez-les ! et saluez encore ! »

Et de sa pique il fit un nouveau signe.

Les deux musiques furent entourées aussitôt par tous les corps de bravade… et rrrrran !… On eût pu croire que la ville entière sautait jusqu’aux nues dans l’incendie d’une poudrière.

Coup fatal ! quelques cailloux, soulevés par le souffle tout-puissant des tromblons frappèrent au visage les musiciens qui en étaient encore à se menacer les uns les autres, à s’insulter à travers le vacarme… et cette impression inattendue déchaîna la rage des combattants qu’on voulait apaiser. On eût dit que la poudre enflammait littéralement les colères… Et les pistons, les bugles, les trombones, les saxophones entrèrent en danse ! On vit s’élever et s’abaisser, comme autant de tomahawks, les hautbois, les ophicléides et les trompes de chasse… Ce fut un hourvari indiscriptible. Massues d’abord, puis boucliers aussitôt, les instruments de cuivre se bossuaient les uns les autres ; quelques-uns échappaient aux mains des combattants qui, pour les ravoir, se précipitaient les mains tendues vers le sol, et aussitôt, bousculés, roulaient à terre, à demi écrasés. Les mousquetaires à cheval, non plus que les gendarmes, n’osaient s’élancer dans cette cohue, de peur de blesser les musiciens irrités ou les élèves de Lougeon qui, montés sur les chivàous frux et empêchés dans leurs étoffes flottantes, enfouis dans leur cartonnage, cherchaient vainement à se sauver, et dont quelques-uns tombaient en hurlant, les quatre fers en l’air !

A sa fenêtre, Tonia révélait avec allégresse sa nature violente : « Mon Dieu ! qu’ils sont drôles !… » s’écriait-elle en battant des mains. Et elle riait aux éclats, heureuse de voir si belle bataille.

A ce moment le dragon Pastouré aperçut le gendarme Alessandri qui, bien droit en selle sur un gigantesque cheval, manœuvrait de façon à placer Maurin entre deux groupes de gendarmes.

« Gueïro, Maourin ! guette, Maurin ! Attention !

– Laisse-z-y faire ! dit Maurin. J’ai l’œil où il faut ! »

Sandri arrivait sur lui, mais Maurin, au moment où l’un des musiciens combattants élevait très haut sa trompe de chasse dans l’évidente intention de la laisser retomber sur le crâne d’un ennemi, s’empara de cet instrument, l’emboucha aussitôt et, toujours calme sur son fougueux cheval de guerre, il en tira une sorte de barrissement si inattendu et si affreux que la monture de Sandri, en arrivant près de la sienne, fit un écart formidable, glissa des quatre pieds et tomba… envoyant rouler à quinze pas le plus joli des gendarmes.

D’un bond, Sandri, s’étant relevé, releva son cheval et se remit en selle, car il avait reconnu là-haut, à une fenêtre, Tonia qui riait comme une folle !

Tout en rassemblant sa bête, il l’éperonna rageusement. Furieuse, elle érigea superbement sa courte queue.

Or Pastouré, le dragon veillait, il saisit au vol une clarinette qui, bondissant en l’air sous le coup d’un tampon de grosse caisse, passait par là, et prompt comme l’éclair, sautant à bas de son cheval, il enfonça, d’une main sûre, cet instrument à anche dans le pertuis naturel qui béait sous la queue du cheval de Sandri.

Et ce faisant, Pastouré disait allègrement :

« Peut-être qu’il s’envolera ! »

Il s’envola en effet – c’est du moins ce qu’on raconte. Il bondit comme s’il eût eu des ailes.

Sentant à la fois l’outrage aigu et la blessure profonde, serrant ses énormes fesses rondes, abaissant et pressant sa queue, si fière naguère, contre l’étrange queue postiche dont il ne pouvait deviner la nature, se croyant atteint, au milieu de cette guerre tonitruante, par quelque lance mortelle, le noble animal s’enleva des quatre pieds et, voyant devant lui s’ouvrir la vaste mer rafraîchissante, il s’y élança, emportant son cavalier qui s’épuisait en efforts inutiles et ridicules pour le maîtriser.

Noble et malheureux animal ! la douleur qu’il espérait fuir le suivait obstinément ! Et droit devant lui, sans s’occuper du désespoir et de la honte de son gendarme, il nageait, nageait, filant toujours tout droit, comme attiré par l’autre rive du golfe !… Il nageait… il fendait les eaux bleues. Pastouré lui jeta un regard de pitié.

« Pauvre de lui, pechère ! dit-il. Il ira comme ça jusqu’à Sainte-Maxime !… Il espère toujours la perdre en route (il parlait de la clarinette). C’est pour la laisser en arrière qu’il file si vite… mais je ne crois pas qu’il la perde. Il la tient trop bien ! »

« Un cheval, un cheval, mon royaume pour un cheval ! » criait en pleine bataille Richard III d’Angleterre, démonté.

Plus heureux qu’un tel roi, Pastouré n’eut qu’à se remettre lourdement en selle.

« Victoire ! cria Maurin en saluant de son chapeau empanaché la belle Tonia qui riait au balcon, là-bas.

– A présent que nous sommes vainqueurs, dit Pastouré à Maurin, nous pouvons détaler… »

Maurin lui passa un de ses tromblons, et tous deux, enfilant les rues tortueuses, gagnèrent par un détour habile la grand-route qui, longeant le golfe de Saint-Tropez, conduit à Cogolin.

Pendant ce temps, si l’on en croit la légende, le cheval de Sandri, toujours nageant et portant toujours son cavalier, approchait de la plage de Sainte-Maxime, délicieuse petite ville qui fait face, de l’autre côté du golfe, à la fière cité tropézienne.

Les gardiens du sémaphore de Sardinaux qui domine Sainte-Maxime braquaient leurs lunettes marines sur l’objet mouvant qu’on apercevait là-bas, au milieu des eaux tranquilles du golfe…

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » dit un des gardiens.

L’autre, ayant regardé longtemps, prononça :

« C’est drôle ! on dirait Napoléon qui revient de l’île d’Elbe.

– Comment ! encore ! » s’écria le premier, incrédule et distrait sans doute.

Mais comme il avait « de la lecture », il réfléchit un moment et ajouta :

« Non, non, c’est impossible !… l’histoire ne se recommence pas. »

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Porter, avec le tromblon et l’épée, un costume qui vient de vos ancêtres, et cela dans un jour de fête solennelle ; être subventionné par l’Etat, pour célébrer un fait d’armes national ; – puis, malgré une victoire comique remportée sur un seul gendarme, sonner la retraite et s’enfuir – cette attitude en somme n’était pas très glorieuse pour un mousquetaire aussi brave que l’était Maurin…

Il est hors de doute que, à l’homme qui en est revêtu, le costume quel qu’il soit suggère des pensées conformes aux traditions qu’il évoque.

Maurin, confusément, souffrait… Dans les vieux plis de son pourpoint reprisé, tout un passé de gloire frémissait de honte et lui reprochait de n’être qu’un mousquetaire de mascarade, bien qu’il eût protesté du contraire quand Tonia avait tant ri, la veille, en recousant les boutons de la vénérable défroque.

Tonia, après tout, venait d’assister à la fuite du héros ! Elle avait, il est vrai, assisté également à la ridicule baignade de Sandri ; n’importe, Maurin n’était pas content !

Il se disait bien qu’en fuyant il avait pris le seul parti raisonnable ; que toute autre conduite eût été de sa part une fanfaronnade absurde… N’importe ! il fuyait, une trompe de chasse dans une main, un tromblon dans l’autre, il fuyait, lui Maurin ! et, sans qu’il raisonnât ses impressions de regret et de honte, il les éprouvait fortement, il se sentait décidément un mousquetaire pour rire, indigne de sa ville natale, indigne du magnifique passé qu’elle affiche tous les ans sur les murs de la maison commune.

Il n’y eut pas bientôt jusqu’à la présence de son fidèle écuyer Parlo-Soulet, galopant derrière lui, qui ne fût comme un reproche dont il était talonné. Quoi ! ils avaient, à eux deux, deux chevaux, deux tromblons, une trompe ! ils étaient grisés du spectacle d’une bataille et de l’odeur de mille kilos de poudre !… et ils fuyaient !

Dans sa colère, Maurin éperonnait son cheval, et le gros Pastouré, dont le poids écrasait la monture, avait peine à le suivre !

Maurin, qui avait « une grosse avance », s’arrêta sous le pin Berthaud, témoin naguère de sa victoire contre Césariot. Pastouré le rejoignit.

« O Parlo-Soulet, dit Maurin, si nous retournions à Saint-Tropez ? si nous flanquions une tripotée aux gendarmes ? L’occasion est belle. Nous filons comme deux péteux. Fuir, toujours fuir, ça m’ennuie à la fin ! Il y a un moment où les sangliers traqués se retournent et font tête aux chiens. Je ne veux pas passer ma vie à être pourchassé. Si nous leur donnions, à notre tour, la chasse, aux gendarmes ?

« Sandri, si je calcule bien, doit, à cette heure, ou bien être arrivé à Sainte-Maxime ou bien, comme un plomb, être au fond de la mer ! Un des autres « brasse-carré » est tombé sur la place avec son cheval, je l’ai vu et il n’a pas pu se relever à temps pour nous suivre… Celui-là doit avoir les côtes malades. Allons jouer un bon tour à ses collègues… Ils n’étaient en tout que quatre ou cinq.

– Et quel tour ? interrogea Pastouré, soucieux et prudent.

– Je n’en sais rien, réplique Maurin, mais ayant pour nous deux chevaux, deux tromblons et une trompe ! et contre nous seulement trois gendarmes, nous avons bien sûr de quoi nous amuser un peu, quoi qu’à vrai dire je ne voie pas au juste comment. »

Parlo-Soulet secoua la tête :

« C’est l’odeur de la poudre qui te rend fou. Rappelle-toi, Maurin, que c’est bien assez d’avoir affaire à la gendarmerie quand elle vous cherche… Ne la cherchons jamais de notre sicar (de notre propre mouvement). En avant ! »

Et Pastouré donna du talon à son cheval.

« Tu dis : « En avant » mais tu tournes le dos à l’ennemi ! » lui cria Maurin.

Et il exhala un gros soupir.

Il comprenait cependant que Parlo-Soulet avait raison, et quoique à contrecœur il le rattrapa au galop.

« Je dis « en avant », lui expliqua alors Pastouré, parce que des gendarmes, si tu en veux absolument, pour sûr nous en trouverons à la Foux. Il n’y a pas de bonne fête sans gendarme. Des gendarmes et des gardes, il y en aura à la Foux, sur le champ de courses, où l’on a construit ces jours-ci des arènes de bois et où courent aujourd’hui des taureaux et des toréadors espagnols. »

Maurin redressa l’oreille :

« Comment, s’écria-t-il… espagnols ? Tu es sûr qu’ils sont espagnols ?

– Espagnols du moins ils s’appellent, sur les affiches que j’ai lues.

– Espagnols ! » répéta Maurin consterné.

Et, dans un grand élan d’indignation sincère :

« Voilà donc les Espagnols à la porte de Saint-Tropez ! à la Foux ! à Cogolin ! le jour même de cette bravade qui nous renouvelle à tous comment, il y a des siècles, nous avons mis en fuite, après trois heures de combat, vingt et une galères espagnoles ! Voilà donc maintenant que les barbiers espagnols viennent nous faire la barbe, le jour même de la bravade ! Des Espagnols faire leur fête à côté de la nôtre ! Ils versent sous nos yeux le sang des bêtes innocentes, pendant que nos tromblons ne tirent qu’à poudre et font les vantards !… Les Espagnols, je pense, se foutent de nous ! »

Il serra son tromblon avec colère dans sa main qui frémissait.

Il éperonna son cheval. Un enthousiasme montait dans sa cervelle surexcitée. Il ne fuyait plus, il allait à un péril nouveau, inconnu. Il tournait un dos méprisant à la guerre civile et courait sus à l’étranger !

« Je crois, dit Pastouré gravement, que nous n’avons rien à craindre, présentement, de ces Espagnols !

– Et qui te l’a dit ? riposta vivement le mousquetaire. Tu sais bien, Parlo-Soulet, que j’ai mené plusieurs fois des étalons du Golfe jusqu’en Camargue, chez un grand propriétaire de là-bas qui voulait essayer de faire des croisements de nos chevaux de Grimaud avec les camarguais, qui descendent, comme les nôtres, des chevaux sarrasinois ou mauresques… Je connais donc les Espagnols !

– Je ne savais pas, dit humblement Pastouré, que la Camargue fût en pays d’Espagne.

– Elle est France, la Camargue ! reprit l’autre ; mais depuis quelques années, apprends que les Camarguais veulent être espagnols.

– Tiens ! Je ne savais pas cela ! Et comment ? Et pourquoi veulent-ils être espagnols ? se récria Pastouré.

– Voilà l’affaire, dit Maurin qui mit son cheval au pas, mouvement aussitôt imité par son compagnon fidèle… Voilà l’affaire : Dans la Camargue, qui est une île dans le Rhône et dans la mer…

– Elle est dans la mer ou dans le Rhône, cette île ? questionna le précis Pastouré.

– Dans tous les deux, vu qu’elle est dans le Rhône à l’endroit où il entre dans la mer.

– Et comment est cette île ?

– Il y a du sable, des marécages, des siagnes, des ajoncs, des enganes ; – tiens, ça ressemble aux marais des salins d’Hyères et un peu à la plage d’ici, au fond du golfe.

– Je la vois, ta Camargue, dit Pastouré. Et qu’y a-t-il dans cette île ?

– Des gardians de chevaux et de taureaux sauvages.

– On y chasse ?

– De sûr ! tous les gibiers, le sanglier excepté… Pour t’en revenir à l’Espagne, dit Maurin, les gens de Camargue, chaque année, marquent leurs jeunes taureaux avec un fer rouge, afin de les pouvoir reconnaître et de savoir à qui ils appartiennent. On fait à cette occasion des jeux publics. On s’amuse avec les taureaux. Les gardiens montrent leur adresse et leur force en se faisant poursuivre par les bêtes ; des fois, au moment d’être atteints, ils les évitent en sautant par-dessus, à la perche ; d’autres fois en posant le pied sur la tête du taureau, juste à l’instant où il baisse le front pour les embrocher avec ses cornes…

– Ils ont un fameux courage ! dit Pastouré.

– Peuh ! fit Maurin, j’ai essayé là-bas : j’ai réussi comme eux. Il faut être leste et ne pas perdre le sang-froid, voilà tout. Le taureau se retourne difficilement et un homme adroit l’évite sans trop de peine.

– Voilà un travail, interrompit Parlo-Soulet, qui me serait impossible à moi, gros comme je suis. Sais-tu que je pèse deux cent cinquante livres ?… je ferais péter toutes les perches, et, pour l’heure, le cheval que je monte doit regretter son gendarme !

– Pour t’en revenir aux Espagnols, reprit Maurin, on joue aussi en Espagne avec les taureaux, mais un jeu tout différent et qui n’est pas beau ! et que je n’aime guère !

– Je sais, dit Pastouré. On tue les taureaux devant tout le monde.

– Parfétemein ! On tourmente les bêtes ; on leur plante des flèches par tout le corps, comme on plante des épingles dans des pelotes. J’ai vu ça en Arles, où les Espagnols sont venus gagner beaucoup d’argent, pensant que leurs amusements de sauvages plairaient aux gens de notre Camargue. Il faut croire qu’en effet ils ont plu à ce peuple du Rhône puisqu’il s’est mis à réclamer le droit de donner de ces spectacles que les Espagnols appellent des courses de mort. En Provence, en fin de compte, comprends-tu, Pastouré ? les courses de taureaux étaient des jeux où il y avait bien du péril pour l’homme, mais où il n’y avait ni danger pour la bête ni cruauté contre elle. On ne la torturait pas.

– J’ai entendu raconter que la torture, dit Pastouré savant, a été abolie par la Grande Révolution.

– Tout justement. Eh bien, les Espagnols nous apportent en Provence la torture contre les bêtes. C’est dégoûtant ! Et tu vois ! d’après ce que tu m’annonces, les voilà maintenant aux portes de Saint-Tropez, les Espagnols ! Ah ! si je pouvais les empêcher, ces courses !

– En attendant que nous les empêchions, moi, je les verrais volontiers, dit Pastouré, pourquoi je ne sais pas ce que c’est.

– Eh bien, allons-y, alors ! »

Ils poussèrent leurs chevaux vivement.

Les arènes de la Foux se trouvaient sur le chemin que devait suivre Maurin pour regagner sa cabane, où il comptait reprendre ses vêtements habituels.

Les chevaux galopaient.

Les deux amis ne tardèrent pas à arriver sur le champ de courses de Cogolin, en vue des arènes de bois dont les planches étaient couvertes d’affiches mi-partie jaunes et rouge.

Jaune, rouge, c’étaient les couleurs de l’Espagne, le ruisseau d’or entre des rives de sang.

Ces affiches pullulaient ; on en avait collé sur le tronc de tous les pins parasols environnants.

« Tu vois ! dit Maurin, c’est le pavillon d’Espagne ! ils l’ont planté partout en terre tropézienne !… Eh bien, nous allons voir ! »

L’en-tête de ces affiches était rédigé ainsi :

Courses nationales du Midi

dites

GRANDES COURSES ESPAGNOLES

ou

COURSES DE MORT

Primera espada.

GONZALES TORTILLADOS EL FUEGO BARDILLAS

Le célèbre matador de Séville

ESPAGNE

q

Le champ de courses de Cogolin, au fond du golfe de Grimaud, est établi dans un vaste espace sablonneux, sur lequel s’élèvent çà et là de magnifiques pins parasols. Là, quand le regard ne se porte pas sur les collines trop proches, on pourrait se croire en Camargue même. Mêmes pins, même sable, mêmes tamaris, mêmes saladelles…

C’est sur ce terrain que, tous les ans, ont lieu les courses de chevaux qui attirent une foule de spectateurs venus de Toulon, d’Hyères, de Draguignan, de Saint-Raphaël, de Cannes, de Marseille et de maint autre lieu.

Cette année-là, des entrepreneurs de jeux tauromachiques avaient imaginé d’exploiter à leur profit la réputation du champ de courses de Cogolin, comme aussi le voisinage de la bravade tropézienne. Ils s’étaient dit que, le lendemain de la procession, ils auraient sans doute toute la partie étrangère du public, et, le jour même de la procession, tous ceux qui se contentent de n’assister que peu d’instants à la bruyante fête traditionnelle. Le calcul n’était pas sot.

Une foule immense et bariolée grouillait sur le champ de course, sous les hauts et larges pins parasols, lorsque Maurin y arriva avec son compère.

La tentative n’intéressait pas les seuls entrepreneurs, mais aussi les marchands de boissons variées qui poussant devant eux leurs marchandises établies sur de petites charrettes, suivent les taureaux en déplacement et les soldats en manœuvres.

Elle n’intéressait pas seulement, avec les entrepreneurs, ces pauvres « buvetiers et cantiniers », mais une foule d’élégants jeunes hommes au menton haut sur cravate, gantés trop juste, lorgnon à l’œil et stick en main.

Sous le nom bien français d’afficionados, ces jeunes gens avaient trouvé nécessaire de déclarer jeux nationaux de Provence les corridas de muerte qui sont essentiellement espagnoles et jamais, au grand jamais, ne furent provençales.

Le grand, le terrible reproche qu’on peut faire à la corrida de muerte, c’est qu’elle excite, sous le nom d’enthousiasme tauromachique, le plus vilain sentiment du monde, celui de la cruauté qui se satisfait sans péril.

En effet, toute la joie du spectateur des courses de taureaux consiste à jouir, sans danger, des dangers que courent un ou plusieurs hommes, et des souffrances d’une bête vingt fois blessée avant de mourir.

Joie abominable, celle de sentir qu’on est à l’abri de la souffrance qu’on a causée moyennant quinze ou trente sous, cent sous ou vingt-cinq francs.

Il est impossible de rêver, pour un peuple civilisé, un spectacle qui le soit moins.

C’est ce qu’était en train de dire, sous un parasol et sous un arbre du même nom, M. le sénateur Besagne à M. l’instituteur Letourel.

Quand Maurin et Pastouré à cheval arrivèrent sous les grands pins de la Foux, les courses n’étaient pas commencées. Les gens, les étrangers surtout, regardèrent le mousquetaire et le dragon avec étonnement d’abord, puis avec curiosité, mais la plupart crurent qu’ils faisaient partie de la troupe tauromachique. On murmurait : « C’est des picadors ! »

« Tiens, dit Pastouré, voici monsieur l’instituteur qui a « appris » à mon fils. Bonjour, monsieur Letourel. »

Pastouré, du haut de son cheval, serra la main de M. Letourel, Letourel, qui écoutait le sénateur Besagne.

« Deux bravadeurs de Saint-Tropez, n’est-ce pas ? » dit le sénateur.

Maurin salua, en soulevant son feutre empanaché.

« Nous parlions, dit M. Letourel à Pastouré et à Maurin, des courses de mort auxquelles nous allons assister ; et, ajouta-t-il en se retournant vers M. Besagne – je me permettrai de vous demander, monsieur le sénateur, comment il se fait que les Chambres ne votent pas une bonne loi contre ces courses de mort ou, si la loi existe – comme on le dit – pourquoi elle n’est pas appliquée sévèrement ?

– Les partisans de ces courses, répondit le sénateur, leur ont inventé un nom qui paralyse l’action gouvernementale ; ils les ont appelées (voyez l’affiche) : jeux nationaux. Ce mot de national a la vertu de protéger peu ou prou tout ce qui le porte. Si nous touchions à des jeux ainsi dénommés, nous aurions contre nous, on le craint du moins, la nation tout entière, du moins la nation provençale.

– Ma nation ! jamais ! s’écria Maurin.

– Je me permets encore de vous faire remarquer, dit l’instituteur, que ce motif soulignerait la faiblesse du gouvernement, sans l’excuser. Il doit y avoir autre chose… C’est un chagrin bien grand pour moi, qui ai consacré ma vie à tenter d’apprendre aux enfants la bonté, la justice, la bienveillance envers les animaux, de voir se dresser partout ces cirques féroces. Regardez ! Cela rappelle les temps les plus barbares. La France républicaine n’est-elle qu’une France décadente, monsieur le sénateur ? et qui donc en est responsable ?

– Bravo ! s’exclama Maurin, le mousquetaire à cheval.

– Qui est responsable ? eh bien, je vais vous le dire ! répliqua le sénateur impatienté. Je vais vous le dire, puisque vous me pressez ; je ne veux pas que le brave homme que vous êtes puisse m’accuser d’être indifférent au vilain mal qui vous indigne… Le coupable, c’est le suffrage universel.

– Ah ! par exemple ! » s’indigna Maurin qui crut la République en danger.

Mais le sénateur continuait à parler. Maurin et Pastouré, attentifs et imposants sur leurs chevaux immobiles, écoutèrent.

« Le suffrage universel, dit M. Besagne, c’est comme la langue selon Esope : ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire… Suivez-moi attentivement : la plaie de notre pays, c’est l’alcoolisme ; dans certaines villes il y a un si grand nombre de débits de liqueurs qu’il s’en trouve, d’après les statistiques, un pour sept habitants, en comptant les femmes et les vieillards !

– C’est plus encore qu’il n’y a de musiciens à Bourtoulaïgue ! déclara Maurin.

– C’est terrible ! fit l’instituteur.

– Tous les débitants d’alcool, en France, sont des électeurs redoutables, car ils ont une influence reconnue sur leur clientèle. Me suivez-vous bien ?

– Trop bien, monsieur le sénateur.

– Qui diable pourrait deviner pareille chose ! dit le candide Maurin.

– Donc, le député, s’il veut être renommé à la fin de la législature, ménage les marchands d’alcool. Ménager les marchands d’alcool, c’est ne pas nuire à leur commerce. Ne pas nuire à leur commerce, c’est leur permettre d’empoisonner le peuple avec leurs boissons frelatées. Donc, pour rester député, on laisse empoisonner le peuple par l’intermédiaire du marchand d’alcool. Est-ce clair ?

– Noum dé pas Diou ! fit Maurin, je comprends l’affaire ! Tous ces alcools sont des poisons !… Et dire que, pendant qu’on en fabrique avec des grains, avec du bois, avec toutes sortes de cochonneries, notre bon vin naturel ne peut pas se vendre ! Et comme ça, monsieur le sénateur, nos députés protègent les fraudeurs ? Si M. de Siblas m’avait dit ça, je n’aurais pas voulu me le croire, et je me serais peut-être fâché – parce qu’il est, comme de juste, un ennemi de la République – mais vous, vous êtes un de ses meilleurs défenseurs. Si donc vous dites ça, c’est pour un bien. Mais voyons un peu… les marchands d’alcool et les courses de taureaux, ça fait pourtant deux ?

– Ca ne fait qu’un !

– Comment ? s’exclama Pastouré qui fit passer son tromblon de son bras gauche sur son bras droit.

– C’est facile à comprendre : le public des courses de taureaux est un excellent public pour les marchands de boissons quelconques. Une foule excitée, cela boit, reboit et veut encore boire. Le spectacle irritant dessèche les gosiers.

– Je vois venir la lièvre ! dit Maurin soucieux. Elle est grosse !

– L’émotion emplit les bouches d’amertume – poursuivit le sénateur ; il faut donc boire. Dans les villes de courses, les marchands de liquides ont le plus grand intérêt à appeler jeux nationaux les courses à mort, afin de les rendre respectables ; et plus d’un député, qui préfère sa situation au vrai bien du peuple, dont il a cependant assumé la défense, se laisse aller à ne pas contrarier le marchand d’absinthe et de faux vermouth de Turin – lequel est ainsi, au bout du compte, roi de France !… Conclusion : c’est pour faire de la France un abattoir et du marchand d’alcool le vrai roi de la France que nos pères ont fait la Révolution de 89…

– F… fichtre ! dit Maurin en faisant passer son tromblon de son bras droit sur son bras gauche.

– Voilà pourquoi, monsieur l’instituteur, vos prédications sur la bonté et la générosité envers les bêtes resteront stériles… Que voulez-vous que j’y fasse ? je suis vieux et découragé.

– Dites cela à la tribune.

– Je suis sénateur. L’initiative appartient aux députés.

– Faites-le dire par les journaux.

– La plupart refuseraient… Le marchand d’alcool est une force redoutable. Il a entre ses mains la vie et la mort des grands quotidiens… En résumé, il tient en bride les deux plus grandes puissances du monde moderne ; le suffrage universel et la presse. Voilà pourquoi et comment il est véritablement le nouveau roi du monde. Mais les courses commencent… Voyons ce que cela deviendra. »

Maurin, d’un air irrité, descendit de cheval et Pastouré l’imita.

« Monsieur le sénateur, dit Maurin, nous autres le peuple, nous ne savons pas expliquer les choses, mais nous répétons souvent dans ce pays-ci une parole qui en assemble beaucoup. Nous disons : « Aï, pauvre « France ! » et je le vois bien, c’est « Pauvre France ! » qu’il faut dire…

– Bah ! répliqua le sénateur, la vie d’un grand pays est puissante elle aussi, et l’on trouve tôt ou tard remède à tout !

– Après ça, dit Maurin, ça n’est pas plus fort que mon histoire de chien enragé… mais c’est à peu près. »

M. le sénateur ne l’entendait plus. Il entrait dans le cirque avec l’instituteur son ami.

Alors Maurin se tourna vers Pastouré :

« Je suis là que je me pense des choses terribles, ami Pastouré. Si tout ce que nous a dit M. Besagne est vrai, un jour il nous faudra entreprendre, nous autres républicains, une révolution contre la république, pour te refaire une France ! Et cette idée m’embête ! N’empêche que, si mon peuple le demandait, je me mettrais à sa tête, noum dé pas Diou ! Je suis déjà allé à Paris pour mon compte, à pied. Je suis un homme, tel que tu me vois, capable d’y retourner avec un peuple derrière moi !

– Je le sais bien, dit Pastouré. Et je suis homme à t’y suivre, comme de juste.

– En attendant, suivons la foule, dit Maurin. J’ai envie de leur montrer, à ces Espagnols, de quel bois je me chauffe ! »

Ils attachèrent leurs chevaux au tronc d’un pin parasol, et se dirigèrent vers l’entrée des arènes.

Le dragon Pastouré ne lâchait pas d’une semelle le beau mousquetaire, à qui les jeunes filles jetaient des regards aimables, car il avait vraiment haute mine, avec son tromblon sur le bras droit, la main gauche sur son épée horizontale et son panache flottant au vent, encore qu’un peu déplumé…

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