Chapitre 32 Une chasse qui n’est pas provençale et que les braconniers Maurin et Pastouré se refusent à faire.
Un taureau échappé ! Un taureau échappé ! »
Les arènes restaient à peu près vides. Tout le monde voulait voir comment se comporterait au-dehors la bête évadée.
Le taureau en liberté – échauffé par le mouvement, la colère et l’âpre désir de rester libre – çà et là chargeait les groupes qui vivement s’abritaient derrière les larges troncs des pins. En un clin d’œil, sept, huit, quinze hommes – qui étaient-ils ? d’où venaient-ils ? – se trouvèrent armés de fusils et de revolvers et se mirent à la poursuite du taureau…
Et ce fut, à travers les sables, une course folle ; puis, traqué par quelques cavaliers, l’animal revint vers le cirque.
Maurin et Pastouré suivaient des yeux, comme tout le monde, cette chasse lamentable…
« Prends ton cheval, bravadeur ! et cours à la bête ! lui cria quelqu’un.
– Pour quoi faire ? dit Maurin haussant les épaules, je souhaite beaucoup qu’elle se sauve pour de bon ! »
Arrivée près du cirque, la malheureuse bête reconnut le lieu de son martyre, et épuisée, haletante, du sang dans les yeux et dans les naseaux, du sang sur les flancs, du sang partout, s’arrêta stupéfaite et résignée.
A ce moment on entendit une détonation. De loin, un vaillant imbécile lui avait tiré un coup de revolver. La fine balle inutile érafla l’échine de l’animal. Il eut un frisson comme au toucher d’un taon importun ; on vit luire un nouveau filet de sang qui coula sur sa robe noire. Ce fut tout.
Un second coup retentit, un coup de fusil cette fois, toute une charge de plombs, préparée pour les canards du golfe, cribla le mufle frémissant qui, troué en écumoire, se mit à pleurer du sang. Le taureau frissonna encore, mais resta immobile, muet ; victime lamentable de la brutalité humaine.
Maurin et Pastouré regardaient cela, d’un air stupide, comme s’ils eussent partagé l’étonnement dédaigneux de la pauvre bête.
« Pas moins, dit Maurin, c’est des sauvages ! mais qu’y pouvons-nous ? Il y a dans la loge d’honneur des maires et des sous-préfets chargés de faire respecter la loi ! je ne peux pourtant pas faire toute leur besogne à moi tout seul !… Et puis, à qui, en ce moment, pourrions-nous bien nous en prendre !… »
Les bourreaux du pauvre Empereur n’avaient ni balles ni chevrotines, et voilà que, tour à tour, huit ou dix fusils chargés de menus plombs prirent pour cible, tous à la fois, le taureau martyr. Maintenant un de ses yeux crevés pendait hors de l’orbite. Sa langue sortait de sa bouche baveuse… un coup de feu la perça de trente trous… Il la rentra, mais elle ressortit de sa bouche avec des ruisselets de sang.
De nouveau le taureau, fatigué des hommes, tomba sur ses genoux, puis il chavira et il s’allongea sur le sol en haletant.
Alors, svelte, élégant dans sa veste de pourpre et d’or, un pseudo-Espagnol accourut, s’assit sur la croupe du monstre soi-disant terrible, et, du coup de dague classique, l’acheva. Un frémissement dernier agita cette lourde loque de chair qui avait été une créature, et le taureau expira.
Le public, commentant diversement les incidents de cette chasse hideuse, rentra dans le cirque.
Dignes, les autorités n’avaient pas quitté la loge césarienne.
Tonia non plus n’avait pas abandonné sa place.
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Un second taureau se présenta dans l’arène.
Comme tout le monde, Maurin et Parlo-Soulet avaient repris leur place ; très graves, ils étaient comiques et inquiétants, avec leur tromblon de bravadeurs couché sur leurs genoux.
L’arène était vide, nettoyée ; le sang du cheval avait disparu sous le sable ratissé avec soin.
Le second taureau qui fut lâché dans l’arène sembla plus vif, mieux en forme.
« Encore un camarguais tout de même, ce taureau espagnol ! » dit Maurin.
Les chevaux des picadors eurent peur de celui-là et se mirent à le fuir, résistant à leurs cavaliers et voltant sur eux-mêmes, tout en faisant plusieurs fois le tour de l’arène…
Quand reparut Mouredu Tortillados, une bordée de sifflets sincères l’accueillit. Il tenait cependant à laver dans du sang le souvenir de son premier échec. Il salua de son mieux le public, et tout de suite attira le taureau sur sa cape.
Le taureau vint à lui, le toréador l’évita. Le taureau revint sur l’homme. Mouredu Tortillados se campa dans une attitude de défi.
Le taureau, à trois pas de lui, s’arrêta, tête baissée…
Le public frémissait d’aise parce qu’il croyait l’homme et la bête en péril de mort.
Prise à part, chacune des créatures qui composait cette vaste assemblée avait l’horreur du sang et des cruautés ; et cette assemblée tout entière se sentait, avec joie, devenir cruelle et sanguinaire.
Bien à l’abri derrière les palissades, tous les spectateurs attendaient avec impatience la mort ou la mise hors de combat du toréador ou du taureau. Mais ni l’un ni l’autre n’avaient envie de mourir, ni même de souffrir, et ils gardaient chacun sa position.
Ils restaient là, immobiles tous deux, tableau vivant…
Cela dura plus d’une minute.
Un coup de sifflet, blâme non équivoque, se fit entendre ; aucun des deux adversaires ne remua.
« Ah ! mais il m’embête, à la fin, cet Espagnol ! cria tout haut et tout à coup Maurin.
– Quel est cet idiot ? » fit à son voisin, en lui désignant Maurin, un des gandins qui suçaient obstinément la pomme d’or de leurs cannes.
Maurin le regarda de travers et, feignant de croire qu’on parlait du toréador :
« Cet idiot, monsieur, dit-il poliment, est un Espagnol de votre espèce, pas plus Espagnol que vous, et à qui un bravadeur de Saint-Tropez, avec ou sans permission, va montrer comment nos ancêtres ont traité les véritables Espagnols, il y a des siècles. »
Cela dit, Maurin quitta sa place, sauta de gradin en gradin, mit le pied sur la palissade qui séparait de l’arène les spectateurs… et, sans lâcher son tromblon, le hardi mousquetaire bondit légèrement dans l’arène.
Le taureau ne se déplaça pas quand il vit venir à lui ce nouvel adversaire… sa tête ne fit pas un seul mouvement. Il restait là, cornes baissées, mais son pied se mit à creuser nerveusement la terre.
Le toréador, qui tournait le dos à Maurin, ne l’avait ni vu ni entendu venir ; il n’était occupé qu’à surveiller le fauve, car le taureau le plus paisible peut tout à coup se montrer redoutable. Aussi la foule ne respirait-elle plus.
L’arrivée de Maurin ne dérangea pas, mais tout au contraire accrut l’anxiété du public, son immobilité et son silence.
Un mousquetaire dans l’arène, cela d’abord n’étonna presque personne ; les uns reconnaissaient le bravadeur, les autres crurent qu’ils assistaient à l’entrée en scène d’un nouvel acteur, vêtu en Espagnol d’autrefois… mais tous également se rendaient compte d’une chose :
Le drame se corsait.
Tout cela n’avait pas duré longtemps.
Maurin, tranquille, son tromblon sur le bras gauche, marchait vers Mouredu Tortillados qui, demeuré immobile dans l’attitude du duelliste en garde, lui montrait son postérieur avantageux.
Dès qu’il arriva près du toréador qui ne gardait pas ses derrières, le mousquetaire leva sa botte droite… Pan !
Et Moureau Tortillados tressauta, atteint en pleine rotondité par un magistral coup de pied.
L’étonnement de la foule suspendit une seconde l’explosion de son hilarité, puis un éclat de rire fait de deux mille éclats de rire retentit, colossal, répondant aux lointaines bravades dont Saint-Tropez, là-bas, à l’autre bout du golfe, tressaillait encore.
Mouredu Tortillados ne reconnut pas d’abord un coup de pied ; il avait tressauté sur place sans se retourner, conservant ainsi, avec une sagesse extrême et un soin jaloux, sa position de primera espada qui regarde un taureau entre les deux cornes et dont le salut peut dépendre d’un faux mouvement… Il était vrai, bien vrai, que la mort était là, mêlée à cette scène burlesque.
Mouredu sentait bien que l’heure était solennelle ! et, loin de se retourner, il demeurait cloué au sol, en statue, l’œil fixé sur les armes de son adversaire cornu, le seul de ses deux ennemis qu’il vît et pût voir.
Un second coup de pied visita le satin de ses culottes… Mouredu Tortillados sursauta une seconde fois, et, prudemment héroïque, demeura à son poste sans se déplacer d’une ligne, l’œil devant lui, l’épée tendue.
A la troisième sonnerie des trompettes de Jéricho, les murailles tombèrent… Au troisième coup de pied que reçut dans le derrière le toréador Gonzalès Tortillados El Fuego Bardillas – sa culotte creva et laissa échapper un pan de sa chemise qui aussitôt se mit à flotter comme une oriflamme ! A cette vue, le taureau fit un brusque tête-à-queue et détala.
La foule fut secouée d’un rire formidable.
Ce qu’on appelle un taureau collant est chose assez rare ; beaucoup de ces malheureux animaux font alterner la vaillance et la lâcheté… Celui-ci semblait dire : « Que ces deux-là se débrouillent ensemble !… Le nouveau venu est peut-être un allié. »
Débarrassé de l’ennemi qui lui faisait face, Mouredu Tortillados, l’épée toujours tendue, se retourna enfin brusquement vers la force inconnue qui l’attaquait par-derrière.
« Espagnol de carton, lui dit alors Maurin, les Tropéziens ont fait fuir, voilà trois siècles, vingt et une galères d’Espagnols… et moi, j’ai voulu en découdre un par-derrière !… »
Le pan de chemise que le coup de pied de Maurin avait livré aux brises se montrait maintenant à la moitié du public qui ne l’avait pas aperçu d’abord. On se le désignait du doigt ; et la gaieté d’un peuple entier montait vers le soleil en rumeurs éclatantes et sans fin, mourantes et renforcées comme le concert des cigales, dans les forêts des Maures, au temps caniculaire !
Le toréador, qui pourtant ne se savait pas si atteint dans sa dignité, sentit néanmoins qu’on le trouvait ridicule.
A ce moment, la brise marine pénétrant jusqu’à sa chair par la brèche que la botte ennemie avait ouverte, Tortillados comprit la gravité de sa situation. L’invective et l’épée de Maurin achevèrent de l’éclairer sur le péril que couraient son honneur personnel et le succès de son entreprise…
Il vit rouge et s’élança, l’épée haute, sur son ennemi… Maurin rompit d’une semelle et dégaina sans lâcher son tromblon qu’il tenait de la main gauche… Les épées se croisèrent… Le taureau, à vingt pas de distance, les regardait reluire et cliqueter. La tumultueuse gaieté de la foule devint assourdissante. Les deux maîtres d’armes se mesurèrent de l’œil en se tâtant du fer.
Un cri unanime s’éleva, un cri d’admiration joyeuse mais aussi d’inquiétude : on avait enfin compris le sens de l’intervention du bravadeur, la pensée du don Quichotte paysan !
« Bravo, Môourin ! vive Saint-Tropez ! à bas l’Espagne ! viva pour les bravadeurs ! vive Provence ! mort à l’Espagnol ! bravo, toro ! bravo, Môourin ! »
Réglementairement en garde, le mousquetaire, le noble champion des traditions locales et véritablement nationales, se souvenant des paroles du sénateur Besagne, cria, alors, d’une voix tonitruante comme celle d’un tromblon :
« Citoyens ! la France n’est pas un abattoir ! L’Espagnol n’est pas roi de France ! Le marchand d’alcool non plus ! Vivo sant Troupé !
– Vive Saint-Tropez ! » hurla la foule enthousiasmée.
Et le mousquetaire parait tierce, parait quarte, parait tout ! Le mousquetaire paradait ! La lame de Maurin ne quittait pas celle de son adversaire. Quelque mouvement que fît l’épée de Mouredu, elle retrouvait toujours celle de Maurin, comme si, aimantée, elle s’y fût à chaque fois collée d’elle-même, en dépit de toute habileté… Tout à coup Maurin poussa sa pointe.
La primera espada Gonzalès Tortillados Mouredu fit un bond en arrière… La foule trépigna de gaieté.
« Mort à l’Espagnol ! vive Provence !, Ten-ti, Môourin ! vivo sant Troupé ! »
A la fois terrifiée et joyeuse comme la foule, Tonia applaudissait follement.
« C’est tout de même un bougre, ce Maurin ! » dit Orsini.
Le taureau regardait toujours les duellistes, d’un air d’étonnement stupide. A présent Maurin marchait vivement sur Mouredu, le forçant, coup sur coup, à reculer chaque fois d’un pas ; puis, quand l’autre fut acculé à la palissade de clôture, il lui fit sauter d’un coup sec son épée dorée… et courut mettre le pied dessus…
Le taureau tout à coup s’élança entre les deux hommes. Quand il le vit tout proche, le mousquetaire abaissa vers les pieds de l’animal son glorieux tromblon, et rrrran !… un coup de tonnerre fit retentir le cirque et, aux alentours, la plaine et les échos du golfe et toutes les montagnes voisines… Le taureau, stupéfait, fit de nouveau une volte brusque et Maurin, alors, le traitant comme il avait fait le toréador, lui mit tranquillement sa botte sous la queue.
A ce spectacle, une folie sans nom, une joie surhumaine s’empara de la foule trépignante.
Les femmes lançaient à Maurin les éventails, les mouchoirs, et à Mouredu, par dérision, des oranges et des gros sous. Mouredu consterné, les genoux repliés, adossé aux planches de la palissade dans la posture d’un homme assis en l’air, humilié, piteux, cachant de son mieux son derrière, dont il savait à présent toute l’indiscrétion, regardait d’un œil morne cette manifestation qu’il ne comprenait en somme qu’imparfaitement.
Le mousquetaire ramassa l’épée du toréador, et, avec un geste noble, il la lui rendit ; puis remettant sa propre épée au fourreau, il courut au milieu de l’arène prendre à terre la cape rouge de la espada, et allant d’un pas paisible vers le taureau toujours étonné, il l’en coiffa, entortillant ses cornes et lui recouvrant les yeux des plis de la pourpre flottante… Enfin, d’un air grave, il l’empoigna par la queue et le contraignit à marcher à reculons jusqu’à la porte du toril qui s’ouvrit pour les laisser sortir… Mouredu Tortillados l’Espagnol, El Fuego Bardillas, le Six-Fournain de Madrid, directeur des jeux nationaux de Provence, avait disparu.
Aussitôt, comprenant d’instinct comment doit logiquement se terminer un spectacle à la fois si pénible et si burlesque, la foule, ivre de gaieté, se mit à démolir les gradins de bois et les palissades, et à en jeter les débris dans l’arène. Une baraque de buvetier était au-dehors, toute proche… Un forcené courut y prendre des bidons d’alcool qui furent vidés sur les matériaux entassés au milieu du cirque… A ce bûcher qui était énorme, on mit le feu, et une farandole s’organisa autour de l’incendie.
Un monstrueux rondeau de moquerie et de colère commença à virer, ayant pour centre un obélisque de flammes rougeoyantes et de sombres fumées. Les femmes affolées s’étaient enfuies, suivies des « gens comme il faut »… et le sénateur Besagne disait à l’instituteur Letourel :
« Ca finit toujours comme ça : c’est décidément une mauvaise école que leurs corridas de muerte… Mais où sont donc les gardes-champêtres ? »
Les gardes-champêtres étaient en train de se réjouir dans les buvettes environnantes.
Maurin, sans rire, disait à Pastouré qui l’avait rejoint.
« Ca commence à se faire vilain : allons chercher les gendarmes !… »
Comme ils regagnaient à travers le tumulte l’arbre où étaient attachés leurs chevaux, ils passèrent près des buvettes ambulantes. Un ivrogne titubait, tendant pour la dixième fois au buvetier le prix d’un verre et lui disant « Verse ce que tu voudras, pourvu que ça racle. » Au moment où le buvetier penchait sa bouteille, Maurin, entraîné par l’esprit de révolte, d’un coup de crosse de son tromblon la fit voler en éclats.
« Té ! cria-t-il, pour le roi de France !
– Tu auras de mes nouvelles, Maurin ! Je te connais et j’ai des témoins.
– Encore un procès-verbal ! » dit philosophiquement Maurin à Pastouré.
Et tous deux, enfourchant leurs chevaux, détalèrent.
A cent pas de là, ils virent, devant une des buvettes en plein vent, sous un pin, deux gendarmes chargés de la surveillance des courses, assis, attablés et buvant ferme.
« Messieurs, leur dit aimablement Maurin du haut de son cheval, regardez là-bas : les arènes fument.
– Ah ! oui, les arènes fument ? répondit l’un des gendarmes… Eh bien, nous autres nous buvons. »
Et tous deux, très occupés à boire, en effet, continuèrent.
« A votre aise ! répliqua Maurin joyeusement. D’ordinaire vous faites votre devoir et même trop bien. Moi, en vous prévenant, j’ai fait le mien. Bonsoir. »
Et piquant des deux, il dit à Pastouré qui le suivait comme son ombre :
« D’ordinaire ce sont les gendarmes qui me cherchent ; pour une fois que je cherche les gendarmes, tu vois, ça ne m’a pas réussi !… C’est égal, des courses de cette espèce, je n’en avais jamais vu ! Mais il faut croire qu’on en voit puisque nous venons d’en voir. Qu’en dis-tu, Pastouré ?
– Je dis, répliqua le géant, que je ne sais pas où nous allons de ce pas, et que peut-être il faudrait le savoir.
– A ma cabane ! riposta Maurin. Je ne peux pourtant pas rester toute ma vie habillé en mousquetaire !… La liberté en France défend beaucoup de choses, mais principalement de s’habiller en soldat du temps passé. Comme mousquetaire, ami Pastouré, l’Etat ne me subventionne que deux jours par an, et encore c’est seulement pour me payer de la poudre de guerre. »
Ils allaient d’un bon trot.
« Halte ! dit tout à coup Pastouré. Si tu veux encore des gendarmes… en voici encore ! Derrière ta cabane, j’en vois un qui se croit bien caché et qui me montre un coin de son chapeau d’empereur. De sûr, qu’il t’attend, toi et aucun autre.
– Alors, dit Maurin, il me paraît, à n’en pas douter, que le grand Saint-Tropez veut que je reste mousquetaire. Laisse-moi recharger mon tromblon, car on ne sait pas ce qui peut arriver, et en avant sur Bormes !… C’est M. Rinal qui va rire en nous voyant habillés de la manière ! »
Quand ils eurent un assez long temps trotté, sans échanger de nouvelles paroles :
« Tout de même, dit brusquement Parlo-Soulet, il faut un brave courage pour tirer un taureau par la queue comme tu as fait !
– Peuh ! dit Maurin, dans les arènes d’Arles, tous les petits enfants font de même, et encore, souventes fois, la queue casse et leur reste dans la main. »
Ils mirent leurs chevaux au pas, et bientôt après ils saluaient d’une pétarade de leurs deux tromblons une carriole qui les dépassa. C’était celle qui ramenait à la maison forestière Orsini et sa fille Tonia.
Aussitôt ils crièrent ensemble :
« Saint-Tropez en avant et mort aux Espagnols ! »
Puis, dans un galop de charge effréné, ils dépassèrent à leur tour la carriole et la laissèrent loin derrière eux.
« C’est tout de même un bon bougre, ce Maurin ! » répétait malgré lui Orsini plein d’admiration.
Et Tonia se sentait tout heureuse.
« Pas moins, dit-elle, ils auraient pu nous faire pas tant de poussière ! »
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La renarde de Saulnier dressa l’oreille. La belette se rencogna au fond du carnier, et une alarme tout à fait extraordinaire se produisit parmi la troupe des perdreaux. Le placide cantonnier les vit tout à coup dresser la tête sur leur cou rigide, la tenir un instant immobile, attentive, puis se mettre à courir éperdument dans la poussière du chemin, enfin prendre leur vol en désordre et s’éparpiller en tous sens, les uns montant par-dessus les pentes du coteau, les autres descendant vers le lit du torrent…
La renarde se mit vivement debout, parut humer l’air, et, brusquement, ayant flairé l’invisible ennemi bondit dans le fourré où elle disparut.
Quant à la belette, elle ne donna plus signe de vie, blottie qu’elle était dans le carnier de cuir, entre le pain et la bouteille.
« Mes perdreaux ! se dit Saulnier, ne s’enfuient que devant les gendarmes !… et encore. Il faut donc qu’on ait concentré toutes les brigades ! Elles vont passer en régiment ! Ca doit être contre toi, mon pauvre Maurin ! »
Il ôta ses lunettes et regarda de tous ses yeux la route…
« Diable ! qu’est-ce que je vois arriver ? des comédiens peut-être… ou des voleurs déguisés ! »
Il s’effaça un peu derrière un chêne vert qui était là… Le galop de deux chevaux s’approchait. A peu de distance les chevaux s’arrêtèrent.
« Oou ! c’est toi, Saulnier ?
– Ah ! bougre de bougre ! c’est Maurin ! et c’est Pastouré… En bravadeurs, je parie ?
– Eh ! oui. »
Le mousquetaire et le dragon avancèrent et se mirent à causer sans descendre de cheval.
« Tu n’as donc jamais vu de bravadeurs ?
– Je ne vois que ce qui passe sur ma route, dit le cantonnier avec résignation ; les chemins que je fais ne sont pas pour moi. Je ne vais que du kilomètre 40 au kilomètre 80. »
Il s’essuya le front et reprit :
« Je fais les routes, je ne m’en sers pas… Ah ! mais, vous avez fait une brave peur à mes bêtes ! D’espouvantails comme vous, jamais elles n’en avaient vus ! Je vois, pas moins, passer toutes sortes de choses, moi, par ici ! et le plus drôle fut, l’autre jour, cette ménagerie avec tous ces lions qui hurlaient à faire trembler, tandis que, à côté de leurs cages, marchaient les deux chameaux, deux bêtes hautes comme on en voit dans les crèches de Noël, à la suite du roi nègre. Les lions, enfermés dans des charrettes qui étaient des cages à barres de fer, étaient traînés par des éléphants. Figurez-vous qu’ils s’arrêtèrent ici – parce que là-bas, en travers de la route défoncée, Martegàou avait dû laisser sa charrette chargée de billons, et embourbée jusqu’aux essieux… Les quatre chevaux de Martegàou ne la déplaçaient d’une ligne… Alors, on les détela, on attacha la charrette au derrière de l’un de ces gros animaux à courte queue qui ont un long nez au bout de leur bras ou un long bras au bout de leur nez, et pechère ! il ne fit que se pencher un peu en avant, comme ça, et il vous arracha la charrette comme une dent !… Cette fois-là aussi mes perdreaux avaient filé, rien qu’en les sentant venir de loin ; et la renarde resta trois heures à se consoler de la peur ; et ma belette, à toute force, voulait m’entrer dans l’estomac ! »
Le dragon et le mousquetaire écoutaient gravement.
« C’est amusant des fois, poursuivit Saulnier, de voir ce qui se passe sur mes route. Je suis ici aux premières loges… mais des éléphants il n’en passe pas toutes les semaines… heureusement ! – C’est trop gros… ça défoncerait mon travail trop vite ! Un derrière de grosse femme tiendrait – songez donc ! – dans la trace d’un de leurs pieds, et un seul de leurs crottins suffit à emplir d’un seul coup la brouette du petit Touninot, le ramasseur de pètes d’âne. Il passa par ici, justement ce jour-là, et fut bien étonné de trouver ce qu’avaient laissé les chameaux et bêtes à trompe. Et je lui dis : « Eh bien, petit, tu es content aujourd’hui, qué ? la récolte est bonne ? ce n’est pas tous les jours que tu rencontres des pètes d’âne de chameau ! » Il ne comprenait pas, pechère ! Tout le monde ne peut pas avoir vu d’éléphant, ni de chameau !… Pas moins, rien que la grosse chose qui était tombée du derrière de l’éléphant avait si bien empli sa brouette que, pour ramasser les autres, il dut faire trois voyages et, comme de juste, il les fit en chantant de plaisir – vu que les pauvres doivent se contenter de peu, et rendre grâce à Dieu du bonheur qui leur arrive, surtout quand il est inattendu.
– Je connais, dit Maurin, une chanson arabe qui dit comme ça :
Le petit oiseau
Mourait de faim
Sur la route
Du désert.
Dieu envoya
Un cavalier,
Et le cheval
Tout en trottant
Jeta sa crotte.
L’oiseau s’en vint
Du haut de l’arbre
Et picota
Le crottin d’or,
Puis remonta
Au haut de l’arbre
Pour louer Dieu…
Allah est grand !
Tous trois restèrent un moment silencieux, rêvant. Ils croient voir le petit oiseau sur la route désolée. Ils l’entendaient chanter, rendre grâce au mystère, bienfaisant malgré tout, de la vie inexplicable.
Puis, tout à coup :
« J’en ai vu, moi des éléphants, se décida à dire le mousquetaire, et que plus d’un, quand j’étais marin à l’Etat. J’en ai vu en Inde. Quant aux chameaux, j’ai même monté dessus, en Afrique tout simplement… C’est là que j’ai chassé le sanglier dans des montagnes bien drôles !
– Et qu’est-ce qui les faisait drôles, tes montagnes d’Afrique ?
– C’est, dit le mousquetaire, que les palmiers nains et les chênes kermès, et tout ce qui pousse et verdit par là, étaient si serrés, si serrés, que tout le jour je marchais sans toucher la terre du pied… je marchais en l’air pour mieux dire !
– J’ai vu, dit Saulnier, il y a longtemps, à Toulon, un saltimbanque qui marchait comme ça sur des goulots de bouteilles, sans en renverser une, de bouteille. Et, ajouta-t-il curieusement, tu dois avoir chassé le lion, là-bas dans cette Afrique ?
– Si je l’ai chassé ! dit le mousquetaire narquois, je crois bien ! Comment veux-tu aller en Afrique sans chasser un peu le lion ? Il n’y a que Marlusse pour aller voir l’exposition à Paris et revenir sans l’avoir vue.
– Alors, dit le cantonnier, appuyé sur le manche de sa masse dont le fer posait sur son tas de cailloux, alors, comme ça, tu as tué le lion ? »
Et il regardait avec un respect nouveau ce mousquetaire qui avait chassé des bêtes si terribles.
« Et toi, Parlo-Soulet, as-tu chassé le lion ?
– J’aimerais mieux, dit Parlo-Soulet, haussant les épaules, chasser les puces toute ma vie qu’un tel gibier qui est plutôt chasseur de chrétiens que gibier pour des chrétiens. Mais… regarde, voilà ta renarde de retour… et ta belette qui sort de ton carnier le bout de son nez… et tes perdreaux qui rallient… »
Les animaux familiers reprirent leur place habituelle, et les chevaux du dragon et du mousquetaire ayant jeté leur crottin, les perdreaux y coururent, évitant les sabots qui, de temps en temps, secouaient les mouches.
« Conte-moi donc une de tes chasses au lion, dit Saulnier, si toutefois tu n’es pas trop pressé. Ca fera souffler vos bêtes… Un pauvre cantonnier, comme souvent je te l’ai dit, n’a pas tous les jours des nouvelles.
– Attends, dit Maurin, nous allons descendre de cheval, et nos bêtes, comme nous, n’en auront que meilleur repos. »
Les deux cavaliers s’assirent près de Saulnier, tenant en main la bride de leurs chevaux. Le mousquetaire n’était pas fâché de revoir la carriole de Tonia qui sans doute avait fait halte quelque part.
« Eh bien, dit-il alors, quand j’eus décidé de chasser le lion, comme notre compatriote Gérard, le Tueur de lions, qui était natif de Pignans près de Gonfaron, je partis pour l’Afrique et là, je chassai le lion.
– Avais-tu un chien ?
– Non, j’avais une chèvre.
– Je comprends. Pour te servir d’appât.
– Tout juste. Je connaissais l’histoire de notre grand Gérard, qui est célèbre dans le monde entier. Je savais comment il faut s’y prendre pour faire cette chasse. J’allai dans une contrée que m’avaient montrée des Arabes. C’était près d’une source, au pied d’une montagne sauvage, en un endroit où commençait une plaine couverte de vignes qui s’en allaient à perte de vue. Un lion habitait dans les cavernes de par-là et, tous les soirs, au soleil couchant, il avait l’habitude de venir boire à la source qui luisait devant moi. J’attachai ma chèvre au pied d’un arbre… et j’attendis, prêtant l’oreille – vu qu’il rugissait chaque soir à la même heure.
– Je sais ce que c’est, dit Saulnier ; quoique ceux de la ménagerie fussent dans des cages solides, ils me faisaient une grosse peur, pas moins !… Alors, parle vite… Comme ça, tu l’entends gueuler ?
– Pas encore ! dit le mousquetaire. Il ne devait rugir, à son habitude, qu’au soleil tombant, et j’étais venu en avance, pour ne pas l’épouvanter.
– Bon ! dit Saulnier. Tu comptais donc que ce serait lui qui aurait peur ? tu étais donc quille (perché) sur un arbre ?
– Jamais de la vie ! s’écria Maurin ; monter sur un arbre, c’est bon pour tuer le lapin à Sainte-Maxime, mais un lion, c’est assez visible quand ça déboule et une touffe de mussugues ne suffit pas à le cacher.
– Ah ! ça déboule tout bonnement d’une touffe, comme un lapin ? fit Saulnier inquiet.
– D’une touffe de kermès par exemple, et comme un lapin, tu l’as dit… Tu te promènes… tu lances un de tes massacans (cailloux) dans un buisson… crac ! un lion te sort ! mais n’aie pas peur, parce que, souventes fois, si c’est en plein jour, il s’éloigne majestueusement – à condition qu’il ait déjeuné… ou qu’il n’ait pas de petits… Et plus souvent encore tu peux jeter ton caillou dans les buissons, il ne te sortira rien !
– Allons, voyons, dit Saulnier, tu me fais languir… Tu n’étais pas sur un arbre, mais assis comme à présent ?
– Juste ! j’étais assis sur un rocher, mon fusil entre les jambes, avec, devant moi, ma chèvre attachée et ma source.
– Je tremble ! » dit Saulnier.
Maurin reprit :
« Il arriva tout à coup…
– Noum dé pas disqui, fit Saulnier, il arriva d’un bond ? sans avoir gueulé pour te prévenir ?
– Ce n’est pas un lion qui arriva, dit le mousquetaire.
– Eh ! quel autre animal, donc ? interrogea le cantonnier.
– Un garde-forêt !… Il fut très poli, ce brave homme : « Monsieur, me dit-il comme ça, pardon, excuse ! mais la chasse au lion n’est pas permise dans cette propriété. Veuillez reprendre votre chèvre et la faire souper plus loin. » Et du doigt, il me montra, cloué sur un arbre, un écriteau que je n’avais pas vu, et où il y avait :
LA CHASSE AU LION
ELLE EST
INTERDITE
DANS CETTE PROPRIETE
QU’ELLE EST
PRIVEE.
« Je dis au garde : « C’est bien. J’irai me poster de l’autre côté de l’eau. » Mais le garde me fit observer poliment que pour sortir de la propriété particulière où j’étais, il me faudrait marcher tout un jour et deux nuits. C’était, dans toute la province, le seul endroit où, en bien cherchant, on trouve encore du lion.
« – Mais, Sacrebleu ! que je lui dis alors, comment ça va qu’elle est interdite dans cette propriété, la chasse au lion ?
« – Parce que, me répondit-il, nous n’en avons plus que quelques-uns et nous y tenons beaucoup dans le pays, pourquoi les sangliers nous mangent les raisins, et si nous n’avions pas les quelques lions qui nous restent, pour manger les sangliers, il n’y aurait bientôt plus de vendanges par ici ! »
– C’est donc ça, dit Saulnier, qu’il y a tant de vin en Algérie, et que, par ici, nous ne pouvons plus vendre les nôtres ! Sans les lions d’Afrique, on vendrait les vins du Var ! Celle-là empoisse !
– Mais, observa le mousquetaire, nos chevaux piaffent et nous allons repartir…
– Ah ! parbleu ! fit Saulnier, si ce n’était pas que, de temps en temps, tu passes dans mon chemin, je m’embêterais bougrement pour mes quarante-cinq francs par mois ! Des hommes comme toi, galégeaïré, c’est la gaieté de la France !… Mais où allez-vous, tous les deux, dans vos habits du temps passé ?
– Eh ! fit le mousquetaire, nous ne savons pas… Nous marchons devant nous en essayant de ne plus rencontrer de gendarmes. »
Et il conta à Saulnier, en quelques mots, les événements de la journée.
« Voici la nuit, conseilla le cantonnier ; ce que vous avez de mieux à faire, c’est de la passer dans ma cabane. Et demain, le compère Pastouré, qui n’a rien à craindre, lui, de la gendarmerie, ira à sa maison changer de vêtements, puis chez toi te chercher les tiens. Je n’ai jamais tant regretté de n’avoir qu’une seule culotte !
– Nous pensions aller peut-être à Bormes ce soir, dit Maurin.
– Ainsi habillés ! s’écria Saulnier. Les populations vous recevraient avec tant de gros rires, que vous auriez tout de suite sur le dos, vu le télégraphe, tous les gendarmes du Var, des Bouches-du-Rhône et des Basses-Alpes ! »
Saulnier mit sa masse sur son épaule ; et le dragon, le mousquetaire et le cantonnier s’en allèrent à petit pas, suivis des deux chevaux, de la belette, de la renarde et des perdreaux caquetant.
« Et nos chevaux ? où les logeras-tu ? dit Maurin.
– Dans la broussaille, là-haut, dit Saulnier, hors de la vue des curieux ; j’ai maintenant un petit âne… le foin ne manquera pas. »
A ce moment, ils durent se ranger tous trois sur le bord de la route : la carriole d’Orsini, qui s’était arrêtée un moment à la Molle, les rejoignait… Elle passa devant eux, rapide, au grand trot… Et Tonia, se retournant, envoya du bout des doigts un baiser au roi des Maures qui ne regretta pas son bavardage avec le maître de la belette, des perdreaux et du renard.
« Mais, dit Maurin, tout en cheminant vers la cabane du cantonnier – nous t’allons beaucoup déranger en arrivant deuss dans ta guérite où tu n’es pas au large quand tu n’es rien qu’un ! »
Le visage de Saulnier, le vieux visage aux rides innombrables, rayonna de malice :
« Fils, dit-il, tu connais le proverbe, je pense :
« Les amis qui viennent vous voir vous font toujours plaisir… Si ce n’est pas quand ils arrivent, c’est quand ils s’en vont. »
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Et comment souperons-nous ? demanda Maurin.
– Du pain, dit Saulnier, j’en fais provision toutes les semaines. J’en ai pour trois jours encore. Nous ne mangerons pas tout. »
Il prit sur une planche, suspendue en étagère au plafond par quatre cordelettes, deux énormes pains d’Aix, de véritables pavés.
Maurin, les ayant touchés :
« Il me semble un peu dur, ton pain !
– Dame ! par ces chaleurs sèches !
– Jamais tu n’auras couteau assez solide pour l’entamer.
– Oh ! j’ai la massette », dit Saulnier.
Il déposa les deux pains sur la marche du seuil qui était en pierre de taille et saisit sa massette.
« Et moi, dit le mousquetaire, qui croyais que tu ne cassais jamais que des cailloux !
– Sur des cailloux ou sur des miches, c’est toujours sur mon pain que je frappe, dit Saulnier ; mais je vous montrerai tout à l’heure à tous les deux quelque chose de plus curieux. »
En quelques coups de massette il brisa les deux pains en plusieurs morceaux : « Les miettes sont pour mes perdreaux. »
Les perdreaux s’étaient blottis sous le lit avec la renarde et la belette. Ils accoururent picorer le pain. Un peu de temps s’écoula.
« A présent, c’est la bonne heure pour mon genre de chasse, déclara Saulnier, venez avec moi. »
Maurin s’empara du vieux fusil à un coup, accroché horizontalement le long de la grosse poutre.
Saulnier s’en aperçut :
« Veux-tu bien laisser le fusil, que tu ferais peur au gibier !
– Etonnant ! grommela Parlo-Soulet.
– Je ne te comprends plus, dit Maurin.
– Pose le fusil, et suivez-moi tous les deux. »
Il siffla d’une certaine manière. La renarde et la belette sortirent de dessous le lit. Saulnier mit sa belette dans sa chemise bouffante, « dans son estomac » comme il disait. Les trois hommes, suivis du renard, se mirent en marche dans la colline.
Pastouré et Maurin se taisaient, intrigués.
« Vous pouvez causer, dit Saulnier. Plus vous mènerez de bruit, et mieux ça ira, ma chasse.
– Des chasses, dit Maurin, j’en ai vu de toutes les manières, mais comme celle-ci jamais !
– Il faut l’occasion, répliqua Saulnier.
– Voilà pourquoi, fit remarquer Pastouré, la vieille ne voulait jamais mourir, voyant bien qu’elle avait toujours quelque chose à apprendre. »
Ils repassèrent devant une aire où le voisin, qui en était le propriétaire, avait laissé de la paille en monceaux et près de laquelle, sous un petit toit de branches, Saulnier abritait son âne et le foin qu’il lui destinait. Près du puits, qui était tout proche, étaient attachés, à deux troncs de pins, les chevaux de Maurin et de Pastouré.
« Ils sont bien là, au bon air », dit Saulnier.
Il mena ses amis dans les romarins, de droite et de gauche, dans les bruyères, dans les cystes, dans les pinèdes et à travers les clapiers.
Le renard, tout à coup, quitta les talons de son maître et se glissa sous les broussailles. Saulnier, escorté de ses amis, continua sa promenade. Le renard reparaissant, redisparaissant, croisait devant eux.
« Ca va bien ! dit le cantonnier. Venez. »
Arrivé près d’un clapier, il se baissa, leur montra du doigt un trou béant parmi les grosses pierres ; il en prit une et il se trouva qu’elle s’adaptait fort exactement au trou qu’elle boucha comme si on l’eût préparée exprès.
Il visita de même trois ou quatre clapiers, et chaque fois boucha un trou avec une pierre qui était juste « de mesure ».
Enfin, devant le dernier trou, il prononça un mot bizarre sur un ton de fausset : la belette jaillit hors de sa chemise. Il la prit, la déposa devant le trou où elle entra sans se faire prier, et qu’il ferma ensuite comme il avait fait pour les autres. Il siffla son renard qui accourut ; il lui présenta deux petits œufs.
« Des œufs d’agace, dit-il. Je détruis des nids, je touche la prime, et je garde les œufs qui me servent pour apprendre à mon renard toutes sortes de tours, car afin d’en avoir, il fait l’arbre droit, à mon commandement. Voyez ! »
Il éleva les petits œufs dans sa main. La renarde se mit debout sur les pattes de derrière, son long museau tendu vers la friandise ; Saulnier lui donna un œuf qu’elle croqua, et il lui dit :
« L’autre, tu l’auras quand nous serons de retour à la maison.
– Et la belette ? dit Pastouré, pris d’une curiosité qui lui déliait la langue.
– Je comprends, dit Maurin, qu’elle te sert de furet, mais comment auras-tu ton lapin, s’il y en a un dans le trou ?
– Espère un peu, collègue ! » dit le cantonnier qui riait silencieusement, comme un homme content de lui-même.
Deux choses le réjouissaient : la surprise de ses compagnons et le bon tour qu’il jouait en secret « au gouvernement ».
Il faisait tiède. Le crépuscule arrivait, doux. Le grand murmure des pinèdes brûlantes, traversées d’une brise à peine sensible, semblait la respiration même de l’été commençant.
Rentré dans son cabanon, Saulnier referma soigneusement sa porte et donna à sa renarde son second œuf d’agace.
« Personne aux alentours ; s’il y avait quelqu’un, ma renarde me l’aurait dit. A présent, regardez. »
Il déplaça une jarre qui était debout dans un coin. La jarre enlevée, il désigna du doigt, sur le sol, à l’angle du mur, une petite trappe qu’il souleva, découvrant ainsi un trou carré, de trois pans de côté… Au fond étaient blottis deux lapereaux sauvages, à demi morts, que la belette, accroupie sur eux, avait saignés.
« Voilà ! » dit Saulnier triomphant.
Et il fit retomber un portillon à coulisses verticales qui ferma le tunnel par où les lapins étaient arrivés dans ce trou.
« Osco Manosco ! » fit Pastouré le bras tendu, le poing fermé, le pouce en l’air.
Les lapereaux furent dépouillés, leur ventre ouvert, au couteau, d’une large fente longitudinale, et ils furent proprement couchés sur le gril, au-dessus d’une ardente braise de romarin et de bruyère. La renarde se régala des entrailles et de la tête.
« Tu vois que j’ai confiance en Maurin et en Pastouré, dit Saulnier à sa renarde. Ce sont des hommes prudents.
– As-tu du vin ? demanda Pastouré.
– Par malheur pour les vignerons, dit Saulnier, je peux m’en payer, et du meilleur, vu qu’il est à donation. »
La porte fut rouverte, et, dehors, à la lueur d’une lampe à huile dont la brise faisait faiblement vaciller la flamme, sous les étoiles qui commençaient à jouer de la prunelle, ils burent et mangèrent allégrement.
« Ce qui me plaît en toi, Maurin, déclara Saulnier lorsqu’on en fut au dessert, au fromage et à la figue-fleur, c’est que toutes les histoires qu’on raconte de toi sont d’un homme libre. Et quand une sottise est faite devant toi, jamais tu ne la laisses passer.
– C’est plus fort que moi, répondit Maurin, je ne le fais pas exprès, car je n’aime pas les procès-verbaux, et à vouloir faire les choses comme on les voudrait voir faire, on est sûr de ne plaire ni aux gendarmes ni aux gardes, et pas toujours aux préfets. Ah ! si je voulais tout dire !
– Par exemple ? interrogea Saulnier.
– C’est que… tout n’est pas drôle… il y a des histoires tristes.
– Vas-y tout de même.
– Tu connais mon affaire du chien enragé ?
– Quel est celui qui ne la connaît pas ?
– Celle-ci n’est pas plus vilaine, mais elle est plus triste encore. J’ai rencontré un jour, il n’y a pas longtemps, au bord de la mer – je ne te dirai pas où – l’enterre-mort d’un village, en train de noyer un noyé. »
De noyer un noyé ?
« Oui ; il était sur un rocher, à côté d’un matelot qui était mort noyé ; il lui avait mis une grosse pierre au cou et s’apprêtait à le jeter à la mer, devant lui, par cinq ou six mètres de fond.
– Et pour quoi faire, bon Dieu ?
– Il obéissait à l’ordre de son maire, pour épargner à la commune sur le territoire de laquelle avait été poussé le pauvre mort, les frais du médecin, ceux du cercueil, et que sais-je, moi ! Je ne pus pas l’empêcher… Il le noya.
– Je ne m’étonne plus, dit Saulnier, si bien souvent on entend dire : « Les naufragés de tel bateau « n’ont pas été retrouvés ! »
– Le maire de cette commune était de mes amis. Je lui en ai parlé. « Eh ! que voulez-vous, mon brave Maurin, me dit-il, nous y sommes forcés, et cela n’arrive que trop souvent. Nous n’avons pas un buget qui nous permette des prodigalités. »
« Voilà ce que m’a dit ce maire. Mais pas moins, ça me met dans des colères, quand je vois les mêmes hommes, qui te font noyer les noyés, réciter de beaux discours dans les cimetières, sur les tombes, et parler sans rire du respect de la mort. Le monde est trop menteur, ça m’embête.
– Et quand tu as dit ça à ce maire (car je te connais, c’est sûr que tu lui as dit), qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
– Que les marins, c’est leur destinée d’être enterrés dans l’eau.
– C’est un peu vrai !
–… Et ton fils le pescadou (le pêcheur), il va bien à cette heure ?
– Oui, dit Maurin, il se fait sage, il a compris que son échine y gagnerait.
– Avoir des enfants, dit Saulnier rêveur, c’est avoir de gros soucis… Trop souvent ils vous paient en mauvaises manières des peines que vous prenez pour leur être bons… Mon pauvre père me répétait souvent le proverbe : « Mieux vaut avoir un cochon qu’un fils… au moins, on peut le tuer et le saler ! »
Ils allumèrent les pipes.
« Tu as une belle pipe, Maurin !
– C’est un cadeau que je me suis fait pour avoir l’occasion de rendre visite aux belles pipières de la fabrique de Cogolin. En voilà des jolies filles ! La sciure du bois de bruyère, qui vole autour d’elles, les rend toutes roses comme leurs pipes neuves, et elles ont une façon de se garder la tête contre cette poussière, avec un mouchoir qu’elles arrangent autour de leur figure comme un cadre autour d’un portrait ! une façon si agréable, que je suis amoureux de toutes. »
Maurin, âme artiste, comprenait la réelle beauté des pipières de Cogolin.
Elles sont toutes jolies, en effet, et, à l’atelier, c’est plaisir de les voir !
Elles présentent aux disques d’acier, scies tournoyantes, les petits blocs durs du bois de bruyère. L’impalpable sciures rose, voltigeante, se pose sans cesse sur les belles pipières ; et toutes, les cheveux protégés par une étoffe qu’elles s’arrangent en coiffure de sphinx d’Egypte, toutes sont uniformément roses de la tête aux pieds… On dirait des statuettes de terre cuite, d’un ton ardent.
Ce que Maurin ne disait pas, c’est qu’il avait aimé l’une d’elles… qu’un Américain, un beau jour, enleva à prix d’or, sans souci de l’art, pour la vêtir en « cocotte » de Paris.
« Maurin, dit Pastouré en soufflant une colossale bouffée de tabac, les femmes te perdront, je te l’ai toujours dit.
– Moi, fit Saulnier, je me fais des pipes de roseau ; pour le fourneau, je coupe, au-dessus du nœud, un morceau de roseau vieux, et pour le tuyau un tout petit, des jeunes.
– Moi, dit Pastouré, j’ai creusé la mienne au couteau dans un morceau rustique de racine, et le tuyau est en roseau également.
– A la santé des pipières ! s’exclama Maurin qu’un souvenir exalta tout à coup.
– Et Tonia ? fit Saulnier, malicieux.
– Tu iras lui annoncer demain que son mousquetaire est ici, dit Maurin, dans ses culottes et ses bottes de bravadeur ! »
Ils fumèrent en silence, un moment, sous les étoiles.
« Pour nous en revenir à ta manière de faire la chasse, dit Maurin, je vois bien maintenant à quoi te servent ta belette et ta renarde… mais tes perdreaux ?
– J’ai d’abord eu ma belette et ma renarde rien que pour le plaisir, je te le jure, expliqua Saulnier. C’est des véritables amis. Ce n’est qu’après avoir fait amitié avec eux, sans penser à leur rien demander, que j’ai eu l’idée qu’entre amis on se devait quelques petits services. Quant à mes perdreaux ce fut de même, mais le service qu’ils me rendent aujourd’hui (et Saulnier baissa la voix), c’est de me donner l’air d’un homme qui nourrit des bêtes inutiles. Tu comprends, ils détournent l’idée qu’on pourrait avoir que ma renarde et ma belette chassent pour moi. Je ne chasse d’ailleurs que les bêtes nuisibles. Les lapins, c’est bête nuisible.
– A quoi te sert donc ton fusil ?
– Peuh !… un ou deux lièvres par an, mais je compte davantage sur ceux qui se prennent tout seuls aux collets que je tends… contre les fouines !
« Eh ! eh ! ricana-t-il, quand cela arrive, ce n’est pas ma faute !… Et puis, il faut bien goûter les bonnes choses chaque fois qu’on peut.
– Toutes les bouches sont sœurs, proféra Pastouré.
– Allons, Maurin, chantes-en une ; puis, nous irons à la paille. »
Maurin chanta en provençal :
On marie une jardinière
A Saint-michel ;
On lui donne pour dot cinquante
Chapelets d’oignons
Et des radis !
Et avec quelques melons
Et beaucoup de pastèques,
On lui donne cinquante piments !
« Et maintenant à la paille, c’est bien le cas de le dire. »
Il fut décidé que Maurin, à cause de son costume révélateur, resterait terré chez Saulnier jusqu’à ce que Pastouré fût allé lui chercher à la Foux et lui eût rapporté ses frusques de tous les jours. Pour commencer, il passerait la nuit dans le cabanon sur de la bonne paille, à terre, ou dans le lit, à son choix.
« Garde ton lit, Saulnier, que tu as un travail dur tout le jour, et que tu n’es pas si jeune que moi.
– Eh bien, vous coucherez par terre sur la paille, toi et Pastouré.
– Oh ! non. Moi, dit Pastouré, j’ai vu mon lit tout fait, là-bas sur la paille de l’ière, près des chevaux que d’ailleurs il faut faire boire et garder un peu.
– J’irais bien coucher avec toi, Pastouré, dit Saulnier, mais tu comprends, avec mes bêtes et Maurin, je ne peux pas quitter ma cabane.
– Tout est bien comme ça, conclut Pastouré. Bonsoir. »
Et tandis que Maurin et Saulnier s’enfermaient dans l’étroit logis, Parlo-Soulet gagna l’aire, après avoir fait boire les chevaux.
Et quand il fut dans la paille de l’aire, couché sur le dos, Pastouré, les yeux aux étoiles, parla :
« Noum dé pas Diou ! dit-il, ça n’est pas trop tôt ! Je languissais, je me le confesse, de parler un peu ! Tout le jour, au milieu du monde et dans tout ce bruit, pas moyen de dire plus de quatre paroles !… Et alors, ami Pastouré, tu es bien, là ? – Pas mal, mon ami, et toi ? – Comme tu vois, collègue. – Allons, ça me fait plaisir. – Plaisir bien partagé, mon ami. – Que d’histoires, pas moins, dans une journée ! La bravade m’a rendu sourd. – Tu m’entends cependant, puisque tu me réponds ?… »
Pastouré se mit à rire. Il s’amusait beaucoup.
« Eh ! eh ! je t’entendrais comme si tu parlais, même si tu ne parlais pas ! »
Il fut saisi d’un bref étonnement métaphysique et dit :
« C’est drôle tout de même ! »
Puis, ayant regardé un moment en silence les innombrables étoiles :
« Elles parpelègent ! (elles battent des paupières…) Oui ! c’est drôle ! »
Il ferma les yeux.
« Ce Saulnier avec son renard et sa belette, il m’a étonné pourtant ! Ah ! le finot ! Son renard est un rabatteur et sa belette est un vrai furet !… Qui se serait douté de ça ? – T’en serais-tu douté, toi, Pastouré ? – Jamais ! »
Sa pensée vagabondait.
« Pourvu que nos chiens soient bien soignés ! Je voulais, pendant ces bravades, les faire garder par un ami à Saint-Tropez. Maurin a préféré les mettre à Saint-Raphaël chez mon fils… il a eu raison !… Tout de même, elle chasse au temps où c’est défendu, la renarde !… Mais, elle ne fait pas de bruit, oh ! non… Et dire qu’il voulait me faire coucher dedans ! Coucher dehors en cette saison, il n’y a rien de meilleur. – Et puis, dedans, avec eux, mon ami Pastouré, tu n’aurais rien pu dire, et – je me le confesse comme je me le suis déjà confessé – figurez-vous que moi qui ne parle guère au monde, j’avais de me parler à moi-même une envie aussi forte qu’une envie de femme grosse… Et dedans, pour ne pas les empêcher de dormir et pour ne pas leur donner occasion de rire, une parole je ne l’aurais pas soufflée, c’est sûr, et ça m’aurait beaucoup ennuyé… Vive Bassompierre ! »
Les yeux fermés, il revoyait Sandri au milieu de la bataille épique des deux fanfares. Il se mit encore à rire :
« Vous verrez que si jamais – ce qui se pourrait faire, – on vous raconte dans les journaux, où tout se raconte, mon histoire de clarinette, on y ajoutera beaucoup de choses, parce que lorsqu’il y en a long comme le petit doigt, les gazettes en mettent long comme le bras. On exagère toujours tout. Et ce qu’on dira, je le sais, je l’entends d’ici !… on dira que dans ce cheval, par-dessous la queue, j’ai enfoncé toute la clarinette, de l’embouchure jusqu’au pavillon, et qu’elle lui est restée au corps, et qu’avec cette manière de gouvernail au derrière, il est allé de Saint-Tropez jusqu’à Sainte-Maxime par mer !… Ah ! ah ! quelle farce ! et moi-même, s’il le faut, je soutiendrai que la chose est arrivée ainsi, pour le seulet plaisir de voir les gens se le croire, et puis pour galéjer la gendarmerie… Et cependant qu’ai-je fait réellement ? à peine si du bout de la clarinette je lui ai piqué le trou du derrière, au cheval de Sandri, et en me tenant bien de côté, crainte des ruades.
« Mais je savais bien que cela suffirait à le faire envoler comme un âne de Gonfaron, car c’est une chose remarquable que pour faire voler les bêtes, c’est toujours par le derrière qu’on leur souffle la légèreté !… On en racontera beaucoup sur cette aventure de clarinette, si on se met à broder autour, comme on a brodé autour du grand Saint-Tropez. On pourra dire par exemple que lorsque Sandri est arrivé par mer à Sainte-Maxime, toute la population, depuis une heure, sur la plage, sur le quai et aux fenêtres, regardait venir ce gendarme de mer. Et lorsqu’il accosta la terre, voilà que son cheval, à peine hors de l’eau, se secoua, dressa la tête et surtout releva sa queue, et tout en un coup fit un si grand effort dernier pour se débarrasser de sa clarinette, qu’il finit par la chasser loin comme la poudre chasse la balle ! Et cela eut lieu par l’effet d’un si grand souffle venu de son intérieur que la clarinette lui sortit du corps en jouant d’elle-même, c’est-à-dire que ce qui, sans elle, eût été un vilain bruit, devint, grâce à elle, bruit agréable ; et ainsi chantante en l’air comme la balle sifflote, elle retraversa en arrière tout le golfe, par la force du souffle chevalin, et s’en retourna droit à Saint-Tropez où, en arrivant sur le quai, elle retomba comme par miracle entre les mains de son maître, aux pieds du bailli de Suffren !
« Et voilà ce que diront les gazettes imprimées. Mais les journalistes sont tous des menteurs ! »
Pastouré riait tout seul, puis brusquement il devint grave :
« Je crois vraiment, dit-il, que la bravade, aidée de la course espagnole, aidée de l’aïguarden de Saulnier, m’ont un peu empégué… je me raconte, étant couché, des histoires à dormir debout ! Et ces histoires se sauront, parce que tout se sait, et dans cent ans on se contera, comme véritable, celle du cheval de gendarme qui traverse le golfe à la nage avec une clarinette au derrière… Ce qui, j’en conviens, n’a pas l’air plus étonnant que l’histoire du grand Saint-Tropez lui-même arrivant de Rome dans une chaloupe, avec un chien pour pilote, un coq pour amiral et sa propre tête à côté de lui…
« Après ça, tout est possible. Un miracle en vaut un autre. Allah est grand. Une tuile avec encore une tuile font deux tuiles. Trente et un, trente-deux ; quand ça va bien, ça va bien ; quand ça va mal, c’est aussi bien ; tant que ça dure, ça dure ; quand il n’y en a plus il y en a encore, et le dernier fermera la porte, bonne nuit ! »
Il essaya de dormir et n’y parvint pas :
« Je vous demande un peu, si j’étais présentement avec eux dans ce cabanon grand comme un cochonnier à deux places, ce que je ferais, ne pouvant pas parler et ne pouvant pas dormir, et ne pouvant penser qu’à la fête qu’aujourd’hui j’ai vue !… Je sais bien que l’on dira : « Ce Pastouré et ce Maurin, ils avaient eu des morts chez eux, Pastouré son frère et Maurin sa mère, et pas moins ils ont bravadé à la fête ! » Mais d’abord il y a fête et fête : bravader n’est pas danser, et puis qu’est-ce que ça peut leur faire, aux morts, qu’on aille bravader et voir un taureau courir, pourvu qu’on ne les oublie pas ? Le deuil, on l’a dans le cœur. Il faudrait peut-être que je me promène à la chasse habillé tout de noir avec le kalitre en tête ! c’est ça qui ferait rire !… Et tenez ! que, malgré le deuil, nous ayons si vite marié nos enfants, Maurin et moi, cela, je le sais, on me l’a dit, a fait bavarder beaucoup de monde. Mais je suis d’Auriol et le monde peut dire ce qu’il veut, il me pleut aussi bien devant que derrière, je me n’en moque !… Vive Bassompierre !
« Avant d’accuser mon chaudron regarde si le cul du tien ne serait pas noir, comme il est probable. Et mon frère sous la terre où moi-même je l’ai mis, mon frère le sait, que mon deuil je l’ai au cœur. Et puis pourquoi se tourmenter des morts, puisqu’on ira sûrement où ils sont allés ?… et le plus tard sera le mieux, puisque la chose se dit ainsi à l’accoutumée. »
Il s’étonna de lui-même et prononça :
« Il n’y a pas à dire, je suis un peu empégué ! »
Tout de bon, cette fois, il sentit ses paupières s’appesantir et soupira de satisfaction.
Il eut encore une vison brève mais complète de tous les spectacles de sa journée agitée, et murmura :
« C’est égal, quand il apprendra la victoire du Roi des Maures sur les Espagnols, c’est le roi d’Espagne qui ne sera pas content !… Car il le saura… je vous dis que tout se sait. On parle toujours trop. »
Il lui sembla que la vision qu’il avait en lui basculait, comme le pont d’un navire qui coule. Elle s’enfonça dans le noir. L’homme s’était endormi.
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A l’aubette, lorsque Saulnier se rendit à son travail, Pastouré partit. Il se rendait aux Cabanes-Vieilles, pour changer d’habits. Il devait au retour prendre à Cogolin ceux de Maurin et les lui rapporter aussitôt. Saulnier poussa la complaisance jusqu’à s’en aller, ce jour-là, travailler du côté de la cantine du Don. Il put de cette manière prévenir Tonia que Maurin s’ennuyait tout seul dans son cabanon, forcé, par son habit, de demeurer bien caché.
Elle vint le retrouver dès que cela fut possible, en se cachant elle aussi de son mieux, et elle s’était arrangée pour apporter à son Maurin de quoi boire et manger agréablement.
De même qu’il lui plaisait à elle mieux qu’un gendarme, elle lui plaisait à lui mieux que toute autre, cette fille armée, et ils étaient très heureux quand ils étaient ensemble. Vraiment il négligeait pour elle toutes les autres, mais elle n’y croyait guère. Il le lui répéta pourtant cette fois, mais ces jalouses ne se contentent pas d’une parole.
« Quand je pense, dit-elle – en regardant autour d’elle, d’un air colère, les quatre murs de la cabane de Saulnier – quand je pense que tu as reçu ici cette Secourgeon ! et que, pour jouer un tour à Sandri, tu t’es fait surprendre avec une « serviciale » d’auberge !… Je ne sais pas comment j’ai fait pour accepter de te rejoindre dans cet endroit-ci. J’ai envie de tout prendre, tout ce qui s’y trouve, et de tout jeter dehors, puisque d’autres femmes sont pour toi venues ici !
– Garde-t’en bien », dit le mousquetaire, qui pour sa commodité s’était mis en bras de chemise et n’avait plus d’un mousquetaire que la culotte…
Son épée était accrochée à un clou par-dessus son pourpoint, lequel était coiffé de son chapeau ; – et ses bottes évasées traînaient dans un coin, au pied de son tromblon debout et incliné contre le mur. Sa trompe de chasse ornait le dessus d’une méchante armoire…
« Songe que, excepté mes frusques de mousquetaire qui n’ont commis aucun péché et qui viennent de mes ancêtres, tout ici appartient à Saulnier… Il ne faut rien lui abîmer, pechère ! Il est si brave… quoique braconnier !
– Oui ! j’ai envie de m’en aller d’une maison où tu en as reçu d’autres, dit-elle, s’exaltant dans sa rancune contre des choses passées… Tout ici me fait horreur !
– Voilà bien la jalousie ! dit le mousquetaire qui s’assit en attirant la belle fille sur ses genoux. Ca n’a pas de bon sens. Voyons ! Pourquoi t’en prendrais-tu à des meubles ou à des murailles ? Il y aurait plus de raison à m’ôter la peau, car c’est elle qui est coupable, et après la peau ce qui est dessous, l’âme ou le cœur ! Enfin, la jalousie devrait tout détruire. Et si elle est, après tout, marque d’amour, on regretterait tout de suite de s’être privé de ce qu’on aime ; et je trouverais ça bien bête, Tonia, tout bête comme je suis moi-même. »
Elle boudait, farouche, excitée à sa rancune par les images que présentait à son esprit cette chambre où ils étaient.
Se levant avec violence, elle s’éloigna de lui tout à coup.
« Il ne faudrait pas jouer avec ces choses, Maurin cria rageusement la Corsoise. Ta peau dont tu parles, ta peau vivante qui a péché contre moi, je te l’arracherais très bien, dans une colère d’amour, comme à un lapin qu’on dépouille !
– Bougre ! dit-il, ça ne serait pas une petite besogne !… Allons ! allons ! du passé au moins ne sois pas jalouse… Vrai, tu me plais tant, petite, qu’aux autres, depuis des jours, je ne pense plus.
– De sûr ? interrogea-t-elle, subitement radoucie.
– De sûr… Tiens, hier, je n’avais d’yeux que pour toi.
– Oh ! tu ne me regardais guère !
– C’est qu’il y avait beaucoup de choses à regarder, dit Maurin : d’abord ces musiciens du diable, puis ces gendarmes qui me guettaient, et encore toreros et taureaux et le reste – mais sur tant de belles filles qui grouillaient endimanchées, sois sûre qu’autrefois je m’en serais choisi au moins une, tandis qu’hier, je n’y ai pas songé, ma foi de Maurin ! Pas même les belles pipières de Cogolin, qui étaient toutes présentes aux courses, ne m’ont détourné de penser à toi. Je pensais à toi dès que j’en avais loisir, et quand j’ai traité si bien les Espagnols, c’était à la vérité parce que j’étais grisé par la poudre et le besoin de faire du mouvement, mais c’était beaucoup aussi parce que je te sentais présente et témoin de tout, et que je voulais te plaire !… N’est-ce pas qu’aux belles filles cela plaît toujours, de voir leur amoureux, l’épée à la main, se battre en homme hardiment ? »
Tonia souriait, charmée, domptée.
« C’est vrai que tu étais magnifique, Maurin ! Tu avais l’air de leur roi à tous. Et mon père disait : « Ah ! le bon bougre ! » Et le monsieur sénateur et les maires ont applaudi… sans le vouloir, car il paraît que tu étais en faute.
– On est toujours en faute, dit le mousquetaire, dans ce pays-ci. En France, tout est défendu. Si je voulais casser des cailloux à la place de Saulnier, il serait en faute, je parie, et moi aussi. Si je voulais travailler le dimanche, je serais en faute, tout comme du temps où les curés nous gouvernaient. Sous la République, il faut être empereur pour tout se permettre.
– Empereur, dit-elle en riant, ou roi ! Roi des Maures ! »
Ils s’embrassèrent joyeusement. Puis elle dit :
« Pour te revenir, le monsieur sénateur, pas loin duquel je passais, disait en sortant : « C’est un rude homme que ce Maurin ! Savez-vous bien que nous venons d’assister à un duel pour de bon ?… Le toréador volontiers lui aurait piqué le ventre ! »
– Je me méfiais ! fit le mousquetaire.
– Et figure-toi, c’était si drôle, si drôle – qu’on oubliait que vous couriez tous deux péril de mort.
– C’est ça le mérite, affirma le mousquetaire. Nous avions chacun trois choses pointues à éviter puisqu’il faut compter les deux poignards qu’un taureau porte sur sa tête à la manière de Secourgeon mon compère. »
Elle lui tira la barbe, dans un mouvement d’irritation qui n’était pas chose feinte.
Lui, il aimait ces violences, le bravadeur.
« Il devait être bien drôle en effet, le toréador, reprit-il, quand mon pied crevait sa culotte et qu’il n’osait se retourner, occupé qu’il était à maintenir la bête à cornes en respect. Il est clair qu’à ce moment-là, s’il s’était occupé de son derrière, il était perdu. »
Et dans la cabane de Saulnier, le mousquetaire et la belle fille riaient follement et entremêlaient de baisers leurs rires jeunes, leurs rires fous.
Elle lui dit :
« Je ne riais pas tout le temps, moi, je t’assure !… J’avais peur pour toi, je tremblais toute… Avec tout ça, acheva-t-elle, te voilà encore dans de beaux draps ! On va t’accuser d’avoir excité le monde à mettre le feu aux arènes !…
– On m’accuse de tout, dit Maurin. Un peu plus, un peu moins, à présent, qu’est-ce que ça peut faire ? Tout prend fin à la fin, et nous verrons la suite, et la fin aussi nous la verrons. Mais ce qu’il y a de bien sûr, c’est qu’ils ne m’auront pas de sitôt.
– Et que vas-tu faire maintenant ?
– Mon prince russe veut maintenant collectionner, après les oiseaux, les bêtes puantes de la montagne ; il lui faut des fouines, des belettes, des martres, et jusqu’à des musaraignes et des tortues des Maures ! Je m’associerai Lagarrigue qui est un piégeur fameux et, pendant tout juillet et jusqu’à l’ouverture de la chasse, nous piégerons de compagnie toute cette vermine. Et pour quant à l’ouverture, j’ai promis de la faire avec de beaux messieurs et notre député… »
Ainsi ils passèrent, à deviser, deux heures bien agréables.
Tonia dut le quitter enfin, lui laissant de bonnes provisions de bouche et promettant de revenir le lendemain.
Le lendemain, vers la fin du jour, elle était là, lorsque reparut Pastouré.
« Eh bien ? dit Maurin, et mes frusques ? Tu arrives sans ?…
– Il a bien fallu ! j’ai dû les laisser dans les bois !… Les gendarmes en sont la cause.
– Mais Sacrebleu ! s’écria Maurin, je ne peux pourtant pas passer ma vie habillé en mousquetaire !… Si Saulnier avait deux pantalons il m’en prêterait un, mais il n’en a qu’un, pechère et qui lui est bien utile pour être convenable sur la route publique. Je ne peux pas rester avec ces bottes du temps d’Hérode et ce chapeau à plume qui ferait courir, devant moi, même les tortues des Maures ! J’ai l’air d’un de ces fantômes qu’on met debout au milieu d’un champ de petits pois pour épouvanter les moineaux. Trouve-moi un costume de personne naturelle, poursuivit Maurin avec douleur. Le mousquetaire que je suis commence à m’embêter autant qu’un Espagnol ! Et je m’ennuie à la fin d’être ici prisonnier par la faute du grand Saint-Tropez !
– Tu t’emballes, déclara Pastouré… Tes habits ne sont pas très loin.
– Et où sont-ils ?
– Je vais te le dire.
– Allons les retrouver, s’écria Maurin qui enfila les manches de son pourpoint et qui mit ses bottes. Là-bas, je laisserai le costume de mes ancêtres… Tu le rapporteras chez moi.
– Allons-y ! allons-y ! grogna Pastouré en secouant la tête… C’est facile à dire. Ecoute d’abord mes explications. En te quittant, j’ai pris la diligence ; je suis allé aux Cabanes-Vieilles, chez moi ; j’ai remis dans le coffre mon costume de dragon et je suis revenu à Cogolin…
– Chez moi ?
– Chez toi ; j’entre ; je prends tes habits de tous les jours, je ressors… un gendarme que tu connais se présente à moi !
– Nom de pas Dieu ! nous y voilà encore ! dit Maurin en soupirant. Elle ne pense donc qu’à moi, la gendarmerie ? Et qu’est-ce qu’il t’a dit, celui-là ?
– Ils étaient deux, comme de juste « Nous savons que Maurin s’est enfui en tenue de bravadeur. Vous venez, c’est clair, chercher ses vêtements de tous les jours. Vous êtes requis de nous dire en quel endroit Maurin se cache à cette heure. »
– Tu n’as pas voulu me vendre, pardi et que leur as-tu répliqué ?
– Espère un peu ! – « Volontiers je vous le dirais, gendarmes, si je le savais. – Allons donc ! puisque vous portez ses habits, vous ne pouvez pas ignorer où il se trouve ! – C’est ce qui vous trompe, gendarmes, comme je vais vous le faire comprendre. L’ami Maurin est beaucoup trop intelligent, voyez-vous, beaucoup trop pour ne pas prévoir que vous pouviez me rencontrer par hasard et me poser des questions à son endroit ; et pour m’éviter l’ennui de vous mentir ou de le trahir sans le vouloir, il a pris la précaution de ne pas me dire où il fait son gîte. – Et où était-il quand il ne vous l’a pas dit ? – Il était à cheval. – Mais où ? – Sur la route qui va de Saint-Tropez à Cogolin. – Et où alliez-vous présentement ? – Ah ! voilà ! J’allais comme il me l’a demandé, déposer ce paquet dans un endroit du bois qu’il m’a expliqué, et où, à son loisir, je ne sais pas quand il viendra le quérir. – Et quel est cet endroit ? » – Je voulus rire un peu et je répondis : « A la Fontaine des Darnagas. – Je ne connais pas cet endroit. Il n’est pas sur la carte. – Vous le connaîtrez quand vous y serez. C’est un endroit qui s’appelle comme ça sans le faire exprès, vu que c’est nous, Maurin et moi, qui l’avons baptisé de la manière. – Marchez, nous vous suivons. » Ils me suivirent en effet, et je les ai conduits sous le Chêne des Palombes que tu connais, près de la source, dans le bois des Arnaud.
« Arrivé près de la source, j’ai déposé le paquet ! et ils sont en train de le regarder, postés à quelques pas de là, comme des chasseurs à l’affût. Ils comptent, comme deux imbéciles, que tu viendras chercher tes habits et te faire prendre au piège.
– Et comment est-ce qu’ils n’ont pas deviné que tu allais m’avertir ?
– Ils ont cru se précautionner suffisamment en me mettant dans la diligence qui retournait à Cogolin… J’y suis monté par leur ordre, sous leurs yeux… mais j’en suis redescendu un quart de lieue plus loin, j’ai pris par nos sentiers d’escourche (de raccourci) et me voilà avec toi ! C’est étonnant tout de même, à la réflexion, qu’ils n’aient pas eu l’idée de venir te chercher dans le cabanon de Saulnier.
– Le cabanon rappelle trop à Sandri une histoire où je lui ai fait jouer un rôle d’imbécile.
– De manière, dit Tonia jusque-là silencieuse et très attentive, de manière que ces deux pauvres gendarmes à l’espère dans la broussaille, sont en train de regarder tout le temps un paquet de vieux habits ? »
Elle se mit à rire à pleine gorge. Pastouré compléta :
« En train de regarder fixement la culotte, la veste, le chapeau et les souliers de Maurin, proprement ficelés en un joli paquet à longues oreilles !… Ils t’espèrent, Maurin, ils te guettent ; ils sont prêts, si tu y vas, à te mettre la main au collet. Ma foi, ils peuvent les garder tant qu’ils voudront, tes culottes, puisque tu n’es pas dedans !
– Mais j’ai besoin d’y être ! s’écria Maurin, j’en ai assez, je te dis, du métier de mousquetaire ! j’irai là-bas ; j’y vais ! je reprendrai mes effets à leur barbe. »
Tonia jusqu’à son départ, et Parlo-Soulet une partie de la nuit, et, avec Pastouré, Saulnier – qui rentrait du travail – tous eurent beau supplier Maurin de renoncer à son périlleux projet ; il s’entêtait…
« Tu te feras prendre !
– Non !
– Si !
– Enfin, dit Pastouré, demain il fera jour : nous verrons mieux l’affaire au soleil. »
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