Chapitre 42 CHAPITRE XLII Maurin des Maures émule de M. de Montesquieu, illustre auteur de L’Esprit des Lois.
Quand les paresseux chasseurs qui s’étaient refusés à chasser virent au loin Maurin revenir, suivi de Mme Labarterie, rayonnante de joie pour avoir tué deux perdrix, ils étalèrent bien vite les linges blancs sur une litière de feuilles de pins lisses et dorées… Pastouré arrivait de son côté presque en même temps.
De tous les carniers sortirent pâtés, conserves diverses, bouteilles et pain tendre. Les petites serviettes furent dépliées, les timbales trinquèrent avec les gobelets de chêne-liège ou de bois de bruyère.
Quand tout le monde fut assis en cercle autour de la nappe :
« Messieurs, dit Maurin, quel est celui d’entre vous qui ; pendant que nous étions encore à cent pas d’ici, a tiré un coup de fusil ?
– C’est moi, dit le juge d’instruction… Une pie a passé sur ma tête, j’ai tiré…
– Et mal vous en a pris, monsieur ! J’admirais (je visais), juste à ce moment, deux lapins à la fois, dans une melonnière qui est là, au fond du creux, près de la pousaraque et, de sûr, je les aurais enfilés tous deux, lorsque votre maladroit coup de fusil a fait un bruit du diable… les lapins naturellement ont fichu le camp. »
Tout le monde riait…
« Alors, poursuivit Maurin qui ouvrit son immense carnier posé à côté de lui, alors, à la place… j’ai pris deux melons. »
Il tira de son sac deux beaux melons bien mûrs et sans doute juteux à point, et les déposant sur la nappe :
« Quand vous les aurez assez vus, j’irai les mettre à rafraîchir dans le puits. »
Les melons furent flairés par les amateurs.
Le procureur du roi de la République impériale regarda d’un air d’intelligence et de reproche son voisin M. Cabissol.
« Eh bien, monsieur, souffla-t-il à son oreille… que dites-vous de cela ? »
Et le juge d’instruction acheva durement :
« C’est le vol, tout simplement !
– Peuh ! fit M. Cabissol en riant… à la chasse… en Provence… quand il fait si chaud… un grain ou deux de raisin… un melon ou deux !… Si le propriétaire vous voit, on lui crie : « Je prends ça, ou ça ! » et il répond : « Faites, faites… à votre convenance… »
– Vous croyez ? dirent les magistrats.
– C’est aussi naturel, dans ce pays-ci, que de dire à des gens, qu’on devine en route pour aller se baigner dans les calanques du voisinage. « Eh bien, vous allez voir s’il y a toujours d’eau à la mer ? »
– Aussi naturel ! répliquèrent à la fois les deux magistrats, sur un ton d’incrédulité…
– Demandez à Maurin. »
Le malicieux Maurin n’avait pas perdu un mot de cette conversation.
« Ma foi de Dieu ! fit-il, c’est vraiment vrai que j’ai pris ces deux melons sans croire les voler. La terre me les offrait, le soleil aussi… Je me suis pensé comme ça qu’au dessert ils feraient plaisir à tout le monde ; qu’un sanglier cette nuit aurait bien pu les ronger jusqu’à l’os, pechère !… Et puis en fin de compte j’aurais dû ne pas vous dire comment je me les suis procurés, et vous en auriez mangé sans remords… Allons, à table, messiés !… J’ai bougrement faim, dit-il pour terminer ; le bain ouvre l’appétit.
– Vous vous êtes baigné, Maurin ? questionna M. Labarterie sans attacher d’importance à sa question.
– Je suis même encore en nage ! » répondit Maurin, équivoque.
Il se leva, emportant les melons pour les mettre à rafraîchir dans le puits.
Quand il revint, on avait attaqué les vivres étalés sur les serviettes blanches.
« Bougre de bougre ! que vous me feriez dire – si j’étais resté encore trois minutes absent, vous ne m’auriez rien laissé !
– Regardez donc votre assiette, dit Labarterie, ma femme a pris soin de vous.
– Madame, dit Maurin, je ne sais plus comment vous dire mon gramaci ! »
Et quand l’excitation d’un déjeuner solide, arrosé de vins actifs, eut animé les conversations et les rires.
« Vous ne savez pas, monsieur le juge ? dit gaiement Cabissol, Maurin vous a qualifié ce matin d’homme dangereux. »
Le juge eut un haut-le-corps.
« Un juge, dit-il gravement, n’est dangereux qu’aux consciences troublées.
– Faites bien excuse, déclara Maurin qui vidait une dernière fois sa coupe taillée dans une racine de bruyère, legs touchant du chasseur Casimir, qui en avait lui-même hérité de Prime, devancier de Maurin des Maures – faites excuse, monsieur le juge. Parlant par respect, il devrait en être comme vous le dites, mais c’est bien tout le contraire, et, dans ce pays-ci du moins, c’est plutôt les innocents qui ont tout à craindre des juges !
– Comment cela ?
– Eh bé, fit Maurin, à avoir affaire aux juges, les coupables ne perdent jamais rien… mais les innocents perdent toujours tout. Je ne vous l’envoie pas dire et comme je le dis, prenez-le.
– Il vous le met dans la main, proféra le silencieux Pastouré qui riait dans sa barbe.
– Il y a du vrai dans ce que pense M. Maurin », affirma Mme Labarterie.
Son mari, cette fois, lui adressa un regard sévère.
« Qu’en savez-vous ? dit-il à sa femme.
– Eh ! fit-elle en riant, supposons une honnête femme que son mari croit coupable d’adultère ; il demande la constatation d’un flagrant délit imaginaire. Le juge obtempère. Le commissaire de police fait buisson creux. La chose est connue, et la femme est compromise quoique innocente.
– En ce cas, dit le juge, c’est le mari qui a égaré la justice.
– Et tout au contraire, reprit Maurin, de plus en plus narquois, voilà une belle femme qui a oublié un instant qu’elle était mariée ; personne n’en sait rien ; il n’y a pas de juges dans l’affaire tout le monde est content. Ce sont les juges qui gâtent toujours tout. Je regrette que M. Vérignon, notre député, ne soit pas là. Il vous expliquerait tout ça très bien.
– Il est vrai, dit Labarterie – qui pensait à sa candidature éventuelle – il est vrai que M. Vérignon a dit, le jour du congrès, des choses fort censées ; et ses paroles, je les sais presque par cœur. Il a dit :« Un juge d’instruction a entre les mains un « pouvoir terrible. »
– M. Vérignon, confirma M. Cabissol, soutient qu’un juge d’instruction peut faire durer jusqu’au scandale et à la pire injustice – l’emprisonnement préventif. Les mandats d’arrêt peuvent être, selon son expression, de véritables lettres de cachet, et le juge qui s’en tient au texte du Code, celui qui ne cherche pas à satisfaire l’équité par-dessus tout, peut conduire un honnête homme à tous les déshonneurs, en mettant servilement la loi de son côté.
– Je ne le lui ai pas fait dire ! s’écria Maurin.
– Ah ! çà, s’exclama le juge qui finissait par prendre gaiement son parti de la situation, sommes-nous à la chasse ou à la Chambre des députés ?
– Nous sommes à table, assis par terre, dit Maurin dont les saillies amusaient Mme Labarterie… Et je ne suis pas fâché d’y être avec des juges, pour leur faire entendre, puisque l’occasion se présente, ce qu’eux-mêmes ils savent bien… Tel que vous me voyez, on m’a condamné pour coups et blessures, comme ils disent, et pour vol d’un chien ! et le chien, je ne l’ai pas volé un chien n’est pas un melon… J’ai une demi-douzaine de procès-verbaux qui me cherchent… Les brigades me traquent… Et tout cela pourquoi ? pour des soi-disant fautes qui n’en sont pas.
– Les délits que Maurin a pu commettre, dit M. Cabissol, il les a commis en faveur de l’équité.
– J’en connais quelques-uns, avoua le juge, quoique je ne sois à Draguignan que depuis quinze jours à peine.
– Alors, monsieur le juge, vous devez savoir que le plus grave de tous devrait me faire voter des félicitations par la Chambre des députés c’est mon aventure du chien fou. Mais bah ! nous sommes tous un peu d’Auriol dans notre contrée et au fond, l’opinion publique de mon royaume me juge comme je devrais être jugé partout.
– Et pourquoi ne vous constituez-vous pas prisonnier pour vous défendre ?
– Voilà justement le diable ! dit Maurin. Je ne vais pas m’expliquer avec la justice parce que… je m’en méfie ! Si je vais vous voir dans votre palais pour vous dire ce qu’ici je vous dis dans le palais du Bon Dieu, de sûr vous me coffrerez.
– Dame, j’y serai sans doute forcé, déclara le juge.
– Tandis que je voudrais pouvoir, déclara Maurin, me faire rendre justice sans être puni par avance.
– La loi est la loi ! Nous jugeons des faits et non des intentions.
– Et des lois il en faut, affirma fortement Maurin, mais le journal racontait l’autre jour qu’une jeune mère, pechère ! n’ayant que sa pauvreté qui fût bien à elle, avait volé chez le boulanger trois pains d’un sou parce que son petit avait faim. On te la coffre. Elle est jugée un mois après, on la condamne à la prison et à l’amende. Que dites-vous de ça ? je dis, moi, que c’est elle qui est volée. »
Il s’anima, en poursuivant :
« Vous lui avez pris vingt-cinq jours de son travail, mossieu ! Vingt-cinq jours, nom de pas Dieu ! c’est une fortune que personne ne peut rendre à personne ! Vingt-cinq jours que je ne vous dois pas, tas de voleurs de juges que vous me feriez dire ! »
Tout le monde éclata de rire ; et le juge et le procureur eurent assez d’esprit pour faire comme tout le monde.
« Et voilà pourquoi, moi, Maurin, je vous condamne, mais vous vous en fichez pas mal ! C’est peut-être dommage. Vous autres, vous jugez avec vos livres à la main. A votre place, je jugerais avec ça et avec ça… »
Ayant frappé énergiquement sur son front et sur sa poitrine, il ajouta :
« Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ! »
Un nouvel éclat de rire général accueillit cette saillie un peu trop libre, et si le juge fit la grimace, du moins ne la laissa-t-il pas apercevoir.
Et déjà Maurin, excité par le succès, ajoutait encore :
« Et puis, en fin de compte, tant qu’un gouvernement protégera les Espagnols qui viennent tuer des veaux en France, devant le public, et qu’il les laissera donner au peuple des leçons de boucherie, et qu’il les applaudira à seule fin de faire les affaires des marchands d’alcool, qui choisissent nos députés, lesquels font nos lois, je calcule qu’il ne sera pas bien étonnant que les juges parlent français comme des vaches espagnoles et que le peuple se fasse méchant !… Sans rancune, monsieur le juge, si vous le voulez bien ! je parle selon mon idée et comme un gros sauvage, mais au fond je ne vous en veux pas… Et même… »
Un sourire de raillerie imperceptible courut dans ses moustaches.
« Et même, tel que vous me voyez, je suis bougrement content d’avoir fait votre connaissance, parce que je comprends qu’il est bon, pour un homme comme moi, qu’il est fameux, qu’il est même nécessaire d’avoir un ami comme vous, que si jamais je faisais un mauvais coup, vous n’auriez qu’à un peu le vouloir pour me tirer d’affaire, vu et attendu qu’aujourd’hui comme sous les rois tout n’arrive que par protection.
Là-dessus, sans dire autre chose, il se leva pour aller quérir, dans le puits voisin, les melons qu’il y avait mis à rafraîchir.
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Quand Maurin reparut, la conversation, grâce à M. Cabissol, avait pris un autre tour. On parlait de la chasse au poste chère aux Marseillais et de l’immortelle Chasse au chastre de Louis Méry.
Maurin déposa ses melons sur la nappe devant lui.
« L’eau, dit-il, vous en vient à la bouche. Ils vous disent « Mange-moi ! »
Et il se mit en devoir de les diviser, en belles tranches égales.
« Le chastre, dit M. Cabissol, est un oiseau-sorcier, un oiseau qui, d’arbre en arbre, mena de Marseille à Rome le chasseur Méry, toujours chassant.
– C’est un conte que je ne connais pas, dit le juge, mais qui me rappelle la poursuite de l’oiseau enchanté des Mille et Une Nuits. »
Et très finement,
« De petits vols en petits vols, l’oiseau mène son homme à tous les diables.
– Joli ! dit Mme Labarterie, moqueuse.
– Il faut savoir commander à ses passions, affirma le juge. Le sage Bouddha nous ordonne de tuer en nous le désir.
– C’est chose facile aux riches qui ont tout à discrétion », repartit Maurin.
Et il fit circuler, dans trois ou quatre assiettes, ses deux melons coupés en tranches toutes reluisantes d’eau savoureuse.
Les convives se les offraient avec mille politesses.
« … Après vous… je vous en prie… non, après vous… quel parfum !… c’est délicieux… »
Le juge passa le melon à son voisin sans y toucher. Comme distrait, le procureur en saisit une tranche au passage et non la moindre.
Les narines du juge se dilataient de gourmandises et de regret.
« Pour en revenir à vos oiseaux-sorciers, dit Maurin, connaissez-vous le semble-figue ?
– Non ! non ! dirent-ils tous d’une seule voix, mouillée de jus de melon.
– Ce melon, dit Mme Labarterie, est bien le meilleur que j’aie mangé de ma vie. Aussi juteux qu’une pastèque.
– Et, insista M. Labarterie, plus savoureux qu’un cantalou. »
Pastouré était perdu dans un rêve.
« Le semble-figue, dit Maurin est un oiseau comme le bec-figue mais bleu-noir comme une mouïssonne (sorte de figue). Le chasseur au poste, le voyant se poser dans un figuier, ne le perd pas de vue et met aussitôt son fusil en joue… et alors, dans le même moment, il cesse d’apercevoir l’oiseau. Dans le figuier, il ne voit plus que des figues. C’est que le semble-figue, dès qu’il a aperçu le mouvement du chasseur, s’est suspendu par les pattes à une branchette, la tête en bas, et, la tête bien repliée sous l’aile, entre deux figues, il a tout l’air d’en être une troisième ! Le chasseur aussitôt sort de son poste, le fusil en main, les yeux toujours fixés sur la branchette où il a vu l’oiseau se poser… « Il n’est pas parti, j’en suis sûr ! où est-il, alors, ce sorcier ?… rien ne bouge ! » Une fois près du figuier, l’homme oublie qu’il tient un fusil… il pense que décidément il s’est trompé… que l’oiseau s’est envolé… Il y renonce, il n’y pense plus, et voyant, juste sur la branchette, qu’il n’a pas cessé de regarder avec tous ses yeux, la plus belles des figues à la place de son oiseau, il envoie la main… Frrutt ! l’oiseau part en lui lâchant au nez, comme de juste, une petite crotte !
– C’est sans doute de là, dit M. Cabissol, qu’est venue l’expression « Faire la figue à quelqu’un », se moquer de lui.
– Possible ! dit Maurin se bourrant de melon à la barbe du juge… Ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut pas trop mépriser la chasse au poste, car elle a son mérite, vu qu’il y a encore d’autres oiseaux sorciers qui la rendent beaucoup difficile. Nous avons le vire-pierre, qui se cache derrière une pierre et qui tourne autour tout le temps de manière qu’elle reste toujours entre le chasseur et lui ; il y a le trompe-la-mort, qui fait le mort, couché sur le dos, pour que, au lieu de tirer, le chasseur sans méfiance aille le ramasser avec la main, et à ce moment, frrutt ! bonjour, nigaud !… Il y avait autrefois, du temps des fusils à pierre, le cague-bassinet et il venait déposer sa petite chose humide, sortie du dessous de sa queue, juste dans le bassinet du fusil, pour mouiller la poudre… que ça, c’est une race qui a disparu, comme de juste. Qui veut encore du melon ?
– A propos de mouille-bassinet, dit M. Cabissol, vous ne devineriez jamais ce que j’ai vu, de mes yeux vu, dans l’église de Bourtoulaigue ?…
– Et quoi donc ?
– Un tableau bien curieux il représente le sacrifice d’Abraham. Isaac est lié à son poteau, et Abraham, armé d’un fusil à pierre ! ! ! est prêt à tuer son fils… Mais le Père Eternel apparaît dans les nuées. Sa main fait un signe qui est un ordre, et un délicieux tout petit angelot, du haut du ciel, très gentiment, mouille, vous devinez comment, la poudre du bassinet. Peinture naïve, œuvre d’une époque de foi et de candeur. Je trouve ce tableau adorable… Qui veut reprendre du melon ? »
Au milieu des plus grands éloges adressés aux melons, dont tout le monde avait oublié l’origine infâme, les tranches parfumées circulèrent encore.
Quand elles repassèrent sous son nez, M. Couder, le juge, n’y tint plus. Il en saisit une, en jetant vers Maurin, puis vers M. Cabissol, un vif et bref regard oblique. Ni M. Cabissol ni Maurin ne parurent s’être aperçus de son geste ni de son regard.
A ce moment, la conversation, animée par les bons vins, était devenue générale. C’était un papotage ininterrompu. Propos de dessert insaisissables, répliques qui ne s’attendent pas l’une l’autre, fusées d’esprit perdu.
Pastouré, pour un motif qui lui était très personnel et qu’on n’a pas coutume de révéler à table, éprouva le désir de s’éloigner un instant. Il n’était pas homme à se résister lorsqu’il avait quelque chose à se dire. Il n’était pas homme non plus à gagner le bois pour quelques minutes, un jour d’ouverture, sans emporter son fusil. Il se leva donc, le fusil en main (il eût songé d’ailleurs à le prendre pour se donner une contenance) et il disparut.
Dix minutes plus tard, les bavardages battaient leur plein, et le juge, sourd aux reproches de sa conscience, attaquait une seconde tranche de melon, lorsque la voix de Pastouré éclata, terrible, sous un bouquet de pins, dans les bruyères voisines. Parlo-Soulet semblait furieux :
« O bourreau ! hurlait-il à tue-tête, canaille ! voleur ! forçat ! brigand ! tu te crois preutrêtre de t’échapper ! mais je te tiens, puisque je te vois ! et tu ne m’échapperas pas ! C’est toi qui as volé les melons ! c’est toi peut-être qui les as mangés ! Si tu les as volés pour les manger, passe encore ! mais, bandit ! assassin ! si tu les as vendus, je me plaindrai chez le juge ! Les juges ne plaisantent pas ! tu irais en galère, gueusard ! enfant de gueuse ! »
Ainsi les injures se précipitaient…
« Cet homme va faire un malheur ! Allez donc voir, maître Maurin, s’écria le juge… Allons-y, messieurs.
– Ne vous troublez pas, fit Maurin tranquillement, vu qu’il n’y a pas de quoi… Je sais ce que c’est… »
La voix de Pastouré n’avait pas cessé de tonitruer :
« Réactionnaire ! mendiant ! royaliste ! marrias ! conservateur ! féna ! clérical ! voleur ! canaille ! J’aurai ta peau ! attends un peu ! attends-moi seulement ! »
Le juge se leva, vraiment ému.
« Je ne souffrirai pas, dit-il, qu’à deux pas de moi… A qui en a-t-il enfin ?
– Laissez donc, dit Maurin, négligemment – laissez-le faire : je sais ce que c’est : il insulte un lapin ! »
Un coup de fusil ponctua et termina la longue invective de Pastouré, qui arriva presque aussitôt et jeta un lapin aux pieds de Mme Labarterie.
Tous se regardaient, de plus en plus étonnés.
« Expliquez-nous ce qui s’est passé, monsieur Pastouré ?
– Moi ?… sabi pas parla (je ne sais pas parler). Explique-leur, toi, Maurin.
– Voilà, dit Maurin. Quand on trouve un lapin au gîte, blotti, tapi, rasé sous une touffe de thym ou de genêt, on est généralement trop près de lui pour le tirer, fût-ce à la tête, sans le trop abîmer. Alors il n’y a qu’une chose à faire : il faut l’insulter.
– Cet homme se moque de nous, ronchonna le procureur.
– Il faut l’insulter, reprit Maurin avec force… Oh ! rassurez-vous : ça n’est pas pour lui faire de la peine. C’est parce que, tant qu’il entendra du gros bruit, il se gardera bien de se montrer, croyant qu’on ne le voit pas. Et, en effet, plus on crie fort, plus il se rase et se tapit contre terre, et plus il reste sans bouger, à la même place. Le chasseur sait que lorsqu’il s’arrêtera de parler, son lapin fichera le camp… et selon l’endroit où l’on se trouve, on peut deviner qu’il ira aussitôt se perdre dans la mussugue. C’est pourquoi il faut le tenir là, bien attentif, jusqu’à ce qu’on se soit reculé pour être à bonne portée de fusil. On se met donc à lui crier, le plus fort possible, les plus grosses injures qu’on trouve – et je dis injures parce que les injures c’est, comme vous savez, ce qui se crie le plus naturellement. Les compliments et les paroles d’amour, c’est trop doux… Ca ne réussirait pas, ou si on les criait, ça serait ridicule ! C’est pour cette raison qu’on traite son lapin de royaliste ou de républicain, d’empereur ou d’anarchiste, de forçat ou de juge ; c’est selon les opinions du chasseur, sa situation sociale et son bon plaisir. Et dans le cas où on n’a pas d’opinion du tout, on en prend une pour l’occasion et on insulte son lapin comme s’il était question de le nommer député. Pendant tout ce discours, vous comprenez, le chasseur s’est donné le temps de reculer peu à peu, et dès qu’il se comprend à la bonne distance, tout se termine par le coup de fusil… puis on rôtit la bête à moins qu’on ne l’aime mieux en civet. »
On eut toutes les peines du monde à faire admettre à M. Labarterie que l’explication de Maurin correspondait à la vraie vérité.
Pastouré et Maurin retournèrent à la chasse seuls tous deux dans l’après-midi.
Le soir, les deux braconniers partageaient entre les invités vingt-quatre perdreaux, huit lapins et deux lièvres.
« Mais, fit observer Maurin, ce n’est pas des bêtes apprivoisées comme les faisans de Caboufigue ! »
Les magistrats durent accepter leur part de gibier.
Et en gonflant la carnassière du juge, Maurin, tout bas, lui dit :
« Monsieur le juge, est-ce qu’ils étaient bons, les melons ?
Le juge tressaillit comme un coupable.
« Allons, allons, vous fâchez pas… Je ne veux pas vous faire souffrir plus longtemps. Je les ai pris, foi de Maurin, dans la melonnière d’un ami qui m’en a donné la permission – quoique je doive dire, pour la vérité, qu’à l’occasion (la soif ou la faim, la tentation me commandant) je mangerais bien sans remords… tout comme vous… deux tranches ou trois de melon chipé ; – pas une de plus, que ça me ferait mal au ventre. Et voilà la raison pourquoi, si j’étais juge, je penserais beaucoup souvent aux circonstances exténuantes ! »
En rentrant le soir à Sainte-Maxime, Maurin disait à Pastouré :
« Tu devais reculer bien lentement, que tu l’as insulté si longtemps, ce pauvre lapin ?
– Eh ! couyoun, m’embrayàvi (je remettais mes braies) ! » dit Pastouré, grave comme un juge.
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Lagarrigue chassait de temps en temps avec Maurin les bêtes puantes pour le compte du prince russe. Ils avaient mis à profit pour cela tout le mois qui avait précédé l’ouverture de la chasse. Maintenant la chasse était ouverte on chassait le vrai gibier. Cependant, Maurin voulait une fouine. Et ils allèrent ensemble un jour tendre des pièges nouveaux et visiter les anciens.
« Sacrebleu ! disait Maurin à Lagarrigue, tandis qu’ils étaient en route pour leur expédition, il faut qu’il y ait ici quelque charogne ; ça sent bougrement mal ! »
Et ils cheminaient.
Un peu plus loin :
« Sacrebleu ! dit Maurin, ça sent toujours plus mal. »
Lagarrigue ne répondait pas. Ils cheminèrent encore un peu de temps et Maurin répéta :
« Quelle mauvaise odeur ! c’est drôle !… Elle est donc partout ! On dirait qu’elle nous suit ? »
Alors, Lagarrigue, très simplement,
« C’est moi, dit-il.
– Comment ! quoi ? qué mi dies ?
– C’est moi qui sens mal.
– Coquin de sort ! mon homme ! c’est toi qui pues de la sorte ?
– Oui, expliqua Lagarrigue. Tu vas comprendre c’est un mal pour un bien !… Il faut sentir comme ça, d’après moi, si l’on veut attraper les animaux puants. Pour leur pas faire peur, le mieux est de puer comme eux.
– Et comment t’y prends-tu ?
– J’ai de vieilles pommades que je me suis fabriquées autrefois avec de la graisse de toutes ces sortes de vilaines bêtes ; et, selon la chasse que je veux faire, je me graisse la veille, m’étant mis tout nu, tantôt avec de la fouine, tantôt avec de la martre. Mon carnier, je le graisse de même et aussi mon fusil ; enfin je sens mal de partout. Ca fait que les bêtes puantes ne se méfient pas de moi. Ne te plains donc pas de mon odeur. C’est à elle que ton prince russe devra sa collection. La caque sent le hareng, pardi ! et le pêcheur de morue sent la saumure.
« Pour aujourd’hui… j’ai mis de la belette !
– J’aurais cru, dit Maurin, que c’était du blaireau pourri.
– C’est, dit Lagarrigue sans humilité, c’est de la belette un peu rance.
– Ma foi de Dieu ! repartit Maurin, plutôt que d’être forcé de chasser tous les jours avec toi, j’aimerais mieux, quoique j’aime la chasse par-dessus tout, y renoncer pour la vie et habiter, cul sur chaise, toute ma vie durant, la bonne ville de Grasse où l’on cultive tous les parfums de toutes les plus jolies fleurs – et où on les met en bouteille… Toi, par exemple, tu ne sens pas la fleur d’oranger, jeune homme !
– Allons, ne parlons plus de ça ! dit Lagarrigue avec une sorte de pudeur soudaine.
– J’aurai beau n’en plus parler, mon pauvre Lagarrigue, tu continueras à m’empester. La partie n’est pas égale.
– As-tu, Maurin, fait ma commission au préfet ? dit Lagarrigue, désireux de changer le sujet de la conversation.
– Pour tes bohémiens ?
– Oui.
– Je lui ai expliqué qu’il fallait les laisser tranquilles.
– Je l’avais deviné, car on ne leur a plus rien dit.
– Bon ! mais toi, Lagarrigue, ne songes-tu pas à quitter la maudite usine où tu travailles tes tabacs de contrebande ?
– Si fait, j’ai réfléchi à tes bons conseils et, dans l’intérêt de mon fils, je vais lâcher mon commerce.
– Tu agiras bien, dit Maurin. On est assez facilement en querelle avec les juges, sans avoir rien fait de mauvais. Mieux vaut donc ne pas les exciter et les laisser dans leur tort ! Dieu – je ne le crains pas, s’il y en a un, parce qu’il sait ce que je me pense dans mon fond, – mais les juges, ah ! bougre de bougre, mon homme ! »
Les jours suivants Pastouré se joignait aux deux piégeurs, et les trois chasseurs de bêtes nuisibles narguaient joyeusement les gendarmes.
« S’ils savaient comme tu sens, les gendarmes, pechère ! disait Maurin à Lagarrigue, ils nous retrouveraient vite en nous cherchant à bon vent, sans chien ! »
Les gendarmes maintenant recherchaient aussi Pastouré, coupable de les avoir égarés à sa suite, en prenant l’habit de mousquetaire. Le pauvre Parlo-Soulet tombait en outre sous la prévention d’un délit caractérisé. « port illégal d’uniforme » car le pourpoint de mousquetaire est un des uniformes officiels des bravadeurs.
Mais les trois habiles piégeurs se déplaçaient sans cesse et couraient dans un maquis si rude que le diable ne s’y serait pas retrouvé.
Pour l’heure on n’entendait plus parler de Grondard.
Quant à Tonia, elle rejoignit plusieurs fois son Maurin dans des agachons qu’il s’était enfin construits à la cime de quelques grands pins séparés par d’énormes distances. Il en avait à Collobrières et à la Garde-Freïnet et partout. Sur les bras énormes et largement ouverts de ces arbres, les plus vieux et les plus rameux qu’il eût pu trouver, ils avaient établi des espèces de plates-formes faites de branchages entrelacés ; et là-haut tout en surveillant les environs, souventes fois, Maurin avait murmuré à sa belle le joli couplet de la chanson du roi d’Aragon[4] :
Y’a ren qué lis estélo
Qu’an vis
Lou parèu amourous
Din lou nis.
Lis an vis
Si douna la bécàdo
Coumo d’ôoucèu ôou nis
Si douna la bécàdo
Coumo d’ôoucèu ôou nis !
De ces cachettes, les gendarmes eurent connaissance par Grondard qui, têtu, acharné à sa rancune, ne cessait d’épier Maurin.
« Il en a une dans le petit bois de M. de Brégançon. Je l’ai vue.
– Voulez-vous nous y conduire.
– Je ne me soucie pas de m’exposer… Vous la trouverez aussi bien tout seuls, car le bois est petit ; mais comme il est très épais, j’ai laissé près de la cachette une remarque. Pas loin du pin sur lequel est la cachette de Maurin, au beau mitant du bois, il n’y a que deux ou trois chênes-lièges… et dans l’écorce de l’un d’eux j’ai fait au couteau une entaille, et dans l’entaille j’ai piqué une branchette d’arbousier. Elle est piquée du côté qui fait face à la cachette que vous cherchez. »
Sandri et un de ses camarades passèrent souvent par là sans parvenir, malgré toute leur bonne volonté à trouver la remarque.
Le petit bois n’était pas si petit qu’avait bien voulu le dire Grondard. Et puis, était-ce bien celui qu’ils avaient cru comprendre ? Un jour ils résolurent de trouver à tout prix la fameuse cachette.
Quand ils la connaîtraient, ils inventeraient quelque moyen d’attirer Maurin dans ces parages ; ils le poursuivraient, d’une façon maladroite en apparence, afin de lui donner le temps de s’y réfugier ; puis ils l’assiégeraient, se croyant certains de le prendre au nid.
Ce jour-là donc, les deux gendarmes partirent allègrement en reconnaissance. Arrivés sur le lieu de leurs recherches, ils se séparèrent afin de battre, dans un même temps, double espace de terrain.
Il fut convenu que chacun d’eux parcourrait avec soin le versant opposé de la colline dite : le bois de M. de Brégançon.
Plus attentifs malgré eux, chacun de son côté, à regarder au sommet des pins qu’à chercher la remarque, la branchette d’arbousier piquée dans le tronc d’un chêne-liège, ils s’oublièrent l’un l’autre…
Tout à coup, Sandri aperçut le rameau d’arbousier. Il s’avança, c’était bien la remarque. Il appela son camarade ; rien ne répondit.
« Bah ! il reviendra tout à l’heure. Découvrons avant tout le nid du vilain oiseau ! »
Le nez en l’air, il le chercha longtemps et ne l’aperçut point. A force de lever ainsi le menton, il fut bientôt fatigué. Le cou lui faisait mal. Il résolut de prendre un peu de repos. Il s’assit donc sur la terre, capitonnée de feuilles tombées, et, le dos contre un vieux pin, son imposant chapeau posé près de lui, il s’assoupit.
Il fut réveillé par la chute d’une pigne qui, tombant sur le redoutable chapeau avec un bruit caverneux, le déprima et resta dans la dépression…
Le gendarme regarda la pigne : elle était verte.
« Un écureuil ! » dit-il.
Et par curiosité toute naturelle il chercha à voir l’écureuil là-haut, parmi les branches entrecroisées.
Il savait que l’écureuil, à l’instar du vire-pierre, tourne autour des troncs ou des branches de façon à les mettre toujours entre lui et le regard du chasseur. Il tourna donc lui-même autour de l’arbre.
« Le voici, non ! – ici, cette fois… non ! – il me semble bien pourtant qu’il a bougé là-haut… non !… Madone ! s’écria tout à coup intérieurement Sandri, madone ! en cherchant l’écureuil, j’ai trouvé l’oiseau que je cherche ou du moins son nid ! »
Sandri croyait voir, en effet, tout là-haut, des barres de bois horizontales, rigides, traverser les branches obliques de l’arbre. Toutefois, si ces perches avaient été portées là-haut, elles étaient si habilement masquées par des verdures rapprochées, qu’il doutait encore.
« Allons voir ! »
Il retira et posa à terre sa tunique, puis se mit en devoir de grimper.
Ce ne fut pas très facile. Cependant, s’étant fait un escabeau d’une grosse pierre, il parvint à atteindre un moignon de branche cassée et se hissa dans l’arbre à la force des poignets… Autre tronçon, un peu plus haut. Il l’empoigna et mit un premier échelon sous son pied. Le reste ne fut plus qu’un jeu… Il s’élevait lentement, mais sûrement…
« Une plate-forme de la largeur d’un lit à deux places ce doit être ça ! Mais si le bougre dort là-haut, des fois, la nuit, il faut vraiment qu’il s’attache pour ne pas tomber ! »
Sandri avait bien vu tout d’abord, la plate-forme était faite de soliveaux assez rapprochés, et, entre eux, les intervalles étaient bourrés de feuillages ; quelques menues branches du pin, très feuillues, ramenées de force au-dessous de la construction, la rendaient presque invisible.
« Allons voir comment est fait le domicile de ce satané bandit. »
Sandri, arrivé enfin juste au-dessous de la plate-forme en saisit le bord et s’y cramponna, pesant sur son bras, afin de s’assurer qu’elle était solide…
« Si c’était un piège ? soyons prudent. »
Hélas… à peine ses doigts eurent-ils touché la plate-forme, qu’il fut pris au poignet par une main invisible…
« Si tu appelles, Sandri, ti fouti dabas ! je te fiche à bas ! » lui dit Maurin, d’une voix claire et calme.
Sandri, stupéfait et pas fier, ne souffla mot.
La main invisible enroulait une corde autour de son poignet !
« Laisse-toi faire et tu n’auras point de mal, foi de Maurin ! Et avant une heure tu seras délivré. »
Sandri, suffoqué, anéanti, préféra se taire. Qu’eût-il dit ? Rien d’utile. Toute défense était littéralement impossible.
« Tu as peut-être peur que je te fusille ? Rassure-toi, je viens de faire un petit voyage à Toulon, et c’est pourquoi je n’ai ni fusil ici ni chien en bas à mettre à tes trousses. Ne tremble pas. Tu sais que je ne suis ni méchant ni traître. J’aime seulement à galéjer, quand l’occasion se présente… comme tu le vois. »
Tout en parlant, il lui liait solidement à l’arbre la corde qui lui serrait le poignet.
« Je dois t’expliquer mes intentions pour que tu te tiennes bien tranquille : je vais descendre et me mettre à la recherche de ton pareil… Quand je l’aurai, je lui dirai où tu es. Attends-moi. »
Le chasseur quitta Sandri muet de rage, et qui était bien dans la position la plus absurde du monde.
Une fois à terre, Maurin qui, de là-haut, avait vu la direction prise par le second gendarme, alla au-devant de lui, en répétant l’appel de Sandri tel qu’il avait entendu tout à l’heure.
Il s’arrêta, coupa de son couteau-scie une forte branche d’arbousier, bien droite, et s’en servit comme d’une canne… Il ne tarda pas à apercevoir le gendarme.
« Sandri a découvert ma cachette, il vous attend, gendarme. »
Bénévole, naïf, un peu sot, le gendarme se réjouit.
Il ne s’étonna pas d’apprendre par Maurin ce que Sandri en personne serait venu lui dire s’il avait été libre de ses mouvements.
Il ne réfléchit pas, dans la première minute. Maurin, pensa-t-il, avait fini par se rendre. Et puis, il semblait si tranquille, ce bon braconnier ! Au besoin, on n’aurait qu’à lui mettre la main au collet… Par précaution cependant, tout en marchant vers Maurin, le gendarme chercha son revolver… A ce moment, il tomba en avant, les deux bras instinctivement étendus… Maurin lui avait fourré son bâton dans les jambes… Un coup de levier… et l’ennemi à terre ! et Maurin assis sur lui, déjà le ligotait.
« Brigand ! prends garde à ce que tu fais !… Ton cas est mauvais !… nous représentons la loi !…
– Je ne vous en empêche pas, dit Maurin ; et, au fond, je vous respecte. Bon ! voilà qui est fait. Ce n’est pas trop serré, mais c’est solide. Vous n’aurez de libre que les jambes. En avant, marche !… Bigre ! vous oubliez à terre votre revolver… Attendez, que je m’en charge. »
Il prit le revolver et conduisit son homme en laisse jusqu’au pied de l’arbre dans lequel, tout là-haut, était attaché Sandri.
« Regardez cet oiseau, quille à la cime.
– Oh ! fit le gendarme.
– Ecoutez-moi bien, je ne vous en veux pas. Je me méfie, voilà tout, parce que, si je vous en croyais, je coucherais ce soir en prison… et je ne suis pas un oiseau de cage.
– Rira bien !… dit le gendarme.
– C’est entendu… Là, mettez votre dos contre cet arbre ; bien. Je vais vous y amarrer de quelques tours de ficelle.
« Là ! les pieds aussi, là… bien entortillés, bon !
« Tous les nœuds à vos jarrets, comme ceci… beaucoup de nœuds par exemple, parce qu’il faut ça… Maintenant, voyez comme je suis aimable ! Je pose votre revolver ici, à vingt pas de vous… là… Et puis… c’est le bouquet… remerciez-moi je vais vous détacher les bras. Après cela je m’en irai. Quand vous aurez les bras libres, vous pourrez vous-même délier vos jambes… Vous y mettrez un peu de temps, parce qu’il y a beaucoup de nœuds, et il y a beaucoup de nœuds pour que vous y mettiez le temps, vu que je veux être loin d’ici quand vous aurez repris la liberté de vos pattes. Alors, vous grimperez à l’arbre et vous délivrerez à son tour ce pauvre Sandri, qui doit bien s’ennuyer là-haut, dépareillé comme il est. »
Quand il eut amarré à sa convenance le pauvre gendarme, il se plaça devant lui et lui faisant un profond salut :
« Jusqu’à l’honneur de se revoir !… Adessias ! »
Et levant le nez :
« Adieu Sandri… ne tombe pas !… Au revoir ! »
Sandri, héroïque rageusement, ne proféra pas un mot, n’eut pas un soupir.
Maurin s’éloigna, puis, revenant sur ses pas, tandis que le gendarme d’en bas commençait déjà à attaquer fiévreusement les nœuds multiples qui enserraient ses genoux et dans lesquels il s’embrouillait à force de hâte :
« Ecoute, ami Sandri, tu me connais, je suis homme de parole. Si tu veux que cette histoire ne soit pas célèbre, ne la raconte pas. Je sais bien qu’elle pourrait me mener loin, mais aussi elle nuirait à votre avancement à tous deux… Je suis brave homme, qué ? Je te promets de ne m’en flatter que si tu t’en vantes. »
Et il s’en alla en chantant :
J’ai rencontré ma mie,
Lundi ;
Elle s’en allait vendre
De la fumée ;
Lundi, fumée, tôou !
Retourne-toi, ma mie,
Retourne-toi, qu’il pleut !
J’ai rencontré ma mie,
Mardi ;
Elle s’en allait vendre
Du lard ;
Mardi, lard, lundi, fumée, tôou
Retourne-toi, ma mie,
Retourne-toi, qu’il pleut…
Et quand il eut ainsi chanté, en sept couplets, chacun des jours de la semaine… il recommença…
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