‹ L'Illustre MaurinChapitre 8 sur 30 · Chapitre 16 Césariot a trouvé quelque chose.

Chapitre 16 Césariot a trouvé quelque chose.

Césariot lui ayant été rendu par Lagarrigue, Maurin le conduisit chez M. Rinal :

« Expliquez-lui un peu la vie, monsieur Rinal. Dites-lui ce que vous jugez à propos, tout ce que vous voudrez sans exception, tout ce qui pourra lui faire du bien. »

Mis au courant de la situation d’esprit de Césariot, M. Rinal entre autres choses lui dit :

« Il y a beaucoup d’orphelins qui n’ont ni père ni mère, mon garçon. Vous, vous avez du moins un père, et un brave homme de père qui n’était pas forcé d’aller vous reprendre dans le mauvais endroit où vous étiez en péril. Tournez-vous vers ce brave homme et mettez-vous à l’aimer. Suivez ses conseils et les miens. S’il avait pu vous avoir auprès de lui quand vous étiez tout petit, il vous aurait donné d’autres idées, mais il n’a pas pu et il n’y a pas de sa faute. Vous cherchez, comme tout homme sur la terre, un peu de bonheur. Il y en a plus, mon garçon, dans le travail que dans la paresse, dans l’estime des autres hommes que dans leur mépris ; il y en a plus à être pêcheur pauvre sur la plage, aux regards de tout le monde, que contrebandier dans une caverne. Il vaut mieux mourir en mer par un coup de mistral que dans une infirmerie de prison. Misère pour misère, préférez celle qui vous permet de vivre au soleil, lequel n’est pas plus beau, plus chaud, plus réjouissant pour M. Caboufigue le riche, que pour le dernier des pêcheurs d’arapèdes. »

Et s’adressant à Maurin :

« Connaît-il Bernard ?

– Il n’en a jamais entendu parler. Parlez-lui-en, si vous voulez, monsieur Rinal.

– Allez chercher Bernard, Maurin. »

Comme Maurin allait sortir :

« C’est inutile. Le voici qui vient pour sa leçon. »

L’enfant entra.

« Bernard, lui dit brusquement M. Rinal, je vais te faire passer un examen… Qu’est-ce que c’est qu’un contrebandier, le sais-tu ?

– Oui, monsieur Rinal. »

Et d’un ton un peu monotone, comme s’il eût récité sa leçon :

« C’est quelqu’un qui se procure des marchandises soumises à l’impôt de la douane et qui les fait entrer par fraude. Un contrebandier vole ainsi l’Etat, l’épargne commune. Il est comme serait un fils qui s’imaginerait ne pas être un voleur parce que, dans sa propre maison, il prendrait le bien de son père et de ses frères. Ce qui excuse un peu sa faute, c’est le courage qu’il montre à courir de grands périls ; mais ce qui l’aggrave c’est que, pour n’être pas pris, il s’expose journellement à tuer ; il en arrive presque toujours à supprimer des existences humaines, pour défendre sa liberté ; il fait des veuves et des orphelins.

– Et peux-tu me dire, Bernard, pour quelle raison l’enfant doit obéir à son père ?

– Je dois obéir à mon père parce qu’il veut naturellement mon bien, et parce que je sais qu’ayant de l’expérience, il connaît mieux que moi ce qui est mon bien.

– Si on te disait tout à coup que tu as un grand frère, que dirais-tu, toi-même ?

– Oh ! dit Bernard, je serais bien content.

– Tu l’aimerais ?

– Oui.

– Même s’il était méchant ?

– Même s’il était méchant !

– Même s’il voulait devenir contrebandier ?

– Je l’en empêcherais bien !… dans son intérêt dit l’enfant d’un ton résolu.

– Eh bien, tu as un frère, que voici. Il veut être pêcheur au Lavandou, avec le patron Antiboul. Il viendra te voir quelquefois ici. Il veillera sur toi. Comme il est ton frère aîné, tu lui obéiras. Il remplacera ton père ; il ne veut que ton bien… Et toi, Césariot, dis-moi, veux-tu que ton petit frère que voilà soit contrebandier ou pêcheur ? »

Depuis un moment le jeune homme au front bas courbait de plus en plus la tête : son menton s’écrasait sur sa poitrine ; un inexprimable sentiment de malaise, de honte, de dépit, l’enveloppait ; il eût voulu se révolter, frapper quelqu’un, crier une injure ; mais toutes ses volontés mauvaises demeuraient en lui comme nouées, tordues sur elles-mêmes et douloureusement impuissantes. Il se sentait sous l’influence de quelque chose de nouveau pour lui, et de plus fort, de plus grand que tout ce qui était lui-même ; et ce quelque chose l’intimidait, l’effrayait ; il eût voulu s’y dérober, fuir… mais ses pieds étaient cloués au sol. Il se heurtait à la Bonté et à la Sympathie comme à des obstacles matériels, inconnus, brusquement dressés devant ses volontés pernicieuses ; ces forces-là l’étonnaient, lui étaient pénibles, insupportables.

Elles contrariaient tout en lui. Qu’était-ce que ces puissances qu’il n’avait jamais rencontrées ? De quel droit le prenaient-elles, voulaient-elles le lier et le conduire à leur guise ? Il frappa du pied ; il se détourna un peu…

« Embrasse ton grand frère, mon petit Bernard. »

L’enfant alla vers Césariot… qui éclata en sanglots…

Un bien-être entra soudainement en lui ; il ne lutta plus contre tout cet inconnu qui l’assaillait ; de son cœur, qui crevait, sortaient à flots, avec des larmes, la haine, la rancune, l’envie… Et l’amour s’y engouffrait…

« Il est sauvé, dit le vieux docteur, mais qu’il pleure, qu’il pleure tout son soûl et de toutes ses forces. Embrasse-le bien, petit. »

Bernard étreignait Césariot le plus fort qu’il pouvait.

« Embrasse-le, répétait M. Rinal, ton grand frère, qui sera toujours un honnête homme, car il a choisi, il choisit en ce moment, pour toujours, d’être un honnête homme.

– Assez ! assez ! sanglota Césariot, assez ! »

Et on l’entendit qui disait à travers les hoquets convulsifs de sa douleur d’enfant •

« Jamais, jamais encore je n’avais pleuré… c’est le premier coup, le premier coup… (la première fois) ; ne me dites plus rien, monsieur… je ferai ce que vous voudrez. Et j’obéirai à mon frère… et je le protégerai ! »

Et, se baissant, il prit le petit à pleins bras et le serra contre lui.

Je le protégerai ! C’était le mot de la régénération ! Il a tout à la fois la conscience de sa force, la fierté de soi-même, le sentiment de la dignité humaine – l’être qui en protège un autre.

Maurin, ne sachant plus où il en était, sortit brusquement pour aller regarder, du haut de la terrasse, si l’île du Levant était toujours à la même place sur le bleu de la mer.

Le lendemain Césariot déclarait au patron Antiboul :

« Pêcheur sur la mer, patron, c’est le plus beau des métiers ! Je commence à le comprendre. »

Et à quelque temps de là M. Rinal lui dit :

« Enfin que voulais-tu ? que cherchais-tu ? Tâche de me l’expliquer ? Que demandais-tu, mon garçon ?

– Ce que j’ai trouvé, monsieur Rinal. »

q

Y aurait-il une candidature républicaine unique ou plusieurs candidatures ?

Le congrès, composé de délégués de toutes les communes, allait en décider. Si la candidature multiple était adoptée, celui des candidats qui, dans ce congrès, aurait obtenu le plus grand nombre de voix au premier tour, resterait seul en présence du candidat de l’opposition. Tous les autres devraient se retirer, le congrès leur en demandait l’engagement formel.

A l’heure choisie, huit heures du soir, les délégués arrivèrent dans la petite ville de N…

La salle du congrès était une vaste remise d’auberge d’où on avait retiré charrettes et voitures. Une estrade était dressée au fond, entre deux fenêtres, pour le « bureau ».

Suspendues au-dessus de l’estrade, deux lampes énormes, où brûlait du schiste, donnaient une clarté violente.

Dans l’immense porte solidement fermée, on avait ouvert le portillon. Et au seuil de la salle se tenait un jeune homme chargé de contrôler les cartes d’invitation « rigoureusement personnelles ».

Les délégués arrivaient par groupes, causant avec animation, consultant leur montre avec impatience. La plupart étaient des barbes grises. Il y avait quelques barbes blanches.

Tous sentaient leur importance et ils l’exagéraient dans le dessein d’imposer chacun son candidat, car, en dépit des bonnes intentions, le candidat le meilleur, c’est celui dont on pourra dire, s’il est élu : « Vous savez un tel ? le député ? c’est un vieil ami ! Nous nous tutoyons… »

On commençait à pénétrer dans la salle.

Sur le seuil, un délégué « ouvrier agricole » (le beau titre de paysan est aujourd’hui déconsidéré), un naïf d’une autre époque disait à un maire, ouvrier maçon du même âge que lui :

« C’est drôle, nous sommes été mousses ensemble. Nous nous sommes toujours tutoyés… eh bien, maintenant je n’ose plus. »

Et l’autre, d’un air de supériorité dédaigneuse, impayable – et qui se croyait modeste :

« Pourquoi ça, mon cher ? Parce que je suis maire ? Je ne suis pas de ce caractère-là, moi ; les honneurs me font pas perdre la tête… Tu peux me tutoyer comme autrefois, vaï, je te le permets ! »

On était exact ; on commençait à être une assemblée. Cigalous venait d’entrer avec Cabissol. Les candidats un à un parurent bientôt, escortés de leurs meilleurs amis.

Vérignon, Labarterie, Poisse étaient à leur poste, et deux ou trois autres dont les noms sans consistance allaient être écartés dès l’ouverture de la séance.

Une curiosité patriotique sincère avait amené là François Marlusse.

Il n’avait pas de carte ; il comptait pouvoir entrer grâce à la protection du maire Cigalous…

« Où est Cigalous ?

– Deudein… (dedans).

– Allez me le chercher…

– Il faut que je garde la porte.

– Laissez-moi entrer, alorsss !

– Votre carte ?

– Je n’en ai pouin.

– Vous n’entrerez pas ! »

Des gens qui ne connaissaient pas Marlusse avaient dû s’arrêter sur le seuil qu’il obstruait… Et tous de lui crier :

« Vous n’entrerez pas sans carte ! Laissez-nous passer ! Vous n’entrerez pas ! »

Marlusse fit face au public, lui commanda par un signe d’attendre et chercha quelque chose dans la poche intérieure de sa veste en murmurant :

« Pourvu que je l’aie aujourd’hui ! Elle ne me quitte jamais… Ah ! la voici ! »

Et il élevait aux yeux de tous un bout de corde gros et long comme le doigt.

« Avec ça, dit-il, j’entre partout, citoilliens ! »

On murmura :

« Qu’est-ce qu’il dit, celui-là ?… C’est de la corde de pendu ?… Laissez-nous passer, collègue ! vous n’entrerez pas !

– Vous n’entrerez pas ! » confirma avec la dernière énergie le gardien de la porte.

Mais Marlusse, d’une voix de tribun : « Citoilliens ! cria-t-il.

– Cassis-Cognac ! répondit une voix outrageante – mais solitaire.

– Silence ! » tonitrua Marlusse.

Un grand silence se fit, tant il est vrai que toujours l’homme d’élite en impose à la masse, et que, lorsque la masse se trompe, c’est la pénurie d’hommes d’élite qui en est cause.

« Vous voyez cette corde, dit Marlusse. C’est la corde avec laquelle mon pauvre père fut attaché, ligoté, lié, entortillé, ficelé, amarré, enchaîné et conduit à Lambessa, au coup d’Etat de 51 ! Avec ça on entre partout. Je m’appelle François Marlusse, fils, petit-fils et peut-être même arrière-petit-fils de victime !… Vive la République !

– Entrez, citoyen !… Vive Marlusse ! Vive le citoyen Marlusse !… Il est fils des victimes de 51 !

– Le connaissez-vous ?

– Moi ? non… mais c’est un bon !… rien qu’à son air !… Vive Marlusse ! »

Et Marlusse entra, fier comme Artaban.

A ce moment, dans la salle, un des délégués soufflait à l’oreille de Poisse :

« Je vais faire tous mes efforts pour que vous arriviez candidat, monsieur Poisse. Mais, si vous arrivez député, je vous demande une çoze d’avance.

– Et quoi donc ?… Si c’est possible, d’avance je vous l’accorde.

– Une toute petite place, monsieur Poisse. »

Poisse fronçait le sourcil comme si, déjà nommé, il eût été en mesure de… refuser.

« Et, dit-il, quelle place désirez-vous ? le savez-vous au moins ?

– Oh ! bien sûr, pardine !… ze voudrais une place de vittime. »

Marlusse avait rejoint Cigalous :

« Comment as-tu pu entrer ici sans moi, Marlusse ?

– Oh ! dit Marlusse, à tout hasard j’avais ramassé une carte d’entrée, un petit bout de corde qui traînait là par terre et qui me resservira.

– Je ne comprends pas. »

Marlusse raconta par quel moyen il avait pénétré « au sein de l’assemblée ».

« Malheureux ! s’exclama le maire, si ta plaisanterie se découvre, nous sommes tous compromis !

– Ne crains rien, répliqua Marlusse sérieux comme un pape, je prouverai que ce que j’ai dit est vrai.

– Pas de galéjade ici. Tu ne peux pas être fils et arrière-petit-fils de victime, voyons !

– Eh ! fit Marlusse avec énergie, il fallait entrer : quand elle sert la république, la galéjade est le premier et le plus saint des devoirs… Té, té, voilà Pastouré ! Est-ce tu vas prendre la parole, mon brave Parlo-Soulet ?

– Et pourquoi non, si c’était nécessaire ! dit Pastouré de sa voix de contrebasse. Dans les occasions on se montre.

– Et Maurin ?

– Je l’attends. »

Des cris retentirent au-dehors :

« Eïci Màourin ! – Vive Maurin ! – Maurin des Maures ! »

Maurin se présentait à la porte.

« Délégué de quelles communes ? lui demanda-t-on.

– De toutes ! » dit Maurin. Et il entra.

« Vé ! bonjour, monsieur Labarterie, bonjour, monsieur Vérignon… Ah ! vous voilà, monsieur Poisse ?… Noum dé pas Diou ! voici Caboufigue ! »

Il alla à Caboufigue qui entrait suivi de plusieurs clients, délégués des communes auxquelles il avait fait présent de ses statues de fonte et de quelques wallaces qu’il appelait les monuments de son républicanisme et de sa générosité.

Maurin lui demanda, ironique :

« Vous ne venez pas comme candidat, je pense, mossieu Caboufigue ? »

Caboufigue, d’un air important, répliqua :

« Je verrai… je ne sais pas… l’opinion publique est maîtresse.

– Mais tu t’es engagé à ne pas te présenter à la députation… Et tu sais bien en échange de quoi ! »

Cabissol s’avança :

« J’ai votre engagement écrit dans ma poche.

– Oh ! dit Caboufigue d’un air de dignité royale et assurant sur son occiput son chapeau-couronne, j’ai réfléchi : cet engagement avait un caractère immoral. La loi n’admet pas les engagements entachés d’immoralité, celui-là ne peut donc pas me lier effectivement.

– Méfie-toi, dit Maurin. Si tu te manques, je t’exécute, je dis tout. »

Parlo-Soulet s’avança :

« Maurin, laisse-le-moi. Je m’en charge.

– Alors, on rira ! » fit Maurin.

Et il tourna le dos au solennel Caboufigue.

« Ouvrez la séance ! ouvrez la séance !

– Nommons un président par acclamation, citoyens !

– Oui, Cigalous !… Marlusse !… Maurin… Maurin !… M. Rinal.

– Nommez Maurin, dit Cigalous.

– Nommez Maurin, dit M. Rinal.

– Nommez Maurin », dit Marlusse dont la popularité soudaine allait croissant, ce qui déjà lui faisait des jaloux.

On se le montrait du doigt.

« C’est celui-là ? oui ! un fils de victime qui entre partout avec un bout de la corde avec laquelle son père fut pendu en 51.

– Laissez donc ! protesta quelqu’un. Je le connais, moi : c’est Marlusse… un farceur !… et même un abruti !… Il oublie, quand il parle, la moitié des mots.

– C’est vrai, dit un autre, je le connais aussi. Il est allé à l’exposition de Paris, en 1889 ; il raconte qu’il s’y est perdu, qu’il a eu besoin d’acheter un plan de l’Exposition… Eh bien, croiriez-vous que ce mot plan, il l’oublie chaque fois qu’il veut le dire ?

– Ah ! c’est celui-là ? Nous savons qui c’est, alors. Elle est célèbre, son histoire.

– Ne le laissez pas parler !

– Vous pouvez y compter ! »

Une formidable acclamation couvrit toutes les rumeurs :

« Maurin ! Maurin ! Maurin ! à la présidence, Maurin ! »

Maurin se défendait.

« Acceptez, lui dit M. Rinal. C’est bon, cela, pour tous et pour vous-même. Je vous guiderai ; croyez-moi, acceptez.

– Je vous comprends, monsieur Rinal, et je vous remercie bien. »

Maurin monta sur l’estrade.

« Les secrétaires ! les assesseurs ! cria une voix.

– Cigalous !… M. Rinal !… Marlusse !… »

Les secrétaires prirent place aux côtés du président, au milieu d’un grand tumulte.

Maurin agita sa sonnaille. Le silence se rétablit.

« La séance elle est ouverte », prononça Maurin.

M. Rinal lui soufflait les paroles ou seulement les idées ; Maurin parlait :

« M. Cigalous va vous expliquer les conditions du congrès. »

M. Cigalous, les ayant expliquées, conclut ainsi :

« Tout le monde doit se déclarer à l’avance engagé par les résolutions qu’aura prises le congrès. Tout le monde s’engage-t-il ? Levez les mains. »

Ce fut le serment du Jeu de paume.

Toutes les mains se levèrent, sauf celles de Caboufigue.

L’œil du chasseur Maurin s’en aperçut très bien.

« Caboufigue, dit Maurin à haute voix, je te rattraperai à la montée ! »

Personne ne comprit à propos de quoi Maurin lui lançait cette locution proverbiale. Il y eut pourtant quelques rires.

« Qui demande la parole sur le premier article de l’ordre du jour ? articula Maurin.

– Quel est-il, ce premier article ?

– On vient de vous l’expliquer : choisissez-vous la candidature unique ou la candidature multiple ?… Si vous choisissez la candidature unique… »

Une voix tonna :

« Le président doit être impartial !

– Non ! non ! si, si !… Parle Maurin, parle le premier !… Non, après les autres !… Le tout c’est de s’entendre… Caboufigue !… Marlusse !… Ca commence mal… Vive la liberté… Labarterie… Vérignon !… Poisse, Poisse !… La candidature multiple… unique !… unique ?… aux voix !… pas encore !

– Avant de mettre aux voix, dit M. Rinal, donnez les raisons pour et contre. »

La voix de Maurin dominant le tumulte : « Laissez-moi vous expliquer les choses.

– Soyez impartial.

– Expliquer n’est pas conseiller…

– La candidature multiple, la candidature multiple !

– La candidature unique ! cria Marlusse de sa voix tonitruante. Ze demande la parole.

– François Marlusse a la parole. »

Il était évident que les partisans de la candidature multiple étaient en majorité, chaque commune étant arrivée avec un candidat différent qui lui semblait plus particulièrement dévoué à ses intérêts locaux. Aussi lorsque Marlusse monta à la tribune, fut-il mal accueilli.

« Qui est celui-là ? Assez. Laissez-le parler. Non. La proposition est acquise. Qui vous l’a dit ? Ca se voit… La liberté de la tribune ! laissez parler. A bas Marlusse !

– Citoyen Marlusse, de quelle commune êtes-vous délégué ?

– De toutes !… comme Maurin.

– Oh ! oh ! quel aplomb !

– Et surtout, et avant tout, et par-dessus tout, je suis le délégué de ma conscience !

– Bravé ! bravé !

– Il n’est délégué d’aucune commune ! il ne parlera pas ! Hou ! hou ! Enlevez-le ! »

François Marlusse se posa en homme qui ne redoute pas les tempêtes populaires. Il attendait, les mains dans les poches, avec son rire de galéjaïre né qui était sur toute sa face.

« Quand vous voudrez ! » dit-il.

M. Rinal se leva. Ses beaux cheveux blancs, la belle tenue simple de toute sa personne, le je ne sais quoi de supérieur qui émanait de lui, firent faire silence.

« Les républicains de Bormes me connaissent tous, dit-il. Je suis un vieux fidèle de la République. En 1851, étant officier de la marine, chirurgien, j’ai voté non. Ma carrière en a été entravée. »

Il touchait le point sensible. On l’acclama. Le souvenir de 1851, dans le Var, est un souvenir toujours saignant. Il reprit : « Mon grand-père a siégé à la Constituante. Et je vous supplie de ne pas vous conduire comme des enfants mal disciplinés. Ecoutez votre président. Ecoutez chacun des orateurs. Que chacun parle à son tour, ou bien vos ennemis diront partout demain que votre congrès n’a été qu’une ridicule et inutile comédie. Subordonnez chacun vos intérêts individuels aux intérêts généraux de la grande cause de la République et de la patrie. »

Pendant que M. Rinal parlait de sa place, Marlusse, à la tribune, faisait de temps à autre un grand geste pour appuyer par l’action la calme éloquence du vieux Jacobin. Quant à Pastouré, assis dans un coin, il remuait les lèvres avec rapidité. Il se répétait à lui-même chacun des mots prononcés par l’orateur.

M. Rinal poursuivait :

« La République française, la patrie française servent l’humanité, toute l’humanité – c’est-à-dire le progrès des pauvres hommes qui, ayant quelques années à vivre sur cette terre, cherchent à rendre le globe tout entier de plus en plus habitable pour leurs enfants, en diminuant – chaque jour un peu, dans la mesure du possible – la douleur et la misère, en accroissant chaque jour le plus possible le bien-être matériel, en faisant sans cesse un peu plus de justice.

« Chaque génération ne fait que passer, mais l’humanité demeure. Elle se recommence dans vos enfants. C’est pour eux que vous travaillez comme ils travailleront pour les leurs. Voilà ce qu’il faut vous dire. L’égoïsme légitime de l’homme doit lui inspirer le désir de rendre ses enfants un peu plus justes que lui, un peu meilleurs, un peu plus heureux… un peu seulement ! car ni la perfection morale ni le bonheur complet ne sont possibles à l’homme. Choisissez donc pour députés des hommes d’avenir, c’est-à-dire de justice et d’amour, et négligez toute autre pensée – ou bien vous serez indignes du beau nom de citoyens. »

Il s’était tu et rassis qu’on l’écoutait encore. Puis les battements de main roulèrent en tonnerre. Pendant quelques secondes, les plus vulgaires de ces acteurs étaient montés au-dessus d’eux-mêmes. Un souffle avait passé et éveillé des âmes. Elles retombèrent… et il se fit un tumulte de conversations.

« Celui-là, voui, qu’il parle bien !

– Si on le nommait, lui ? »

Cette pensée vint à l’esprit d’un grand nombre simultanément.

Elle rompit le charme. Une opposition surgit aussitôt.

« Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? Qui l’envoie ? Té, il a des manchettes !… Ce qu’il a dit, qu’il le prouve ! »

Les candidats étaient inquiets, sauf Vérignon. Leurs amis s’agitaient.

M. Rinal de nouveau se leva :

« J’entends dire que je me mettrai sur les rangs. Non, mes amis. Je suis trop vieux pour ça, je n’ai plus ni la force ni le courage nécessaires. Et puis, je suis de ceux qui trouvent que les mœurs politiques de nos jours sont honteuses. Un candidat est un homme qui se dévoue aux plus basses calomnies des adversaires et même aux injures de ses partisans. J’admire le courage de vos candidats : je ne l’ai pas.

« Un dernier mot : en général, vous reconnaîtrez un candidat à ceci : il vous promettra le bonheur. Je ne vous ai rien promis de pareil. »

Un mouvement d’aise se produisit. On fut si content, que la gravité des reproches contenus dans le discours de M. Rinal passa inaperçue. On applaudit encore et longtemps.

« N’oublions pas que le citoyen Marlusse a la parole », dit le président Maurin.

Marlusse était toujours campé à la tribune ; il avait l’air de sa propre statue :

« Tel que vous me voyez, commença-t-il gravement, je suis pour la candidature unique, pourquoi (parce que) du premier coup, avec la candidature unique, vous tomberez votre adversaire et vous gagnerez du temps. Je vais plus loin : votre adversaire ne compte que sur la candidature multiple. Ce ne serait que grâce à cette fausse manœuvre de votre part que M. de Siblas aurait une ombre de chance. »

On sentit que l’orateur touchait juste. Ca ne faisait pas l’affaire des divers candidats et de leurs partisans. Ceux mêmes qui étaient sûrs d’être blackboulés voulaient obtenir l’honneur d’avoir été candidats, avec consécration du congrès, et d’être affichés sur les murs des villes. On voulait décontenancer Marlusse. On cria :

« Siblas n’a aucune chance !… Siblas qué Siblarés ! Anas sibla ôou cuoù dôou lou !… Pas de chances !

– Celui qui prétend que Siblas a des chances est un réac. Voilà ma façon de penser, cria un ami de Caboufigue.

– Bravo ! hurla Caboufigue.

– Marlusse est payé ! assez ! assez !… Aux voix !… O Marlusse !… à l’essposition !

– Vous dites, interrogea Marlusse, sévère. Qui a parlé de l’essposition ? »

Et il prit l’attitude d’un dompteur de foules.

« Moi ! osa affirmer un salarié de Caboufigue.

– Et vous dites, citoillien ?… au sujet de l’essposition ?…

– Je dis, citoyen, que vous êtes connu comme un ridicule, pour une certaine histoire de l’essposition, une histoire de rabâcheur, une histoire de répépiàré. Vous êtes célèbre pour cette histoire !… On ne connaît pas votre figure ici, mais tout le monde sait qu’il y a à Bormes un idiot qui cherche toujours ses mots… et qui ne les trouve jamais !

– C’est vrai ! C’est vrai !

– Et quand on a ce malheur, on ne vient pas faire la leçon aux autres !… Assez !

– Oui, assez, assez !… A bas le répépiàré ! Il a appris ça par cœur !… On lui souffle les mots !… Assez ! »

Un moderne cria : « Ferme ton phonographe ! »

Le tumulte était indescriptible. Des gens se disaient : « Comment ! c’est celui-là ? Je la connais, son histoire. C’est un homme qui a une infirmité de mémoire. Il ne sait pas dire : « Un plan ! un plan de « l’exposition ! »

Une voix s’éleva :

« Parle-nous du plan, Marlusse ! »

Alors, Marlusse éclata :

« C’est bien du plan que je vous veux parler, citoyens ! Ah ! vous la connaissez donc, mon histoire ? Et il y en a donc parmi vous qui croient que quand je la conte, j’ai perdu véritablement le mot, et perdu le nord ? Ils ont cru, ceux-là, que je le suis, ils ne se doutent pas que je le fais, des fois, par galéjade, lou couyoun ! mais l’heure des farces est passée. Et je change de plan ! Changez de plan aussi, pour suivre mon plan ! J’ai ici mon plan à moi, collègues ! comme vous avez chacun votre plan, et je ne vous laisserai pas en plan, n’ayez crainte. Vous êtes ici pour tirer des plans, un plan de conduite électorale, et un plan pour le choix des électeurs. Eh bien, je vous le dis, il n’y en a qu’un de bon, de plan : la candidature unique. Déjouez le plan de la réaction, qui souhaite la candidature multiple. Adoptez mon plan, la candidature unique, et corsez votre plan : ou Vérignon ou Maurin, le bourgeois savant ou le paysan ignorant, mais tous deux honnêtes, tous deux du pays, tous deux aimés dans le pays, et capables tous deux de faire triompher vos plans ! ! ! »

Marlusse avait vaincu. L’enthousiasme éclata en tonnerre. Ce fut du délire. Un cri unanime retentit :

« Bravo Marlusse ! Vive Marlusse ! – Si on le nommait, lui ! »

L’esprit populaire du pays s’était exprimé dans sa forme la plus joviale. La candidature unique triomphait.

« Bravo ! cria Maurin à Marlusse.

– Aux voix, aux voix », gronda l’assemblée.

Quelques orateurs se succédèrent à la tribune. Ils ne cherchaient qu’à gagner du temps. Ils voulaient laisser se calmer l’émotion soulevée par la comique harangue de Marlusse. Mais enfin (tous le comprenaient), le vent avait tourné. « La candidature unique », ce mot s’entendait de tous les côtés. Les partisans de la candidature multiple se sentirent perdus. Ils se déclarèrent alors partisans de la candidature unique… de Maurin, persuadés que celle de Vérignon était trop sûre de la majorité. Maurin !… Vérignon !… Maurin !…

Les cris qui acclamaient Maurin finirent par étouffer tous les autres.

Maurin se leva.

« Celle-là, voui, fit-il, qu’elle est raide ! Un peu, tout de même, où vous allez !… Vous partez d’une chose et vous arrivez à tout son contraire ! Si vous voulez un candidat unique, choisissez-le pour tout le monde et que vous soyez sûrs de votre réussite. Le peuple est comme ça et c’est bien dommage ! Un vent souffle et il tourne, mais il ne tourne pas son intelligence, il tourne sa girouette. Et si je vous disais oui et si vous me nommiez député, c’est celle-là qui empoiserait !… Non !… mais, pour de bon, vous me voyez à la Chambre !… Ici, ça vous amuserait : Maurin par-ci, Maurin par-là ; nous avons pour député un des nôtres, un collègue, un paysan, un braconnier !… Mais quand je serais là-bas, moi, comment saurais-je me remuer pour vous, parler pour vous, parler pour la République et pour tout le pays ? Et quand il faudrait voter, ce que je pourrais faire de mieux qu’est-ce que ça serait ? Consulter le voisin qui me dirait : « Voilà le bon billet, mets-le ! »… Ah ! pour le coup ! vous faites bien vos affaires ! Et lorsque vous tombez « sù d’un couyoun coumo iou », mais qui accepte, à quoi est-ce que ça vous avance ? Quand vous voulez un conducteur pour mener votre voiture au marché, vous prenez un homme (c’est le bon sens) qui connaît les chevaux. Il paraît qu’à la Chambre il y en a trop déjà qui ne savent pas ce que parler veut dire, et sur cinq cents, il n’y en a jamais que quelques-uns qui comptent, parce qu’on nomme des Maurin. Bien heureux quand ils sont honnêtes. Nommez Vérignon !

– Alors, vive Maurin, et nommons Vérignon !… » répondit l’assemblée, d’une seule voix.

M. Rinal se leva et serra la main de Maurin.

« Vérignon à la tribune ! »

Vérignon obéit :

« J’ai pu constater qu’au fond, c’est la candidature multiple qui a ici la majorité. Tenons-nous-en, alors, à la candidature multiple. Je m’engage à me retirer si je n’ai pas le plus grand nombre de voix au premier tour.

– Bravo ! Bien ! »

Une voix de rogomme s’éleva :

« Quelle est votre plate-forme ?

– Cassis-cognac ! cria l’assemblée qui avait reconnu un déséquilibré.

– Je veux connaître la plate-forme du citoillien Vérignon. J’ai le droit de l’interroger sur la question de sa plate-forme !

– A la porte ! – Demandez-lui s’il a sa carte ! – Il a perdu la carte ! – Enlevez-le ! »

Six des plus vigoureux assistants enlevèrent l’interrupteur. Porté à bout de bras au-dessus de leurs têtes et entraîné vers la sortie, il criait à tue-tête, content de l’importance du mot qu’il proférait inlassablement :

« Je vous dis qu’il n’a pas de plate-forme ! Vous étouffez la liberté de conscience et la liberté de la parole. J’ai le droit et le devoir de connaître sa plate-forme ! »

On le jeta dehors.

M. Vérignon put reprendre le fil de son discours : « Voici mon programme : loi sur la prison préventive dont on abuse en France. Réduction des pouvoirs des juges d’instruction, de qui dépendent l’honneur et la liberté de chacun. Réforme de l’enseignement. Représentation proportionnelle. Arbitrage international.

« Nous appelons liberté le simple fait politique de pouvoir nommer comme il nous plaît ceux qui font nos lois ; il est facile de comprendre que nous nous contentons de peu si nos lois demeurent ce qu’elles étaient sous la monarchie impériale et si, notamment, elles offrent moins de garantie à la liberté individuelle que les lois de certaines monarchies voisines. Or, cela est. Une accusation en règle suffit à livrer, en France, à peu près sans contrôle, la liberté de chacun au bon plaisir d’un juge d’instruction. Les lenteurs de la justice peuvent faire de la prison préventive une vraie torture, et le mandat d’arrêt peut être une véritable lettre de cachet. Après plus de trente ans d’existence, la République n’a pas songé à changer cela !

– Si ça changeait, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, dit Maurin.

– Un autre mal appelle l’attention du législateur. Pendant que l’école primaire laisse l’enfant libre ; pendant que sa famille, encore mal éclairée sur les bienfaits de l’instruction, non seulement ne prête aucun secours à l’instituteur, mais encore le disqualifie aux yeux des écoliers en donnant quotidiennement raison à l’enfant contre le maître – pendant ce temps-là l’internat dans les lycées continue (malgré que des progrès y aient été accomplis) à faire du petit-bourgeois un homme à genoux devant l’autorité quelle qu’elle soit, et prêt par conséquent à devenir lui-même un autoritaire sans initiative et par suite sans humanité !

« Cet état de choses anime l’une contre l’autre les classes ouvrière et bourgeoise que l’instruction devrait rapprocher. Il est essentiellement contraire au progrès national et humain.

« Pendant que l’école primaire est impuissante à apprendre aux enfants du prolétaire la discipline du devoir, le lycée apprend au fils des bourgeois qu’il aura à subir ou à exercer une autorité de fonctionnaire, sans l’éclairer sur les véritables besoins populaires qui se peuvent résumer en quatre mots : « toujours plus de justice ! » La France républicaine en est encore à souffrir d’une profonde maladie chronique : le césarisme, tandis que l’essence de la République est de ne reconnaître d’autorité que celle des lois.

« Quant à l’arbitrage international, c’est la cause des causes, l’idéal des idéals. Il faut que le sort des peuples soit au moins considéré comme aussi intéressant que le sort des individus et que, par conséquent, les casus belli soient réglés comme des duels. Que la paix éternelle soit une utopie, c’est possible ; mais que la guerre de deux nations civilisées soit possible sans un préalable arbitrage humain, c’est inadmissible ! »

Le congrès par acclamation adopta la candidature de Vérignon.

Plusieurs autres candidats se succédèrent à la tribune avec des fortunes diverses.

Enfin, M. Labarterie parla :

« On ne saurait être plus avancé que moi, dit-il, car, en tête de mon programme, j’inscris le droit de vote pour les femmes. »

Une huée formidable ébranla les murailles. Une voix cria à Labarterie :

« Faï lou téta ! (va faire téter l’enfant !)

– Nous en reparlerons quand les femmes feront leur service militaire !

– Citoyen ! riposta Labarterie, la femme, elle aussi, a un champ de bataille. »

Un rire homérique secoua l’assemblée.

« Oui, poursuivit Labarterie, pompeux, le champ de bataille de la femme, c’est l’accouchement.

– Tu l’es ou tu le fais ? cria-t-on de toutes parts.

– Place aux femmes !… répéta énergiquement M. Labarterie, faites-leur place dans vos assemblées.

– Alors, je me débarque !… Nous sommes assez !…

– On peut déjà pas s’entendre. Si on mêle les femmes à nos discussions politiques, alors, pechère ! on ne se comprendra tout à fait plus ! »

Un individu, monté, dans un coin de la remise, sur une barrique, fit retourner toutes les têtes :

« L’honorable préopinant a dit que l’accouchement est le champ de bataille des femmes ? Bon. Mais l’homme a un autre travail que de jouer de la baïonnette. Il manie la charrue, l’homme. Où est la charrue de la femme ? Faites-moi voir la charrue des femmes !

– Et leurs plates-formes ?

– Assez ! assez ! Pas de Labarterie !… Rayez Poisse !… Aux votes !… Labarterie n’est pas candidat du congrès.

– Le citoyen Poisse !

– Citoyens, déclara ce dernier, vous connaissez ma vie, et mes opinions sont les vôtres, toutes les vôtres sans exception, et toutes celles de M. Vérignon. Je jure de les représenter fidèlement.

– Le citoyen Poisse est nommé candidat du congrès. »

Un certain Cabantous s’avança :

« Je présente ma candidature. »

Maurin se leva :

« Cabantous est bonapartiste, dit-il. Que vient-il faire ici ?

– J’ai été bonapartiste, dit Cabantous, mais en ce jour je ne le suis plus. Vive la République !

– Je mets aux voix la candidature de Cabantous. »

Elle fut repoussée à l’unanimité.

« Il n’y a plus de candidats ? demanda Maurin.

– Moi ! dit alors effrontément Caboufigue.

– Vous savez, mossieu Caboufigue, dit Maurin, à quoi vous vous exposez ?… Vous avez la parole.

– Citoyens, dit Caboufigue, je suis un enfant du pays. Parti de rien…

– Pour arriver à pas grand-chose », interrompit Maurin.

Caboufigue imperturbable continua :

« Bien des communes savent que je suis prêt à les enrichir de statues et de fontaines… comme je l’ai déjà fait, et je vais vous lire ma profession de foi… »

Une voix tranquille, une voix de tonnerre endormi, s’éleva dans le silence :

« Ze demande la parole pour un fait personnel… »

On se retourna : un colosse s’était levé au milieu de l’Assemblée, cupressus inter calamos.

C’était Pastouré.

« Le citoyen Pastouré a la parole, s’écria Maurin joyeux.

– Té ! Parlo-Soulet va parler ? Tu vas parler, Parlo-Soulet ? Elle est bonne celle-là ! Qu’il va dire ? Vaï-li, vaï ! marche, en avant, à la tribune ! »

Pastouré parla de sa place, et, avec une fermeté extraordinaire, martelant les mots de sa voix la plus claire :

« Pas besoin de tribune pour ce que j’ai à dire. Ce que j’ai à dire, je ne sais pas le dire, malheureusement ; mais je veux le dire et je le dirai… Citoyens, les choses que je veux me dire quand je suis tout seul, je sais me les dire, mais je ne sais pas les dire, juste quand il faudrait les dire… Et cependant, je finirai par le dire… ce que j’ai à dire !… parce que je sais ce que je veux dire et c’est mon devoir de le dire. »

Il respira largement et, appuyant sur chaque syllabe :

« Mossieu Ca-bou-fi-gueu ! »

Il y eut un redoublement de silence. Caboufigue était pâle. Alors Pastouré cria avec l’énergie d’un Danton :

« Je n’ai qu’une chose à vous dire :… c’est que vous n’avez rien à dire !… »

Et sa voix retombant aux notes sombres, pendant qu’il se rasseyait :

« C’est tout ce que j’avais à dire. »

Marlusse lui-même n’avait pas eu tant de succès. Marlusse n’avait touché que l’esprit local, mais avec Pastouré c’est l’âme profonde, confuse, ignorante, juste, indignée, forte à la fois et impuissante mais convaincue du peuple, qui avait jeté son cri. En vain Caboufigue brandissait son papier, essayait de parler. En vain ses nombreux amis essayèrent de lutter : on le hua, on le bouscula, il fut poussé d’épaule en épaule jusque dans la rue.

« Citoyens ! prononça Maurin, la séance est levée. »

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A peine prononçait-il ces mots, que deux gendarmes se présentèrent à la porte et forcèrent l’entrée.

Que voulaient-ils ? Sandri étant l’un des deux, il n’est pas difficile de croire que la curiosité seule n’amenait pas ces gendarmes. Maurin était visé ! Il le comprit et sourit. Il était séparé des gendarmes par toute l’assemblée compacte qui ne leur ouvrait aucun passage…

« Citoyens, dit Maurin, d’une voix éclatante et ferme, c’est pour moi certainement que ces deux messiés se sont dérangés… Eh bien, j’ai des amis intimes dans la salle. Ils ont prévu le cas, et ils savent ce qu’ils ont à faire. Adonc, quoi qu’il arrive en ce moment je vous demande à tous de garder le plus complet silence, afin qu’on puisse entendre les paroles qui vont s’échanger entre mes amis, quand les lumières seront éteintes. »

On éteignit brusquement les deux quinquets. Une nuit noire se fit. La voix de Maurin continua dans les ténèbres :

« C’est maintenant que je vous prie d’écouter avec la plus grande attention. »

Alors une chose bizarre se produisit. Une voix, du fond de la salle, dit :

« Chois ? » (prononcez tchois, comme tch dans l’éternuement).

Chois est le diminutif de François. Et ce diminutif est en Provence une interpellation populaire et comique. Ce mot seul évoque pour les Provençaux un type plaisant, comme Gnafron pour les Lyonnais ou Pulcinella pour les Napolitains.

« Tchois ? »

Ce monosyllabe fut prononcé de telle sorte, qu’il donnait juste l’impression du premier appel d’une grenouille isolée qui s’ennuie dans un marécage à demi desséché, au moment où la lune disparaît derrière un nuage.

Une seconde voix répondit à l’autre bout de la salle :

« Oou ? (eh bien ?) »

Il n’y avait pas à s’y méprendre : c’était un dialogue de grenouilles.

« Qué vouàs ? (que veux-tu ?) répliqua un troisième batracien, car tout en émettant ces paroles, chacun des acteurs de cette comédie parvenait à leur donner exactement la tonalité des appels et des réponses de plusieurs grenouilles qui conversent dans une mare.

– Iou ? (moi ?) répliquait une voix aiguë.

– O (oui) », faisait une voix descendante.

La dernière répondit avec un creux profond inimitable :

« Ren ! (rien). »

Cela fut d’une justesse si parfaite, si nature, qu’on eût cru entendre croasser tout l’Almanarre d’Hyères ou toute la plaine de Fréjus, par la fenêtre ouverte.

L’art du comédien ne va pas plus loin, ni celui du musicien.

Alors, l’âme artiste de tous ces Provençaux oublia toutes les dissensions, toutes les luttes politiques dans un élan d’admiration vers la nature et l’art confondus ; le congrès poussa un seul éclat de rire énorme, tels ceux de l’Olympe. On ralluma les lampes : Maurin n’était plus dans la salle. Et tout le monde commença à se retirer avec lenteur, en s’entretenant, non pas de politique ni des candidats Vérignon ou Poisse, mais du talent qu’avaient montré de modestes inconnus en imitant le dialogue des grenouilles au naturel.

Et Marlusse, dans un coin de la salle, s’attardait pour dire à M. Labarterie, sous le nez des gendarmes captifs de la cohue :

« Moi, il me semblait voir les luisants de la lune sur l’eau du marécage, entre les ajoncs… et, sur une plaque de mousse verte, les grosses grenouilles avecque leurs gros yeux à lunettes d’or ! »

Il ajouta, d’un air sincère et comme perdu dans une vision :

« Coquin de bon sort ! si j’avais eu un morceau de quelque chose de rouge, au bout d’une ficelle, je t’en aurais pêché au moins une demi-douzaine !

– Ces gens-là sont idiots », murmura M. Labarterie à l’oreille de Caboufigue.

Mais Caboufigue était du pays, il protesta :

« Idiots ! pas moinss, dit-il, ils se f… de vous… comme de moi ! Croyez-vous-le ! »

Cependant le départ du nombreux public s’effectuait lentement. La porte, à tout instant, se trouvait obstruée et, sur le seuil, personne ne s’impatientait sincèrement. On eût dit qu’un mot d’ordre dirigeait les mouvements contradictoires de certains groupes : ils ne se ruaient vers le portillon que pour l’encombrer aussitôt, si devant eux il se trouvait libre un moment. Il était évident qu’on voulait retarder la sortie des deux gendarmes qui se trouvaient sans cesse refoulés, comme par hasard, sous la poussée d’une vague humaine, vers l’intérieur de la salle.

Au-dehors, l’apparition de chacun des principaux personnages était saluée par les gens du pays assemblés en demi-cercle.

« Celui-là c’est Poisse. – Celui-ci c’est M. Rinal qui a fait un discours magnific, mon homme ! – Ce gros-là, c’est Caboufigue le riche ! »

Marlusse parut enfin, et longtemps, complaisamment, demeura immobile dans l’encadrement du portillon ouvert au milieu de la haute et large porte fermée… Il avait l’air d’un tableau…

Un murmure aussitôt courut parmi les spectateurs. Tous connaissaient déjà le succès de sa harangue et quelle était sa puissance sur les masses électorales. Mais, dans ce murmure d’un peuple, tout n’était pas encore sympathique ; quelques attardés en étaient restés à la légende d’un Marlusse imbécile, du radoteur empêché de retrouver le mot plan… En outre, son nom de Marlusse (morue) le désignait à l’humeur gouailleuse des gamins qui se mirent à chanter tous ensemble ; « O Marlusso ! O Marlusso ! » Et, excités sans doute par quelqu’un de ses ennemis politiques, ils firent pleuvoir avec ensemble autour de lui des navets et des carottes enlevés à l’étalage de l’épicerie voisine…

Aucun des projectiles n’atteignit Marlusse ; il sourit, salua de la main la troupe hostile et, se tournant vers ses amis les plus rapprochés de lui, il prononça, tranquille, de l’air d’un ambitieux satisfait qu’effleure enfin le premier rayon d’une gloire longtemps attendue :

« Eh bé ! té, ze suis content ! Ze vois que ze commence à devenir un type ! »

Cela dit, il enfonça ses deux mains dans les larges goussets de son gilet bedonnant, sur lequel s’étalait une chaîne d’or d’une grosseur surnaturelle, et il alla, d’une démarche digne, se mêler à un groupe de politiciens en train de discuter violemment… Il faut croire que la querelle l’intéressait, car il ne tarda guère à y prendre une part active…

Cependant les deux gendarmes étaient toujours captifs de la foule. Vainement ils essayaient de se dégager, ils n’y parvenaient point, et on les plaisantait ferme :

« Nous sommes chez nous, gendarmes !… Vous êtes entrés sans carte, qué ? vous n’aviez pas le droit… Ceux qui n’ont pas de cartes à l’entrée doivent sortir les derniers… c’est le règlement ! »

Et le flot toujours reformé leur coupant toujours la route, ils hésitaient à le rompre de vive force, incertains en effet de leur droit en pareille aventure.

Les groupes du dehors se ressoudaient par moments, venaient de nouveau barrer la sortie.

Ceux qui n’étaient pas du complot restaient par curiosité.

Et les conversations faisaient un bourdonnement au-dessus duquel ne s’entendaient que des répliques sans aucun rapport entre elles :

« Il paraît que sa femme est beaucoup fatiguée : elle ne passera pas la nuit ! »

En Provence, on dit d’un homme près de la mort qu’il est beaucoup fatigué.

« Viens ici ! mon beau petit Moustapha ! »

Moustapha ! mot de gentillesse des Maures provençaux à l’adresse de leurs enfants !

« Remonte-toi ta taïole (longue et large ceinture) que ton ventre va te tomber !

– Je le connais beaucoup… Quand je dis que je le connais, je ne l’ai jamais vu !… Et d’ailleurs il est mort !

– Quand j’ai entendu crier au secours, je me suis vite caché, n. d. D. !

– Le sanglier était blessé à mort et Pons l’aîné m’a dit que le sang lui sortait rouge et raide comme un porte-plume d’un sou !

– Tu me croiras si tu veux, mais ils sont là, dans cette ville, douze gros réactionnaires qui ont fondé un journal socialiste parce qu’il leur rapporte du quinze pour cent !… Alors ? ils ne la craignent pas toujours, la sociale !

– Figùro-ti qu’aqueoù couyoun dé Parisien… il met du fumier dans son parc au pied des pins parasols !… c’est comme de donner de la confiture à des cochons !… qué couyoun ! »

Ce dernier mot était celui qui dominait tous les autres parce qu’il était le plus souvent et le plus énergiquement prononcé. Ce mot, c’est à vrai dire le fond de la langue d’amour (du provençal) comme goddam est le fond de la langue de Shakespeare.

Tout à coup, on vit deux jeunes hommes, aux bras et aux mains solides (un charpentier et un forgeron) se prendre de querelle violente. Les éclats de leurs voix firent bientôt taire toutes les conversations :

« Tais-toi, je te dis ! je te dis de te taire, espèce de rien-du-tout !

– Rien-du-tout ! tu dis rien-du-tout ! répète-le pour voir !

– O, ô, rien-du-tout ! qui m’empêcherait de le répéter ? Rien-du-Tout : voilà ce que tu es.

– Et toi tu es-t-un pas grand-chose !

– Un pas grand-chose ! répète-le pour voir !… Tu n’oseras pas le répéter.

– Je n’oserai pas le répéter ?

– Non ! tu n’oseras pas le répéter ! que si tu le répètes, je t’empaume !

– Je le répéterai, si je veux !

– Mais tu ne voudras pas ! répète-le pour voir, si tu es-t-un homme ! »

Les yeux ardents, les visages rapprochés, les poings fermés, ils semblaient décidés à s’entre-dévorer.

« Et qu’est-ce que tu veux que je répète ?

– Je le sais, moi ! je le sais plus !… mais tu ne le répéteras pas. »

On s’amassait à flots autour d’eux. Toute la voie publique était maintenant emplie par une foule curieuse.

« Séparez-les ! ils vont se faire mal !

– Non, laissez-y faire !

– Répète-le, féna, marrias, màoùfatan !

– Eh qué, couyoun ?

– Que je suis-t-un pas grand-chose.

– Un pas grand-chose, o, je le répéterai !

– Mais tu n’oseras pas dire que c’est à moi que tu le dis ! tu n’oseras pas le dire que c’est à moi !… Dis-le, si tu es-t-un bon !

– Oh ! je le dirai !

– Mais dis-le, que je t’attends !

– O ! je le dirai.

– Dis-le donc, alors ! zou ! dépêche-toi !

– Je le dirai, si ça me plaît… je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, d’abord !

– Espèce de mendiant !

– Mendiant ! tu as dit mendiant ?

– O ! je l’ai dit, mandrin !

– Mandrin ! tu as dit mandrin ?

– O, je l’ai dit, bougre de fainéant !… »

On cria :

« Empoignez-vous ! Et que ça finisse !… Vous voyez pas que jamais ils s’attraperont !… Et pourquoi vous disputez-vous ?

– Pourquoi nous se disputons ? ça vous aregarde, vous ? mêlez-vous des vôtres, d’affaires !

– Il faut appeler les gendarmes.

– Les gendarmes sont encore dedans !

– Alors, jamais ils ne rattraperont Maurin, les gendarmes. »

Les deux antagonistes continuaient à se mesurer du regard : « Tout à l’heure je lève la veste.

– Lève-la ! »

On cria de nouveau :

« Mais enfin pourquoi vous disputez-vous ? »

L’un des deux lutteurs répliqua en criant comme un forcené :

« Je le sais, moi ! je le sais même plus ! il m’a dit de pas grand-chose, de rien-du-tout, à propos de rien !… C’est pour politique, quoi ! »

L’autre hurla :

« Tu m’as dit de mendiant, toi le premier.

– C’est pas vrai.

– Tu en as menti.

– Je ne sais pas qui me retient de t’arracher les tripes, bourreau ! tout à l’heure je te mande par terre sur tes échines, et je te monte sur le ventre, mauvaise mine, et alors tu verras !

– Toi, tu me monterais sur le ventre ?

– O ! moi, moi, o !

– Eh bé, monte-z-y !… que je veux le voir !

– Ne dis plus rien… ou c’est ta mort ! »

Et se tournant vers les spectateurs en désignant son adversaire :

« Un fifi ! que si je le prends comme ça… »

Et il faisait le simulacre de tenir très haut en l’air une menue pincée de tabac… ou les ailes d’un papillon.

« Si je le prends comme ça et que je souffle dessus, pechère ! il n’en reste rien !

– Eh bé, prends-moi comme ça ! Essaie ! »

De nouveau ils se regardèrent nez à nez, d’un air féroce.

« Voici les gendarmes !… Eh ! gendarmes ! »

Les gendarmes, enfin délivrés, s’approchaient en criant :

« Allons, voyons, séparez-vous ! qu’est-ce qu’il y a donc ?

– Ca vous regarde, vous ? c’est pour politique… nous sommes libres de nous disputer, peut-être, si ça nous fait plaisir… Nous sommes un peuple libre ! »

Brusquement un des pseudo-combattants lâcha pied, fit trois pas en arrière, regarda autour de lui, se baissa, ramassa une paille sur le chemin, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

« Té ! il faut en finir. Lève-moi seulement la paille !… Si tu me la lèves, la paille, je te paie un merle blanc ! »

Son ennemi n’hésita pas : il fit trois pas en arrière, regarda à terre tout autour de lui, se baissa, ramassa une paille, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

« Lève-la-moi, toi, la paille !… si tu me la lèves, je te paie une merlate verte ! »

Marlusse, amusé, dit à Labarterie :

« Regardez-les bien. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi ils se chamaillent comme ça. »

Les lutteurs, à distance, continuaient à se mesurer du regard et ils crièrent ensemble :

« Mendiant ! fainéant ! bougre de pas-de-chose ! o, je l’ai dit ! tu vois, que je l’ai dit. »

Alors, le plus grand, les yeux hors de la tête :

« Oh ! couquin dé padisqui ! oh ! marrias dé sort ! Vé… si j’y vais, je l’estripe, je le pile… je me le mange ! »

Et se tournant vers les gendarmes :

« Vé ! je ne réponds plus de moi !… Vous ne le voyez pas, que je ne réponds plus de moi ?… Tenez-moi vite ! Tenez-moi bien, qu’autrement je le supprime ! »

Les gendarmes saisirent le forcené. Il y eut entre eux et lui un interminable débat.

Pendant ce temps son adversaire lui criait à tue-tête :

« Tu me la lèves, la paille ? ou tu me la lèves pas, lâche ! »

Le lâche se débarrassa des gendarmes et courut à son insulteur, en maintenant avec soin, de sa main droite, la paille sur son épaule gauche ; puis, quand il se fut campé devant son ennemi, il retira sa main et se croisant les bras, il dit tout à coup avec un grand calme, sur le ton de la pitié qui désarme :

« Pauvre de toi… Tu as des enfants, pechère !… alors je t’épargne ! »

Il haussa les épaules, la paille tomba à terre, et tournant le dos au champ de bataille, il s’éloigna avec dignité.

L’autre lui courut après :

« O Chois ! lui dit-il, je ne t’en veux pas. Qu’est-ce que tu paies ?

– O Mariu ! répliqua l’autre, je t’en paie une, tu m’en paies une ; et comme ça nous se paierons rien ! »

Ils s’en allèrent bras dessus bras dessous, amis comme devant – car cette comédie, parfaitement imitée des scènes que se jouent fréquemment les portefaix et les nervi, avait été convenue à l’avance.

Et Marlusse dit à Labarterie.

« Vous n’avez encore pas compris, qué ? vous les avez pris pour deux ridicules, pas vrai ? Eh bé, c’est les deux grenouilles de tout à l’heure. Ils ont fait semblant de se disputer pour occuper un moment les gendarmes et donner à Maurin le temps de se mettre dans quelque cachette. Je les connais : c’est deux amis qui se tiennent comme les doigts de la main… Et vous avez pu voir, pas vrai, qu’ils font la grenouille comme des anges !… »

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