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L’AVEUGLE

--J’ai connu, en Afrique, à Madagascar, en Asie, des missionnaires de toutes sortes, des blancs, des noirs, des jaunes, des catholiques, des protestants, et même un Mormon, au Congo! Je ne sais pas pourquoi il était venu, celui-là: rien de plus inutile que de prêcher la polygamie aux Bangalas, ils sont convertis d’avance. Mais il m’a dit: «Ça n’est pas tout que de posséder plusieurs femmes devant le Seigneur: il faut aussi savoir les faire travailler!» C’est comme ça que j’ai compris la haute portée économique du mormonisme: il permet à un vaillant et pieux époux de se constituer un lucratif atelier familial et de se moquer, toutes portes fermées, des lois sur la limitation des heures de travail.

»Tu te rappelles aussi les missionnaires portugais d’Indo-Chine et leur excellent évêque à qui un gouverneur disait: «C’est étonnant comme les enfants dans votre chrétienté ont un type plus civilisé, plus... comment donc m’expliquer?... plus «Européen»--et qui répondait bonnement, écartant les bras d’un geste d’excuse: «Que voulez-vous? Nous avons des pères qui ne sont pas raisonnables!»

»Tu te rappelles le pauvre missionnaire à qui nous avons fait croire que la maison de ce brave Barbieux, l’agent des douanes mort d’une bilieuse hématurique, avait servi aux tenues d’une loge maçonnique, que le diable y revenait, et qui est allé l’exorciser en grande pompe? Tu te rappelles, le père Mottu, le lazariste du Gabon, sa soutane toujours salie de sciure, de copeaux de bois, de poussière de grès, parce que dès qu’il avait un instant, il taillait, dans des blocs de pierre ou des billes d’okoumé, des statues de bonnes vierges, d’anges, de bons dieux, d’une naïveté divine, ce qui ne l’aurait pas empêché de traverser l’Afrique jusqu’aux Falls pour sauver une âme. On l’aimait bien, celui-là, n’est-ce pas? Et Prosper, tu sais, le grand évêque, un rude type, une manière d’empereur en bas violets. Pas seulement un missionnaire, celui-là: un chef. Partout, il aurait été un chef!

»Mais il y en a un à qui je ne pense jamais sans éprouver un petit frisson d’émotion, d’étonnement, comme à un homme enfin qui ne serait pas fait de la même matière que les autres, c’est un pasteur norvégien. Amundsen. Celui-là tu ne l’as pas connu. Il évangélisait, il y a quinze ans, sur la côte des Mahafales, à Madagascar. Il vivait là, depuis des années et des années, tout seul: pas un blanc à quarante lieues autour de lui.

»Un pays de chien, cette région des Mahafales! Il y pleut toutes les années bissextiles. Autant dire jamais. Pourtant il y pousse des choses. Ce n’est pas l’aridité d’un Sahara, ça ressemblerait plutôt, autant que j’en puis juger, à certains plateaux de l’Amérique du Sud que je n’ai pas vus de mes yeux, mais dont j’ai lu la description. Les plantes s’arrangent, pour vivre, non pas dans le sol, sec comme un plafond de briques, mais dans l’air. Ce sont les feuilles qui fournissent ainsi de l’eau, de la sève aux racines: le monde renversé, quoi! Ça ne leur donne pas une physionomie séduisante: de gros bulbes rugueux, avec des pointes qui leur sortent de partout, comme à des casse-têtes du moyen âge, des espèces de cactus nains, aux épines imperceptibles, microscopiques... Tout ça finit par se dessécher, et le vent promène ces épines qui vous entrent partout, dans la chair, dans les yeux...

»Les Mahafales se protègent la vue, comme ils peuvent, avec un voile de fibres tressées, quand ils n’ont pas besoin d’y voir absolument clair, c’est-à-dire de voler. Car telle est leur principale industrie: le vol des bestiaux, qu’ils vont razzier chez leurs voisins plus favorisés. Ils en ont une autre, assez curieuse: le long des rivières il croît quelques arbres, et sur ces arbres il y a des singes, ou plutôt des maques, des miniatures de maques, pas plus grosses que le poing. Ils les piègent, les chaponnent, et les remettent en liberté. La maque chaponnée devient très grasse, très tendre. Sur quoi ils la rattrapent, et la mangent...

»C’est un sale peuple. Sa conviction, quand un étranger a l’idée, d’ailleurs déraisonnable, je le reconnais, de venir chez eux, c’est qu’il ne peut être qu’un espion, chargé de leur reprendre les bœufs qu’ils ont chipés. Et puis je suppose qu’ils ne se sont pas installés dans cet horrible pays pour leur plaisir, qu’ils s’y sont réfugiés pour échapper à d’autres races plus fortes qui leur faisaient des misères, et qu’ils se disent: «Est-ce que celui-là va recommencer? Tuons-le!»

»De sorte qu’ils tuent l’étranger. Toujours. C’est la règle, c’est la loi.

»J’avais mes dix-huit miliciens d’escorte, bien armés, ils ne me faisaient pas peur. Mais je me demandais comment, depuis vingt ans qu’il était là, cet Amundsen arrivé sans rien que sa bible, son couteau de poche et sa fourchette, avait bien pu échapper à la petite cérémonie d’usage: le ventre ouvert en croix, et ce qui s’ensuit, que tu sais? Ça me paraissait incompréhensible.

»Bon. Voilà qu’à deux kilomètres de sa chapelle--il avait fait bâtir une paillotte qu’il appelait sa chapelle--je vois arriver à tout petits pas un grand vieux habillé de blanc, tout blanc de barbe, conduit par une jeune fille tout en blanc, et blonde, blonde comme un nuage à l’orient du ciel, le matin. Elle tenait un de ses bras, de l’autre il tâtonnait avec une canne.

»--Mais il est aveugle le pauvre bougre!

»Voilà ce que vis, du premier coup d’œil, et je vis aussi que la jeune fille avait un voile de gaze, maintenu par un bandeau, sur la figure. Elle n’enlevait jamais ce voile, même dans sa maison, comme je m’en aperçus plus tard. Et c’était sa fille. Il avait été marié, cet homme-là, comme tous les missionnaires protestants. Luthérien, calviniste? Ma foi, je ne sais pas. J’ai oublié de demander, ces choses-là m’intéressent très peu. Mais il avait eu cette enfant-là, elle vivait avec lui, dans cet enfer de sable, d’épines de cactus perfides, de Mahafales méchants comme des ânes rouges et plus dangereux que les épines. Et c’était elle, le missionnaire, maintenant, ça devait être elle qui faisait le plus gros de la besogne, puisque lui, le père, il était aveugle!

»Je n’oublierai jamais la soirée que j’ai passée dans leur case. Tout était extraordinaire, même la langue dont nous nous servions. Amundsen et sa fille ne parlaient que le norvégien et le malgache. Alors c’était le malgache qui servait de truchement. On était comme des sauvages.

»--Il y a combien de temps que vous avez eu cet... accident? lui demandai-je, contemplant ses yeux sanglants et vagues.

»--Douze ans... Je n’ai pas pris assez de précautions... il faut beaucoup de précautions, dit-il presque sévèrement, se tournant du côté où il savait qu’était sa fille... Je pensais à autre chose...

»--Et... vous êtes content?

»--Oui... Ils commencent à entendre la parole. Douze ou quinze...

»Un converti par année de cécité. Et il ne se plaignait pas, il était heureux!

»--Vous ne devriez plus être vivant! criai-je, avec un accent où je tremble qu’il y ait eu de la colère. Ni vous ni votre fille. C’est la première fois que les Mahafales respectent la vie d’un étranger!

»--Je suis arrivé ici avec ma femme et ma fille, dit-il d’une voix très douce. Ma pauvre femme est morte, depuis, aveugle aussi. Les Mahafales nous ont dit: «On va vous faire mourir, c’est la règle!» J’ai répondu: «Vous le pouvez... Nos âmes resteront avec vous!» Et après, ils ont tenu un grand conseil, et nous ont laissés en paix.

»Sa fille aux cheveux d’aurore, qui s’était tue jusque-là, interrompit:

»--En malgache, vous le savez, c’est le même mot qui veut dire «âme», «ombre» et «fantôme». Les Mahafales ont eu peur de nos fantômes. Mon père, sans le savoir, leur avait fait la seule menace qui les pût épouvanter!

»Tu vois, le sorcier!... le sorcier qu’il avait été, sans le savoir!

· · ·

»Un peu plus tard, je trouvai moyen de tirer le vieil Amundsen tout seul dans un coin.

»--Si votre fille reste ici, lui dis-je, elle deviendra aveugle comme vous!

»--Oui, fit-il d’un air réfléchi, oui... C’est probable... Mais tel est le champ que nous a donné le Seigneur. On ne déserte pas le champ du Seigneur!

»Quand je songe à ces paroles-là, j’en ai encore froid dans le dos. Je ne sais pas si c’est d’horreur ou d’admiration.»

--Pauvre fille, demandai-je, qu’est-elle devenue?

--Est-ce que je sais?...

--Mais les missionnaires catholiques?

--Mon ami, le prêtre catholique est doué de la formidable puissance de faire descendre Dieu sur terre, dans l’Eucharistie--par incantation. C’est du moins l’idée que se font de lui les primitifs, et, si tu veux bien y réfléchir, elle est, de leur part, assez naturelle. Donc, il n’est pas, aux yeux de ces primitifs, un homme comme les autres. Il a des pouvoirs surnaturels, il ouvre, et par conséquent peut fermer les portes du Paradis, damner ou sauver pour l’éternité. C’est formidable!... Cela se complique, pour le missionnaire catholique, d’une hiérarchie solide, organisée, qui accroît sa force de commandement. Tout, dans son esprit, est à sa place, il connaît la sienne, il sait mettre les gens à la leur. Avec ça, célibataire: on peut dire qu’il a épousé l’Église. Rien pour lui, tout pour elle. Dévouement, sacrifice, économie, domination.

... Au Congo Belge, les indigènes ne connaissent qu’un Dieu, qui est celui des catholiques. C’est un des plus précieux résultats de la campagne faite, il y a quinze ans, contre Sa Majesté Léopold II, avec le concours des missionnaires protestants: on a balancé Léopold II, mais on n’a pas balancé les missionnaires catholiques, qui ont balancé en un tournemain les protestants suédois, anglais, norvégiens et américains: ç’a été du travail bien fait, quand on y pense, quoique ce ne soit peut-être pas tout à fait celui qu’on avait dans l’idée.

»Mais, au Congo français, les indigènes connaissent trois Dieux...

--... Le Père, le Fils et le Saint-Esprit!

Partonneau haussa les épaules:

--... Ils ne s’inquiètent pas de théologie!... Je te dis qu’ils connaissent trois dieux, ou zombis dans leur langue, qui sont zombi français, qui est catholique, zombi suédois, qui est protestant, et zombi Ponsot, qui est franc-maçon. Car cet excellent Ponsot, colon influent, est aussi un libre penseur convaincu, un maçon de je ne sais plus quel degré, mais considérable, et il a fait construire, à Brazzaville, un temple maçonnique juste en face de la cathédrale de l’archevêque, exprès pour l’embêter.

»Tu as connu Monseigneur? Il est mort, aujourd’hui, mais tu l’as connu?... En effet, ça l’embêtait; il avait Ponsot dans le nez, bien que, franc-maçon ou pas franc-maçon, Ponsot soit un brave homme. Monseigneur Prosper Ganthouard, que tout le monde en Afrique équatoriale appelait Prosper tout simplement, depuis quarante ans, aimait bien la plaisanterie quand elle venait de lui, beaucoup moins quand il en était victime. Cela suffit à expliquer, je suppose, qu’à la fin de sa vie il n’avait plus guère que deux soucis, hors les devoirs de son œuvre évangélique: se payer, avant de mourir, la tête de Ponsot, et administrer ses missions sans sortir un sou de sa poche. Tu comprends, Prosper c’était un fils de paysans, comme bien des missionnaires. Il avait conservé les habitudes de nos campagnes, au bénéfice de l’Église, rien qu’au bénéfice de l’Église, car, de succession personnelle, on sait maintenant qu’il n’a pas laissé lourd. Ses diocèses étaient administrés comme il eût administré une ferme: lui et son clergé devaient vivre sur le pays, de rentes en nature, pour ainsi dire; quant à l’argent, il est fait pour arrondir le bien spirituel ou temporel, et il y a toujours trop d’occasions de le dépenser; ça fait gros cœur.

»Eh bien, Prosper, avant d’aller au paradis, où j’aime à croire qu’il trône maintenant à la droite du bon Dieu, en raison de ses vertus et de son grade, a joui des suprêmes satisfactions que désirait son âme; il a réalisé une notable économie, et il a eu le père Ponsot; il l’a eu, comme tu vas voir, dans les grandes largeurs: c’est bien vrai que l’Église est éternelle, il ne lui faut qu’attendre l’occasion.

»Il y avait bien trente ans que Prosper n’était retourné en Europe: les missionnaires n’ont pas des congés réguliers comme nous autres; même le principe, c’est qu’ils reviennent le plus rarement possible: ils meurent ou ils s’habituent, ils apprennent à vivre à la mode indigène, et les langues et les coutumes. S’ils meurent, on les remplace; s’ils vivent, on n’a pas à leur payer leurs frais de voyage, tous les trois ans, aller et retour. Tu vois que Prosper avait été bien dressé en matière d’économie. Mais enfin, voilà que sur le tard il obtient l’autorisation de ses supérieurs d’aller soigner son foie à Vichy, accompagné d’un autre père, un socius, bien entendu, puisqu’il appartenait à une congrégation. Il prend le vapeur de la mission--un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement, et acheté par lui, car pour les dépenses qui rapportent, malgré qu’il fût serré pour tout le reste, comme je l’ai dit, Prosper n’y regardait pas--et il arrive à Léopoldville, chez les Belges, pour prendre le chemin de fer de Matadi, d’où il s’embarquerait. Le voici donc à la gare, devant le guichet.

»--Deux billets pour Matadi, s’il vous plaît.

»--Deux billets de première? fait l’employé, considérant qu’ils étaient des blancs, et que Prosper était habillé en monseigneur... C’est mille francs!

»--Mille francs pour trois cents kilomètres! se récrie Prosper.

»--Oui... cinq cents francs par place: vous n’êtes pas ici en Europe.

»--Mille francs, proteste l’évêque tout doucement, mille francs! Vous n’y pensez pas! Avec mille francs, je me charge de nourrir dix petits nègres, dont je ferai des chrétiens, de bons chrétiens, pendant un an! Donnez-moi des secondes.

»--Voilà: c’est six cents francs.

»--C’est encore beaucoup trop cher! gémit l’archevêque.

»Pendant ce temps-là, le chef de gare lui-même était survenu, à la nouvelle qu’il y avait au guichet des clients difficultueux. Prosper continue à marchander avec lui.

»--Enfin, dit-il, donnez-moi ce que vous avez de meilleur marché?

»--Nous avons, fait le chef de gare, des quatrièmes à 28 fr. 50... Seulement, c’est pour les nègres.

»--Monsieur, lui répond Prosper avec une grande onction, voilà trente ans que je vis pour rien avec les nègres; je passerai bien vingt-quatre heures avec eux pour économiser 943 francs!... En voilà 57, donnez-moi deux quatrièmes... Quand part le train?

»--Dans deux heures. Et il n’y en a qu’un tous les quatre jours. Vous ferez bien d’aller vous installer tout de suite si vous voulez trouver de la place.

»--J’y vais! déclare Prosper, de la meilleure grâce.

»Le voilà qui s’installe dans une des caisses sans toit ni cloisons des quatrièmes, avec ses bas violets, son socius, ses malles et ses couffins de provisions--en grande partie de la chicouangue, qui est de la farine de banane verte--au milieu d’une centaine de négros et de négresses, auxquels il commence à raconter des histoires en patois bakongo.

»Pendant ce temps-là, le chef de gare avait réfléchi.

»--Monseigneur, dit-il, ça ferait décidément trop mauvais effet de faire voyager deux blancs, dont un archevêque, avec des bouniouls; rendez-moi vos billets de quatrième, je vais inscrire dessus que vous êtes autorisés à monter en première.

»--C’est parfait, répond Prosper, je vous félicite de votre généreuse initiative: le Seigneur ne l’oubliera pas; recevez en attendant ma bénédiction apostolique.

»Mais quand le chef de gare eut reçu la bénédiction, il songea tout de même: «J’ai peut-être un peu outrepassé mes pouvoirs. Il faut que j’avertisse la direction à Matadi.»

»Il téléphone à Matadi, et le directeur lui répond: «Comment! vous ne donnez que des premières à monseigneur l’archevêque! Veuillez lui dire que la compagnie se fait un devoir de lui offrir un train spécial!»

»Le chef de gare arrête le train, qui s’ébranlait, jette sur le quai les malles de Prosper, sa chicouangue et son socius, et lui crie:

»--Monseigneur! Monseigneur! On vous prie d’accepter un train spécial.

»--C’est parfait, répond Prosper en descendant, vous remercierez bien la compagnie... Mais alors, mon ami, alors...

»--Quoi? fait le chef de gare.

»--... Alors, vous me devez 57 francs! Deux quatrièmes Léopoldville-Matadi, que je n’utilise pas... Voilà les billets, reprenez-les!

»--Par exemple! s’écrie le chef de gare: la recette est acquise, je la garde. Vous n’imaginez pas que je vais bouleverser toute ma comptabilité pour vous; et les frais du train spécial!

»--Mon ami, lui dit doucement Prosper, je réclamerai ces 57 francs jusqu’au siège social, à Bruxelles, s’il est nécessaire...

· · ·

»Au moment que cette discussion allait prendre un ton fâcheux, un blanc se précipite, s’épongeant sous son casque: Ponsot, le père Ponsot lui-même, le vénérable de la Loge, le fondateur du temple maçonnique.

»--Le train! dit-il; le train?...

»--Il est parti, le train, répond le chef de gare. Il est loin, même à sa vitesse commerciale, en palier, de quinze à l’heure... Vous prendrez le prochain: nous sommes jeudi: lundi prochain.

»Ponsot commence à jurer de façon à remplir d’allégresse tous les diables du Congo. Prosper et son socius, à l’autre bout du quai, lisaient leur bréviaire, les yeux baissés.

»--Écoutez, dit le chef de gare à Ponsot, il y a peut-être un moyen: la compagnie vient d’accorder un train spécial, qui va partir, à Mgr Ganthouard; vous le voyez bien, monseigneur? C’est celui qui est là, avec ses bas violets... Arrangez-vous avec lui: moi, ça ne me regarde pas, le train est à lui, il en est le maître.

»--Diable! fait Ponsot.

»Mais nécessité n’a pas de loi. Il avait besoin d’être à Matadi à temps pour prendre le bateau d’Anvers, lui aussi; il pensa, comme Henri IV, qu’Anvers vaut bien une messe, et le voilà, lui, le vénérable et le constructeur du temple maçonnique, abordant bien gentiment monseigneur, lui disant qu’entre Européens, n’est-il pas vrai, il faut s’entr’aider, que lui-même, en pareil cas...

»Si tu avais pu voir Prosper! Il fut magnifique! Courtois, la voix miséricordieuse, égale--et si ferme dans son dessein! «Avec quel plaisir, dit-il, il obligerait n’importe lequel de ses compatriotes, en particulier M. Ponsot, dont l’excellente réputation est venue jusqu’à lui... Mais le train spécial ne comporte qu’un wagon, et ce wagon est encombré, entièrement encombré; obligés, par la pauvreté de la mission, de se nourrir à l’indigène, les aliments qu’il emporte, pour lui et le père, tiennent toute la place...

»--N’est-ce que cela, monseigneur, s’empressa de proposer Ponsot: laissez votre chicouangue sur le quai, et accordez-moi l’honneur et le plaisir d’être votre amphitryon jusqu’à Matadi!

»--Voilà, concluait monseigneur, quand il contait cette histoire, ce que j’appelle une solution satisfaisante: nous avons voyagé, le père et moi, en train spécial, et M. Ponsot, vénérable de la loge maçonnique de Brazzaville, nous a traités agréablement... fort agréablement, je me plais à lui rendre cette justice, sans qu’il nous en coûtât un centime. Ce fut une bonne affaire, une affaire comme je les veux... Pourtant, elle aurait pu être meilleure. Figurez-vous que la compagnie ne m’a pas rendu mes 57 francs! Je ne le pardonnerai jamais au chef de gare.

· · ·

Mais il y avait aussi «la force morale» de l’administration. Quelle était, contre les sorciers, la sorcellerie de l’administration? Partonneau ne me le dit pas ce jour-là. Mais un jour, à l’Exposition coloniale de Marseille, nous rencontrâmes le vieux Malgache.

Il était assis, non pas confortablement en tailleur sur son derrière et sur ses cuisses, comme font les Turcs, mais dans une position bizarre, accroupi, la pointe, si l’on peut dire, de ses fesses touchant seulement le sol; et tressait, devant le public, des chapeaux en paille de riz. On en fait, à Madagascar, de fort jolis, qui valent bien ceux qu’on fabrique à Florence; mais ils ne sont pas encore à la mode chez nous, ce qui tient, je pense, à la bêtise de nos importateurs; ou bien qu’ils les vendent comme chapeaux de paille de Florence, ce qui prouverait celle de tous les Français.

Ce Malgache était un très vieux Malgache, assurément: il ne regardait pas les femmes. Tous les Malgaches, à moins qu’ils n’aient atteint un âge très avancé, font l’amour en toute innocence, avec ardeur, sincérité, persistance, et ne manquent jamais d’exprimer à la personne élue, du mieux qu’ils peuvent, l’énergie de leurs sentiments. Mais celui-là ne faisait que tresser sa paille, sans lever les yeux. Il était maigre, à la façon des vieux hommes quand la graisse ne les envahit pas; austère comme un prêtre, toutefois souriant.

--C’est toi, Ramanantsalame, lui dit Partonneau dans sa langue... Tu n’es donc plus sorcier?...

Le vieux dressa la tête. Tout à coup, prosterné, il embrassait les pieds de Partonneau, à la mode de son pays, quand on veut rendre hommage à un supérieur ou à un bienfaiteur. En même temps, il suppliait:

--Ne dis pas ça ici, toumpou-ko--monseigneur!--Il ne faut pas dire ça ici!...

Mais aussi, fouillant dans son salako assez crasseux--son pagne, que les colons appellent aussi assez drôlement «le trousse c...»--il en retirait un billet de cent sous, qu’il offrit respectueusement à ce «seigneur». Ce n’était point, je le savais, une tentative d’achat, de corruption: simplement l’hommage que tout Malgache, fidèle aux antiques coutumes, doit présenter à un grand de la terre, en le saluant.

--Non, fit Partonneau, employant presque ses propres paroles, ça ne se fait pas ici, ça... Mais je ne dirai rien, sois tranquille. Rentre andranou.

Le vieux réintégra la case où il ouvrait ses chapeaux, humblement obéissant. Partonneau s’éloigna de quelques pas. Je n’avais rien compris.

--... Ce n’est pas seulement un sorcier, c’est un assassin. Et mon premier, mon unique client... Qui sait? J’aurais peut-être réussi comme avocat, si j’avais continué: ç’avait été un brillant début!

»... Je vais t’expliquer. Il y a vingt-six ans, quand nos troupes eurent pris Tananarive--ou plutôt ce qui restait de nos troupes: il n’y eut jamais d’expédition coloniale plus mal conçue, plus mal menée--et que nous y eûmes institué le protectorat, il y eut d’abord un fâcheux flottement dans ce qu’on est convenu d’appeler les méthodes administratives. Les militaires commencèrent par ordonner aux habitants des villages de leur apporter toutes les armes qu’ils possédaient. C’était une bêtise, parce que ces armes appartenaient à des sortes de gardes nationales. Les bons, les pacifiques, qui ne tenaient nullement à se battre contre n’importe qui, obéirent; les méchants gardèrent leurs pétoires--des fusils snyders, vendus par les Anglais--de sorte que, en un clin d’œil, le pays fut couvert de bandes pillardes, qui ne furent pas d’abord des insurgés patriotes, mais de simples brigands. Là-dessus, les sorciers s’en mêlèrent: les sorciers indigènes n’aiment jamais les Européens, parce que les Européens amènent avec eux des médecins, et protègent les missionnaires, deux catégories de personnes qui ôtent le pain de la bouche aux sorciers, des gâte-métier.

»Un de ces sorciers, devenu chef de bande, était Ramanantsalame. Il ne se contenta pas de voler des bœufs et de chiper du riz, ce qui eût été une distraction presque innocente, il attaqua trois colons, chercheurs d’or, qui avaient eu la naïveté de croire, sur les assurances du gouvernement, que le pays était «pacifié», et les massacra hideusement. Je te fais grâce des détails de ce crime; ils sont atroces. Les trois malheureux s’étaient réfugiés dans une case au toit de paille, à laquelle Ramanantsalame fit mettre le feu. Suffoqués par la fumée, ils tentèrent une sortie. Les hommes de Ramanantsalame les tuèrent, leur ouvrirent le ventre en croix, les mutilèrent salement... Tu comprends ce que je veux dire.

»Comme je connaissais le pays depuis longtemps, le gouvernement civil--les militaires ne voulaient plus rien savoir--me mit à la tête d’une vingtaine de miliciens, avec ordre de m’emparer du bonhomme, vivant, si possible. Par hasard, j’y réussis. Je le pris au vol au moment où il sautait par la fenêtre d’une maison dans le village où il s’était réfugié. Je croyais que ma besogne était finie... Mon vieux, tu ne tiens pas compte des beautés de la civilisation! Qui dit civilisation dit tribunaux. Il y avait à Tananarive une Cour d’assises, mais une Cour d’assises sans jurés; rien qu’un président, deux juges en robe rouge et deux assesseurs, choisis parmi les colons. Seulement, on ne trouva point d’avocats: la graine n’en avait pas encore germé dans l’île. Je vois donc arriver chez moi le procureur général.

»--Il paraît que vous êtes licencié en droit? me dit cet important magistrat.

»--Comme tout le monde... Quand on est jeune, on ne sait pas ce qu’on fait!

»--Non, pas comme tout le monde, répond le procureur général. Nous avons eu beau chercher, il n’y a pas d’autre licencié en droit à Tananarive. Vous êtes le seul. Alors il faut que vous soyez le défenseur, devant la cour, de Ramanantsalame.

»--Mais c’est idiot! C’est moi qui l’ai arrêté, voyons!

»--Ça n’a aucune importance: vous serez son défenseur.

»Un des principes que j’ai acquis au cours de ma carrière d’explorateur, est que, plus les requêtes ou les injonctions qui vous sont présentées vous semblent stupides, plus il est inutile, ou même dangereux, de n’y point obtempérer. Je comparus donc aux assises en qualité de défenseur de cette canaille de Ramanantsalame, et prononçai, en substance, la plaidoirie que voilà:

«Jugés par des magistrats civils français, en vertu des lois criminelles françaises, nous nous bornerons à invoquer l’article 12 du Code pénal: «Tout condamné à mort aura la tête tranchée.» Et nous ferons appel non seulement à la lettre, mais à l’esprit de cet article, ainsi qu’à l’usage plus que séculaire: vous n’avez pas le droit de nous décoller autrement qu’à l’aide de cet appareil qui déjà fit tomber, aux jours révolutionnaires, la tête de tant d’innocentes victimes. J’ai nommé la guillotine! Eh bien, amenez vos bois de justice! Nous les attendons: à Saint-Pierre-et-Miquelon, colonie où les transports sont bien moins dispendieux qu’ici, il en coûta 72.000 francs à l’administration pour faire exécuter un condamné à mort. A Tananarive, la facture, messieurs, s’élèverait, suivant le barème que je soumets à votre désintéressé et judicieux examen, à 150.000 francs. Vous trouverez sans doute que c’est bien cher pour se payer la tête d’un pauvre diable, aveuglé d’un obscur fanatisme, qui... qui... qui... Et caetera.»

»Après quoi je m’assis, au milieu de l’ahurissement général. La cour se retira pour délibérer. Le président, brave homme, et pas bête, qui avait fait toute sa carrière de magistrat aux colonies, souffla un peu, et avisa:

»--Il y a tout de même quelque chose dans l’argumentation du défenseur: si nous condamnons cet homme à mort, il le faudra guillotiner. Et nous n’avons pas de guillotine...

»Mais l’un des assesseurs civils était architecte. En cette qualité, il aurait aussi bien construit un bateau à vapeur qu’un moulin à vent ou une niche à chien. Cet animal proposa tout de suite:

»--Mais je vous en ferai une, moi, de guillotine! Il n’y a rien de plus simple!

»Et il se mit à tracer l’épure de la guillotine sur son buvard.

»--Je ne suis pas de cet avis, répliqua par bonheur le prudent président. Quand j’étais juge à Saint-Louis-du-Sénégal, on a construit comme ça une guillotine de fortune. On l’a essayée sur une botte de paille, elle marchait admirablement. Sur un tronc de palmier, sur un veau: elle marchait toujours. Mais sur le cou d’un condamné, elle n’a plus rien voulu savoir. Non, non! je repousse la solution de la guillotine indigène. C’est un outil qui doit venir de la métropole!... Qu’on l’acquitte, ce pauvre bougre, puisqu’il serait ruineux de le décapiter!

»Voilà comment cette crapule de Ramanantsalame, grâce à mon éloquence, est encore en vie.»

Nous repassâmes devant le vieux Malgache. Il tressait toujours ses chapeaux. Partonneau renouvela sa question:

--Alors, tu n’es plus sorcier, ni assassin?

Le vieux répondit, en levant des mains déprécatrices:

--Pas la peine... ça ne paie plus!...

Et dans cette réplique m’apparut, en vérité, le succès de ce qu’on nomme, par un trop grand mot qui prête à sourire, et qui est vrai pourtant, «le succès de notre œuvre civilisatrice...»

· · ·

--Mais, Partonneau, lui demandai-je, quand les missionnaires, ou, si tu veux, le christianisme, entrent en conflit avec les religions locales, que faut-il faire?

--Je n’ai pas d’opinion sur ce que pouvait et devait être la politique religieuse de l’Empire Romain au IIIe siècle, mais je tiens qu’aujourd’hui, du point de vue colonial, le seul qui soit de mon ressort, le gouverneur Félix devrait être considéré comme un excellent fonctionnaire: il était plein de bon sens. Polyeucte, au contraire... j’aurais de la méfiance à l’égard de Polyeucte, son zèle m’inquiéterait.

«Je l’ai rencontré au début de ma carrière, il y a bien des années, ressuscité, dans un petit poste qui s’appelle Messira, sur le Saloum.

»J’ignore si tu te souviens exactement de ce que c’est que le Saloum. C’est une rivière qui donne son nom à une province, laquelle dépend du gouvernement du Sénégal. Vers le sud, le territoire touche à la Gambie qui est anglaise. Et la Gambie elle-même n’est qu’une espèce de large couloir, large de quarante kilomètres à peu près, au fond duquel coule une rivière qui porte le même nom, profonde et large comme un fjord de Norvège. En somme, la Gambie, pour les Anglais, c’est une colonie avortée, une colonie sans espoir de développement, qui ne leur sert à rien du tout. Mais ils la gardent dans l’espoir de l’échanger un jour contre l’Algérie.

--Tu dis, Partonneau?

--C’est pourtant facile à comprendre. La Gambie est le type de ces colonies inutiles que leur propriétaire ne conserve que pour servir de monnaie d’échange contre une autre, mieux à sa convenance. Or, comme en matière d’échange l’Angleterre tient à gagner, selon sa nature, j’en conclus qu’elle n’abandonnerait la Gambie que contre l’Algérie ou l’Indochine, ou les deux, si possible.

--Ah! bon!... Tu as des manières de parler!...

--Je parle pour me faire entendre, et en paraboles, comme les prophètes... En attendant, pour bien nous montrer l’avantage que nous aurions à lui acheter sa Gambie, dont nous nous fichons par ailleurs comme une tortue d’une corde à nœuds, l’Angleterre y pratique la seule industrie à laquelle ce couloir du reste peut servir, celle de la contrebande du gin, de la cotonnade et de la poudre dans nos possessions du Sénégal, de la Guinée française et du Haut-Sénégal-Niger. Et cela nous oblige, de notre côté, à entretenir un ou plusieurs douaniers, dans les plus petits patelins, tout le long du couloir.

»Le père Chambédisse était préposé des douanes à Messira, qui est un lieu peu enchanteur, à l’embouchure du Saloum, comme je t’ai dit; mais presque en face il y a l’embouchure de la Gambie et la capitale de la Gambie anglaise, Bathurst: à surveiller.

»A Messira, il y a des Ouolofs musulmans et chrétiens, et aussi des Sérères fétichistes. Tout ce pays, auparavant, était aux Sérères. Mais ils reculent progressivement devant les Ouolofs, parce que, étant fétichistes, leurs bons dieux ne leur défendent pas de se saouler avec du gin, avec de la bière de mil, avec du vin de palmes, avec tous les breuvages qui ont un peu plus de goût que l’eau pure; et ça ne paraît pas avoir été salutaire à leur tempérament. Pourtant, il y a une trentaine d’années, il en restait encore pas mal, braves gens au fond, bien qu’à peu près complètement abrutis, et ils avaient à Messira une belle case-fétiche, toute remplie de ces bonshommes en bois que les collectionneurs paient maintenant les yeux de la tête, un collège de sorciers et un grand-sorcier, comme qui dirait une espèce d’archevêque des Sérères, lequel se livrait dans la case-fétiche à un tas d’opérations extraordinaires. Ce grand-sorcier était un vieux noir, sérieux comme un âne qui boit, très convaincu de ses mérites, mais assez facile à vivre et avec lequel, personnellement, j’entretenais les meilleures relations.

»A l’autre bout de Messira, il y avait la chapelle de la mission lazariste, pour les Ouolofs catholiques, et une espèce de presbytère où vivait le missionnaire, le père Mottu. Lui aussi un très brave homme, dans son genre, plus près du mien; mais je ne le lui montrais pas: le principe de non-intervention, tu conçois. Si tout le monde avait bien voulu en faire autant!...

»Tout le monde, et en particulier Chambédisse, le douanier, par malheur, ne voulait pas en faire autant. Chambédisse, avec passion, avec convictions, avec fureur, se déclarait nettement anticlérical. C’est ce qui l’a lié avec le père Mottu.

--Partonneau, voyons!...

--Je te dis les choses comme elles sont, et si tu voulais bien y réfléchir un seul instant, tu découvrirais que ce rapprochement était inévitable. A quoi bon avoir une opinion si l’on ne peut l’exprimer? Chambédisse ne pouvait me l’exprimer, ni à mon unique commis des Affaires indigènes, à cause du principe de non-intervention, que je respectais scrupuleusement, et que j’imposais à mon personnel de respecter; alors il est allé droit à l’ennemi, je veux dire au père Mottu. Le père Mottu se devait de tenir le coup. Il l’a tenu.

»Ça fait que, peu à peu, ils sont devenus inséparables, justement parce qu’ils n’étaient pas du même avis. Si tu crois qu’à Messira les sujets de conversation sont nombreux! Au fond l’un et l’autre étaient heureux d’être tombés sur celui-là, qui est inépuisable. La partie n’était pas tout à fait égale, parce que Chambédisse puisait principalement ses arguments dans Léo Taxil, et le père Mottu dans la Somme de Saint Thomas, un meilleur auteur. Mais jamais Chambédisse ne s’avouait vaincu, et, quand il avait battu en retraite, ce n’était que pour un moment. Une fois seul, il pensait: «Voilà un nouveau raisonnement qui va lui en boucher un coin.» Ces nouveaux raisonnements lui apparaissaient surtout à l’heure de l’apéritif. Une absinthe le rendait lucide, plusieurs lui inspiraient une véritable éloquence, devant laquelle le père Mottu cédait apparemment.

»Mais alors, le lendemain, c’était le missionnaire qui revenait! Il avait trouvé la réponse, il écrasait son adversaire. Mais ce n’était pas pour longtemps.

»Et un jour, un jour--ah! laisse-moi le qualifier de fatal!--Saint Thomas eut le dessus, définitivement. Je crois que, ce jour-là, Chambédisse avait un peu dépassé son habituelle dose apéritive. Son cœur se fondit, la lumière brilla pour lui. Il vit, il crut, il fut désabusé. Ce n’était plus Chambédisse, c’était Polyeucte, dans toute l’ardeur et le délire d’une foi nouvelle, Polyeucte acharné contre les faux dieux.

»--Mon père, dit-il au missionnaire, je suis converti. Vous m’avez converti!»

Le père Mottu répondit, comme il convient, qu’il en louait le Seigneur.

»--Mais ce n’est pas tout ça, poursuivit Chambédisse; il faut faire quelque chose qui soit digne de ce grand jour. Allons de ce pas brûler les idoles des Sérères!

»Le père Mottu allégua que cette démarche était à ses yeux légèrement inconsidérée.

»Malheureusement, comme le père Mottu fumait la pipe, Chambédisse s’empara de ses allumettes, qui étaient sur la table. Il y ajouta un tome des œuvres de Léo Taxil, et partit en courant.

«--Chambédisse, rendez-moi mes allumettes! criait le père Mottu, essayant de le rattraper.

»Ce fut en vain, son récent fanatisme donnait des ailes à Chambédisse, et la grande case-fétiche était une paillotte comme toutes les cases des Sérères. Elle brûla très bien. Le père Mottu était fort embarrassé du zèle de son prosélyte. Il s’efforça même de sauver un de ces faux dieux des Sérères, mais le bonhomme lui fut arraché des mains par les fidèles du Grand-Sorcier, insuffisamment informés de ses intentions, et qui faillirent lui faire un mauvais parti.

»Le lendemain, je reçus la visite du Grand-Sorcier. Ce respectable animiste m’intima gravement qu’il aurait cru pouvoir attacher plus de confiance dans la protection du gouvernement de la République, ou des paroles à cet effet. Il en ajouta d’autres qui signifiaient à peu près:

»--Ça va faire du vilain: mes dieux se vengeront!

»Je fus obligé de lui répliquer que ses dieux pouvaient faire tout ce qu’ils pourraient, mais que je conseillais à leurs prêtres de se tenir tranquilles. Il sourit comme si cette suggestion ne le regardait pas, et s’en alla d’un air de commisération.

»Il s’en était si bien allé, que je ne le revis jamais. Le lendemain, il avait gagné par mer la Guinée Portugaise, avec tout son collège de sorciers, et la moitié ou les trois quarts des Sérères fétichistes, ce qui diminua de façon regrettable le rendement de l’impôt de capitulation.

»... Et n’empêcha pas la chapelle du père Mottu de brûler à son tour dans la quinzaine. Je demandai le déplacement de Chambédisse: d’abord comme sanction à son enthousiasme indiscret, mais surtout dans son propre intérêt. Mais l’administration compétente prit son temps, comme toujours, et quand la décision arriva, Chambédisse était déjà mort: de maladie, évidemment. Personne n’a jamais pu prouver que ce ne fut pas de maladie.»

LE MAITRE DES HOMMES

LE CONDAMNÉ A MORT

«... Dans toutes celles de nos possessions où j’ai exercé les pouvoirs que je détiens du gouvernement de la France, me dit Partonneau, je me suis toujours arrangé, dans ces dernières années, pour faire condamner à mort le plus grand nombre possible de mes sujets. Je disais aux tribunaux indigènes--non pas, tu le comprends bien, aux magistrats français: il m’aurait suffi d’exprimer ce désir pour que ces animaux s’évertuassent à le contrarier--je disais à ces braves juges noirs qui rendent leurs arrêts sous un baobab, un doubalel ou un fromager: «Ne vous gênez pas! Soyez sévères! Faites respecter les bonnes mœurs, l’ordre public, et même les intérêts de votre politique et de vos passions!»

»Tu vas penser que je suis altéré de sang, que j’aime à voir pendre, décapiter, fusiller, peut-être écarteler. Il n’en est rien. Je suis le plus doux des hommes, et le plus indulgent: la mansuétude incarnée. Mais je vais t’enseigner une chose, qu’on ignore trop, et qu’il est indispensable de connaître: c’est que le bon état, c’est que la prospérité d’un cercle sont en raison proportionnelle et directe du nombre des condamnés à mort!

»Ainsi qu’il arrive de la plupart des grandes découvertes, c’est le hasard qui me permit de faire celle-ci.

»J’étais à ce moment gouverneur de la côte des Graines (Afrique Occidentale). Il y a des fonctionnaires coloniaux qui dirigent leur colonie sous un pankah, assis dans leur fauteuil en rotin. Ce n’est pas ma manière. A parcourir perpétuellement la colonie, on ne parvient pas encore à tout savoir et à réaliser ce qui devrait être fait; mais en restant sur son derrière, on ne sait rien, et rien ne se fait. Je finis même par réfléchir à ceci: «Il n’y a encore aucune communication entre la côte des Graines et sa voisine, le Niger-Volta. Si je vais rendre visite à mon collègue du Niger-Volta, bien que je n’aie pas grand’chose à lui dire--mais il paraît que l’apéritif est chez lui excellent, parce qu’il a une machine à glace,--à partir de cet instant, il y en aura une!»

»Donc, je pars, en automobile--nous avons tous des automobiles, à l’heure qu’il est, sur les routes de ma colonie--et je télégraphie à l’administrateur de Bodiéni: «Peut-on rouler de Bodiéni à Fouloubé, qui est la capitale du Niger-Volta?» Il me répond: «De la frontière du Niger-Volta à Fouloubé, il y a une route d’auto, mais de Bodiéni à cette frontière, sur trois cents kilomètres, rien! C’est la forêt et la montagne.» Alors, je lui câble: «Pas de route sur trois cents kilomètres? Vous avez trois jours pour la faire!»

»L’administrateur de Bodiéni n’avait avec lui par suite de décès, relèves, et autres petits jeux administratifs, qu’un commis principal, le seul blanc avec lui dans tout le cercle: un ancien étudiant en pharmacie, à trois inscriptions. Il colle son pharmacien sur le boulot, avec dix mille indigènes levés par les soins des chefs de villages. En trois jours, la route est faite, sauf pour les ponts: mais comme c’était la saison sèche, l’auto descendait gentiment dans le lit des rivières, à sec ou du moins guéables. Pour remonter, on mettait dix indigènes derrière, cinquante devant, qui tiraient à la cordelle: ça faisait une négromobile au lieu d’une automobile, mais ça marchait tout de même... Voilà comment il y a une route, maintenant, de ma capitale au Niger: ce n’est pas plus difficile que ça: il n’y avait qu’à y penser. Et c’est une belle route, bien qu’un des chefs du pays, Malmady-Coumla, prétende qu’elle lui fiche le vertige. C’est qu’elle est pour la plus grande partie en lacets, en corniche, au-dessus des torrents, et qu’elle est large! Ce bon Mahmady-Coumba n’était accoutumé qu’à ses pistes, qui ont juste la largeur des pieds d’un nègre et vont toujours tout droit, du fond des vallées à leur sommet, sans se soucier de la pente.

»Me voilà donc à Bodiéni en un rien de temps. Il y a là des Apolloniennes assez agréables. Quelques instants diurnes pour me rafraîchir, quelques heures nocturnes pour nouer connaissance avec elles, et le lendemain je me fais rendre compte des affaires d’État par l’administrateur. Tout était dans l’ordre, les indigènes faisaient preuve d’un bon esprit. Autrement dit, ils avaient payé leurs taxes. C’est tout ce qu’on leur demande: je défie qu’on prétende qu’un cercle où l’indigène acquitte les taxes sans réclamer n’est pas animé d’un bon esprit.

»--L’impôt est rentré, me dit l’administrateur: 300.000 francs, dans des caisses, sous mon lit.

»--Et votre chambre ferme à clef?

»--On n’a jamais su ce que c’était qu’une clef dans le pays... mais qu’est-ce que ça fait?

»--Vous avez raison, lui dis-je, du moment que vous couchez dans votre lit. Et je ne vous demande même pas si vous y êtes seul.

»En effet, jamais les noirs ne se risqueraient à voler en plein jour, surtout une lourde caisse dont tout le monde sait le contenu. La confiance de mon subordonné avait mon approbation sincère. Je lui accordai mes compliments pour l’administration de son cercle.

»--Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.

»C’est encore un de mes principes de me faire accompagner par l’administrateur, tant que je suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi d’un tas de choses, même si les noirs n’osent se plaindre de rien. Par exemple, si les vieilles femmes, seules, assistent aux palabres, c’est que le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant avec les jeunes, à qui leurs maris ou leurs pères font gagner la brousse avant qu’il arrive. Mais tout à coup je réfléchis:

»--Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent de l’impôt? Vos trois cent mille francs, dans cette case ouverte à tout le monde? Mettez-y votre pharmacien.

»--Il est loin: sur le tronçon de route qui reste à construire entre Bodiéni et la frontière. Je ne puis pas le faire revenir: les noirs n’en ficheraient plus un coup. Mais ça ne fait rien: je puis quitter le poste avec vous demain matin... Je vais installer le condamné à mort dans ma chambre: les caisses de l’impôt ne risqueront rien.

»--Le condamné à mort?

»--Oui: Samba Laôbé... Monsieur le gouverneur, Samba Laôbé est la providence du cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes collaborateurs européens ont été mobilisés, je ne m’en serais pas tiré... Vous avez vu mes miliciens, hier?

»--Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés sénégalais. Je n’ai jamais vu ça.

»--C’est le condamné à mort qui les a dressés... Et le jardin? Il est admirable, n’est-ce pas, le jardin? Il n’y en a pas deux comme ça dans toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à mort qui y veille... Il tient aussi la comptabilité.

»--Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné à mort?

»--C’est un condamné à mort. Voilà tout. Seulement il l’est depuis dix ans... Il y avait eu recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est à croire que la pièce, ou bien la réponse à la pièce, s’est perdue dans la brousse, que le courrier a été arrêté, intercepté... Alors Samba est toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté. Vous concevez que, dans ces conditions, il marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit: «Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris!» Et puis, comme il est éternellement prisonnier, on a tout pu lui apprendre, on avait le temps: la cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage, la lecture, l’écriture, la comptabilité; et maintenant, on peut se reposer sur lui pour former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats de condamnés à deux ou trois ans de travaux seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête: quand ils ont appris, ils s’en vont!...

»Nous partîmes le lendemain, laissant la garde des 300.000 francs, le commandement du cercle, en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé, condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction universelle. J’aurais voulu pouvoir lui faire décerner les palmes académiques.

»Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux indigènes à multiplier le nombre des condamnés à mort: ils sont l’épine dorsale des États que je gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette expérience, je m’arrange pour qu’ils ne soient jamais exécutés.»

»Au bout du compte, c’est l’extension de la loi Bérenger à la peine de mort; et puisque la suspension des effets du jugement a pour indispensable condition la bonne conduite du bénéficiaire, on a toutes les chances de garder sous la main un gaillard souple comme un gant.

»J’ai parlé «du glaive de la loi». Ce n’est là, je dois bien le spécifier, qu’une figure: les condamnés à mort par les tribunaux indigènes, aux termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement j’aurais dû dire, par conséquent: la potence, ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, de la justice.

»Mon procédé, pour me procurer une quantité suffisante de condamnés à mort, était aussi simple qu’efficace: il me suffisait d’inviter les tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction, qui eût été, pour mes projets, déplorable, de cette matière première, il me fallait user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais mon procureur de la République, avec qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs termes: homme, du reste, de la plus grande humanité. Il ne faut point trop s’en étonner: à notre époque contemporaine, c’est le plus souvent la magistrature assise qui prétend à la sévérité, la magistrature debout à l’indulgence: précisément, je suppose, parce que ce devrait être l’inverse; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de nos mœurs judiciaires actuelles.

»Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient avec la bonté naturelle de son cœur, cet excellent magistrat s’arrangeait pour retarder durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du recours en grâce. Parfois même, il savait égarer les pièces nécessaires à cette expédition, et tu conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme tant que la Cour de cassation et le président de la République n’ont pas dit leur dernier mot. Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous étions forcés dans nos derniers retranchements, que la Cour de cassation repoussât le pourvoi, que le président de la République refusât la grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon condamné:

»Le jugement, disions-nous, appartient sans conteste au tribunal indigène, mais l’application de la peine nous concerne: elle est du ressort de l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle où cette application de la peine doit avoir lieu, personne ne sait pendre. Et le condamné doit être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne fait point l’ombre d’un doute. En conséquence, il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse un spécialiste de la pendaison.

»On n’en trouvait jamais: nous y mettions bon ordre.

»C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues, cinq ou six années d’une existence heureuse, malgré la décision des anciens de son village, qui voulait que, depuis ce temps, son corps se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer cette expression, une déplorable crapule, la honte de sa race et de sa tribu: un incorrigible ivrogne, qui avait fini par tuer son père et sa mère, deux de ses oncles et le garde-police venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou on n’en a pas: mon principe était que Mamy-N’Diaye ne devait pas plus être exécuté que les camarades. C’était bien davantage encore l’opinion de Carlier, l’administrateur du cercle: tous les autres administrateurs possédaient déjà leur condamné à mort et lui n’en avait pas! Il en souffrait comme d’une insupportable infériorité, susceptible d’influer sur son avancement, puisque le gouvernement de son cercle s’en ressentait. Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les apparences, ferait un aussi bon condamné à mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé à la perfection par le procédé le plus élémentaire: rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait un cadavre définitif le jour où il boirait autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif des hommes, et la main droite de Carlier pour l’administration du cercle, bien entendu. Par surcroît, on l’avait mis à la vaccination: il maniait la lancette comme un vieux praticien.

»Malheureusement, il y a des choses qu’on ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech, détaché à la flottille et à l’hydrographie de la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par le commis principal Bouffiot, un brave homme, mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner était excellent. Plévech en fait ses compliments à Bouffiot, qui répond orgueilleusement:

»--Depuis que nous avons notre condamné à mort!...

Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.

»--Vous avez un condamné à mort? fait Plévech. Pourquoi ça? Pourquoi n’est-il pas exécuté?

»--Parce que, expliqua Bouffiot, qui par malheur, dans sa situation subordonnée, ne se croyait pas permis de révéler un des grands secrets de mon gouvernement, parce que... il doit être pendu.

»--Eh bien?...

»--Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.

»--Vous ne savez pas pendre? crie Plévech avec autant de stupeur que d’indignation. C’est impossible! Tout le monde sait pendre!

»--Mais non, je vous assure...

»--Tout le monde sait pendre: c’est la chose la plus facile. Vous avez bien une corde?

»--Oui...

»--On fait un nœud à double épissure... Tenez, comme ça!... Il n’y a plus qu’à trouver un arbre: ce doubalel, avec sa grosse branche, par exemple. Il a l’air d’avoir été fait pour ça... Il faut aussi une table... Mais la voilà: celle devant laquelle nous sommes assis... Toi, le condamné à mort, enlève la nappe... Elle est enlevée?... Mets la table sous la branche. Appelle mon boy.

»Le boy de Plévech arrive à l’ordre, Plévech lui fait accrocher la corde.

»--Et maintenant, dit Plévech à Mamy-N’Diaye, monte sur la table.

»Le pauvre Mamy-N’Diaye, qui depuis six ans qu’il était condamné à mort n’avait jamais fait autre chose qu’obéir, monta sur la table.

«--Mais, proteste Bouffiot, ça ne vous regarde pas, cette affaire-là!

»--Est-il condamné à mort, oui ou non? Je ne connais que ça. Une administration qui n’exécute pas les sentences parce qu’elle ne sait pas pendre! C’est à n’y pas croire! Quand je raconterai ça... Boy, mets la corde au cou du condamné... Bon!... retire la table... Il n’y a qu’à retirer la table.

»... Le boy retira la table, et Mamy-N’Diaye, qui n’y avait rien compris du tout, se trouva pendu. Bouffiot sauta à son tour sur la table, pour le dépendre, mais il était trop tard: la colonne vertébrale s’était cassée net.

»--Vous voyez bien que vous savez pendre, conclut Plévech.

»L’administrateur Carlier, à son retour, ayant appris la fin imprévue du pauvre Mamy-N’Diaye, m’en avertit par télégramme, mais je ne pus faire prendre aucune mesure disciplinaire contre Plévech, attendu qu’en effet sa victime était censée être exécutée depuis plusieurs années, et, juridiquement, devait l’être.

UNE LEÇON

«... Si singuliers, inattendus, embarrassants que fussent les événements, me confia Partonneau, j’ai toujours trouvé moyen de me tirer d’affaire avec mes sujets--car ce sont des sujets, dans les colonies où ils ne sont pas électeurs. Les populations de notre empire d’outre-mer--je parle même des cannibales du Congo ou des îles polynésiennes--sont simples, impressionnables, obéissantes, respectueuses du chef, parce qu’elles ont toujours un chef, et mourraient tout simplement de faim, d’ennui, de pure incapacité à décider les choses les plus élémentaires, si elles n’en avaient point. A plus forte raison se laissent-elles diriger, manier, quand ce chef est un blanc, un homme d’une race supérieure, sorti de la mer par un incompréhensible et formidable miracle. Je ne fais même pas exception pour les Annamites, qui ne sont pas pourtant des sauvages, mais de braves laboureurs fort civilisés à leur manière, et à leur manière aussi, d’une touchante, patriarcale moralité. Ils considèrent le chef, d’où qu’il vienne, comme leur «père et mère»; on en tire tout ce qu’on veut, si l’on sait les prendre. Cela me fut enseigné, il y a bien longtemps déjà, au début de ma carrière, par un collègue plein d’expérience qui me disait: «Ce pays-ci est si facile à conduire! On devrait y envoyer de chez nous les apprentis sous-préfets: les bêtises n’ont pas d’importance!»

»Une seule fois dans ma vie, je crois, j’ai été roulé--pas moi personnellement, mais un de mes subordonnés dont j’étais responsable--par mes administrés. Il est vrai que c’étaient des Européens, des blancs, ou plutôt des blanches, comme tu verras. Il n’y a rien à faire avec des blancs, surtout des Français: ce sont des individus, d’indécrottables individus, non pas un troupeau. Ou alors c’est un troupeau qui n’a d’autre souci que d’embêter le berger. Songe alors, quand les femmes s’en mêlent!

»Je venais de Madagascar, et l’on m’avait envoyé à l’île du Saint-Esprit. C’était de l’avancement, puisque j’étais gouverneur, et non plus administrateur en chef, et c’est pourquoi j’avais accepté le poste. Mais à part ce motif de carrière, ce changement ne m’amusait pas. Madagascar est une colonie agréable; les femmes y sont aimables, les hommes disciplinés, pas bêtes, et, à cette époque, il n’y avait pas trop de colons: tu dois savoir qu’on a plus d’embêtements avec un seul colon qu’avec cent mille indigènes. Le climat, surtout dans les hauts, est délicieux: les plateaux sont autant de stations pour poitrinaires. Mais l’île du Saint-Esprit--j’en change le nom, tu la reconnaîtras aisément, pour peu que ça t’amuse--est située dans une des régions les plus déshéritées du globe, au milieu du brouillard et des glaces. Il y a là quelque six mille habitants, pas beaucoup plus, et tous des blancs, comme je viens de te le dire, descendus de quelques pêcheurs et marins bretons, normands ou basques, qui vinrent s’y établir il y a quatre siècles. Est-ce le climat, si rude et si triste, qui n’a pas été favorable à la race, ou bien l’effet des mariages consanguins? La plupart de ces gens sont devenus tout petits de taille, surtout les femmes; ils ne se développent guère, semblent rester des enfants. Un jour, un de mes employés m’annonça qu’il allait épouser une fille du pays, qu’il me nomma:

»--Tu es fou! lui dis-je, elle n’a pas douze ans...

»Il m’apporta l’extrait de son acte de naissance: elle en avait dix-huit! Ce petit peuple--petit, comme tu vois, dans plusieurs sens du mot: du reste, as-tu remarqué qu’on ne voit jamais de grands animaux dans les petites îles? Il y a peut-être là une question de proportions voulues par la nature--garde toutefois des qualités solides. Il est sobre, honnête, travailleur; ses idées, sa moralité, sa religion sont restées exactement ce qu’elles étaient au dix-septième siècle, il s’est conservé intact dans ses glaces, il n’a pas bougé. Durant la saison des pêches, qui sont à peu près leur seule occupation--la terre et la température sont si ingrates que l’agriculture même n’y existe pour ainsi dire point--ces gens besognent durement, sans lever leurs pauvres têtes. Aussitôt l’hiver arrivé, ils n’ont plus grand’chose à faire. Alors ils font de la politique, une espèce de politique locale, à propos de rien, de queues de poires, sur des sujets infimes qu’on a la plus grande peine du monde à concevoir. C’est leur seule distraction. Ils ne reçoivent pas de journaux, n’ont que très peu de livres, bien qu’ils sachent tous lire, et soient aussi intelligents sans doute que vous et moi, d’une intelligence trépidante, acérée, pareille à la vivacité des fox-terriers: le cerveau ne diminue pas en même temps que la taille, ni l’activité du système nerveux. Et ils sont fiers, vertueux, ombrageux, susceptibles.

»Un matin que je venais d’arriver à mon bureau, mon expéditionnaire, Manga-Maso, que j’avais emmené avec moi de Tamatave, m’avertit:

»--Y en a ici délégation notables. Vouloir parler toi: Kabary (discours, palabres).

»--Dis-moi, lui demandai-je, s’ils ont des gants blancs ou des gants noirs?

»--Y en a gants noirs, répondit-il.

»Je connaissais les coutumes de l’île: la délégation portait des gants noirs; alors ses intentions étaient hostiles; ça allait chauffer.

»Ça chauffa! Je lus sur les visages tous les signes d’une indignation non dissimulée. On m’annonça qu’un de mes subordonnés, un des juges au tribunal de Saint-Esprit, parti depuis trois mois pour la France, en congé régulier, venait de commettre à l’égard de la population féminine de l’île un outrage abominable, impardonnable! Je pensai en moi-même que ce crime ne devait pas être bien grave, puisque son auteur, absent, n’avait pu le commettre en personne. On me détrompa. Les gants noirs du président de la délégation jetèrent en frémissant sur ma table une petite brochure, rédigée par le magistrat incriminé, à l’occasion de je ne sais plus quelle exposition qui avait lieu en cet instant à Paris. C’était un essai, qui me parut fort innocent, sur l’île du Saint-Esprit, ses ressources, son aspect géographique, les mœurs de ses habitants.

»--Eh bien? fis-je.

»--Là, monsieur, là! indiquèrent les gants noirs, frémissants d’émotion.

»Je lus: «... Les femmes de l’île du Saint-Esprit sont bavardes et coquettes.»

»J’eus la plus grande peine à m’empêcher de rire. C’était ça, non, c’était ça, l’irréparable outrage?... Si ce brave homme de président avait pu lire ce qu’on imprime quotidiennement, en France, sur les femmes de France, il aurait senti que le péché était véniel. C’est ce que je tentai, bien doucement, de lui faire entendre. Il ne comprit pas du tout. Comme je te l’ai dit, ces gens n’ont que peu d’occasions de lire: et tout ce qu’ils peuvent lire, surtout ce qui vient de la métropole, cette France qu’ils n’ont jamais vue et ne verront jamais, prend à leurs yeux une importance démesurée.

»--Nous sommes venus demander le déplacement de ce magistrat, conclut le président, froissé de mon indifférence. Il ne faut pas qu’il revienne jamais à Saint-Esprit.

»--Cela vous regarde, répondis-je. Adressez-moi un vœu en ce sens. Je le transmettrai à l’administration centrale, mais sans l’appuyer, je dois vous en avertir. L’offense est insignifiante, et ce juge est un excellent magistrat, sérieux, bon juriste, fort attaché aux devoirs de sa charge. Avez-vous un autre reproche à lui faire?

»--Celui-là suffit! répliqua la délégation d’un air sombre.

»Elle tourna les talons. Je reçus quelques heures plus tard la plainte qu’elle formulait contre ce juge «au nom de toute la population de l’île et de l’honneur des femmes». Je l’envoyai telle quelle, sans commentaires, à l’administration de la rue Oudinot--et l’administration s’assit dessus, comme tu peux le penser. Je suppose même que les jeunes rédacteurs du ministère des colonies s’en firent une pinte de bon sang, peut-être même le ministre, si cette réclamation est tombée sous ses yeux, ce qui n’est pas probable.

»Une des rares distractions, à Saint-Esprit, est d’aller lire les télégrammes de navigation, qui sont affichés, sur papier jaune, devant les bureaux du capitaine de port. C’est ainsi que les habitants de la toute petite ville apprirent que le Gaurisankar--à propos pourquoi est-ce que nous donnons des noms de montagnes aux bateaux? C’est idiot!--arriverait bientôt, débarquant un certain nombre de passagers, parmi lesquels l’infortuné magistrat, cause involontaire d’un si grand scandale.

»La population de Saint-Esprit tint des conciliabules nombreux, mais si secrets que ma police, du reste fort restreinte et médiocrement adroite, ne me put donner aucun renseignement sur les décisions prises:

»--Ils veulent se venger, me dit-on seulement. Une vengeance épouvantable, inoubliable!

»Voulaient-ils donc tuer ce pauvre juge? Je ne les en croyais pas capables. Ce sont de bonnes gens; ils sont très doux. Le seul crime dont on se souvienne a été commis, dans l’île, il y a cinquante ans, et encore par un marin étranger. Cependant, je crus devoir prendre toutes les précautions possibles. Je groupai mes forces de police au grand complet--une douzaine d’hommes--sur l’appontement, dès que le Gaurisankar fut en vue. Et je m’établis là en personne, pour voir, et imposer mon autorité.

»Je n’eus rien à faire, absolument rien. On ne voyait pas, si loin que les yeux pussent chercher, un seul habitant mâle de l’île du Saint-Esprit. Où s’étaient-ils cachés, dans quelles gorges de la montagne, quelles cavernes? Mais toutes les femmes étaient là, deux mille femmes environ, les vieilles et les jeunes, rangées en haie depuis l’appontement jusqu’au tribunal. Toutes habillées de noir, sans un bijou, sans une fleur, et silencieuses, dramatiquement, invraisemblablement silencieuses. On n’entendait que le piaillement des mouettes. Ces femmes étaient là, voilà tout: un double mur noir.

»... Le pauvre juge grimpa l’échelle de l’appontement et parut. Tout d’abord, il ne distingua quoi que ce fût qui le pût choquer: rien que ces deux sombres murailles, qui couraient à l’infini, et des yeux étincelants sous des coiffes noires, à la bretonne. Il mit le pied sur le quai... Les deux premières femmes, à droite et à gauche, crachèrent. Oh! pas sur lui! A ses pieds, seulement; deux larges crachats, préparés, délibérés. C’est à peine pourtant s’il y fit attention. Mais les autres, l’une après l’autre, les deux mille femmes de Saint-Esprit! Les crachats tombaient, deux par deux; on entendait leur petite pluie sur la route--et pas un autre bruit. Ah! il avait dit que les femmes de Saint-Esprit étaient coquettes et bavardes! Il pouvait les regarder, toutes vêtues comme des veuves. Et de leurs lèvres, devant lui, tant qu’il resterait dans l’île, ne sortirait jamais un mot. Seulement ce petit bruit de crachats, quand il passerait. Pas autre chose...

»Alors, le juge comprit, et blêmit. Il marcha plus vite, et s’enfonça sous la porte du tribunal. Il ne quitta cet abri qu’à la nuit pour gagner sa maison. Mais le lendemain, du tribunal à cette maison, c’était la même chose... Il tint bon six semaines, puis sollicita son rappel. Il était vaincu. Vaincu par ce silence, ce noir, ce dédain spumeux.»

· · ·

Voilà comme les gens de l’île du Saint-Esprit ont tenu tête à l’administration française. Et je songe parfois que c’est une idée qui venait de très loin, du fond des siècles, de l’époque où les peuples n’avaient pas d’autres moyens de manifester la mésestime, à la fois soumise et orgueilleuse, où ils tenaient leurs maîtres.

SA PRUDENCE

Je m’amusais parfois--et il était assez rare que je fisse erreur--à deviner l’origine ou le corps d’où sont issus les administrateurs coloniaux, par la seule façon dont ils prononcent, devant leur chef suprême, cette phrase élémentaire: «Oui, monsieur le Résident Général!» Ce brave Lefebvre, à qui l’on confiait toujours les postes les plus difficiles ou les plus déshérités, qui ne s’en offusquait nullement, qui même les sollicitait, «parce que, disait-il, on y est plus à son aise que près des légumes, et que les inspecteurs y passent moins de temps», ne la pouvait sortir de ses lèvres sans y ajouter, dans son inexprimable émotion, un explétif blasphématoire: «Nom de Dieu! Oui! monsieur le Résident Général! Oui, sacré Nom de Dieu!» C’est que Lefebvre a été tout petit commis des affaires indigènes, et même, auparavant, simple sergent de la vieille infanterie de marine, puis employé de factorerie. Énergique, dévoué comme un chien, un peu court d’esprit et plein de sens, il perdait la tête en présence du maître tout-puissant; ces jurons malsonnants exprimaient à la fois le désordre respectueux de son âme, et sa décision d’aveugle obéissance. Les anciens officiers de l’armée de terre émettaient la formule automatiquement et comme à cinq pas de distance, la main à une coiffure militaire absente, mais avec une sorte de respect hiérarchique et définitif. Ceux qui venaient de la marine, avec une courtoisie raffinée qui dissimule un dédain latent: car la marine obéit à ses chefs, mais les juge, mais ne les aime pas, et cependant méprise tout ce qui ne vient pas de la marine.

Pour Partonneau, il disait d’un souffle raccourci: «Oui, m’sieu le Résident Général!» J’en avais induit que, des bancs du lycée, il était entré tout droit à l’École coloniale; il continuait de répondre au pion. Je ne me trompais pas. Il obéissait, ou plutôt il obtempérait, parce que la désobéissance est non seulement impossible, mais inutile, qu’on n’y gagne rien pour le but qu’on veut atteindre. «Le mieux, déclarait-il, est d’attendre qu’Ils changent d’idée ou qu’il en arrive un autre: ces deux cas sont les seuls qui se peuvent produire.»

Une fois pourtant, une fois au moins, Partonneau alla plus loin, et démentit le maître en sa présence. Il est vrai que celui-ci n’en sut jamais rien! C’était un nouveau venu, un grand homme débarqué tout fraîchement d’une France démocratique et populaire qu’il n’avait jamais quittée. Vigoureux et dont le gouvernement devait laisser des traces. Mais, comme ces rudes conventionnels dont Napoléon fit des préfets et des vice-rois, joignant au goût et au sens du commandement l’habitude du langage qu’il faut pour le faire accepter chez nous, gardant même une foi profonde en ces formules. Il est bien peu de prêtres, il n’en est peut-être pas, qui ne croient aux mystères de leur culte; il n’est pas non plus, je pense, de dirigeants du nouveau régime qui ne croient à ses dogmes: et la liberté, l’égalité, la fraternité, sont pour eux des faits incontestables, sacrés, au nom desquels seulement ils ordonnent, mandataires inspirés.

Partonneau reçut celui-là avec le cérémonial ordinaire, qui ne manque pas de grandeur, aux frontières du cercle qu’il avait pour mission d’administrer: armée, magistrature, clergé, étaient rangés selon l’ordre du décret de messidor. Venaient ensuite les grands mandarins, les préfets, les sous-préfets indigènes, avec leurs somptueuses robes d’apparat, leurs parasols, leurs étendards, leurs six poils de barbe blanche, fins comme ceux de leurs légers pinceaux à écrire, puis les chefs des notables et quelques notables; enfin tout ce qu’il faut pour la majesté. Et même Partonneau aperçut Lou-Vinh-Phuoc, qu’il n’avait pas convoqué. Lou-Vinh-Phuoc, qui s’était placé, bien ostensiblement, et dans son costume de tous les jours, un costume par lui-même irrespectueux, à côté des grands mandarins et même en bon rang parmi eux.

Ce Lou-Vinh-Phuoc était une assez dangereuse canaille, et peut-être aussi un homme intéressant: un vieux pirate, mal converti. Personne jamais ne fit le compte de ses anciennes pilleries, de ses assassinats; lui non plus. Un jour de fatigue, et par manière de trêve plutôt que par résolution définitive, on lui avait donné des terres. Il s’y était installé comme dans un fief féodal, y avait établi en manière de comtes et de barons les complices qui lui étaient le plus sympathiques, exploitant rudement ses paysans, faisant par surcroît la contrebande de l’opium sur une généreuse échelle; et, quand un Chinois lui paraissait suffisamment bandit pour être digne de sa confiance, lui donnant un petit bien, mais lui conseillant de garder son fusil et beaucoup de poudre. Il était aussi connu sous le sobriquet de Si-Sa-Peth. Ne cherchez ce nom ni dans la langue annamite, ni dans la chinoise. C’était la transposition, dans une orthographe pittoresque, de l’opinion des Européens du cercle: «Si ça pète, ça cassera.» Les mandarins paraissaient subir son contact, ce jour-là, avec répugnance; Lou-Vinh-Phuoc n’était pas un lettré. Vulgaire paysan voué au brigandage, plus lucratif, il ignorait la science des caractères; il était obligé d’entretenir un scribe pour lire sa correspondance: un parvenu, un nouveau riche.

Enfin, arriva, avec le retard d’usage, le cortège cavalcadant du grand chef. Maison militaire, maison civile, domesticité. Tout cela brillant, tout cela bruyant. Et, en dernier lieu, deux porteurs indigènes tenant sur leurs épaules un meuble dont je suis bien forcé de dire un mot, bien qu’il soit malaisé de le qualifier de façon décente: tel Louis XIV et le duc de Vendôme, monsieur le Résident Général voyageait avec sa «chaise». Comme à tout être humain les nécessités de la nature humaine s’imposaient à lui; et il avait jugé, sans doute avec raison, malséant à sa dignité de s’égarer dans la brousse comme un simple mortel.

Cette magnifique caravane et ce qui la suivait, s’arrêta pour les présentations, qui furent faites par Partonneau avec une assurance paisible et une politesse détachée. Ce fut un spectacle assez déconcertant pour des yeux français, des yeux de Français de la métropole, que ces vieillards cassés par l’âge, hautains dans leurs robes écarlates ou jaunes, se prosternant cinq fois jusqu’à terre, le front dans la poudre du chemin, devant le chef venu de France! Déconcertant pour nous, mais pour nous seulement. Pour d’autres, mieux accoutumés, tout naturel en restant émouvant: depuis des milliers d’années, c’était le salut rituel, obligatoire, devant la Puissance, considérée comme Père-et-Mère...

Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns de ces somptueux et respectueux mandarins, resta debout, l’œil bien droit, doucement insolent, et tendit simplement la main, à la française!

Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure de stupeur, et, parmi les mandarins, d’indignation. Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie! Mais M. le Résident Général dressa la tête d’un air ravi. Se tournant vers Partonneau:

--Vous allez expliquer à votre administré, fit-il, tout mon plaisir de voir ici un homme ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits de citoyen!

Pour la première fois de sa vie, Partonneau faillit perdre son sang-froid. Se reprenant, il traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite:

--Son Excellence le Résident Général me charge de vous dire qu’il sait que vous êtes un personnage grossier, sans connaissance des lettres, ignorant des usages; et qu’en conséquence, dans sa commisération, il veut bien vous faire la grâce--la grâce, entendez-vous!--de vous dispenser du salut!

Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire d’approbation, de satisfaction, d’apaisement. M. le Résident Général ne comprit pas, il s’éloigna de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé, stupide, rougissant d’avoir perdu la face en public, inquiet de son sort, n’osant suivre le cortège, demeura seul. Et distinguant la chaise, abandonnée sur la berge du Fleuve Rouge, il eut une impulsion subite, dans sa pensée réparatrice. Quel était ce meuble? Un trône, sans doute, celui des audiences. On doit à ces objets sacrés les révérences qu’on n’a pas faites à leur maître. S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.

ET LE SOIR VINT...

ET LE SOIR VINT...

Sur le boulevard Saint-Michel, à peu près à la hauteur de l’École des Mines, ce sont deux bonshommes de bronze, dont l’un montre à l’autre on ne sait quoi, mais dont on veut que ce soit un tube de verre, contenant une médecine inédite et magique. Ceci, bien qu’important, est impossible à distinguer à l’œil nu, je vous dis ce qu’on m’a dit; de même que, selon ce qui me fut affirmé, ces deux personnages sont des pharmaciens célèbres. J’ai toujours estimé ce monument assez laid et le geste de ces mandarins aussi risible que celui de l’évangéliste qui se met un doigt dans le nez pour montrer qu’il subodore l’approche de l’Esprit Saint. Mon opinion, que je crois raisonnable, et consacrée par de trop nombreux exemples, est que notre art contemporain, tel qu’il se manifeste sur les voies publiques, est ordinairement aussi malencontreux que celui des vieux galfâtres qui président au modelage des chefs-d’œuvre du quartier Saint-Sulpice.

Mais, au cours de la guerre, passant avec moi devant ce regrettable groupe, Camille Ribieyre lui fit ostensiblement un grand salut, une révérence, s’il vous plaît, et m’intima:

--Ote ton chapeau.

J’ôtai mon chapeau. Je ne voudrais pas que nul pût jamais soupçonner que je manque d’égards envers n’importe qui ou n’importe quoi. Je cultive, je collectionne, je thésaurise les rites. Ceux que m’enseignera ma petite amie Camille obtiendront ma faveur toute particulière. Elle a seize ans aujourd’hui. Quand je l’ai vue pour la première fois, il y a deux ans, au Laos, où son père exploite les bois de la forêt, elle était toute nue, et à cheval! Revenant de prendre son bain dans la rivière, il semble qu’elle avait accoutumé de rentrer dans cet état d’innocence, n’y voyant rien d’extraordinaire. Pourquoi pas? Est-ce que toutes les filles du pays, les Laotiennes, ses compagnes, n’en faisaient pas autant? Je n’ai mémoire de rien de plus beau, de plus pur, que cette petite fille sans voiles, aux seins roses à peine formés, aux longues cuisses d’éphèbe, déjà fortes, sur ce beau poney tout frémissant, lui-même ruisselant d’eau.

Le vieux bonhomme que je suis en train de devenir ferait pour cette jeune sauvage des choses bien plus difficiles que d’offrir, sans savoir pourquoi, un public hommage à deux pharmacopoles, statufiés en zinc d’art. Cependant, je me permis de demander pourquoi il fallait saluer.

--Comment, tu ne sais pas? répondit-elle sérieusement. C’est eux qui ont inventé la quinine. Alors?... sans la quinine, est-ce qu’on vivrait?

Voilà. Je découvrais que juger d’une effigie par son seul mérite esthétique est une erreur de civilisé, ou d’incroyant, ce qui, très probablement, est la même chose. Ce n’est pas sa beauté, c’est sa sainteté, sa capacité de faire du miracle que le chrétien vénère dans la statue du saint. Et Camille, cette Camille née sous d’autres cieux, subissant avec peine le nôtre, s’était formé une autre idée, mais analogue, de la sainteté et du miracle: la sainteté scientifique, le miracle scientifique. Du fond de sa brousse, avec la perspective de la brousse, elle avait discerné par le cœur, par les sens, par les nécessités de la vie quotidienne, ce que nous ne concevons encore que par l’esprit, et faiblement.

Vivante, saine, irrésistible petite Camille! Que de belles choses j’ai imaginées sur ton compte!... La femme nouvelle, n’est-ce pas? La femme que nous fabriquent ces terres où il y a quelque chose à faire pour les femmes comme pour les hommes, de même que nos aïeules avaient aussi quelque chose à faire, une mission de commandement, de direction, sur leurs biens, au milieu de leurs gens. Celles de notre civilisation occidentale, des poupées? Mais, sauf quand elles ont des métiers d’hommes, et la même triste spécialisation, les mêmes tares professionnelles alors que des hommes, comment voulez-vous qu’elles soient autre chose, quelle besogne leur est réservée, quel rôle leur impose des devoirs? Ah! chère gosse, mauvaise gosse de Camille, impétueuse, primitive, gâtée, avec tes taches de rousseur et tes jambes trop longues, tes jambes de poulain qui suit sa mère au pâturage, que d’histoires je me suis contées sur toi! Et comme la civilisation, cette civilisation que j’injuriais, s’est vengée sur moi-même, mes rêves, et ta propre personne, ce jour même où je te conduisais au cinq heures de madame Bohatier! Car elle reprit son empire, alors, cette civilisation, contre toi! Aux beaux souvenirs de ma vision du Laos se superpose maintenant celle que tu m’as donnée dans cette maison parisienne: une rustaude sans grâce, qui avait enlevé son chapeau. Oui, elle avait enlevé son chapeau, comprenez-vous ça, comme une paysanne! Elle avait, par surcroît, ôté son manteau, elle le remettait, elle avait l’air de dire: «On étouffe, on s’ennuie, ici! Comme je voudrais être là-bas, et nue!»

Et c’était pourtant un salon «colonial» que celui de madame Bohatier!

· · ·

Quand les coloniaux ne sont pas aux colonies, ils sont à Paris--tant que l’heure de la retraite n’a pas sonné, car, dans ce cas, la plupart, n’ayant pas fait fortune, vont vivre économiquement en province--et principalement au café. Mais je ne m’occuperai pas ici des cafés, qui sont trop connus. Tout au plus, signalerai-je que le principal lieu de réunion des broussards, quelques années avant la guerre, était le «Pousset» des boulevards. Il y a aussi le Café des Vosges et de François Coppée, près de la rue Oudinot. Mais celui-ci jouit plus particulièrement de la clientèle des employés du Ministère des Colonies et, pour cette cause, est méprisé des véritables coloniaux: ils n’y vont que pour se faire des relations utiles.

· · ·

Toutefois, il y a aussi des salons coloniaux, et même un peu plus nombreux qu’on ne croirait. Ceci n’a rien d’étonnant si l’on songe qu’il se rencontre des coloniaux mariés, dont les femmes ont des prétentions à la mondanité, d’autres--ceux seulement d’Indo-Chine--qui, ayant pris l’habitude de l’opium, n’y sauraient renoncer en France, et que sur la natte dure, autour de la petite lampe et du bambou divin, se réunissent fatalement des gens qui ne s’aiment pas toujours à la folie, mais que la même passion secrète, persécutée, cimente pourtant comme les pierres d’une mosaïque.

Je n’ai pas l’intention de parler non plus de ces fumeries parisiennes, les ayant peu fréquentées. Je respecte l’opium. Je lui ai dû, non pas de grandes joies,--les joies de l’opium font partie de la friperie du bazar romantique,--mais un grand calme, un bon équilibre d’esprit, un salutaire optimisme à des moments où ce n’étaient point des ingrédients vitaux faciles à se procurer. Mais l’expérience m’a prouvé que la drogue est incompatible avec les obligations de la vie occidentale. Celle-ci est trop active, trop pressante, et il y a toujours un tas d’imbéciles--ou de «fonctions» sociales, également détestables--qui vous accaparent à l’heure sacrée: le théâtre et les dîners en ville interdisent l’usage régulier du «bambou» en France ou, du moins, à Paris, beaucoup plus sûrement que les perquisitions de la police.

Mais il y a aussi les salons des fonctionnaires de haut grade, où les autres fonctionnaires de grade inférieur viennent faire leur cour. Il y a les demeures des quelques colons, assez rares encore, qui ont fait fortune, et viennent jouir de cette fortune à Paris. Tel était le cas de M. et madame Bohatier, d’Indo-Chine.

Camille m’avait dit:

--Est-ce que nous y verrons monsieur Partonneau?

--C’est probable, et aussi madame Vaubelle.

--Ah! avait fait Camille, sans excès de sympathie.

Cela m’avait amusé, de découvrir un sentiment de jalousie, un sentiment bien féminin, chez ma dryade du Laos.

--Tu n’aimes pas madame Vaubelle? Elle fait pourtant des frais pour toi. Et elle est jolie!

Camille n’avait pas répondu.

--Et tu aimes bien monsieur Partonneau?

--Il dit des choses que je ne sais pas sur ce que je sais... Et il est si simple, lui, monsieur Partonneau!

Les enfants et les illettrés éprouvent une reconnaissance pareille pour les gens illustres--et Partonneau, ignoré des Parisiens, est illustre dans le petit monde colonial--qui ne sont pas intimidants. Nous trouvâmes Partonneau chez les Bohatier, mais avec madame Vaubelle, en effet, ce qui fit visiblement moins de plaisir à Camille et fut peut-être pour quelque chose dans son air d’ennui et ses mauvaises manières. Si elle considéra cette personne avec méfiance et mauvaise humeur, elle écoutait Partonneau comme un gosse qu’on mène pour la première fois au théâtre. Madame Vaubelle, pour sa part, le couvait des yeux avec une sollicitude, une adoration inquiètes; il ne la regardait guère. Il y avait là aussi le couple Blazeix, ménage de ressources modestes. Pourtant madame Blazeix est élégante, ou veut l’être. Elle n’est pas, elle, une coloniale. Elle n’a jamais quitté Paris et passe pour y avoir fait le bonheur, avant son mariage et même après, d’un assez grand nombre d’amis, ce qui ne saurait l’empêcher de conserver un air d’innocence attendrissant, étant de ces femmes favorisées de la nature à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession à la minute même qu’elles commettent le troisième péché capital. La naïve Camille lui témoignait une sympathie dont j’étais un peu embarrassé, et l’on avait l’impression que son mari la considérait comme un objet rare, sans prix, tout émerveillé encore qu’elle eût pu condescendre à devenir madame Blazeix. Nul, à part trois ou quatre techniciens dispersés dans le monde entier, ne sait que cet Ardéchois remarquablement laid, qui pousse la brachycéphalie de son crâne énorme, épais, crépu, jusqu’à l’excès le plus monstrueux, est l’ingénieur agronome, le botaniste, le spécialiste en cultures coloniales le plus éminent de France, depuis la mort de ce curieux, génial et désintéressé bohème qui s’est appelé Karpovitch, ce juif russe naturalisé français qui finit, il y a quelques années, par se suicider, à la russe, un soir qu’il s’ennuyait. Ce pauvre Blazeix lui ressemble moralement et par son extérieur misérable. Il était venu avec des souliers de chemineau; bien pis: d’agent de police en civil. Son pantalon blanc, son veston d’alpaga noir, lustré, sur lequel le ruban de la Légion d’honneur fait une tache inattendue, étaient visiblement confectionnés. Seul, le désir de se reclasser, après tant d’aventures, pouvait expliquer la résolution prise par l’ambitieuse Juliette d’en faire son époux légitime. Mais, ce jour-là, il avait l’air radieux. Il annonçait, il criait aux inconnus même sa chance inespérée: il devenait l’ingénieur-conseil de la Banque du Pacifique, qui devait profiter de l’effondrement prévu de l’empire colonial allemand pour installer d’immenses exploitations aux Samoa, aux îles Bismarck, en Chine et en Indo-Chine: cinquante mille de traitement!

Cette nouvelle me surprit. Non pas seulement qu’il m’étonnât que les hauts seigneurs de cette puissante société eussent su découvrir le bon et grand Blazeix dans la cave administrative où le gouvernement français, toujours généreux et avisé, lui octroyait six mille francs par an; il courait des bruits sur la situation de cette firme, on disait qu’elle traverserait sans doute, après la guerre, une passe difficile. Blazeix avait l’air si heureux que je n’osai jeter ouvertement de l’eau froide sur sa joie. Je pris madame Blazeix à part, dans un petit coin, pour lui communiquer mes craintes.

--Je crois pouvoir vous rassurer, me répondit-elle assez sèchement... Cher monsieur, mes renseignements sont puisés à meilleure source que les vôtres: le directeur de la Pacifique est de mes amis!

A ce mot, la «découverte» que cette société avait faite des mérites, certains, du reste, de l’humble et impratique Blazeix me parut moins inexplicable. Je n’avais plus rien à dire et me contentai de féliciter le ménage.

--Mais ma femme me suggère, me confia Blazeix, de faire prendre sur sa tête, par la société, en plus de mes appointements, une assurance sur la vie de quatre cent mille francs... Elle prétend que ma santé court des risques. Elle se les exagère: si j’avais dû claquer dans ces pays-là, il y a vingt ans que ce serait fait.

--C’est une excellente précaution...

--Vous pensez?... Bah!

Brave Blazeix, qui se croyait éternel, qui ne songeait qu’à la besogne à faire! Il l’avait accomplie si longtemps pour cinq cents francs par mois! Je voyais bien que sa femme, dans ses conversations, qu’on pouvait croire assez intimes, avec le directeur de la Pacifique, n’avait pas perdu le nord. Peut-être même envisageait-elle que le casse-tête des Papous ou les miasmes des forêts de l’archipel Bismarck la débarrasseraient de son époux. Alors, l’assurance serait là pour lui permettre une agréable existence. Mais où était le mal? De nouveau, je jurai à Blazeix:

--Si, si! Je vous assure!

· · ·

Au moment où j’allais partir, madame Vaubelle trouva moyen de se rapprocher de moi.

--Votre ami, me dit-elle, la gorge un peu frémissante, monsieur Partonneau... qu’est-ce qu’il pense? qu’est-ce qu’il veut?... Tâchez de le savoir, je vous en supplie. Vous m’avez déjà promis!...

· · ·

C’est pendant la guerre que Partonneau avait commencé de sentir tomber sur ses épaules le mal atroce et sans remèdes, l’un des rares sous le ciel dont il n’eût pas l’expérience: la vieillesse et, avec elle, une mélancolie singulière. Il n’avait point encore atteint la cinquantaine. Mais on dit que certains chauffeurs ou mécaniciens de locomotives, quand tombe sur eux l’heure de la retraite, sont pris bientôt d’un mal exceptionnel et funeste. Trente années durant, leur corps, leur brave corps d’humain qui était au début pareil au vôtre, au mien, a subi la trépidation des formidables machines qui détraquent les entrailles et vous secouent la peau du ventre comme un tambour d’énormes baguettes. Il en est qui n’ont pu tenir le coup. Ceux-là sont morts tout de suite, ou bien sont allés ailleurs, faire autre chose, ils ont abandonné. Les autres s’adaptent. Ils s’adaptent à tel point que ces trépidations incessantes leur deviennent nécessaires. Quand ils cessent de les éprouver, leurs muscles, leurs tendons, leur chair, leur moelle épinière, les réclament, souffrent obscurément, crient: «Qu’y a-t-il, mais qu’y a-t-il donc? On ne vit pas! Nous ne sentons plus rien!» L’organisme se fait atone, inerte. Le sang ne circule plus. L’homme est saisi d’un tremblement sénile, comme si la nature voulait lui rendre cette agitation, ces secousses musculaires et nerveuses dont l’accoutumance lui a fait un besoin. Mais ce n’est que la fin, rien que la sinistre fin: la paralysie qui est venue.

De corps et d’âme, Partonneau en était là. Tant qu’il n’avait fait que toucher barre en France pour repartir au bout de quelques mois, il n’avait pas ressenti le contre-coup des rigueurs, des misères de son métier, des maladies tropicales, des outrages du soleil, des poisons de la terre et des eaux. Chacun de ces brefs retours lui avait paru des convalescences. Il arrivait fourbu, il repartait fourbi de frais, net et solide, disait-il, comme un patin neuf. Mais la guerre, après l’avoir rappelé pour lui confier un poste d’officier de complément, avait duré, duré! Partonneau se trouva stupéfait, humilié, lui qui avait affronté non seulement tant de périls, mais de fatigues, et surhumaines, et toujours étalé, de ne plus pouvoir étaler, à la fin! On l’avait envoyé à l’arrière, comme un vieux; on avait d’abord utilisé décemment ses «spécialités» dans un de ces camps du Midi où l’on dressait les noirs recrutés en Afrique; puis dans un état-major, à Paris! Ces besognes lui semblaient indignes de lui. Pourtant, il se jugeait. Son malheur est de ne jamais se faire d’illusions, ni sur les autres, ni sur lui. Il me disait: «Je ne suis plus bon qu’à ça. On a eu raison...»

J’ai déjà parlé ailleurs de ces hémiplégies passagères qui contractent par instants, lorsqu’un excès de fatigue intellectuelle ou physique épuise ses forces, la moitié gauche de son visage, crispant sa lèvre supérieure en grimace, remontant une de ses orbites vers les tempes: retour perfide des toxines que n’a jamais entièrement éliminées son sang de vieil impaludé. Ces crises devenaient maintenant plus fréquentes. Il en restait souvent défiguré de longues semaines. Toutefois, débarrassé de ces misères, il se retrouvait beau, en vérité, de cette beauté virile, ironique, héroïque, qui inspire à tous, même aux hommes, le besoin de voir en lui un maître, et de le suivre. Le poison paludique prêtait même à ses yeux, ses yeux clairs d’homme qui toujours a su tout regarder en face, et comprendre pour décider, cet éclat, cette intensité qui font palpiter les femmes. Il les abaissait sur elles avec une autorité non voulue, mais irrésistible. Je ne comprenais que trop, bien que j’en fusse jaloux, le sentiment de madame Vaubelle à son égard, et ce dévorant souci qu’elle m’avait montré chez les Bohatier. Ce n’était pas la première fois. Je lui répondais, moins brutalement qu’ici, mais c’était le sens de mes paroles: «Je crois qu’il ne vous a pas laissé de doutes. Vous devez le savoir mieux que moi.» Elle hochait la tête. Est-ce que c’est une preuve ça, avec n’importe quel homme, mais surtout un homme tel que Partonneau?

--Tâchez de le savoir, implorait-elle. Il vous parlera peut-être, à vous, il vous dira la vérité. J’ai l’impression qu’il ne dit jamais la vérité aux femmes... Pourquoi souriez-vous?

--Parce que je soupçonne qu’il ne la dit pas toujours, même aux hommes, en cette matière.

Je mentais. Ce qui m’avait inspiré ce sourire, c’était la réminiscence incongrue d’une phrase de Balzac dans la Dernière Incarnation de Vautrin: «Es-tu contente de ton milord?» demande une amie à sa camarade, la Belle Normande, qui vient de faire la connaissance, au sens biblique du mot, du mouchard Peyrade, grimé en Anglais. «Ma chère, répond la lorette, quand il fait l’amour, c’est comme quand il vient de se raser. Il se regarde dans la glace, et l’on dirait qu’il pense: «Allons, aujourd’hui, je ne me suis pas coupé!» Je songeais que, dans ses transports amoureux, Partonneau devait avoir, à peu de chose près, la même énigmatique attitude que le faux Anglais de Balzac. Pourtant, j’avais promis de poser la question, si délicate qu’elle me parût. Je me sentais plus que de la sympathie pour madame Vaubelle. Si c’eût été moi qu’elle avait eu la bonté de distinguer, j’en eusse été très sincèrement ému, j’eusse éprouvé cette sorte de reconnaissance qu’il est d’ailleurs presque toujours prudent de dissimuler, et qui vous jette à dire: «Mon Dieu! Vous avez bien voulu!... Je ne le méritais pas!»

Cette gentille madame Vaubelle avait gardé la plus louable fidélité à son époux, industriel du Nord, jusqu’au jour qu’infirmière bénévole dans un hôpital, elle y rencontra Partonneau, blessé assez gravement. Pour lui elle s’était désespérément compromise, avait fait les pires folies, celles qui se voient, abandonné son mari, son ménage, ses enfants, l’avait été rejoindre à l’autre bout de la France, puis à Paris. Elle l’aurait suivi au bout du monde, et en enfer. Est-ce qu’il pouvait y avoir un enfer là où était Partonneau? Enfin, elle l’aimait comme seule, de nos jours, une septentrionale sait encore aimer un amant, avec abnégation, avec dévotion, sans le juger jamais, de toute son âme et de tout son corps: elle est d’une province où l’on retarde de cinquante ans sur Paris, où l’on persiste à prendre l’amour au sérieux, comme la religion--et la sienne, du reste, est restée fort vive. C’est ce que je me permis de suggérer à Partonneau, l’en félicitant, ajoutant qu’il avait lieu d’être fier de la passion qu’on lui témoignait.

--Elle est parfaite. Le jour où tu voudras, elle profitera du divorce que son mari demande contre elle pour abandon du domicile conjugal; elle pourra même obtenir la nullité du mariage en cour de Rome, elle t’épousera. Tu l’aimes, n’est-ce pas? Elle en vaut du peine.

--Je ne sais pas!

--Tu ne sais pas?

--Je crois que je pourrais l’aimer. Et j’en ai envie! oh! envie!

Il n’est rien de plus apparent que les sentiments forts chez Partonneau, justement parce qu’ils impriment à son visage une immobilité voulue, presque tragique. C’est, de sa part, dressage de volonté, acquis là-bas, dans des pays à coucher dehors--où l’on couche quelquefois dehors, en effet--et où il faut savoir dissimuler, parce que la vie même, la vie toute nue en dépend. Je vis qu’il était violemment, profondément ému.

--... Mais je ne veux pas m’attacher à elle, je ne veux pas l’épouser, surtout. Comprends-tu? Nous ne sommes pas faits pour les Européennes, nous autres! Ça finit toujours mal, nous nous trompons toujours!

--Tu as peur d’être trompé?

Il haussa les épaules.

--J’ai l’habitude. Je ne connais pas un blanc, entends-tu, pas un blanc, dans les patelins où je suis allé, qui n’ait été fait cocu par son boy. C’est une loi inéluctable, une loi naturelle, de même que la pluie doit tomber tous les jours, entre midi et trois heures, dans la saison chaude, en pays tropical. Ici, je ne le serais peut-être pas par mon domestique, je le serais par... peut-être par toi. C’est plus honorable! Seulement...

--Seulement?...

--Quand ma congaïe, ou ma mousso, ou ma ramatou a manqué à ses devoirs de fidélité, je n’en suis pas moins son maître. Son maître à tel point qu’elle me doit l’argent qu’elle a reçu, si on l’a payée. Elle ne me quittera pas pour ça. C’est moi qui la chasserai, si je veux, qui la garderai, s’il me convient. Mais celles d’ici!... Elles se fourrent dans la tête des idées extraordinaires. Elles n’ont pas de maîtres, ou se figurent qu’elles n’en ont pas, qu’elles sont libres. Cette petite Vaubelle est charmante, oui, charmante, et comme il me plaît. On dirait qu’elle n’a pas de volonté, hormis la volonté de l’homme qu’elle aime. Eh bien, elle en a une! Elle ne saurait s’empêcher d’en avoir une. Elle aurait une vie à côté de la mienne, une vie où je n’entrerais pas, où je n’aurais pas le droit d’entrer. Et elle a déjà quitté un homme, de son gré. Pourquoi n’en quitterait-elle pas un autre?

--Parce que c’est elle, et parce que c’est toi.

Il secoua la tête.

--Belle raison! Non, non! On ne possède vraiment, on n’est maître que des femmes qu’on achète. Et dans ce pays-ci, on n’achète pas, on loue. On loue pour un temps. Ou bien on est acheté: c’est la dot. On n’a rien, rien de sûr, dans le premier cas. Dans le second, on est esclave. Et pourtant, pourtant!...

--Pourtant?

--J’en ai une envie folle! Être un Européen comme les autres, bon Dieu! Un vrai, avec une maison, une femme, un piano, des enfants! Et il y a tant de choses, au fond, qui sont pareilles, partout! Je me souviens, une fois... C’était dans la Haute-Guinée. J’étais malade, malade à crever. J’aurais dû crever. Une bilieuse hématurique. C’est une drôle d’impression, que tu ne connais pas, quand on croit qu’on n’a pincé que l’accès de fièvre banal, ordinaire, et qu’on voit tout à coup le sable rester noir sous un jet de son urine: le sang, le sang qui s’est décomposé dans les reins, le sang empoisonné! On se dit: «Demain, après-demain, je n’y serai plus!» Inutile, d’ailleurs, de s’occuper de soi. On sait qu’on est foutu, qu’on aura le délire, et qu’on ne se rappellera rien: rien de rien, jusqu’à la fin. On se voit mort, on est déjà mort en esprit. C’est très reposant.

»Je m’en suis tiré. Un miracle. Tout seul. J’ai oublié entièrement ce qui s’est passé, ce qu’on a fait de moi, pendant deux ou trois jours. Je me vois seulement, je ne sais combien de temps après, couché dans mon tipoï, une espèce de hamac à deux porteurs, sur une piste qui traversait une de ces régions africaines dont on finit par avoir horreur, même en bonne santé, tant il y en a qui se ressemblent: de petits arbres qui restent toujours nains, malingres, malheureux, parce que les indigènes fichent le feu à la brousse chaque année et que les arbres ont eu trop de peine, en vérité, à survivre à l’incendie. Parfois, un fromager, un peu plus grand, qui pleure mélancoliquement, en automne, les larmes bleues de ses pétales. Et il n’a pas de feuilles: seulement ces fleurs qui veulent mourir. Ou bien un baobab ridicule, ventru, une espèce d’énorme betterave devenue folle, sur lequel des cynocéphales sont grimpés comme des gamins qui regardent passer un cortège. Et ils crient! Ils crient! Il me semblait les comprendre: «Le blanc va mourir! Le blanc va mourir! C’est bien fait! Fallait pas qu’y aille!» Et le sol est fait comme de scories de hauts fourneaux: une terre ferrugineuse, la latérite, tu sais, que le soleil transforme, jusqu’à des mètres de profondeur, en une matière sonore, pleine d’alvéoles, pareille à une énorme éponge métallique. Ça fait que les porteurs vont lentement. Leurs pieds nus leur font mal. Ils marchent comme sur des œufs, des œufs bouillants.

»Et voilà que, subitement, ils se sont arrêtés. Arrêtés tout à fait! C’est le sentiment de cette immobilité qui m’a sorti de ma torpeur, je pense. Tout m’était devenu bien égal. Mais des porteurs sont faits pour aller! Et je voulais rester un chef, un chef qui commande, pour qui on fait son devoir, tant qu’il est vivant. Je cherchais des mots pour un ordre. Je ne les trouvais pas dans ma cervelle brouillée. J’ouvrais les yeux sans voir. Mais, à la fin, je vis.

»... Deux têtes de négresses, penchées au-dessus de ma tête. Une vieille, sèche comme un de ces troncs rabougris, autour de moi, et une jeune aux seins déjà longs, pendants, parce qu’elle nourrissait son premier enfant, accroché derrière son dos. Elle passa doucement, oh! doucement, ses mains sur mon front, mes cheveux, mes joues. Et puis elle murmura quelque chose à la vieille, qui lui tendit un canari, une grande jarre pleine de lait. Dans ce pays-là, les Coniaguis--c’étaient deux Coniaguies--ont des bœufs. Et ce sont des gens très sauvages, qui ne donnent jamais l’hospitalité, jamais la moindre chose à un étranger: au contraire de tous les autres noirs, qu’on ne saurait regarder prenant leur repas sans qu’ils ne se croient tenus de vous en offrir une part. Il n’y a même pas de case pour les étrangers, dans les villages coniaguis. Vous pouvez crever à leur porte sans qu’ils lèvent les yeux. C’est un point intéressant d’ethnographie. Je l’ai noté. Tu trouveras ça dans une de mes communications à l’Institut d’Anthropologie, avec d’autres choses assez drôles. Ce sont les plus libres des hommes, les plus braves et les plus durs.

»... Eh bien, je sentis tout à coup que cette négresse, la jeune, faisait signe à la vieille de me soulever la tête. Elle approcha le canari de mes lèvres et prononça un mot qui veut dire: «Bois!» je suppose.

»Et je bus, je bus à longues lampées, le lait crémeux, ce lait qui était presque du beurre. Il me semblait boire non seulement la santé, non seulement la vie, mais la bonté, la charité, la maternité des femmes, de toutes les femmes; il me semblait que j’étais redevenu petit enfant, que c’était ainsi, en tout petit enfant, que celle-là me voyait, me prenait, que je buvais le lait de ses mamelles. Quand ma tête retomba, quand j’eus l’air d’en avoir assez, elle sourit d’un air satisfait--et elle est partie. Je ne l’ai jamais revue, et je penserai à elle, toujours, plus qu’à aucune de celles qui ont cru m’accorder une faveur insigne en me prêtant l’accès, pour un instant, de ce petit muscle hospitalier dont elles ont fait, dont nous avons fait--qui dira pourquoi, en raison de quelle folie?--le siège de leur vertu et de leur honneur... The woman that gave thee milk, comme dit la Mère Louve à Mowgli, dans Kipling. Ah! oui, ça, ça!...

»Je ne l’ai jamais oublié. Mais ce regard de la Coniaguie qui m’a donné du lait, je l’ai retrouvé, il y a un an, dans les yeux de madame Vaubelle penchée sur moi, à l’hôpital. C’est ça qui m’a attaché à elle. C’est ça qui m’a fait espérer. J’ai cru comprendre qu’au fond de toutes les femmes, et de tous les hommes, demeurent des sentiments très primitifs, élémentaires, sur lesquels on pourrait s’entendre. Et alors, alors!... Ah! mon vieux, ce serait le rêve. Devenir un homme comme tout le monde, au lieu d’une espèce de monstre, un solitaire qui, toute sa vie, a vécu, uniquement vécu, par son cerveau, ses muscles et sa volonté!

· · ·

Le lendemain matin même, je courus rapporter ces confidences favorables à madame Vaubelle. Elle revenait de la messe.

--J’y vais tous les jours, me confia-t-elle. Au temps de mon mariage, je n’y allais que le dimanche. Mais quand «il» a failli mourir, à l’hôpital, j’ai pris l’habitude. J’ai fait vœu, même, si vous voulez savoir, de continuer toute ma vie, s’il guérissait.

Ainsi, dans le temps qu’elle commettait l’adultère en esprit, dans le temps même qu’ensuite elle l’avait commis dans sa chair, elle n’avait jamais conçu que c’était un péché, ce qu’elle demandait au Seigneur, et que sa prière, les intentions mêmes de sa prière au pied de l’autel, n’étaient qu’un sacrilège. Il ne pouvait y avoir de péché, puisqu’elle aimait! Dieu et son désir ne pouvaient être que d’accord. Je me promis de faire savoir à Partonneau qu’en cela encore elle était près de l’humble Africaine à peine entrevue par lui, une des fois qu’il agonisait! Ah! certes, Suzanne Vaubelle était aussi simple, aussi primitive. Chez elle, l’instinct, le sentiment étaient tout: la raison, la civilisation, la morale, les dogmes, passaient sur elle comme l’eau sur de l’huile. De même, souhaitant peut-être la fin de l’époux qui la battait, l’Africaine allait en cet instant planter un clou dans le fétiche de son village pour lui dire: «Rappelle-toi de faire mourir cet homme!»

... Il était onze heures. Et voilà que toutes les cloches, dans toutes les églises, commencèrent de sonner. Elles évoquèrent pour moi, une seconde, le premier jour de la guerre, le tocsin dans les campagnes, le terrible tocsin qui criait aux hommes: «Allez, on vous veut, c’est l’heure du massacre!» Mais, cette fois, c’était l’anti-tocsin, c’était l’armistice. Il était signé. Quinze cent mille de ces hommes étaient morts, mais non pas en vain. Ils avaient vaincu. Leurs os avaient vaincu! Voulant courir chez Partonneau, me réjouir avec lui, je me sentis lié, roulé dans une vague de foule. Tout le monde était dans la rue. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez! C’était un délire immense, une ivresse de joie, de cauchemar fini, qui faisaient couler les larmes. On s’embrassait. On embrassait n’importe qui. Dans un tourbillon humain, à une station du métro, une femme m’embrassa, une jeune femme du peuple, aux yeux égarés, dont les bras s’ouvraient, dont le corps s’offrait à moi, à tous. Et, baissant la tête pour recevoir le baiser que je lui rendais, comme la vieille amante dans le Bel-Ami de Maupassant, elle enroula quelques-uns de ses cheveux autour d’un bouton de mon pardessus, et tira, pour que cela lui fît un peu mal, pour avoir un peu mal dans une occasion telle: sublime conception de vouloir mêler la douleur physique à la joie du cœur, de les confondre, comme pour un enfantement! Moi-même, j’avais les larmes aux yeux en arrivant chez Partonneau.

--L’armistice est signé! La guerre est gagnée!

Il fumait sa pipe bien tranquillement. Il n’avait pas même ouvert sa fenêtre pour voir ce spectacle qu’on ne reverra plus jamais, cette fête spontanée du triomphe.

--Il paraît, fit-il, il paraît...

--Tu n’as pas l’air d’en être sûr?

--Si, si!... On rédige aujourd’hui le bulletin de victoire. Je connais ça. Il faudrait savoir ce que c’est que la victoire. C’est tellement différent, selon l’idée qu’on s’en fait!

»... Une fois, j’accompagnais une colonne dans l’ouest sakalave, à Madagascar. Une belle colonne, tu sais, avec deux batteries de montagne, et tout ce qu’il faut pour la majesté des opérations. Vers midi, un jour, des coups de feu partent de la brousse. Ennemi invisible, naturellement, mais pas un homme atteint. Ça n’empêche pas de disposer les deux batteries dans l’ordre indiqué par le règlement d’artillerie le plus récent, de diriger deux ou trois volées d’obus sur un point également indiqué par le règlement, et d’envoyer ensuite une compagnie pour voir. Personne. L’ennemi avait pris la fuite. C’était donc une victoire, on rédigea le bulletin de victoire. Bon! Le lendemain, à la même heure, nouveaux coups de fusil, mais, cette fois, une douzaine de tirailleurs amochés. On enlève les morts, et le toubib s’arrange comme il peut avec les blessés! Sais-tu ce qu’il leur trouve dans la peau? Les débris des obus qu’on avait tirés la veille. Les Sakhalaves avaient de la poudre pour nous faire la guerre à leur manière, mais pas de balles pour charger leurs pétoires. Et ils n’avaient fait la première attaque, vingt-quatre heures auparavant, tirant à blanc, que pour qu’on leur tire dessus, pas à blanc, et se procurer de la mitraille. Alors, ne crois-tu pas que ce jour-là, eux-mêmes n’avaient pas de leur côté rédigé leur bulletin de victoire? Eux aussi, ils avaient réalisé leur but de guerre. Quand il y en a un qui joue aux échecs, l’autre aux dames, et l’un contre l’autre, ça peut arriver. Demande-toi, si tu es intelligent, si les Boches, à cette minute, ne rédigent pas leur bulletin de victoire. Si les buts sont différents!

--Mais quels buts?

--Penses-tu qu’on fasse la guerre, à l’époque où nous sommes, pour des morceaux de terre! Aux colonies seulement: dans les patelins où prendre la terre, c’est s’approprier l’homme qui est dessus, sa puissance de travail. Mais en Europe! On se fait la guerre pour augmenter sa propre puissance de production, de richesse, de possibilités de richesses, et diminuer celle de l’adversaire. Les Boches ont détruit la nôtre, pour dix ans, vingt ans. Ils ont gardé la leur. Voilà...

--Mais ils paieront, ils doivent payer!

Partonneau siffla.

--As-tu jamais vu quelqu’un payer quand il ne veut pas?... Non, vois-tu, nous avons gagné la guerre, mais les Boches ne l’ont pas perdue.

Je me suis rappelé cette conversation, plus tard!... A ce moment, je me contentai de plaindre Partonneau; sans doute il était en cet instant le seul, de tous les Français, à ne pas demeurer convaincu que la victoire était la victoire, qu’on aurait du vaincu tout ce qu’on voudrait, qu’on lui dicterait sa volonté. Je pensais avec pitié: «Il est de ceux à qui la guerre a donné la tape. Alors, il se regarde, et juge la France d’après lui.» Lui aussi, au cours de son existence, il avait gagné ses guerres, toutes ses guerres. Maintenant, il était fatigué, il était... il était fini! Il penchait donc à décider que sa patrie lui ressemblait! J’en souffrais comme d’une humiliation personnelle; je l’aimais, je l’admirais tant! Durant de si longues années, les années d’avant-guerre, les années où l’on était «le vaincu», il avait si pleinement personnifié pour moi le Français qui ne désespérait pas, qui n’avait pas bavardé sur des ruines, et agissait, montrant que nous étions encore et toujours des mâles! Il parut pénétrer ma pensée.

--Tu es en train de te dire que je ne suis plus qu’une vieille gloire, n’est-ce pas: la même chose qu’une vieille lune? Possible. Tu verras si toi-même tu vieillis comme tu aurais vieilli, sans la guerre. Ceux qui profiteront d’elle, ce sont les générations trop jeunes pour l’avoir faite, rappelle-toi: parce que celles-là verront le monde nouveau comme il est, tandis que pour nous, les vieux, et pour tous ceux qui l’ont faite, nous resterons toujours empêtrés dans le souvenir de ce qui a été, et que ça nous gênera pour comprendre. Nous n’avons qu’à nous laisser manger.

--Manger?

--A lâcher de bonne grâce la place qu’on nous enlèverait de force, si tu veux. Prendre sa retraite, enfin. Notre rôle est fini, mon vieux, bien fini... Voyons, raisonne! Tu noircis du papier, toi. Eh bien: des écrivains qui s’étaient fait un nom avant 1815, quels sont ceux qui ont continué à exister, je veux dire à être lus, après Waterloo? Les conditions de la société étaient nouvelles, ils n’ont pu s’y adapter. Nous ne nous adapterons pas davantage.

Je refusais d’accepter un seul mot de ce qu’il considérait comme des vérités attristantes, mais incontestables. Ce n’est que pour arriver à mon but, sur un autre terrain, que j’accordai:

--Soit, la retraite. La tienne sera belle: presque jeune encore, devenu un ancêtre, un des créateurs de la plus grande France, comme disent les faiseurs de phrases. Et, avec la gloire, l’amour, la fortune même.

--L’amour, la fortune?...

--Madame Vaubelle. Un signe de toi et elle t’apportera tout cela.

Il ne répondit pas.

--Voyons, Partonneau, il faut te décider, il faut que ce soit oui ou non, et rapidement. Agir d’autre façon, à l’égard d’une telle femme, ce serait de la malhonnêteté. Tu n’es pas comme les autres, et c’est pour cela qu’elle t’aime, mais tu n’es pas un mufle.

Je retrouvai dans ses yeux cette étrange illumination qui m’avait frappé si souvent, du temps qu’il était lui, tout à fait lui: le si terriblement perspicace Partonneau.

--Attends encore quelque temps. Je te donnerai une «décision», comme tu dis, le jour où nous aurons une décision dans l’affaire Blazeix.

--L’affaire Blazeix? Quelle affaire? Et quel rapport?

Il haussa les épaules.

--Tu verras. Attends, te dis-je.

· · ·

Un mois plus tard, la Banque du Pacifique, sans suspendre entièrement ses paiements, avouait ses embarras, sollicitait le secours des autres établissements de crédit. Il se pouvait qu’elle l’obtînt; il se pouvait aussi qu’elle sombrât. On ne savait rien. Une seule chose était sûre: c’est qu’elle devait réduire ses entreprises, pratiquer de larges économies sur son personnel. Il ne partirait jamais pour l’Extrême-Orient, il ne jouirait jamais de son magnifique salaire, le pauvre Blazeix! Je le rencontrai le lendemain du jour où ces mauvaises nouvelles commençaient de se répandre. Il serait inexact d’écrire qu’il ne paraissait en éprouver nulle déception, mais il avait si bien su, toute sa vie, se passer d’argent, il avait si peu de besoins! «J’avais fait un rêve, un joli rêve, me dit-il, voilà tout! C’est un peu ennuyeux!...» Puis il me parla, sans transition, de ses essais sur la résistance des fibres d’un textile nouveau qui venait de lui parvenir de Madagascar. Brave Blazeix! C’était un homme qui ne songeait qu’à travailler, pour le plaisir: «Il faudra que vous veniez voir ça, à mon laboratoire de Saint-Mandé, ajouta-t-il ingénument. Ça, et d’autres choses... Connaissez-vous?...»

Il tira de sa poche deux ou trois graines desséchées qui ressemblaient aux cosses d’un très gros haricot, ou encore à celles que laissent tomber, vers la fin de l’automne, certains arbres acclimatés dans nos pays, tels que l’acacia ou le vernis du Japon.

--J’ai reçu ça, il y a cinq ou six semaines... Très intéressant: c’est le moukiga, le poison utilisé le plus fréquemment par les sorciers du Congo. On broie les graines dans l’eau de la boisson, tout simplement. Le philtre agit en quelques jours ou en deux, quatre, six mois, à la volonté de l’opérateur: ça dépend de la dose, et la mort est naturelle, tout à fait naturelle, produite par des perforations de l’intestin qui rappellent, à s’y méprendre, les effets d’une entérite aiguë... La cause véritable? Un alcaloïde tout à fait spécial. Je l’ai obtenu, l’alcaloïde, à l’état pur, et essayé sur des cobayes: alors c’est foudroyant!

Il me montra un petit tube.

--Et vous emportez ça chez vous, Blazeix? Bon Dieu, vous feriez mieux de laisser ces choses-là dans votre laboratoire!

--Bah! J’ai aussi mon petit atelier chez moi. Le soir, je travaille encore.

--Dites-moi, il n’est pas du côté de la cuisine, votre atelier?

Il se mit à rire comme un enfant.

--Non, non! Ne craignez rien!

· · ·

Le surlendemain, c’est Partonneau qui sonna chez moi. Il alla s’asseoir à sa place ordinaire, sur le canapé, en face de ma table de travail, bourra sa pipe et, durant cinq minutes, n’ouvrit pas la bouche. Je le voyais bien, il voulait imposer à ses traits cette immobilité impénétrable qui, je l’ai déjà noté ailleurs, n’est chez lui que la marque de sentiments ou d’émotions qu’il dissimule. Mais, cette fois, l’orage intérieur était si fort qu’il avait agi sur tout son organisme impaludé; on voyait reparaître sur son visage cette espèce d’hémiplégie faciale qui le défigure aux instants d’épuisement physique ou de crise morale. Retirant sa pipe de ses lèvres convulsées:

--Je viens de chez Blazeix; il est mort, tu sais!

Il avait si mal prononcé, malgré toute la puissance de son vouloir, que j’eus peine à comprendre. Et puis, la nouvelle était si surprenante!

--Tu dis?

--Je dis que Blazeix est mort cette nuit...

--Mais de quoi? C’est impossible, c’est... c’est effroyable!

--De quoi... Demande-le au médecin. Il a trouvé la mort toute naturelle, le médecin: péritonite foudroyante. Tu comprends, un homme qui avait eu deux fois la dysenterie, une fois le choléra, sans compter toutes les petites misères que nous rapportons... Sa femme a expliqué le cas de la façon la plus lucide. Tout est en règle. On l’enterre mardi. Voilà...

Je regardai Partonneau dans les yeux.

--Et tu crois, toi?...

--Je ne crois rien du tout. Je crois ce que croit le médecin. Mon cher, il ne doit jamais y avoir qu’une vérité: la vérité officielle. Sans ça, où irions-nous?

--Partonneau, murmurai-je d’une voix si basse que moi-même j’avais peine à m’entendre, alors, l’assurance?...

--Eh bien, la compagnie la paiera, l’assurance. C’est une consolation pour madame Blazeix, n’est-ce pas?

--Oui, oui!... Partonneau!... Avant-hier, je l’avais rencontré, Blazeix, et il m’a montré, en tube, je ne sais quel poison équatorial.

--Tu supposes qu’il s’est suicidé? Suicidé gentiment, discrètement, en douceur?

--Non... Il n’avait pas l’air d’y songer, ce n’était pas un homme à ça.

--Et Karpovitch? Tu te souviens... Est-ce qu’il avait l’air d’un homme à se suicider? Pourtant... Ou bien on l’a peut-être suicidé, Blazeix, on lui a fait comprendre... Mais alors, il a joliment bien joué le jeu! Pendant vingt-quatre heures, il paraît qu’il a souffert comme un damné, et sa femme a fait venir un médecin, le même qui a signé le permis d’inhumer. Il ne lui a rien dit, au médecin, sinon que c’était une crise, qu’il connaissait ça, qu’il n’avait besoin de personne.

--Tu en conclus?... Ah! Tu ne veux pas dire ce que tu en conclus!

--Tu vois bien que je ne dis rien!

Un silence encore. Puis, il décida d’une voix bien égale cette fois:

--La petite madame Blazeix va jouir d’une existence confortable...

--Partonneau, quand je t’ai parlé de ce que tu sais pour madame Vaubelle, il y a six semaines, tu m’as répondu: «Nous en recauserons quand nous aurons vu la fin de l’affaire Blazeix.» C’est à ça que tu faisais allusion, c’est ça que tu prévoyais?

--Pas précisément... Peut-être quelque chose dans ce genre-là. Et si Blazeix n’avait pas été un colonial, je veux dire un imbécile en tout ce qui concerne les femmes de ce pays-ci, il n’aurait jamais associé son existence à celle de cette femme!... Nous sommes tous pareils!

Il jeta ces derniers mots avec une rudesse qui parut le déchirer lui-même.

--Tiens, fit-il, allons nous promener. Blazeix est mort à Paris au lieu de claquer là-bas: un point, c’est tout. Qu’il n’en soit plus question, hein? Pauvre bougre, tout de même! Il aurait fait encore de si belle besogne. Pas usé encore tout à fait, lui!... Dix ans de moins que moi!...

· · ·

C’était un de ces jours de lumière, comme il n’en est que sous le ciel de l’île de France, d’une telle limpidité qu’ils donnent l’impression de tout voir et de tout aimer, parce qu’on distingue tout, légèrement, sans efforts. Sans dire quoi que ce soit d’important, j’entends qui tînt aux deux sujets dont, seuls, nos esprits pouvaient s’occuper: cette fin brusque et angoissante de Blazeix et la résolution qu’il fallait enfin que prît Partonneau à l’égard de madame Vaubelle, presque silencieusement, à pied, nous gagnâmes le bois de Boulogne, puis cette rive de la Seine devant laquelle, au delà de l’eau grise ou diaprée des couleurs du prisme par les essences subtiles suintant de la coque des vieux bateaux charbonniers, assomptionne Saint-Cloud et son coteau. Il n’est guère que les gens qui sont allés très loin, qui sont allés partout, pour savoir apprécier, pour oser apprécier ce qui peut chaque jour s’offrir au regard. Je connaissais l’affection de Partonneau pour ce paysage; il l’estime un des plus aimables du monde. Nulle part en France, ni ailleurs, la nature n’épouse plus harmonieusement l’œuvre des hommes. Pas de maison qui ne lève la tête à travers une touffe d’arbres comme un petit oiseau le bec au-dessus de son nid. Le clocher même de la petite ville, bien que tout neuf et trop maigre, fait «à l’économie», ne parvient pas à déparer cet ensemble, exquis à toutes les saisons de l’année--soit que les frondaisons portent leur audacieuse parure printanière ou les somptuosités plus lourdes et brûlantes de l’automne, soit que les branchages lointains, l’hiver, apparaissent lilas sur l’horizon, ou d’un blanc rose, très tendre, s’il a neigé. Par surcroît, ajoute Partonneau, on peut aller voir ça quand il vous plaît; et les Japonais, qui sont des hommes sages, nous enseignent qu’il n’y a de vraiment belles que les belles choses qu’on a sous la main, qu’on fréquente à sa convenance; des autres, on ne garde qu’une impression de rareté, on les a vues pour en parler, plus que pour en jouir.

Il faut traverser une petite pelouse et gagner le bord de la Seine, où personne jamais ne va. Alors, vous pouvez rester tout seul, avec cette jolie chose toute à vous, comme un millionnaire; vous en êtes le maître. A cette époque, on trouvait là une espèce de ponton, abandonné depuis dix ans. Une crue plus tard l’a emporté; du reste il tombait en ruines. Sur ce ponton demeurait un banc, mal sûr, à la vérité: la prudence commandait d’éviter le milieu pour ne s’asseoir que sur les extrémités au-dessus des piédroits. C’est ce que nous fîmes, Partonneau et moi. Ainsi, nous avions l’air de jouer à je ne sais quel jeu puéril, nous regardant, mais sans nous rapprocher.

... Et Partonneau prononça très doucement, comme on soupire:

--C’est ennuyeux de quitter ça aussi!

Jamais encore il ne m’avait parlé de rien de pareil.

--Comment, lui dis-je, tu repars?

--Non, non, je m’en vais...

Vous ne comprenez pas la différence; cela doit vous paraître un propos d’imbécile. «Partir» ou «s’en aller» ont toujours passé pour des synonymes. Mais j’avais tellement l’habitude de son esprit, et de l’entendre à demi mot! «Partir», pour lui comme pour moi, cela signifiait l’aventure devenue naturelle, l’exercice du vieux métier, l’océan traversé, puis la «mission» quelque part, ou bien le poste n’importe où, la besogne administrative chez les noirs ou les jaunes, le proconsulat colonial, quoi! avec sa monotonie, ses bâillements, mais aussi ses rudes plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les gens d’ici, vous les «éléphants!» S’en aller, ce n’est pas la même chose, c’est même le contraire: c’est abandonner. Partonneau abandonnait, voilà ce qu’il voulait dire. Il quittait à la fois Paris et les colonies.

--Alors, où vas-tu?

--Mon vieux, si c’était pour l’Angleterre et comme Anglais que j’aie fait ce que j’ai fait, je serais aujourd’hui baronnet, ou tout au moins knight, enfin j’aurais un manche à mon nom, comme ils disent, de quoi je me ficherais d’ailleurs comme de ma première paire de chaussettes. Mais, avec le titre, une dotation: les Anglais, qui ne sont bêtes qu’en apparence, ont compris que noblesse sans richesse, c’est de la blague, ils vous collent sagement les deux ensemble. Mais je suis Français, et c’est pour la France que j’ai travaillé; on vient donc de me nommer commandeur de la Légion d’honneur en me fendant l’oreille, distinction impressionnante pour laquelle j’ai acquitté quatre-vingts francs de droits de chancellerie, et toucherai toujours la peau, n’étant qu’un pâle pékin. Ma retraite va être liquidée à huit mille francs, ce qui est, paraît-il, exceptionnel et magnifique. Je dois me féliciter que mes vieux, en mourant, m’en aient laissé à peu près autant, sinon ce serait la mendicité. Même ainsi, ce n’est pas assez pour Paris. Je ferai donc comme les autres, ce sera le trou, le petit trou aussi peu cher que possible, le plus loin possible, en Bretagne ou dans le Midi. Tu me diras que je pourrais aussi faire comme quelques autres, et que les conseils d’administration n’ont pas été inventés pour les chiens...

--Il n’y a pas que ce moyen, et tu le sais: Il y a elle. Et tu ferais, avec ton bonheur, le bonheur de celle-là.

--Il y a deux choses que je ne comprendrai jamais, cria-t-il, que nous ne comprendrons jamais, nous autres de là-bas: ce sont les affaires d’ici et les femmes d’ici. Et ça se mêle, ça se confond, ces femmes et ces affaires! Tu le vois bien, maintenant!... Tout de suite, quand ce malheureux Blazeix m’a annoncé d’abord son mariage, puis «sa chance», j’ai eu le pressentiment de ce qui arriverait!

--Admettons. Il n’y a qu’une conséquence à en tirer: c’est qu’à toi ça ne serait pas arrivé. Tu aurais vu le coup, tu te serais défendu. Mais qu’ai-je même à faire cette supposition? Elle est odieuse! Madame Vaubelle est ce qu’il y a de mieux comme Française, tu entends, ce qu’il y a de mieux!

--Je le crois... Tiens, tu te rappelles, quand on donne un coup de marteau sur l’arbre de couche d’une machine pour savoir s’il n’y a pas de paille, et qu’on dit: «Ça sonne bien!...» Elle sonne bien, cette femme-là, c’est du bon métal.

--Alors?... Et, tout à l’heure, en regardant cette eau, ces arbres, la colline, les maisons, ce n’est pas seulement à eux que tu pensais. Tu as dit: «Il va falloir quitter ça aussi.» Aussi! Donc, il y a elle. Tu regrettes de la quitter.

Ce fut comme si on l’eût frappé sur une cicatrice.

--Eh bien, oui je la regrette! Il est même probable que je la regretterai toute ma vie! Je la regrette, mais je ne la connais pas. Je n’ai jamais eu le temps de connaître aucune femme blanche, des vraies. Je suis plus bête en ça qu’un curé! Tu en as vu, n’est-ce pas, des curés qui lâchaient tout pour une femme? Et laquelle, bon Dieu! Pourtant, ils avaient eu le confessionnal, ça aurait dû les former. Moi pas!... J’aurais peur, bêtement, injustement peur, toute ma vie, à côté d’elle, comme un mauvais cavalier sur un cheval de sang. Je le lui montrerais, et je me montrerais comme je ne veux pas qu’elle me voie, méfiant quand il ne faut pas, jaloux par incompréhension. Voilà où nous en sommes, nous, les coloniaux: à ne pas savoir distinguer entre la pire et la meilleure, ne sachant en France que ce qui n’y sert à rien, et, de ce que savent les derniers des idiots, ignorant tout... Des blanches, des Françaises, oui, j’en ai eu, parbleu! Et, peut-être, qui en auraient valu la peine si j’avais su. Mais rappelle-toi: est-il une seule de mes bonnes fortunes que j’aie osé élever au-dessus du niveau d’une aventure de potache ou d’étudiant? J’ai blagué ce que, peut-être, je n’aurais pas dû blaguer: par peur d’être roulé. En amour, je suis noué, je resterai noué. Il est trop tard. Oui, c’est un grand malheur, mais il est trop tard!

· · ·

Une quinzaine à peine est passée. Voici ma petite amie Camille qui tombe chez moi. En trombe, naturellement, et toute seule. Vous ne voudriez pas qu’à seize ans une fille comme elle, accoutumée à courir les forêts du Laos paternel en flanquant des coups de cravache sur le chapeau des coolies qui ne saluent pas assez vite, s’encombre à Paris d’un chaperon. Elle n’attend pas un quart de minute pour m’apprendre l’objet de sa visite: c’est l’orgueil des Européens transplantés en Extrême-Orient, pour se distinguer des jaunes, qui en abusent, de mépriser les circonlocutions, de sauter à pieds joints sur les possibles ou décentes entrées en matières. J’ajouterai que Camille n’avait pas même daigné me souhaiter le bonjour.

--Est-ce vrai, demanda-t-elle, tout de go, que M. Partonneau n’épouse pas madame Vaubelle?

--En a-t-il jamais été question?

Je crois avoir fait entendre qu’elle n’est point patiente. Et comme j’ai l’habitude, quand je suis embarrassé, de paraître considérer avec une attention profonde ce que je suis en train d’écrire, d’un coup de main, elle balaye les papiers qui couvraient ma table.

--Camille!

--Je n’aime pas qu’on mente mal! C’est insupportable, et tu as l’air bête. Tout le monde sait que M. Partonneau était avec madame Vaubelle.

--Comment? Qu’est-ce que c’est que ces mots-là?...

--... Je me trompe. C’est madame Vaubelle qui était avec M. Partonneau. C’est elle qui voulait l’épouser, hein? qui aurait tout fait pour se faire épouser--et aujourd’hui il ne la voit plus, jamais, jamais, ni devant le monde, ni toute seule... Pas la peine de faire celui qui tombe des nues! En huit jours, elle a vieilli de vingt ans. Elle a... elle a son âge. On prétend qu’elle va se réconcilier avec son mari, le monsieur qui fait du fil, dans le Nord. Tout ça, on l’a raconté devant moi chez les Bohatier... et aussi que tu avais été l’un des premiers informés, que c’est toi qui as servi de commissionnaire à M. Partonneau.

J’évite de répondre directement.

--Admettons que c’est vrai, qu’est-ce que ça peut te faire? Camille, occupe-toi de ce qui te regarde.

--Je m’occupe de ce qui me plaît.

--Tu t’occuperas de ce qui te plaît au Laos. Ici, tu n’es qu’une petite fille. Tâche de te conduire en petite fille convenable, et fiche-moi la paix.

Elle me ficha la paix sans insister, ce qui ne fut pas sans m’étonner un peu. Mais la suite de l’interrogatoire que j’avais dû subir fut à mon sens, ainsi que, je le présume, au jugement de toutes les personnes raisonnables, encore plus inattendue. Camille, au sortir de chez moi, avait couru chez Partonneau, pour lui tenir un discours qui peut se résumer ainsi:

«Puisque vous n’aimez plus madame Vaubelle, c’est moi qu’il faut aimer. Moi, c’est fait! C’est fait depuis que je vous ai vu... A votre disposition. Nous retournerons là-bas ensemble. Papa? Il fait tout ce que je lui demande. Et je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait trouver à redire à monsieur Partonneau. Vous m’épouserez si vous le préférez. Ça, c’est votre affaire. Pour le reste, ce sera quand vous voudrez. Mais je préférerais que ce soit tout de suite, parce que j’ai un peu peur.»

Je répète d’après Partonneau, et dans tout ce qu’il dit apparaît presque toujours une nuance d’ironie qui vient des étranges raccourcis de sa parole. Il semblait visiblement décontenancé. Il était neuf heures du soir, je finissais de dîner.

--Qu’est-ce que tu lui as répondu?

--Je l’ai fichue à la porte!

--Comme ça, brutalement?

--Non... avec des mots gentils... Et je l’ai embrassée. Oui, je l’ai embrassée! Il n’y avait pas moyen de ne pas l’embrasser, c’est drôle! Elle se laissait embrasser tant que je voulais, et si j’avais voulu... Puisqu’elle venait pour ça!... Mais je l’ai fichue à la porte.

--Pour toujours?

Pas de réponse directe:

--... Tiens, viens chez moi!

--Nous pouvons bien causer ici...

--Viens chez moi! Je n’y vois plus clair.

Savez-vous ce que c’est que la jalousie des hommes qui vieillissent? Un sentiment désolant, amer et résigné tout ensemble. Je l’éprouvais en cet instant. J’eusse volontiers aimé madame Vaubelle, je l’ai avoué. J’adore lâchement, en esclave, cette petite Camille. Elles ne m’ont jamais regardé. Et elles étaient tout entières, de corps et de volonté, à ce Partonneau, ce Partonneau que j’aimais aussi, que je ne pouvais m’empêcher d’aimer, et qui les faisait souffrir. Du moins, il avait fait souffrir madame Vaubelle, et il s’était résolu, bizarrement, absurdement, à la faire encore souffrir. Mais Camille? J’en étais moins sûr. Alors, c’était moi qui souffrais...

· · ·

Chez Partonneau. Un appartement de trois pièces, mais vastes, rue Lhomond, dans une vieille maison, ancien couvent désaffecté, je crois. Les fenêtres donnent sur des jardins et du silence. Pas un bibelot, pas un souvenir exotique, dans le logis de cet homme qui ne s’est pas contenté de courir la terre entière, mais y séjourna, s’y fit partout des demeures. C’est par là que je comprenais combien son imagination est forte: il n’a besoin de rien pour se rappeler. Des livres, seulement, des collections de cartes et de dossiers, et, parmi ces livres, au-dessus même, des romans policiers, la plupart anglais. Presque pas de meubles. Dans son cabinet, une large table en bois blanc, posée sur tréteaux, pour étudier les cartes ou en dessiner. Mais, dans un coin, un de ces matelas «cambodgiens» durement rembourrés, articulés, et qui se replient de façon à pouvoir s’emporter comme une valise. Partonneau ouvrit un placard, en retira la petite lampe dont je connais bien la forme et l’emploi, deux longues aiguilles, un pot à opium en corne de buffle, et une pipe au tuyau de bambou, de celles qui sont les plus communes, mais vieille et bien parfumée, très douce.

Je levai le couvercle du pot à opium. La drogue y avait séché. Dure comme du bois, elle avait maintenant l’apparence d’une plaque de vernis brun, couverte de poussière. Partonneau essuya cette poussière et mit une bouilloire sur un réchaud.

--Il va falloir faire fondre l’opium, dit-il. Voilà près de deux ans que je n’ai fumé, mais c’est ainsi que je comprends la drogue. Pas d’habitude!... D’abord, il faut s’arranger pour ne jamais tenir à rien... En user seulement quand on a besoin d’y voir clair--et pour être saoul après si c’est nécessaire. Dépasser la dose normale--ça vient vite, quand on n’a pas l’accoutumance--et dormir, dormir! S’abrutir pour vingt-quatre heures. On se réveille dégoûté de soi, c’est ce qu’il faut.

«Y voir clair! Y voir clair!...» Voici deux fois qu’il répétait cette phrase. Il me faisait peur.

--Veux-tu commencer? proposa-t-il, faisant griller la première boulette.

--Non. Je préfère ne pas fumer.

--A ton aise... Moi, je te répète que j’en ai besoin.

Durant plus d’une heure, j’entendis le grésillement des boulettes. Je percevais vaguement, dans l’ombre de la chambre, sa main forte et toujours ferme qui maniait l’épingle longue. Longtemps, sans presque cesser de fumer, sinon pour boire un peu de fleur de thé, il demeura muet, concentré, les yeux fixés sur je ne sais quoi, que je ne voyais pas, qui n’existait pas. Par degrés, le rictus qu’infligeait à ses traits la contracture de ses muscles s’évanouit. Une fois encore, il fut le beau Partonneau, viril et rajeuni. J’admirai le courage de cet homme qui savait posséder toujours là, à portée de sa main, le remède périlleux, il est vrai, mais si sûr en apparence, et séduisant, à son affaissement, à sa souffrance, et qui refusait d’en user... Puis, il se mit à parler, à parler sans interruption, faisant les demandes et les réponses. Je connaissais cela: entre l’idéation logique d’un esprit solide, fonctionnant à l’état normal, et celle que procure l’opium au début de la fumerie, il y a toute la différence d’une mélodie, une vraie mélodie, à une tyrolienne. La tyrolienne, ce sont des roulades sur un thème élémentaire, non pas un air: mais c’est alors justement ces roulades qu’on trouve sublimes, où l’on se délecte... Enfin, le cerveau se fixe. Il ne distingue plus, ou ne croit distinguer qu’une chose, une seule, à la fois très proche et très lointaine, immobile et toutefois envahissante. Il la contemple avec un détachement surnaturel, une acceptation sympathique et souriante, quelle qu’elle soit, même atroce.

Oui... une heure, deux heures, j’ignore combien de temps, Partonneau fit passer devant mes yeux des visages, des paysages, des aventures. J’en reconnaissais quelques-unes, transfigurées. D’autres étaient peut-être des rêves, mais plutôt la transposition, sur un plan biais, spirituel, de réalités évanouies. Un métaphysicien ne voit pas, ne conçoit pas la nature, quand il la veut expliquer, telle qu’elle lui apparaît: il se promène à l’envers du monde sensible.

Et c’est, tout à coup, presque cette image qu’employa Partonneau. Son visage avait conquis une étrange béatitude.

--Je suis... je suis à l’envers de la tapisserie! Et c’est moi qui l’ai faite. Je suis le tapissier. Tu sais comment il fait, le tapissier? On n’y comprend rien quand on le regarde: ce ne sont que des taches de couleur et des brins de laine qui touffent. Mais lui sait: il est le maître, comme Dieu--c’est même la comparaison qui explique le mieux l’action divine,--et le dessin naît sous ses doigts. Moi aussi, maintenant, je suis derrière le canevas. Je vois d’avance, je sais d’avance. Je fabrique souverainement ce qui me reste de vie. En ce moment, par toute la terre, il n’y a pas dix hommes tels que moi: tous les autres sont à l’endroit de la tapisserie, ils se laissent tisser sur le canevas, ils ne le tissent pas!

»C’est à ça que ça sert ou que ça devrait servir, la drogue!... Je suis maintenant au-dessus de moi. Je me regarde comme du haut de l’éternité. Tout à l’heure, il n’en était pas ainsi. Tout à l’heure... oui, quand j’ai commencé à fumer, mon idée, si tu veux la savoir, c’était de prendre cette petite fille, puisqu’elle s’offre. Quoi? Quoi?... Moi, Partonneau, à mon âge!... A cause de mon âge, peut-être? Devenir à la fois le père et l’amant. Avoir une enfant qui serait une maîtresse! Etre à peu près roi, là-bas, loin de ce chien de pays! Elle n’est pas comme l’autre, celle-là! Elle n’est pas d’ici. Je la comprendrais, elle me comprendrait, elle saurait pourquoi je fais les choses. Ah! que ce serait beau, quelle fin, quelle fin pour ma vie! Tu sais, quand je me suis mis à fumer, et que je parlais sans m’arrêter, c’est à ça que je pensais en-dessous.

»Et puis, l’ivresse, la saine ivresse de mon cerveau a dissipé celle de mon cœur. J’ai vu clair, dans cet être humain qui est là, à côté de moi, qui est moi, et que je considère froidement, comme un étranger, telle une âme qui procéderait au jugement de sa vie, après la mort du corps! Je vais te dire: dans six mois, Camille me donnerait des coups de cravache!»

Je haussai les épaules. S’il eût décidé de prendre Camille, je l’aurais haï. Mais cette imagination! Il divaguait...

--... Elle me donnerait des coups de cravache, elle mettrait le feu à la case, ou pire... Et elle aurait bien raison. Je vais te dire ce que je ne t’ai jamais dit, quand tu me parlais de madame Vaubelle. Ce sont des choses qu’on a peine à s’avouer même à soi, et que, du reste, on sait à peine, qui demeurent dans l’inconscient à moins qu’on ne soit illuminé comme je le suis, pour quelques heures... Ce n’est pas impunément qu’on a connu le goût de l’amour exotique... Non, je ne parle pas des boys: un moraliste se plairait à concéder que je suis à peu près normal. Il se tromperait. Je sais qu’il me faut un certain genre de femmes, et justement de ces femmes comme il y en a là-bas! toutes jeunes, toutes jeunes, comme Camille, mais Camille mûrira.

»... Et presque des garçons, tu sais, minces, sans sexe, sauf leur sexe. Et soumises, obéissantes en tout, des esclaves. Camille est de sa race, d’autant plus de sa race qu’elle a vécu, qu’elle est née aux lieux où cette race peut imposer son besoin de domination. Elle ne sera jamais soumise... La vois-tu, devant mon harem? Elle n’accepterait jamais, jamais! Alors, ce serait l’enfer... Voyons, rappelle-toi? Tu en as vu, de ces couples-là, où nous sommes allés?

Il roula une dernière boulette plus grosse que les autres, en aspira la fumée, qu’il garda longtemps dans ses poumons.

--Un colonial, un vrai colonial doit mourir solitaire.

Il avait fermé les yeux. Je voyais bien qu’il ne dormait pas: mais il était parti pour ces régions inaccessibles et froides où tout devient indifférent. Ni moi, ni personne, ni rien du monde extérieur n’existait plus pour lui. Je le quittai, silencieusement.

· · ·

Ce n’est pas cette année-là que j’ai retrouvé Partonneau. Jamais criminel ne prit plus de soin pour faire perdre sa trace. Il avait disparu, dès le lendemain de cette nuit décisive, sans envoyer un mot ni à moi, qui me considérais comme le meilleur, le plus fidèle de ses amis, ni à madame Vaubelle, ni à Camille. Il se fût fait moine, il fût entré dans une chartreuse, une trappe, qu’il n’aurait pu s’évanouir plus complètement. Je le savais vivant, étant allé demander de ses nouvelles au ministère. Les trimestres de sa pension lui étaient régulièrement payés, on lisait sa signature sur les feuilles d’émargement, mais son adresse me fut refusée: il avait formellement interdit de la communiquer. Je me rappelais le mot, le mot héroïque ou désespéré qu’il avait eu: «Un colonial, un vrai colonial, doit mourir solitaire!» Mais aurais-je pu soupçonner qu’il l’avait pris dans une acception si farouche et radicale? Il était toujours membre, semble-t-il, de diverses sociétés scientifiques, auxquelles continuaient de parvenir ses cotisations. Leurs bulletins, sur son ordre, lui étaient envoyés au ministère, qui les lui retournait. Par le même canal, on lui avait proposé de faire partie de l’Académie des Sciences Coloniales, qui venait de se fonder; il n’avait même pas répondu. Comme il l’avait résolu--mais de quelle manière!--«il s’en était allé», il avait abandonné, s’était séparé brusquement, brutalement du monde. Je me souviens d’avoir lu des journaux--des journaux spéciaux!--qui, déjà, parlaient de lui comme d’un mort, un mort presque illustre, mais d’une illustration déjà périmée, d’une autre époque, abolie. Je songeais parfois: «S’il était encore l’ancien Partonneau, comme il en rirait! Mais il ne l’est plus, sans doute. Dans cet état mêlé de détachement sublime et de dégoût sauvage où je l’ai vu, où, certes, il est encore, puisqu’il ne reparaît pas, que reste-t-il du Partonneau que j’ai connu?...»

Une autre chose me faisait souffrir: la manière dont les jeunes, ceux qui lui avaient succédé, ou le souhaitaient, parlaient de lui comme d’une vieille gloire, d’une vieille lune... C’est ce qu’il avait prévu, prédit: non seulement la montée de générations nouvelles, ingénument pressées, féroces, mais l’avènement d’un monde qui, subitement, repoussait l’ancien, eût-on cru, à des siècles et des siècles en arrière... Moi-même, chose affreuse à dire, je commençais d’oublier Partonneau. La vie est la vie. Et puisque je voulais vivre, continuer de m’intéresser aux choses qui sont, ou qui vont naître, même si elles me déplaisent, même si je n’y trouve pas ma place...

· · ·

... Vers le milieu du mois de novembre, les premiers froids de l’hiver étant venus assez prématurément, un ami m’emmena tirer le canard, à la hutte, sur un des grands étangs de Bourgogne. Il ne convient pas de préciser davantage la région. C’est un des genres de chasse que j’aime le mieux, avec une sorte de passion triste. Il fait presque nuit, les mains gèlent à travers les gros gants de laine sur le canon du fusil. Les feuilles jaunies, gelées, lourdes de grésil, tombent des arbres avec un bruit toujours le même, presque imperceptible, cependant importun, fatidique, qui fait penser, je ne sais pourquoi, à des cimetières. Les bûcherons, les charbonniers abattent des troncs ou les ébranchent. La sève de ces blessures exhale une odeur amère, voluptueuse encore, qui donne envie de pleurer sur tout ce qui vieillit, sur tout ce qui s’en va. Il n’est que l’eau, cette eau si froide, qui a l’air vivante. Il y a, dans l’aspect de l’eau, toujours, quelque chose d’éternel et de consolant. Le ciel, presque noir, verse des larmes lentes, l’air est noir, sauf pour un mince reflet de cuivre rouge au couchant. On entend chuchoter dans la hutte: «Les voilà!» Et l’on aperçoit, vaguement d’abord, la grande bande ailée, triangulaire, qui crisse et tourne avant de se poser. Alors, je me demande: «D’où viennent-ils, d’où viennent-ils? Ils voyageront toujours, eux, jusqu’à leur mort. Moi, j’ai fini... Je suis arrêté, et j’attends ici...» J’en oublie de tirer, je tire trop tard. Je fus maladroit...

Le village est un petit village, où l’auberge, bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste nous confia que nous eussions trouvé meilleure chère un jour de foire. Les autres jours, dame!...

--Il ne doit y avoir personne ici, que des paysans, lui dis-je.

--Personne, en hiver. En été, il y a le monde des châteaux... Ah! si, pourtant, il y a le Perdu!

--Le Perdu?

--C’est comme ça qu’on dit, chez nous, pour les gens qui sont un peu marteau, expliqua l’aubergiste, qui possédait de surplus, par souvenir du régiment et de la guerre, un autre argot que celui des campagnards... Celui-là a fait arranger une vieille ferme, près de la rivière. Il a détourné l’eau pour aménager une espèce d’étang, au milieu de son pré.

--Pour la pêche, la chasse?

--Non. Il n’a pas empoissonné, il n’a pas de hutte... Pour faire une carte de géographie... C’est un monsieur qui vient on ne sait d’où. Des îles, qu’on dit.

--Une carte de géographie? Je ne comprends pas.

Il leva les sourcils en signe qu’il ne comprenait pas non plus, qu’il ne pouvait pas expliquer. Une carte, quoi! comme sur les murs de l’école, mais par terre...

Nous étions seuls dans la salle, notre repas était terminé. Il éteignait les lampes et laissait s’assoupir le poêle de fonte.

--Ceux qui veulent veiller, en hiver, conseilla-t-il, ils vont chez le forgeron. Chez le forgeron, y a toujours du feu. Et le feu fait de la lumière et du chaud.

Comme nous nous levions sur cette suggestion candide, il ajouta:

--Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le Perdu. Il y va... Il cause guère, mais il y va...

· · ·

C’est une chose émouvante, quand on y pense, que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements qui ont changé la face de la terre et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre France et sans doute dans tout le reste de l’Europe, des bourgades où, comme du temps d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri du passant qui entre, vient se chauffer et prendre les nouvelles... Nous entrâmes, disant: «Salut, messieurs et dames», ainsi qu’il convient. Et cela aussi est beau: ces appellations primitivement réservées aux seigneurs et à leurs épouses, obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français, de toute Française, signifient que tous les Français, quarante millions de Français, sont devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons plus, mais les étrangers le remarquent... Le forgeron, maître en sa demeure, répondit: «Salut!» sans se lever, et ceux qui étaient là, les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent: «Salut!» Mais, seuls, ceux qui étaient près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles de sapin pour faire de la clarté, ceux-là seuls se levèrent pour nous laisser approcher de l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout inconnus.

Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel almanach. L’almanach et le journal, dans les campagnes, ont remplacé les vieux contes de la Bibliothèque Bleue, que les colporteurs ont renoncé à vendre depuis quarante ans. C’est dommage. C’était bien beau, même dans la pâle adaptation de cette collection à quatre sous, la légende des quatre fils Aymon! Mais il faut savoir se résigner. Si le monde ne changeait en rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût... La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment si la chasse avait été bonne. Des trois cents habitants du village de C... pas un n’ignorait, depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi. On fit des remarques sur le temps et la saison. Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil et de politesse sont peut-être ce qui change le moins vite dans un peuple, même en voie d’évolution rapide. La surface y est moins troublée que le tréfonds.

Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares chaises de paille, des gens sur des bancs, des blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne voyait plus que la face, éclairée par la chandelle, du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois on en jetait sur le foyer un nouvel amas, les figures s’illustraient de rouille et de sang comme dans un tableau des frères Le Nain. Je ne les considérais pas une à une, je laissais errer partout mon regard incertain, attentif seulement à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et susceptible. Il m’est impossible de me rappeler combien de minutes s’écoulèrent avant que mes yeux pussent distinguer un personnage familièrement mêlé aux autres, qui n’était ni au fond, contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant, avec les vieilles, les vieux et les importants du village--et le seul, pourtant, vêtu comme un «monsieur». C’était évidemment le Perdu, ce ne pouvait être que lui--et le Perdu était Partonneau!

Il ne paraissait pas notablement vieilli. Il avait engraissé seulement, et sa barbe que, comme un paysan, il ne rasait qu’une fois par semaine, croissait rêche et blanche sur ses joues et ses mâchoires plus rondes et plus molles. Plus de traces de contracture sur son visage, que je retrouvais détendu, apaisé, mais aussi effacé, dégradé: telles ces monnaies antiques dont l’usure effrusta l’effigie. Et il y a l’impondérable, l’indicible! Dix années auparavant son regard, pesant derrière mon dos, m’eût fait tourner la tête et pressentir: «Il est là!» Mais ou bien il ne s’était pas soucié de me regarder, m’ayant reconnu, ou bien il n’était plus Partonneau, mais un homme tel que tous les hommes, sans plus de volonté, ni d’empire.

Ce fut moi qui allai à lui:

--C’est toi, ici, Partonneau?

J’entendis une voix qui était sa voix, et pourtant ne l’était plus: «Oui, c’est moi...»--Mais si forte est la puissance du souvenir et de l’amitié-amour, que, malgré cette froideur, s’il n’y avait pas eu tout ce monde, si enclin à se moquer, je l’eusse embrassé.

--C’est toi! C’est toi!

--Tu vois bien...

L’intonation s’était faite un peu moins tiède, moins neutre; à lui aussi semblait remonter quelque chose des temps abolis, une ombre d’émotion, de plaisir. Il sourit, d’un pauvre sourire.

--Tu es ici depuis... depuis que tu as quitté Paris, depuis deux ans?

--Depuis deux ans...

--Et qu’est-ce que tu fais?

--Mais rien! fit-il, comme étonné... Je n’ai rien à faire...

--Tu chasses?

Je m’arrêtais à ces questions oiseuses, comme on fait toujours, par pudeur, quand on n’ose poser les autres,--tant d’autres, qui m’angoissaient.

--Oui, un peu, quand on m’invite... On déjeune...

--Tu pêches?

--Non. Ça m’ennuie...

--Je comprends... Tu te rappelles les pêches miraculeuses, sur le Fleuve Rouge? Ici, c’est si peu de chose!...

--Ce n’est pas ça... Ça doit être plus intéressant, quand c’est difficile... Mais ça m’ennuie...

--Tu as des terres, un élevage? Tu fais valoir?

--Oh! voyons... J’ai un pré. Je le loue...

--Mais à quoi passes-tu ton temps? Tu écris?

Une moue de dédain et d’impatience:

--Je ne passe pas mon temps. C’est le temps qui passe, tout seul... C’est bien, c’est très bien comme ça...

J’attendais une invitation: «Tu vas passer ici quelques jours; en tout cas, tu loges chez moi cette nuit.» Rien. C’est moi qui imposai:

--J’irai te demander à déjeuner demain.

--Bon. Si tu veux... A demain...

Et je m’en fus coucher dans la triste auberge.

· · ·

On nous avait dit, la veille, que Partonneau avait «aménagé» la ferme où il s’était si singulièrement venu cacher. A peine s’il était possible de s’en apercevoir. «Désaffecté» eût été un terme plus exact. Délibérément, il laissait tomber en ruines les communs, l’étable, le toit aux fourrages. Toutefois, il avait pris soin de faire tracer une allée pavée qui traversait la cour, de la porte charretière à l’entrée du bâtiment d’habitation. Trois pièces seulement. La première servant à la fois de cuisine et de salle à manger, la seconde étant sa chambre à coucher, la troisième son bureau, si l’on peut, d’après ce qu’on va voir, employer cette expression. Les livres et les cartons à dossiers étaient restés empilés le long des murs depuis l’arrivée de Partonneau, sans qu’il daignât les honorer d’un classement sur des rayons ou dans une bibliothèque. Sur la table--une de ces lourdes et longues tables, faites d’une seule bille de hêtre, comme on en trouve dans les fermes--je reconnus, entassés, tous les fascicules des bulletins des sociétés scientifiques dont Partonneau était resté membre. Seuls, les plus anciens avaient été coupés. Il s’avérait que leur destinataire n’avait pas même ouvert les autres. Il n’en était pas de même, ce qui me frappa, du Journal Officiel et des Tablettes des Deux Charentes, feuille locale qui publie régulièrement les affectations militaires, les départs des fonctionnaires coloniaux et des officiers de la marine de guerre, et qui semblaient avoir été compulsés quotidiennement.

Le mobilier de ce logis me parut encore plus succinct que celui de l’appartement que Partonneau avait occupé à Paris. Quelques armoires campagnardes, du type le plus courant, en poirier, des chaises de paille et un lit de camp, le même lit de camp qui avait suivi en tous lieux ce fier vagabond, drapé d’une couverture verte, d’un vert de drap de billard, la même aussi qui l’avait accompagné partout. La soulevant, je ne vis pas trace de draps; sans doute cet ascète désabusé continuait de coucher à même la sangle, roulé dans ce rude lainage, comme il avait fait durant trente années sur toutes les pistes du monde. Le matelas cambodgien échappa longtemps à mes regards. Je le découvris, dans un coin du bureau, supportant des livres poussiéreux. Il était évident qu’on ne l’avait pas déplié depuis l’emménagement. D’ailleurs, l’odorat le plus subtil n’eût pu déceler nulle part la plus faible trace de cette odeur persistante de chocolat bouilli et de noix confite que laisse l’opium. Non, non, Partonneau ne s’était pas mis, ou remis, à la fumée noire. Ce n’était pas à elle qu’il demandait de peupler sa solitude, de le confirmer dans son renoncement. Ce n’était pas à elle qu’il devait cet air d’absence, de demi-sommeil, l’espèce de relâchement que je distinguais dans toute sa personne, la voussure de ses épaules, l’affaissement de ses muscles, autrefois toujours bandés.

Les mystiques ont décrit, avec une minutie scrupuleuse et déchirée, ce mal de l’âme qu’ils appellent l’acedia: un sentiment affreux de vide et de sécheresse quand ils ont perdu l’extase, quand leur Dieu ne vient plus à leur prière, à leur appel. C’était ce sentiment de vide que j’éprouvais à cette heure. Partonneau était là, et je ne le retrouvais pas. Il répondait à toutes mes questions avec une justesse automatique, non pas comme s’il eût été au-dessus du monde, le dominant et s’en séparant, mais de façon unie, médiocre, sans une seule de ces terribles formules où, jadis, il résumait un jugement décisif et inattendu. N’importe quel petit bourgeois de petite ville eût tenu la même conversation, dans les mêmes termes. Ce fut en vain que je tentai d’amener sur le tapis les souvenirs mêmes que nous avions en commun, et l’œuvre de sa vie. Il répondait, l’air fermé: «Oui, n’est-ce pas, oui...», ou bien «Vraiment? Tu dis?» Cependant, alors, il me semblait discerner dans son regard, venant de très loin, et refoulé, maîtrisé, chassé, le feu brûlant d’une ironie douloureuse, ensanglantée. Mais je ne puis dire qu’il parût triste, ou même mélancolique: le calme lisse, et pourtant gonflé, d’une mer qu’on a vaincue en filant de l’huile. Sa réplique la plus fréquente était: «Pour quoi faire?»--«Tu fumes encore, quelquefois?»--«Non. Pour quoi faire?»--«Tu as lu les articles de Rollin sur le Maroc espagnol, dans le Bulletin de l’Afrique française?»--«Non. Pour quoi faire? Hein? Tu dis que c’est intéressant?...»

Le déjeuner qu’il m’offrit fut copieux et même délicat pour un repas campagnard, ce qui me surprit assez. Autrefois, c’était un reproche que je lui faisais de ne pas attacher une importance suffisante, même en Europe, aux plaisirs de la table. Il y avait là chez lui plus que sobriété: indifférence, ignorance, manque d’intérêt, sauf bizarrement pour des friandises goûtées aux jours de son enfance, telles que «la pompe», la tarte épaisse de son Auvergne natale. Maintenant, il buvait et mangeait beaucoup, semblait aimer s’attarder à table. A la fin du repas, il se versa plusieurs petits verres d’un marc qu’il me recommanda. Ses yeux se firent plus brillants--je dois écrire, chose injurieuse en parlant de lui, plus intelligents. Il parut même manifester quelque chose qui ressemblait à un besoin d’activité, ou à un désir honteux que ma présence l’empêchait de satisfaire. Il se décida:

--Veux-tu faire avec moi le reste du tour du propriétaire?... Ça nous dégourdira les jambes.

... Avant de partir, il mit dans sa poche le Journal Officiel et les Tablettes des Deux Charentes.

Il n’avait pas songé, dans sa propriété, à «faire jardin» ou même «potager», ce qui est d’ordinaire la première préoccupation des coloniaux. Les arbres du verger, non taillés, ne donnaient plus de fruits. Des vaches paissaient dans son pré, mais je savais, depuis la veille, qu’elles ne lui appartenaient pas. Du reste, il ne regardait rien, ne me montrait rien. D’un pas plus vif, il me conduisit jusqu’à l’étang qu’il avait fait creuser.

Alors, je vis! Je vis la fameuse «carte de géographie» dont m’avait parlé l’aubergiste... C’était, au milieu de l’étang, une île artificielle, en forme de planisphère, une image aplatie, déroulée du globe terrestre, où l’eau de cette mare figurait l’océan. Tout ce qui n’était pas les colonies françaises avait été négligé, demeurait nu, ou couvert d’herbes folles. Mais toutes nos possessions, toutes, Indo-Chine, Madagascar, Afrique du Nord, Afrique occidentale, Congo, et les îles, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Tahiti, la Calédonie, les Touamotou, les Marquises, Saint-Pierre et Miquelon, jusqu’aux Kerguélen avaient été minutieusement modelées, reproduites dans leur forme et les variations de leur altitude, avec leurs fleuves, leurs ports, les villes de l’intérieur, les postes, la délimitation même des provinces et des cercles. Sur la rive, une sorte de monticule, également artificiel, portait un banc. Partonneau s’y assit, dépliant le Journal Officiel et les Tablettes.

--Tu permets? fit-il d’une voix presque implorante, vergogneuse. C’est ma seule distraction quotidienne... Et elle me manque, quand je ne l’ai pas!

Il lisait:

«Mouvement dans la magistrature coloniale.»

«--Ça, les magistrats, je m’en fous... Pourtant, il faut savoir...

«... M. Dumoulin, procureur général à Tananarive, est admis à faire valoir ses droits à la retraite...»

--Tu te le rappelles, ce vieux Dumoulin? A la fin, il avait fini par y comprendre quelque chose. La preuve, c’est qu’il avait des ennemis, au lieu de passer pour un pur crétin, inoffensif... Maintenant, il s’en va. Il s’en va comme moi je m’en suis allé...

«... M. Le Prieur, juge de paix à compétence étendue à Lang-Son (Indo-Chine), est nommé juge d’instruction à Hanoï.»

--... L’avancement, le bel avancement!... Mais Lang-Son! Lang-Son, pourtant! Les jolies montagnes, tu sais, les montagnes aux coupes nettes, pathétiques, les champs de badiane qui sentent si bon--et les histoires de contrebande de l’opium avec les Chinois, qui étaient si drôles... Et la route de ravitaillement des postes-frontières, par That-Khé et Cao-Bang jusqu’au Fleuve Rouge, à travers des paysages de baie d’Along mise à sec, où la pluie mille fois millénaire taillade des pyramides qui portent elles-mêmes des milliers de petits pains de sucre, portraits en miniature de ces grands pitons pointus... Des grottes qui s’enfoncent au diable sous terre, des rivières qui coulent dans les cañons à pic, à six cents mètres en contre-bas... Calcaire liasique... Et, dans ce calcaire, j’ai trouvé des veines de mica, un paradoxe géologique. On m’a contesté ça: le mica ne devrait exister que dans les terrains cristallins...

«... Les territoires de la Haute-Volta seront organisés en gouvernement autonome, relevant du gouvernement général de l’Afrique occidentale. M. Hesling est désigné pour remplir les fonctions de lieutenant gouverneur.»

--... Tu te rappelles, le petit Hesling à Madagascar, il y a vingt-sept ans? Il était arrivé avec sa mère, la veuve d’un général, je crois. Un gosse, un vrai gosse, un bon petit qui ne savait rien de rien. Moi, je me demandais si on en tirerait jamais quoi que ce soit. C’est Gallieni qui l’a dressé. Il avait de la bonne volonté, le gosse, et un cerveau frais. Il s’est formé, il aime l’ouvrage... Ah! il s’y entendait, Gallieni, pour le dressage! C’était amusant à voir, ça faisait vivre!... On dit que c’est lui qui a gagné la bataille de la Marne. Moi, je m’en fous... Je vais te dire: ce sont les Allemands qui l’ont perdue. Et ils l’ont perdue parce qu’ils se croyaient certains de la gagner, de même que nous perdrons la prochaine bataille dans soixante ans--ils sont idiots ceux qui croient à la guerre pour maintenant--parce que nous serons sûrs aussi de la gagner. C’est toujours comme ça, c’est une loi historique. Le vainqueur devient le vaincu, parce que, d’être vainqueur, ça vous donne une cervelle de crétin équestre et aristocrate... Non, non, le vrai Gallieni, c’est le Gallieni colonial: un proconsul! Un bougre qui savait que les armes, c’est un outil, un outil indispensable, mais que, une fois qu’il a servi, il en faut d’autres. Avec ça, le sens de l’imperium: «Je veux la paix, d’abord parce que c’est plus joli à voir, mais aussi parce que c’est moi qui la fais, et que ça me permet de commander à tout le monde, au lieu de commander seulement à des militaires.»

· · ·

Partonneau était redevenu l’ancien Partonneau. La mauvaise graisse était sortie je ne sais comment de ses joues. La voussure de son dos avait disparu. Ses fortes mandibules mâchaient et jetaient les phrases par saccades, avec des ellipses formidables, et toujours ce passage fantasque et lumineux, immédiat, des choses coloniales aux choses européennes, françaises, qui, toute son existence, avaient fait l’originalité de sa philosophie. Il s’interrompit:

--... Hein? Hein? Tu vois, je ne suis plus qu’un vieil imbécile!

... Au moment où je me réjouissais de le retrouver!

--Si! Un vieil imbécile. Un retraité gâteux qui lit l’Annuaire... Je m’amuse à le regarder sur une carte en relief au lieu du machin à couverture bleue, voilà tout... Quand je suis arrivé ici, et que j’ai arrangé cette île comme tu la vois, je lisais encore des communications, des rapports envoyés par les types de là-bas--tiens, le bouquin de Gautier, sur le Sahara!--et je suivais tout ça sur ce relief... Mais, maintenant, ajouta-t-il avec satisfaction, maintenant c’est fini. Je ne lis plus que les nominations, l’Annuaire...

--C’est pour ça que, des publications que tu reçois, il n’y a que les plus anciennes qui soient coupées?

--Pour ça!... Et je vais me désabonner. C’est encore un fil. Il faut le trancher.

--Mais pourquoi, pourquoi?

--Pour tuer le vieil homme, dit-il, farouchement. Pour finir de le tuer... Ah! je le croyais bien en train de mourir... Chaque jour, quand je vais à cette île, mes souvenirs deviennent plus impersonnels, plus dépouillés de tout ce qui était moi, mes déductions, mes ambitions, ma... ma philosophie, comme tu dis. Il a fallu que tu viennes: c’est une rechute!

--Une rechute?

--Je veux mourir en paix, entends-tu! Je veux mourir en esprit, d’abord, arriver à la mort sans regrets, sans désirs... C’est peut-être encore là une chose que m’a apprise l’Extrême-Orient: mais il faut que je ne sache même plus d’où ça me vient. Il n’y a qu’à cette condition que ça fera corps avec moi: non plus une doctrine, alors, un instinct.

--Et de la sorte tu t’imagines que tu mourras heureux?

--Je suis sûr, fit-il, d’une voix redevenue toute neutre, de ne pas mourir malheureux. L’homme raisonnable n’en saurait souhaiter davantage... Allons, viens prendre un verre de bière, avant de nous quitter! Tu te souviens, c’était aussi l’usage, là-bas...

Il me versa la bière, dans la cuisine-salle-à-manger. Nous demeurâmes longtemps muets.

--Partonneau, tu te suicides!

Il haussa les épaules. Puisque c’était ça qu’il voulait: anéantir progressivement les parties supérieures de son être, devenir une espèce d’animal, puis de végétal humain, puis rien...

--Et... cette promenade quotidienne à ton étang, c’est tout ce que tu fais?

--Presque. Je dors beaucoup, je mange le plus que je peux. Le soir, en hiver, je vais chez le forgeron, comme tu as vu: ces paysans m’enseignent combien peu de pensées suffisent à un homme. C’est très salutaire.

--Et... les femmes?

--Parfois, dit-il paisiblement, je vais à Dijon... De moins en moins.

Cruellement, je voulus porter le dernier coup:

--Camille est mariée, en Indo-Chine, à un planteur de caoutchouc, je crois.

--Ah!... Et ça va?...

--Je ne crois pas.

--Le contraire m’aurait étonné... Elle aura besoin de plusieurs expériences... Et madame Vaubelle? interrogea-t-il, de lui-même.

--Elle s’est réconciliée avec son mari. Même elle en a eu un nouvel enfant.

--Elle a bien fait... C’est une brave femme, celle-là... Ce qu’il y a de mieux.

--Veux-tu que je le lui dise, de ta part?

--Tu ne le feras pas! Pour elle, et pour moi.

--Partonneau, sois franc!... Tu ne les as jamais aimées, ce qui s’appelle aimer?

--Comment veux-tu que je te dise? C’est probable. C’est même certain, puisque j’ai pu renoncer à elles... Il me semble, du fond de ce sommeil que je veux imposer à tout ce qui fut moi, que sur certains points, j’y vois plus clair encore que même cette dernière nuit, tu sais, à Paris... Il se pourrait que, de cœur et d’esprit, je n’aie jamais su aimer les femmes: les hommes seulement.

--Partonneau!

--Oui... Je suis quelqu’un à qui son éducation première, ses lectures d’adolescence ont montré les femmes comme le seul objet de désir, mais qui, au fond, n’était pas fait pour elles, dédaignait leur âme, se méfiait de tous leurs actes, même les plus simples, les plus légitimes. Et la vie que j’ai menée, les femmes instinctives, primitives que j’ai possédées, m’ont confirmé dons cette méfiance et cette incompréhension... Mais qui, par contre, aimait l’intelligence et l’énergie viriles, qu’il connaissait bien, les aimait passionnément, jusqu’avec sa sensibilité... Mon vieux! Si je t’avouais que, depuis deux ans, j’ai pensé plus souvent à toi qu’à elles!

--Je te remercie...

--On est des vieux, maintenant, et de braves gens, après tout. On peut tout se dire...

· · ·

Je ne voulais pas m’attendrir. Il l’avait dit: on était des vieux, on n’avait plus le droit. Je demandai seulement:

--Je reviendrai... Tu veux bien?...

Il secoua la tête.

--Quand je serai mort. Pas avant. Avant, ne fais pas ça... Mauvais pour moi, tu comprends... Cette journée-ci, cette journée avec toi, eh bien, elle m’a retardé DANS MON PROGRÈS...

TABLE DES MATIÈRES

LES FEMMES DE PARTONNEAU Pages. Les femmes de Partonneau 9 Dans le monde 29

PREMIÈRES RENCONTRES Premières rencontres 45 Le musée du fou 67

LES FORCES MORALES Les forces morales 91 L’aveugle 99

LE MAITRE DES HOMMES Le condamné à mort 135 Une leçon 149 Sa prudence 161

ET LE SOIR VINT... Et le soir vint... 171

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

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