I
D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas, paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure, reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des leçons instructives et agréables.
Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des professeurs.
Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe, sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui, ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque, pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot, comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une réflexion émise la veille par les _Débats_, le gouvernement avait violé non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181]; mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à reprendre son cours.
Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses; j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais personne ne se trompait sur sa pensée, et, le _Constitutionnel_ n'eût-il pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons.
Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque, suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours, et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux, dans la leçon qui mit le feu à l'École de droit, avait agité une question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré dans le Code pénal que l'oeuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture momentanée de l'École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183].
Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite de _provocations insensées_ répandues sous le nom du collège Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient.
Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dans _La France telle qu'on l'a faite_, que _des détails odieux_ s'étaient, à ce qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en 1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_, approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l'École normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort peu franche à la vérité, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820 présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot, nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des résumés dénués d'intérêt.
J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l'École normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé, le numéro du _Censeur_, où vous trouverez l'exposé sommaire de la doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois à l'École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais, cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà la _Quotidienne_ annonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de conférences de l'École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la Commission ces voeux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut sans aucun doute se rendre très utile à l'École; mais pour cela je crois qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance, de manière que non seulement l'École ne reçût que l'enseignement qui lui convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M. Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour l'École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale à M. le Président, et que M. le Directeur de l'École doit l'engager à l'exécuter.»
Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non, lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi: «Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la Commission de l'instruction publique a reçu communication de son programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait, avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser réception de cette lettre et agréer...» Que se passa-t-il durant les quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui précède du maintien de Cousin à l'École normale, je crois pouvoir conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance.
Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d'État, remontait alors dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans le _post-scriptum_ de la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir. Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers, rumeur que le _Constitutionnel_, après l'avoir rapportée le 3 décembre de cette année, démentit le lendemain.