‹ L'intelligence des fleursChapitre 18 sur 68 · XVII

XVII

Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (Loroglossum hircinum), variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure, s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre. Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle est assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes, aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire, la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou rostellum s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or. Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec l’Orchis latifolia, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle et précise des deux cornes. Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus grande que celle de l’Orchis maculata ou latifolia, et le cornet à nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du stigmate qu’il s’agit d’imprégner.

Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt à fonctionner.

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