‹ L'intelligence des fleursChapitre 20 sur 68 · XIX

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N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés, elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets. Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère. Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce que voulait l’Orchidée américaine.

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