‹ L'intelligence des fleursChapitre 34 sur 68 · III

III

Mettant à part le havre artificiel où se réfugient ceux qui demeurent fidèles aux certitudes religieuses, les hauts courants de l’humanité civilisée oscillent en apparence entre deux doctrines contraires. D’ailleurs, ces deux doctrines, parallèles mais inverses, ont de tout temps, traversé, comme des fleuves ennemis, les champs de la morale humaine. Mais jamais leur lit ne fut aussi nettement, aussi rigidement creusé. Ce qui n’était autrefois que de l’altruisme et de l’égoïsme instinctifs, diffus, aux flots souvent mêlés, est devenu récemment l’altruisme et l’égoïsme absolus et systématiques. A leurs sources, non pas renouvelées mais remuées, se trouvent deux hommes de génie: Tolstoï et Nietzsche. Mais, comme je l’ai dit, ce n’est qu’en apparence que ces deux doctrines se partagent le monde de l’éthique. Ce n’est nullement à l’un ou l’autre de ces points trop extrêmes que se joue le véritable drame de la conscience moderne. Ils ne marquent guère, perdus dans l’espace, que deux buts chimériques, auxquels personne ne songe à arriver. L’une de ces doctrines reflue violemment vers un passé qui n’exista jamais tel qu’elle se le représente; l’autre bouillonne cruellement vers un avenir que rien ne fait prévoir. Entre ces deux rêves, les enveloppant d’ailleurs et les débordant de toutes parts, passe la réalité dont ils n’ont point tenu compte. C’est dans cette réalité dont chacun de nous porte en soi l’image, que nous devons étudier la formation de la morale qui soutient aujourd’hui notre vie. Ai-je besoin d’ajouter qu’en employant le mot «morale» je n’entends point parler des pratiques de l’existence quotidienne qui ressortissent aux usages et à la mode, mais des grandes lois qui déterminent l’homme intérieur?

Page 1