‹ L'intelligence des fleursChapitre 53 sur 68 · XXII

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La bonne volonté des hommes est admirable. Ils sont prêts à renoncer à tous les droits qu’ils croyaient spécifiques, à abandonner tous leurs rêves et toutes leurs espérances de bonheur; comme beaucoup d’entre eux ont déjà abandonné, sans se désespérer, toutes leurs espérances d’outre-tombe. Ils sont d’avance résignés à voir leurs générations se succéder, sans but, sans mission, sans horizon, sans avenir, si telle est la volonté certaine de la vie. L’énergie et la fierté de notre conscience se manifesteront une dernière fois dans cette acceptation et dans cette adhésion. Mais avant d’en venir là, avant d’abdiquer aussi lugubrement, il est juste que nous demandions des preuves; et jusqu’ici, elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent. En tout cas, rien n’est décidé. Nous sommes encore en suspens. Ceux qui assurent que l’ancien idéal moral doit disparaître parce que les religions disparaissent, se trompent étrangement. Ce ne sont point les religions qui ont formé cet idéal; mais bien celui-ci qui a donné naissance aux religions. Ces dernières affaiblies ou disparues, leurs sources subsistent qui cherchent un autre cours. Tout compte fait, à la réserve de certaines vertus factices et parasites qu’on abandonne naturellement au tournant de la plupart des cultes, il n’y a encore rien à changer à notre vieil idéal aryen de justice, de conscience, de courage, de bonté et d’honneur. Il n’y a qu’à s’en rapprocher davantage, à le serrer de plus près, à le réaliser plus efficacement; et, avant de le dépasser, nous avons encore une longue et noble route à parcourir sous les étoiles.

ÉLOGE DE LA BOXE

Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain, redoutable et prêt à faire face à toutes les exigences de la vie.

Je me souviens, à ce propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné par mon sujet, je fus assez injuste envers la seule arme spécifique que la nature nous ait donnée: le poing. Je tiens à réparer cette injustice.

L’épée et le poing se complètent et peuvent faire, s’il est gracieux de s’exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l’épée n’est ou ne devrait être qu’une arme exceptionnelle, une sorte d’ultima et sacra ratio. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de solennelles précautions et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui peuvent aboutir à une condamnation à mort.

Au contraire, le poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par excellence, la seule qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à la résistance, à la structure offensive et défensive de notre corps.

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En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité, parmi les êtres les moins protégés, les plus nus, les plus fragiles, les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous, par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour l’attaque et si fantastiquement cuirassés! Voyez, entre autres, la fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le poids de son corps sans qu’elle en paraisse incommodée. Voyez le hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez ce qu’il peut porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escarbot, elle n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux, nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre squelette, qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre quelque consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on dirait construit par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de tout le système, dont les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par miracle; et notre cage thoracique qui n’offre qu’une série de porte à faux qu’on ose à peine toucher du bout des doigts. Or c’est contre cette molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature, c’est contre ce pauvre organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et l’incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là, il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration, une folie initiale, propre à l’espèce humaine, qui, loin de s’amender, va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est permis d’user d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre différent, nous devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des moyens d’attaque et de défense fournis par notre propre corps. Dans une humanité qui se conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles de l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat. Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle sélection prompte et dans le sens exact des volontés de la nature amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes les espérances de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout, la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper; c’est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers l’espèce.

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En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons d’humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons bientôt qu’en tout ce qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité, l’adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible d’améliorer, par les plus savantes leçons, l’usage instinctif de leurs armes naturelles. Mais nous, les «hominiens», les plus orgueilleux des primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons même pas quelle est au juste l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître ne nous l’ait laborieusement et méthodiquement enseignée, nous ignorons totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans notre bassin. Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se mordent, s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas lâcher prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups précipités, étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru, ne surgissait soudain, presque spontanément, de l’une ou l’autre poche.

Contemplez d’autre part deux boxeurs: pas de mots inutiles, pas de tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la garde, l’une des plus belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre des deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience séculaire, épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où s’aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles, imperfectibles. Dès que l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe si incontestablement qu’il n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et sans dangereux dommage pour le vaincu simplement réduit à l’impuissance et à l’inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera sans avarie durable, parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et naturellement proportionnée à la puissance de l’arme humaine qui l’a frappé et terrassé.

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Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son mieux à en imposer, par un masque fier et irritable, aux hommes souvent grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous sentons désarmés en face de l’offense, plus nous tourmente le désir de témoigner aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nul ne nous offense impunément. Le courage est d’autant plus chatouilleux, d’autant plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond du corps qui recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment finira l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise tourne mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui sont dévolus le souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil suprême, qu’à l’appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif vieilli qu’éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la dent, la main, le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre demeure qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la manche, le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et grotesques détours, à l’inhabile échange de horions criards, aveugles, hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.

Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu’il détient en ses deux mains fermées n’a rien à se persuader. Une fois pour toutes il sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut plus altérer son sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et peut dire avec calme à tout ce qui l’offense: «Vous irez jusque-là». Un seul geste magique, au moment nécessaire, arrête l’insolence. A quoi bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant l’efficace est sûre. Et c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu’à la dernière extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile.

A PROPOS DU ROI LEAR

Il est facile de constater qu’en ces dernières années, notamment à partir de la grande période romantique, le royaume de la poésie,--auquel on n’avait guère touché depuis la perte définitive des vastes mais inhabitables provinces du poème épique,--s’est graduellement rétréci et se voit actuellement réduit à quelques petites villes isolées dans la montagne. Elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable, et y gagnera en pureté et en intensité ce qu’elle a perdu par ailleurs en étendue et en abondance. Elle s’y dépouillera peu à peu de ses vains ornements didactiques, descriptifs et narratifs, pour n’être bientôt qu’elle-même; c’est-à-dire la seule voix qui nous puisse révéler ce que le silence nous cache, ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la musique n’exprime pas encore.

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Il y aura toujours une poésie lyrique; elle est immortelle étant nécessaire. Mais quel sort l’avenir et même le présent réserve-t-il, je ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste, mais au poète tragique proprement dit, à celui qui s’efforce de maintenir un certain lyrisme dans son œuvre en y représentant des choses plus grandes et plus belles que celles de la vie réelle?

Il est certain que la tragédie lyrique des Grecs, la tragédie classique telle que la conçurent Corneille et Racine, le drame romantique des Allemands et de Victor Hugo, puisent leur poésie à des sources définitivement taries. Le grand drame des foules, au sein duquel on croyait avoir découvert une source inconnue et inépuisable, n’a donné jusqu’ici que des résultats assez médiocres. Et les mystères nouveaux de notre vie moderne, qui ont remplacé tous les autres et du côté desquels Ibsen a tenté quelques fouilles, sont depuis trop peu de temps en contact direct avec l’homme, pour qu’ils élèvent et dominent visiblement et efficacement les paroles et les actes des personnages d’une pièce. Et cependant, il n’y a pas à se le dissimuler, et l’instinct poétique de l’humanité l’a toujours pressenti, un drame n’est réellement vrai que lorsqu’il est plus grand et plus beau que la réalité.

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Voyons, en attendant que les poètes sachent de quel côté diriger leurs pas, l’un des plus fameux modèles de ces drames qui élargissent la vérité sans la fausser, l’un des rares qui, après plus de trois siècles, demeure encore vert et vivant en toutes ses parties: j’entends parler du Roi Lear de Shakespeare.

On peut affirmer, disais-je naguère,--en exagérant un peu, comme il est impossible de ne le point faire dans le léger et délicieux accès de fièvre qui saisit tous les fervents de Shakespeare au moment où l’on ressuscite un de ses chefs-d’œuvre,--on peut affirmer, après avoir parcouru les littératures de tous les temps et de tous les pays, que la tragédie du vieux roi constitue le poème dramatique le plus puissant, le plus vaste, le plus émouvant, le plus intense qui ait jamais été écrit. Si l’on nous demandait du haut d’une autre planète quelle est la pièce représentative et synthétique, la pièce archétype du théâtre humain, celle où l’idéal de la plus haute poésie scénique est le plus pleinement réalisé, il me semble certain qu’après en avoir délibéré tous les poètes de notre terre, les meilleurs juges en l’occurrence, désigneraient unanimement le Roi Lear. Ils ne pourraient mettre un instant en balance que deux ou trois chefs-d’œuvre du théâtre grec; ou bien, car au fond Shakespeare n’est comparable qu’à lui-même, l’autre miracle de son génie: la tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark.

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Prométhée, «l’Orestie», Œdipe roi, ce sont des arbres merveilleux mais isolés, au lieu que le Roi Lear, c’est une forêt merveilleuse. Convenons que le poème de Shakespeare est moins net, moins visiblement harmonieux, moins pur de lignes, moins parfait, au sens assez conventionnel de ce mot; accordons qu’il a des défauts aussi énormes que ses qualités,--il n’en reste pas moins qu’il l’emporte sur tous les autres par le nombre, l’acuité, la densité, l’étrangeté, la mobilité, la prodigieuse masse des beautés tragiques qu’il renferme. Je sais bien que la beauté totale d’un ouvrage ne s’estime pas au poids ni au volume; que les dimensions d’une statue n’ont point un rapport nécessaire à sa valeur esthétique. Néanmoins on ne saurait contester que l’abondance, la variété et l’ampleur ajoutent à la beauté des éléments vitaux et inaccoutumés; qu’il est plus facile de réussir une statue unique, de grandeur médiocre et d’un mouvement calme, qu’un groupe de vingt statues de taille surhumaine, aux gestes passionnés et cependant coordonnés; qu’il est plus aisé d’écrire un acte tragique et puissant où se meuvent trois ou quatre personnages, que d’en écrire cinq où s’agite tout un peuple et qui maintiennent à une hauteur égale, durant un temps cinq fois plus long, ce même tragique et cette même puissance; or, au regard du Roi Lear, les plus longues tragédies grecques ne sont guère que des pièces en un acte.

D’autre part, si l’on entend le comparer à Hamlet, il est probable que la pensée y est moins active, moins aiguë, moins profonde, moins frémissante, moins prophétique. En revanche, combien le jet de l’œuvre paraît plus énergique, plus massif et plus irrésistible! Certaines aigrettes, certains filets de lumière sur l’esplanade d’Elseneur atteignent et éclairent un instant, comme des lueurs d’outre-tombe, de plus inaccessibles ténèbres; mais ici la colonne de fumée et de flammes illumine d’une façon permanente et uniforme tout un pan de la nuit. Le sujet est plus simple, plus général et plus normalement humain, la couleur plus monotone, mais plus majestueusement et plus harmonieusement grandiose, l’intensité plus constante et plus étendue, le lyrisme plus continu, plus débordant et plus hallucinant, et cependant plus naturel, plus près des réalités quotidiennes, plus familièrement émouvant, à cause qu’il ne sort point de la pensée, mais de la passion; qu’il enveloppe une situation qui, bien qu’exceptionnelle, est toutefois universellement possible, qu’il ne nécessite point un héros métaphysicien comme Hamlet, mais qu’il touche immédiatement à l’âme primitive et presque invariable de l’homme.

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Hamlet, Macbeth, Prométhée, «l’Orestie», Œdipe appartiennent à une classe de poèmes plus augustes que les autres parce qu’ils se déroulent sur une sorte de montagne sacrée entourée d’un certain mystère. C’est ce qui, dans la hiérarchie des chefs-d’œuvre, met incontestablement Hamlet au-dessus d’Othello, par exemple, bien qu’Othello soit aussi passionnément, aussi profondément et sans doute plus normalement humain. Ils doivent à cette montagne qui les porte entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance. Or, si l’on examine de quoi est formée cette montagne, on se rend compte que les éléments qui la composent sont empruntés à un surnaturel variable et arbitraire; c’est de l’«au-delà» sous une espèce et une apparence contestables, religieuses ou superstitieuses, par conséquent transitoires et locales. Mais--et c’est ce qui lui fait une place à part parmi les quatre ou cinq grands poèmes dramatiques de la terre--dans le Roi Lear il n’y a pas de surnaturel proprement dit. Les dieux, les habitants des grands mondes imaginaires ne se mêlent pas à l’action, la Fatalité même y est tout intérieure, elle n’est que de la passion affolée; et cependant l’immense drame développe ses cinq actes sur une cime aussi haute, aussi surchargée de prestiges, de poésie et d’inquiétudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des cieux et de l’enfer avaient rivalisé d’ardeur pour en surélever les pics. L’absurdité de l’anecdote primitive (presque tous les grands chefs-d’œuvre, devant représenter des actions types forcément outrées, exclusives et excessives, sont fondés sur une anecdote plus ou moins absurde) disparaît dans la grandiose magnificence de l’altitude où elle évolue. Étudiez de près la structure de cette cime: elle est uniquement formée d’énormes stratifications humaines, de gigantesques blocs de passion, de raison, de sentiments généraux et presque familiers, bouleversés, accumulés, superposés par une tempête formidable, mais profondément propre à ce qu’il y a de plus humain dans la nature humaine.

C’est pourquoi le Roi Lear demeure la plus jeune des grandes œuvres tragiques, la seule où le temps n’ait rien flétri. Il faut un effort de notre bonne volonté, un oubli de notre situation et de nos certitudes actuelles pour que nous puissions sincèrement et complètement nous émouvoir au spectacle d’Hamlet, de Macbeth ou d’Œdipe. Au contraire, la colère, les rugissements de douleur, les malédictions prodigieuses du vieillard et du père bafoué semblent sortir de notre cœur et de notre raison d’aujourd’hui, s’élever sous notre propre ciel, et sous le rapport de toutes les vérités profondes qui forment l’atmosphère spirituelle et sentimentale de notre planète, il n’y a rien d’essentiel à y ajouter ou retrancher. Shakespeare revenant parmi nous sur la terre ne pourrait plus écrire Hamlet ou Macbeth. Il sentirait que les sombres et augustes idées mères sur quoi reposent ces poèmes ne les porteraient plus; tandis qu’il n’aurait pas à modifier une situation ni un vers du Roi Lear.

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La plus jeune, la plus inaltérable des tragédies est aussi le poème dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais été réalisé; le seul au monde où la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois à la vraisemblance, au naturel du dialogue. Aucun poète n’ignore qu’il est presque impossible d’allier, au théâtre, la beauté des images au naturel de l’expression. On ne saurait le nier; toute scène, dans la plus haute tragédie comme dans la plus banale comédie, n’est jamais, ainsi que le faisait observer Alfred de Vigny, qu’une conversation entre deux ou trois personnages réunis pour parler de leurs affaires. Ils doivent donc parler, et pour nous donner ce qui est au théâtre l’illusion la plus nécessaire, l’illusion de la réalité, il faut qu’ils s’écartent le moins possible du langage employé dans la vulgaire vie de tous les jours. Mais dans cette vie assez élémentaire nous n’exprimons presque jamais par la parole ce que peut avoir d’éclatant ou de profond notre existence intérieure. Si nos pensées habituelles se mêlent aux grands et beaux spectacles, aux plus hauts mystères de la nature, elles demeurent en nous à l’état latent, à l’état de songes, d’idées, de sentiments muets qui, tout au plus, se trahissent parfois par un mot, par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation vraisemblable et usuelle. Or le théâtre ne pouvant presque rien exprimer qui ne s’exprimerait pas dans la vie, il s’ensuit que toute la partie supérieure de l’existence y demeure informulée, sous peine de déchirer le voile de l’illusion indispensable. Le poète a donc à choisir: il sera lyrique ou simplement éloquent, mais irréel (et c’est l’erreur de notre tragédie classique, du théâtre de Victor Hugo et de tous les romantiques français et allemands, quelques scènes de Gœthe exceptées), ou bien il sera naturel mais sec, prosaïque et plat. Shakespeare n’a pas échappé aux dangers de ce choix. Dans Roméo et Juliette, par exemple, et dans la plupart de ses pièces historiques, il verse dans la rhétorique, sacrifie sans cesse à la splendeur, à l’abondance des métaphores, la précision et la banalité impérieusement nécessaires des tirades et des répliques.

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Par contre, dans ses grands chefs-d’œuvre il ne se trompe point; mais la manière même dont il surmonte la difficulté dévoile toute la gravité du problème. Il n’y arrive qu’à l’aide d’une sorte de subterfuge auquel il a toujours recours. Comme il semble acquis qu’un héros qui exprime sa vie intérieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable et humain sur la scène qu’à la condition qu’il soit représenté comme fou dans la vie réelle (car il est entendu que les fous seuls y expriment cette vie cachée), Shakespeare ébranle systématiquement la raison de ses protagonistes, et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l’énorme flot lyrique. Dès lors, il parle librement par leur bouche, et la beauté envahit le théâtre sans craindre qu’on lui dise qu’elle n’est pas à sa place. Dès lors aussi, le lyrisme de ses grandes œuvres est plus ou moins haut, plus ou moins vaste, à proportion de la folie du héros central. Ainsi, il est intermittent et contenu dans Othello et dans Macbeth, parce que les hallucinations du thane de Cawdor et les fureurs du More de Venise ne sont que des crises passionnelles; il est lent et pensif dans Hamlet, parce que la folie du prince d’Elseneur est engourdie et méditative; mais nulle part comme dans le Roi Lear il ne déborde, torrentiel, ininterrompu et irrésistible, entre-choquant en d’immenses et miraculeuses images l’océan, les forêts, les tempêtes et les étoiles, parce que la magnifique démence du vieux monarque dépossédé et désespéré s’étend de la première à la dernière scène.

LES DIEUX DE LA GUERRE

La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l’envers et en creux, le progrès de notre civilisation.

Je ne veux aujourd’hui l’envisager qu’à un seul point de vue, afin de constater une fois de plus qu’à mesure que nous conquérons quelque chose sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature une lueur, une source d’énergie nouvelles, nous devenons souvent ses victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu’en croyant nous délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu’à la longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l’un d’eux a-t-il fait sa soumission qu’en passant sous le joug il nous met sur la trace d’un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces adversaires, il s’en trouve d’ailleurs qui semblent tout à fait indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu’ils savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre intelligence.

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Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres, elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous sommes débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.

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Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient, protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï, l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent, écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements, par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins, fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard, les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature, comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés sur ses rives.

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Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il? Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de l’injuste...

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A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges spécifiques?--Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides, comme l’aveugle--si d’autres sens ne le détrompaient point--croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes qui se préparent au combat?--Quelques milliers d’hommes, aussi imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve à lui donner une apparence plausible.

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Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches. Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les rattacher?--Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre votre mère exerce sa volonté?--A toutes ces questions, le savant qui vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.

LE PARDON DES INJURES

Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont transformés.

Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un idéal qui ne fut jamais réalisé?--Quand nous disons à qui nous fit injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au fond de cette parole?--Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait, parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation, est directement intéressé à se souvenir.

L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité, c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne le reconnaissons point.

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Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne. Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet que si elle préfère l’ennemi.

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Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal, quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.

Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.

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Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien, tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.

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Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards, nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence, leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre. Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement, ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années, gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper; elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits. Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive, si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte, l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.

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