VII
Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment les yeux, les rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un enfant posthume.