IX
On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales, jointes, si l’on veut, pour faire pleine mesure, à toutes celles qui ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or, lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons, nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres. Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultés intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner; et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?