L'ARC D'ULYSSE
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Cependant Minerve inspira à la fille d'Icarios la pensée de préparer l'arc et les haches pour ouvrir, entre les prétendants, la lutte, prélude du massacre. Gravissant avec quelques suivantes l'escalier élevé, Pénélope se rendit à l'appartement où étaient enfermés les trésors du roi; là se trouvait l'arc flexible du héros et le carquois rempli de flèches, source de larmes. C'était un présent d'Iphitus, fils d'Eurytus, qu'Ulysse avait rencontré un jour en pays de Laconie. Ulysse encore tout jeune, y avait été envoyé par son père pour réclamer trois cents moutons et leurs pasteurs, que des hommes de Messène avaient enlevés d'Ithaque sur leurs vaisseaux; de son côté, Iphitus, cherchait douze cavales avec leurs jeunes mules qu'elles nourrissaient. Ulysse lui fit présent d'une épée acérée et d'une forte lance en échange de l'arc poli. Lorsque Pénélope fut arrivée devant la porte bien travaillée, elle détacha l'anneau de la courroie, introduisit la clef recourbée et entra. Elle détacha alors d'un clou l'arc avec l'étui et s'assit, posant l'étui sur ses genoux. Des larmes abondantes coulaient sur ses joues au souvenir du vaillant époux, mais, calmant sa douleur elle se dirigea vers la salle du festin. Ses femmes la suivaient portant les haches percées servant aux jeux d'Ulysse. Elle s'arrêta sur le seuil, tenant devant son visage un voile brillant; deux suivantes étaient à ses côtés. Alors s'adressant aux prétendants elle leur dit:
--Écoutez-moi, nobles prétendants, qui avez envahi cette maison pour manger et boire sans fin ni cesse, les biens d'un maître absent, vous n'avez d'autre prétexte à donner pour excuser votre conduite, que votre désir de m'épouser. Eh bien, prétendants, voici la lutte que je vous propose. Je dépose ici le grand arc du divin Ulysse; celui qui bandera le plus facilement l'arc entre ses mains et dont la flèche traversera les douze anneaux des haches, je le suivrai, j'abandonnerai pour lui ce séjour de ma jeunesse, ce palais si beau, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes.
Elle dit, et remettant à Eumée l'arc et les haches étincelantes elle l'invita à préparer le jeu pour les prétendants. Eumée prit l'arc en pleurant; de son coté le bouvier pleura aussi lorsqu'il aperçut l'arc de son maître. Alors Antinoos les gourmanda en ces termes:
--Bergers stupides, cessez de pleurer devant cette femme dont le cœur est affligé, ou bien allez pleurer dehors et laissez ici cet arc avec lequel nous allons lutter, non sans peine, car je ne crois pas qu'il soit facile de le bander, et il n'est personne ici, parmi tous ces héros qui soit ce qu'était Ulysse.
Il disait ainsi, mais dans son cœur il espérait tendre l'arc et traverser les pertuis d'airain avec sa flèche. Cependant c'était lui qui devait recevoir le premier le trait mortel parti des mains de l'irréprochable Ulysse.
Le divin Télémaque prenant la parole, dit:
--Grands dieux, Zeus a-t-il troublé ma raison? Voilà ma mère chérie, si sensée, qui déclare qu'elle va quitter cette maison pour suivre un autre époux; et moi je ris et je me réjouis en mon cœur! Eh bien! prétendants, puisque le prix de la lutte est une femme qui n'a sa pareille ni en Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mycènes, ni même dans Ithaque ou dans le continent noir... vous le savez, ai-je besoin de faire l'éloge de ma mère?.. je veux tenter, moi aussi, l'épreuve de l'arc, et si ma flèche traverse l'airain, je n'aurai pas la douleur de voir ma mère bien-aimée, quitter ce palais et suivre un autre époux!
A ces mots, il jeta son manteau de pourpre, détacha son glaive aigu et commença par placer les haches, creusant pour chacune d'elles une fosse profonde; puis il les aligna avec un cordeau, et tassa la terre tout autour. Tous furent saisis d'étonnement en voyant comment il les disposait avec ordre, lui qui n'avait jamais vu ce jeu; alors revenant vers le seuil, il prit l'arc. Trois fois il essaya de le bander, et trois fois il n'y put parvenir; à la quatrième fois il y aurait certes réussi, mais Ulysse lui faisant signe d'y renoncer, il s'écria:
--Je serai donc toujours faible et sans vigueur, ou trop jeune encore pour compter sur mon bras et repousser l'homme qui m'aura attaqué? Vous, prétendants qui m'êtes supérieurs en force, essayez de bander cet arc, et achevons cette lutte.
Et déposant l'arc contre le montant de la porte il regagna le siège qu'il avait quitté.
Antinoos prit alors la parole:
--Compagnons, que tous se lèvent pour lutter et viennent à la suite l'un de l'autre en commençant par la droite, observant l'ordre dans lequel l'échanson part pour verser le vin.
Il dit et tous approuvèrent son langage. Le premier qui se leva fut l'aruspice Liodès, fils d'Enops; il se tenait toujours au fond de la salle près du beau cratère, et seul s'indignait de la conduite des prétendants. Il essaya donc de bander l'arc, mais n'y put réussir et dit:
--Amis ce n'est pas moi qui le banderai, qu'un autre le prenne. Cet arc sera la cause du trépas de bien des hommes vaillants, et ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre sans atteindre le but que nous poursuivons tous ici? Que chacun après avoir essayé l'arc recherche la main d'une autre Achéenne au beau voile, car Pénélope épousera celui que le destin désignera.
Il dit et reposa l'arc; alors Antinoos l'apostropha en ces termes:
--Liodès, quelle parole s'échappe de ta bouche? Est-il sensé de dire que cet arc sera la cause du trépas d'hommes vaillants, parce que tu ne peux le bander? d'autres parmi nous le tendront bientôt.
Et, s'adressant alors au pasteur Mélanthée:
--Mélanthée, hâte-toi d'allumer du feu, puis apporte un pain de suif, afin qu'après avoir chauffé l'arc et l'avoir frotté de suif, les prétendants continuent cette lutte.
Les jeunes princes firent chauffer l'arc et l'essayèrent, mais ils ne purent le tendre--Antinoos et Eurymaque s'abstenaient encore, eux qui étaient de beaucoup les plus robustes.
En ce moment le bouvier et le porcher sortirent du palais. Ulysse sortit aussitôt et les rejoignit hors des portes de la cour; là il leur adressa ces douces paroles:
--Bouvier, et toi, porcher, dois-je vous parler comme mon cœur m'y invite?... Que feriez-vous pour aider Ulysse, s'il revenait tout à coup? Seriez-vous pour lui ou pour les prétendants? Dites ce que vous conseille votre cœur.
Le pasteur de bœufs répondit:
--Si le puissant Zeus permettait qu'Ulysse revint, tu connaîtrais alors quelle est ma force et ce que vaut mon bras!
Eumée à son tour pria de même tous les dieux pour que ce héros rentrât dans son palais. Quand Ulysse connut leur esprit sincère, il leur dit aussitôt:
--Je suis Ulysse! c'est moi qui après avoir souffert bien des maux rentre dans ma patrie au bout de vingt années d'absence. Vous seuls, de mes serviteurs avez désiré mon retour; si donc un dieu fait tomber sous mes coups les prétendants superbes, je vous donnerai une épouse, des biens et une maison près de mon palais, et vous serez pour moi les compagnons et les frères de Télémaque. Et maintenant afin que votre cœur soit persuadé, je veux vous montrer un signe manifeste; voici la blessure que me fit jadis la blanche défense d'un sanglier, quand j'allai sur le Parnèse avec les fils d'Autolycus.
Il dit et écarta ses haillons, leur montrant la large cicatrice: Ils se jetèrent alors dans ses bras, baisant sa tête et ses épaules et versant des larmes de joie. Ils auraient pleuré jusqu'au coucher du soleil si le héros ne les eût contenus par ces mots:
--Cessez vos pleurs, de peur que quelqu'un ne vous voie et rentrons l'un après l'autre; maintenant voici ce que vous allez faire: Les prétendants ne voudront certes pas qu'on me laisse toucher à l'arc, donc toi, Eumée, prends-le et remets-le dans mes mains; puis dis aux femmes de fermer les portes solidement, et si des clameurs s'entendent dans la salle des hommes, que toutes restent en silence à leur travail. Toi Philétius, tu fermeras avec un lien puissant les portes de la cour.
Après ces paroles, il rentra dans la salle et retourna s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter; bientôt après les deux serviteurs rentrèrent à leur tour.
Cependant Eurymaque retournait l'arc entre ses mains, le chauffant à l'éclat du feu, mais il ne put le tendre; alors, soupirant, il dit:
--O grands dieux! quelle douleur! non que je regrette cet hymen, car il est d'autres Achéennes dans Ithaque, mais je gémis de nous voir si inférieurs en force au divin Ulysse. C'est une honte pour nos descendants.
Antinoos lui répondit:
--Eurymaque, aujourd'hui le peuple célèbre la fête sainte du dieu, qui donc pourrait tendre l'arc? Allons, dépose-le, et laissons debout toutes ces haches car personne n'y touchera dans le palais. Que l'échanson nous remplisse nos coupes et que Mélanthée amène de belles chèvres demain, et dès l'aurore nous en offrirons les cuisses à Apollon, puis nous essayerons l'arc et terminerons cette lutte.
Ce discours plut aux prétendants qui firent de nouvelles libations; alors le rusé Ulysse prit la parole:
--Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, vous surtout Eurymaque et Antinoos divin, donnez-moi l'arc poli afin que j'essaie aussi la force de mon bras et que je voie si j'ai encore ma vigueur d'autrefois.
Il dit et tous s'indignèrent. Antinoos l'apostropha en ces termes:
--Étranger misérable, de quoi te mêles-tu? Ne te suffit-il pas de t'asseoir en paix à la table de princes illustres, de manger et boire abondamment, d'écouter nos discours, nos entretiens; ce que nul autre étranger, nul pauvre, ne peut se vanter de faire. Le vin doux te fait perdre la tête, car le vin trouble l'homme qui le prend avec excès au lieu de le boire avec mesure. Le vin a causé la perte de l'illustre centaure Eurytion, venu chez les Lapithes; quand il eut troublé sa raison en buvant, dans son délire il commit des crimes sous le toit de Pirithoüs. La colère s'empara des héros qui lui coupèrent, avec l'airain cruel, le nez et les oreilles. Il s'en alla, emportant sa douleur en son cœur courroucé. De là naquit la querelle des Centaures et des Lapithes, et lui-même le premier, dans son ivresse, trouva son châtiment. Je te prédis aussi quelque malheur, Étranger, si tu touches à cet arc, nous te jetterons sur un vaisseau qui t'emmènera chez le roi Échétus, ce fléau des mortels auquel on n'échappe jamais. Allons bois plutôt, et ne lutte point avec des hommes plus jeunes.
La prudente Pénélope dit à son tour:
--Antinoos, il n'est ni beau ni juste d'insulter l'hôte de Télémaque. Crois-tu que cet étranger, s'il vient à bander l'arc d'Ulysse, m'emmènera dans sa demeure et fera de moi sa femme? Non, cette espérance n'est point dans son cœur. Que rien donc ne trouble la joie de ce festin.
Eurymaque répliqua alors:
--Fille d'Icarios, ce que nous craignons, ce sont les propos des hommes qui diront, si ce mendiant tend l'arc poli et de sa flèche traverse les haches d'airain, que nous sommes bien inférieurs au héros dont nous recherchons l'épouse, et ce sera pour nous un opprobre.
Pénélope répondit:
--Eurymaque, ils ne sauraient jouir d'une bonne renommée, ceux qui dévorent sans honte les biens d'un héros absent. Mais allons, donnez l'arc à cet étranger, et si Apollon lui donne la victoire, je le revêtirai d'un beau manteau et d'une superbe tunique, et je lui donnerai une lance et une épée; j'y ajouterai des sandales pour ses pieds et je le ferai conduire où son cœur l'invite à se rendre.
Le sage Télémaque prenant la parole, dit à sa mère:
--Nul autre Achéen que moi n'a le droit de commander ici. Rentre dans ton appartement, mère chérie, et occupe-toi de ton fuseau et de la toile; l'arc est l'affaire des hommes et surtout la mienne, car je suis le maître dans ce palais.
Surprise, Pénélope retourna dans son appartement, l'esprit pénétré des sages paroles de son fils, et bientôt Minerve aux yeux étincelants, lui versa sur les paupières le doux sommeil qui fait oublier.
Cependant Eumée avait pris l'arc et se dirigeait vers Ulysse, mais les prétendants orgueilleux l'apostrophèrent en ces termes:
--Où donc portes-tu l'arc recourbé, porcher imbécile? fassent les dieux que tes chiens te dévorent auprès de tes porcs, vil insensé!
Eumée, effrayé, reposa l'arc. Mais Télémaque lui cria d'une voix terrible:
--Brave Eumée, porte l'arc plus loin, et crains d'obéir à tous, et qu'alors je ne te chasse à coups de pierres dans les champs!
Tous les prétendants rirent en dessous et dissimulèrent leur colère contre Télémaque. Eumée reprit l'arc et vint le remettre aux mains d'Ulysse, puis sortant de la salle, il appela la nourrice Euryclée et lui dit:
--Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer les portes, et si l'une de vous entend du tumulte dans la salle des hommes, qu'elle reste en silence à son ouvrage.
Il dit et Euryclée sans lui répondre s'empressa de fermer les portes du palais magnifique.
Philétius de son côté s'élança, sans rien dire, hors de la maison et ferma les portes de la cour à la solide enceinte. Sous le portique se trouvait un câble avec lequel il assujettit la clôture, puis il rentra, s'assit sur son siège et fixa ses yeux sur Ulysse. Déjà le héros maniait l'arc, l'examinant et l'essayant pour voir s'il était intact. L'un des prétendants dit alors à son voisin:
--Assurément cet homme est un habile connaisseur d'arcs, ou peut-être en a-t-il de semblables dans sa maison, ou bien veut-il en faire de pareils; voyez comment ce vagabond le retourne dans ses mains.
Un autre de ces jeunes orgueilleux disait de son côté:
--Ah! Plût aux dieux qu'il obtienne un heureux destin, comme il est certain qu'il pourra bander cet arc!
Ils disaient ainsi, pendant que l'ingénieux Ulysse, après avoir examiné l'arc le bandait de ses mains puissantes. Comme un homme habile dans l'art de la Lyre tend avec adresse la corde autour de la cheville, ainsi Ulysse tendit le grand arc sans effort. De sa main droite il essaya la corde qui rendit un beau son pareil au cri de l'hirondelle. Grand fut l'émoi des prétendants; tous changèrent de couleur. Zeus tonna avec puissance, faisant connaître ainsi sa volonté, et le divin Ulysse, ravi du signe que lui envoyait le fils de Saturne, saisit une flèche rapide qui se trouvait près de lui et, sans quitter son siège il lança le trait, visant droit devant lui. La flèche traversa sans en manquer une toutes les haches, entrant dans le premier trou pour sortir par le dernier, et se planta dans le panneau de la porte qu'elle perfora de part en part. Il dit alors à Télémaque:
--Télémaque, ton hôte ne te fait pas honte, et les prétendants ont tort de l'insulter! Mais voici l'heure de préparer aux Achéens le repas du soir et de nous réjouir par le chant de la Lyre, qui est l'ornement des festins.
Il dit et fit un signe de ses sourcils; Télémaque ceignit son épée, saisit une lance, et, armé de l'airain étincelant, il se plaça debout auprès de son père.
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Chant XXII
LE MASSACRE
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Cependant Ulysse, se dépouillant de ses haillons, s'élança sur le large seuil, tenant l'arc et le carquois rempli de flèches; il versa les traits rapides à ses pieds, et dit aux prétendants:
--Cette lutte sans péril est terminée; maintenant je choisirai un autre but, voyons si je l'atteindrai: qu'Apollon me donne cette gloire!
Il dit, et contre Antinoos il dirigea la flèche amère. Celui-ci soulevait une belle coupe d'or à deux anses et la portait à ses lèvres: la pensée de la mort était loin de son cœur. La flèche d'Ulysse lui traversa la gorge, la coupe s'échappa de ses mains; un flot de sang jaillit de ses narines et il tomba à la renverse. Une clameur formidable s'éleva dans la salle; les prétendants s'élancèrent de leurs sièges cherchant des yeux sur les murailles épaisses des armes dont ils pussent se servir, tout en apostrophant Ulysse avec colère.
--Étranger! cette lutte est la dernière pour toi qui prends des hommes pour but de tes flèches; tu viens de tuer le plus noble des princes d'Ithaque, aussi les vautours dévoreront tes chairs!
Les prétendants ne pouvaient s'imaginer qu'Ulysse eut tué volontairement Antinoos, les insensés ne voyaient pas que l'heure de la noire mort était arrivée pour eux. Le divin Ulysse, les regardant en dessous, leur répondit:
--Chiens! qui dévorez mes biens, qui faites violence à mes servantes et recherchez mon épouse, vous ne pensiez pas que l'heure de mon retour serait pour vous celle du trépas?
Il dit et la pâle crainte s'empara d'eux, chacun cherchait de l'œil une issue pour échapper à la mort terrible. Seul Eurymaque répondit:
--Si tu es vraiment Ulysse, roi d'Ithaque, tu as raison de te plaindre des forfaits commis dans ta demeure; mais le vrai coupable n'est plus; Antinoos est là gisant. Épargne donc maintenant tes peuples, et pour apaiser ton cœur nous te compterons chacun la valeur de vingt bœufs en airain et en or, car nous ne pouvons blâmer ton courroux.
Ulysse, le regardant avec colère, lui dit:
--Eurymaque, lors même que vous m'abandonneriez tous vos biens, et si vous y ajoutiez encore d'autres richesses, mes mains ne cesseraient pas le massacre de ces hommes insolents. Maintenant fuyez ou combattez, mais je crois que pas un de vous n'évitera la Parque funeste.
Il dit et les prétendants sentirent fléchir leurs genoux et défaillir leur cœur; alors Eurymaque reprenant la parole s'écria:
--Amis, cet homme ne retiendra pas ses mains indomptables avant d'avoir épuisé ses flèches meurtrières. Tirez vos glaives, opposez les tables aux traits rapides et fondons tous sur lui; cherchons à l'écarter du seuil, et que l'un de nous sorte dans la ville et pousse un cri d'alarme; cet homme aurait alors tiré sa dernière flèche.
En disant ces mots, il tira son épée acérée, et, poussant un cri formidable, il s'élança sur le héros. Mais au même moment, le divin Ulysse le frappa d'une flèche qui traversa sa poitrine et s'enfonça dans le foie. Eurymaque lâcha son épée et tomba sur la table derrière lui; son front frappa le sol et les ténèbres se répandirent sur ses yeux.
En même temps Amphinome s'élançait contre Ulysse, mais plus prompt que lui, Télémaque, de sa lance d'airain, le frappa par derrière, entre les épaules, et il lui traversa la poitrine. Amphinome tomba avec bruit. Télémaque laissant la lance dans le corps du prétendant, bondit en arrière, et rejoignit son père, auquel il adressa ces paroles ailées:
--Mon père, je vais t'apporter un bouclier, deux javelots et un casque d'airain s'adaptant à tes tempes; je m'armerai aussi et je donnerai au porcher et au bouvier des armes pour t'aider à combattre.
Ulysse lui répondit:
--Cours et apporte ces armes, pendant que j'ai des flèches pour me défendre; mais hâte-toi, car si je suis seul contre eux, ils pourraient m'écarter de la porte.
Il dit, et Télémaque obéit à son père chéri; il revint bientôt avec quatre boucliers, huit javelots et quatre casques d'airain à épaisse crinière. Les deux serviteurs et Télémaque s'étant armés, ils se tinrent aux côtés du sage et rusé Ulysse. Pour lui, tant qu'il eut des flèches, il frappa successivement les prétendants qui tombaient nombreux et serrés. Mais quand les traits manquèrent, il appuya l'arc contre le montant de la porte, mit sur ses épaules un bouclier formé de quatre peaux de bœuf, couvrit sa tête vaillante d'un beau casque à longue crinière, dont l'aigrette se balançait d'une façon terrible, et prit deux forts javelots garnis d'airain.
Dans le mur solide était une porte donnant passage dans la rue. Ulysse ordonna à Eumée de se tenir tout auprès pour surveiller ce passage. Pendant ce temps, Agélaüs, s'adressant à ses compagnons s'écriait:
--Amis, quelqu'un n'enfoncera-t-il pas cette porte pour annoncer au peuple ce qui se passe et pousser un cri d'alarme? Cet homme alors aura touché l'arc pour la dernière fois!
Mélanthée lui répondit:
--Ce n'est pas possible, noble Agélaüs, car un seul homme, pour peu qu'il fût vaillant, nous écarterait tous de ce passage. Mais voici plutôt, je veux vous apporter des armes de la chambre d'Ulysse, c'est là je crois que Télémaque a déposé les armures de son père.
Disant ces mots, Mélanthée monta par l'escalier du palais dans la chambre d'Ulysse. Il y prit douze boucliers, douze javelots et autant de casques d'airain à épaisse crinière, revint en hâte et les distribua aux prétendants. A cette vue, Ulysse sentit défaillir son cœur, car la lutte se préparait formidable. Il dit à Télémaque ces paroles ailées:
--C'est sans doute quelqu'une des femmes du palais ou bien Mélanthée qui nous suscite ce funeste combat.
Télémaque lui répondit:
--O mon père, c'est moi seul qui suis coupable car j'ai laissé ouverte la porte de la chambre. Mais va, divin Eumée, fermer cette porte et vois si c'est une servante ou Mélanthée qui nous trahit.
Pendant qu'ils parlaient ainsi, Mélanthée retournait de nouveau vers la chambre pour en rapporter de belles armes. Eumée le vit et dit aussitôt à Ulysse:
--Noble fils de Laërte, l'homme exécrable que nous soupçonnions retourne à la chambre. Dois-je le tuer ou te l'amener ici?
Ulysse répondit:
--Pendant que Télémaque et moi contiendrons les prétendants, vous deux jetez-vous sur cet homme; fermez la porte derrière vous; enlacez-le d'une corde tressée et hissez-le aux solives afin que longtemps encore il souffre de terribles douleurs.
Il dit et les serviteurs se dirigèrent vers la chambre où Mélanthée cherchait des armes. Ils l'attendirent, immobiles de chaque côté de la porte, et quand celui-ci franchit le seuil, tenant d'une main un casque et de l'autre un vieux bouclier rouillé que Laërte portait dans sa jeunesse, ils s'élancèrent sur lui, le terrassèrent et l'entraînèrent par les cheveux dans la chambre. Ils lui replièrent les pieds et les mains qu'ils attachèrent comme l'avait ordonné Ulysse, et, l'enlaçant d'une corde solide, ils le hissèrent aux solives. Le pasteur de porcs lui dit alors, raillant:
--Maintenant, Mélanthée, tu vas passer la nuit couché sur un lit moelleux, et la fille du matin, l'Aurore au trône d'or, n'échappera pas à tes regards à l'heure où tu amènes tes chèvres au palais pour servir au festin des prétendants.
Puis ils le quittèrent et après avoir revêtu des armes, ils revinrent auprès du prudent Ulysse, et là, tous quatre, respirant la force, se tinrent sur le seuil. Minerve s'approcha d'eux sous les traits de Mentor. Ulysse se réjouit en la voyant et lui dit:
--Mentor, écarte de nous le trépas; souviens-toi de ton cher compagnon qui ne t'a fait que du bien.
Il parla ainsi pensant bien cependant que c'était Minerve. De leur côté, les prétendants l'apostrophaient en ces termes:
--Mentor, ne te laisse pas séduire par les paroles d'Ulysse, car dès que nous aurons tué le père et le fils, tu serais immolé avec eux.
A ces paroles, le cœur de Minerve se gonfla de colère et elle adressa à Ulysse ces paroles irritées:
--Ulysse, qu'est donc devenue ta vigueur d'autrefois, quand, sous les murs de Troie, tu combattis neuf ans pour Hélène aux bras blancs? Pourquoi maintenant hésites-tu en face des prétendants? Allons, viens et regarde afin que tu saches comment Mentor, fils d'Alcime, sait reconnaître tes bienfaits.
Elle dit, mais cependant ne fit pas encore pencher définitivement vers lui la victoire, voulant éprouver la valeur d'Ulysse et de son glorieux fils. Elle s'élança et, semblable à une hirondelle, se posa sur une poutre du plafond tout noirci de fumée.
Cependant Agélaüs, Eurynome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, fils de Polyctor, et le sage Polybe animaient leurs compagnons, car ils étaient parmi les plus braves qui vivaient encore et qui défendaient leurs jours: les flèches d'Ulysse avaient dompté les autres. Agélaüs, s'adressant aux prétendants, s'écria:
--Amis, déjà cet homme retient ses mains indomptables, et déjà Mentor l'a abandonné après de vaines bravades. Ne lancez donc pas tous ensemble vos longs javelots, mais que six seulement envoient leurs traits, et que Zeus nous accorde de frapper Ulysse, car des autres je n'ai nulle inquiétude.
Il dit, et tous lancèrent leurs javelots que Minerve détourna du but. Ulysse alors prit la parole:
--Amis, lancez maintenant vos traits sur la foule des prétendants.
A ces mots tous lancèrent avec vigueur les javelots acérés; Ulysse atteignit Démoptolème, Télémaque Euryale, et le porcher Elate; quant au bouvier, il frappa Pisandre, et tous les autres prétendants se retirèrent au fond de la salle. Ulysse, suivi des siens s'élança, et ils retirèrent leurs javelots des cadavres.
Les prétendants de nouveau lancèrent leurs javelots, dont l'un effleura la main de Télémaque. Le javelot de Stésippe blessa Eumée à l'épaule. Alors Ulysse et ses compagnons lancèrent encore sur la foule des prétendants leurs traits meurtriers; Ulysse atteignit Eurydamas, Télémaque Amphimédon et le porcher Polybe; quant au bouvier, il frappa Stésippe à la poitrine et, se glorifiant il lui dit:
--Fils de Polytherse, ami de l'injure, tu ne parleras plus avec vanité. Reçois mon présent d'hospitalité pour le pied de bœuf que tu envoyas au divin Ulysse, alors qu'il mendiait dans sa maison!
Cependant Ulysse blessait le fils de Damastor, et Télémaque perçait de sa lance les flancs de Léocrite, fils d'Evénor, qui tomba, et son front frappa le sol. Alors Minerve éleva au-dessus des prétendants son égide meurtrière et la pâle terreur glaça leurs cœurs. Ils fuyaient épouvantés dans la salle, comme le troupeau de génisses attaqué par le taon rapide. Ulysse et ses compagnons frappaient de tous côtés, le sol ruisselait de sang.
A ce moment, Liodès se précipitant aux genoux d'Ulysse et suppliant, lui adressa ces paroles ailées:
--J'embrasse tes genoux, Ulysse, épargne-moi par pitié, moi qui n'étais qu'un aruspice dont ils n'écoutaient point les avertissements.
Ulysse le regardant en dessous lui répondit:
--Toi qui te vantes d'être aruspice parmi eux, tu as sans doute fait souvent des vœux pour que le jour du doux retour ne se lève jamais pour moi, et que mon épouse bien-aimée te suive et te donne des enfants; aussi tu n'échapperas point à la mort inexorable.
A ces mots, il saisit l'épée qu'Agélaüs avait laissée tomber en mourant et l'en frappa au milieu du cou; Liodès parlait encore que déjà sa tête roulait dans la poussière.
L'aède Phémios, qui chantait par nécessité au milieu des prétendants, cherchait aussi à éviter la noire mort. Sa lyre à la main, il se tenait debout près de la porte, hésitant et se demandant s'il se réfugierait auprès de l'autel de Zeus, ou bien s'il embrasserait les genoux d'Ulysse en suppliant. Se décidant à ce dernier parti, il posa sa lyre à terre et s'élançant vers Ulysse, il lui prit les genoux et lui dit ces paroles rapides:
--J'embrasse tes genoux, Ulysse; épargne un chanteur qui chante pour les dieux et pour les hommes. Télémaque, ton fils chéri, pourra te dire que c'est contre ma volonté que je venais chanter dans ta demeure pendant ton absence.
Il dit, et Télémaque l'entendit; s'adressant à son père, il s'écria:
--Arrête, ne frappe point cet innocent; épargnons aussi le héraut Médon, qui toujours prit soin de moi pendant mon enfance.
Le sage Médon entendit ses paroles. Pour échapper au massacre il s'était blotti sous un siège et se dissimulait sous la peau d'un bœuf. Aussitôt il s'élança vers Télémaque, lui prit les genoux, et suppliant lui adressa ces paroles ailées:
--Me voici, ô ami! dis à ton père de ne pas me frapper dans sa colère contre les prétendants audacieux!
Ulysse, souriant, lui répondit:
--Rassure-toi, puisque mon fils te protège; ton cœur saura que le bien est préférable au mal. Mais sortez de cette salle, toi et le chanteur, tandis que je terminerai ce que j'ai encore à faire ici.
En parlant ainsi, Ulysse portait ses regards dans tous les coins de la salle, mais il n'aperçut plus que des cadavres étendus dans leur sang; comme des poissons que les pêcheurs ont tirés sur le rivage, ainsi les prétendants étaient couchés les uns sur les autres. S'adressant alors à Télémaque, il lui dit:
--Télémaque, appelle la nourrice Euryclée, afin que je lui parle.
A la voix de Télémaque, Euryclée ouvrit la porte, et apercevant Ulysse souillé de sang et de poussière, au milieu de ce carnage, semblable à un lion qui vient de dévorer un bœuf sauvage et dont la gueule sanglante rempli d'effroi, elle se mit à pousser des cris de joie devant ce spectacle terrible. Cependant Ulysse lui adressa ces paroles rapides:
--Retiens tes cris, bonne Euryclée, il est impie de se réjouir en présence des cadavres de ses ennemis; fais-moi maintenant connaître quelles sont les femmes qui ont outragé ma demeure et celles qui sont innocentes.
Euryclée lui répondit:
--Mon enfant, tu as dans ce palais cinquante servantes à qui nous avons appris à travailler; de ce nombre, douze ont perdu toute retenue, et, dans leur impudence, ne respectaient ni moi, ni Pénélope elle-même. Je vais maintenant réveiller ton épouse, car un dieu lui a envoyé le sommeil.
Ulysse lui répondit:
--Ne l'éveille pas encore, mais dis aux femmes qui ont pratiqué l'iniquité de se rendre ici.
Puis Ulysse s'adressant à Télémaque et aux deux pasteurs leur dit:
--Commencez maintenant à emporter les cadavres et faites-vous aider par les femmes; qu'elles nettoyent les sièges superbes et les tables avec de l'eau et des éponges. Quand tout sera remis en ordre dans ce palais, faites sortir les femmes coupables dans la cour et vous les frapperez de vos épées.
Il dit et les femmes arrivèrent, poussant des cris déchirants et versant des larmes abondantes. D'abord elles emportèrent les cadavres et les déposèrent sous le portique de la cour à la belle enceinte, puis remirent tout en ordre dans le palais.
Alors Télémaque prenant la parole dit:
--Je ne veux point faire périr par l'épée celles qui ont versé l'opprobre sur ma tête et sur celle de ma mère.
Et ayant attaché à la grande colonne du pavillon un câble solide, et assez élevé pour que les pieds des victimes ne puissent toucher le sol, il fit passer les têtes des femmes dans un nœud qui serrait leurs cous, afin de les faire périr d'une mort déplorable; et leurs pieds cessèrent bientôt de s'agiter.
Amenant ensuite Mélanthée, ils lui coupèrent le nez et les oreilles et l'abandonnèrent en pâture aux chiens.
Après s'être lavés, ils revinrent auprès d'Ulysse; l'œuvre était accomplie. Le héros dit alors à sa chère nourrice Euryclée:
--Bonne Euryclée, apporte du soufre et du feu, que je purifie ce palais; puis tu inviteras Pénélope à venir ici avec toutes ses servantes.
La vieille nourrice lui répondit:
--Oui, mon enfant, mais je veux auparavant t'apporter un manteau et une tunique pour te vêtir; il serait indigne que tu restes dans ton palais avec ces haillons sur tes larges épaules.
Ulysse répliqua:
--Que j'aie d'abord du feu dans cette salle.
Euryclée lui apporta du feu et du soufre, et il purifia avec soin la salle, le vestibule et la cour. Et bientôt, sur l'ordre de la nourrice, toutes les femmes sortirent de leur appartement, portant des flambeaux; elles entourèrent Ulysse, le tenant embrassé, baisant sa tête, ses épaules et ses mains: un doux désir de pleurer s'empara du héros, car son cœur les reconnaissait toutes.
[Illustration]
Chant XXIII
ULYSSE ET PÉNÉLOPE
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[Illustration]
Cependant Euryclée, joyeuse, monta aux étages supérieurs pour annoncer à sa maîtresse le retour de son époux chéri.
--Eveille-toi chère enfant, afin que tes yeux voient celui que tu espères chaque jour. Ulysse est revenu et il a tué les prétendants orgueilleux qui dévoraient tes biens et ceux de ton fils.
Pénélope s'éveillant lui répondit:
--Nourrice chérie, les dieux t'ont rendue folle; pourquoi te jouer de moi et affliger mon cœur en m'apportant ces fausses nouvelles? Pourquoi m'arracher au doux sommeil qui enchaînait mes pensées?
Euryclée reprit:
--Je ne me joue pas de toi, chère enfant, et véritablement, Ulysse est de retour: c'est l'étranger que tous outrageaient dans le palais. Télémaque était dans le secret, mais par prudence, il cachait les pensées de son père qui voulait punir la violence de ces hommes insolents.
Pénélope émue, s'élança de son lit, embrassa la vieille nourrice, et lui dit:
--Chère nourrice, si Ulysse est vraiment de retour dans sa demeure comme tu l'affirmes, dis-moi comment seul il a pu appesantir son bras sur la foule des prétendants?
Euryclée lui répondit:
--J'ai entendu les gémissements de ces hommes tandis qu'Ulysse les immolait. Ton fils Télémaque m'appela dans la salle et je vis Ulysse au milieu des cadavres; sur le sol les prétendants gisaient les uns sur les autres. Ton cœur aurait bondi de joie si tu l'avais vu souillé de sang et de poussière, et semblable à un lion. Suis-moi donc et que vos cœurs goûtent enfin la joie.
La prudente Pénélope répliqua:
--Chère nourrice, crains de te réjouir trop tôt. Sans doute un dieu indigné a puni l'insolence de ces hommes coupables; quant à Ulysse, il a perdu loin de l'Achaïe l'espoir du retour et lui-même a péri certainement.
La nourrice Euryclée reprit:
--Quoi, chère enfant, ton cœur est toujours incrédule! Eh bien! je vais te donner un autre signe certain; la cicatrice de la blessure que fit jadis à Ulysse la dent blanche d'un sanglier, je l'ai vue tandis que je lui lavais les pieds. Je voulus te le dire, mais lui, dans sa sagesse, m'empêcha de parler.
Pénélope lui répondit:
--Il est difficile de pénétrer les desseins des dieux; allons près de mon fils afin que je voie les prétendants immolés et celui qui les a tués.
A ces mots elle descendit, et franchissant le seuil de la salle, elle alla s'asseoir en face d'Ulysse. Le héros, les yeux baissés, attendait que sa noble épouse lui adressât la parole, mais elle gardait le silence et l'angoisse envahissait son cœur; le regardant fixement, elle hésitait à le reconnaître sous ses misérables vêtements. Enfin Télémaque lui dit ces paroles de reproche:
--Ma mère, méchante mère au cœur cruel, pourquoi t'écartes-tu ainsi de mon père; ton cœur est donc plus dur que la pierre pour que tu te tiennes éloignée d'un époux qui revoit sa demeure après vingt années de souffrance?
La prudente Pénélope répondit:
--Mon enfant, mon cœur est frappé de saisissement: je n'ose ni lui parler, ni le regarder en face. Si vraiment cet étranger est Ulysse, nous nous reconnaîtrons mieux entre nous, car nous avons des signes que seuls nous connaissons.
Elle dit, et le patient et divin Ulysse sourit, et aussitôt il adressa à Télémaque ces paroles ailées:
--Télémaque, laisse ta mère me mettre à l'épreuve; bientôt elle me reconnaîtra; elle pense sans doute que je ne suis pas son époux, parce qu'elle me voit sous ces haillons. Maintenant songeons à ce que nous devons faire, car lorsqu'un homme a tué un autre homme qui ne laisse pas derrière lui de nombreux vengeurs, il fuit cependant; et nous, nous avons immolé les plus nobles héros d'Ithaque; je t'invite à y réfléchir.
Télémaque lui répondit:
--Vois toi-même, père chéri, car on dit que nul mortel ne peut te le disputer en sagesse.
Ulysse répliqua:
--Eh bien! voici quel parti me semble le meilleur: baignez-vous et revêtez ensuite vos tuniques, puis ordonnez aux femmes de se parer; que l'aède divin conduise la danse joyeuse, afin que ceux qui passent dans la rue, entendant la lyre harmonieuse, croient que nous célébrons un hymen. Ainsi la nouvelle du massacre des prétendants ne se répandra pas dans la ville avant que nous n'ayons gagné nos campagnes aux riches vergers. Là, Zeus nous inspirera.
Il dit et tous obéirent. Bientôt le vaste palais retentit du bruit cadencé de la danse joyeuse, et ceux qui du dehors l'entendait, disaient ainsi:
--Certes, l'un des princes a épousé cette reine si recherchée. L'infortunée s'est lassée d'attendre le retour de l'époux de sa jeunesse.
Cependant Eurynomé baigna Ulysse; elle le parfuma d'essence et le revêtit d'un manteau magnifique et d'une tunique éclatante de blancheur; puis Minerve répandit sur la tête du héros une majestueuse beauté, déroulant sur ses puissantes épaules les boucles de ses cheveux pareils à la fleur de l'hyacinthe. Alors, semblable aux Immortels, il revint s'asseoir en face de son épouse à laquelle il adressa ces paroles ailées:
--Femme divine, ton cœur est plus insensible que celui d'aucune autre mortelle; quelle autre femme pourrait se tenir éloignée d'un époux rentrant dans sa patrie après vingt années d'absence? Mais allons, nourrice, apprête un lit afin que je me couche seul, car sa poitrine renferme un cœur de pierre.
La prudente Pénélope lui répondit:
--Divin héros, je ne méprise ni n'admire avec excès, et je sais bien quel tu étais lorsque tu t'éloignas d'Ithaque sur un vaisseau aux longues rames. Mais allons Euryclée, apprête le lit robuste qu'il a construit lui-même et porte-le dans l'appartement après l'avoir garni de peaux et de tapis brillants.
Elle parlait ainsi pour éprouver son époux; mais Ulysse irrité lui dit aussitôt:
--Femme, ce que tu viens de dire afflige mon cœur. Qui donc a déplacé mon lit? Un dieu seul aurait pu le faire, car ce lit façonné par moi porte un signe remarquable. Le rejeton puissant d'un olivier aux larges feuilles avait poussé dans la cour, je traçai et bâtis une chambre tout autour, puis coupant le tronc près de la racine et le travaillant habilement, j'en fis le pied d'un lit que je sculptai avec patience, l'incrustant d'or, d'argent et d'ivoire. J'ignore, femme, si ce lit est encore en place ou si quelque mortel a coupé l'olivier.
Il dit, et Pénélope sentit défaillir son cœur, car elle reconnaissait les signes décrits par Ulysse. Elle courut droit à lui en pleurant et jetant ses bras autour du cou du héros, elle baisa sa tête et lui dit:
--O Ulysse, ne t'irrite point contre moi, toi qui es en toutes choses le plus sage des hommes, et ne me blâme pas si je ne t'ai point embrassé dès que je t'ai vu. Mon cœur craignait d'être trompé par les discours d'un fourbe. Jamais Hélène l'Argienne ne se serait unie d'amour à un héros étranger si elle avait su qu'elle rentrerait un jour dans sa chère patrie. Mais, maintenant que tu as décrit exactement des choses qu'Ulysse seul pouvait connaître, tu persuades mon cœur, malgré toute sa défiance.
Elle dit, et ses paroles augmentèrent l'attendrissement d'Ulysse qui pleurait en embrassant sa chère et vertueuse épouse. Pénélope contemplait avec ravissement son époux et ses beaux bras blancs ne pouvaient se détacher de son cou. L'Aurore aux doigts de rose les aurait trouvés pleurant encore si Minerve n'avait eu la pensée de prolonger la nuit qui touchait à son terme.
Cependant l'ingénieux Ulysse dit à son épouse:
--Femme, l'avenir nous réserve encore un labeur immense que je dois accomplir tout entier. L'âme de Tirésias me l'a prédit le jour où je descendis aux enfers pour l'interroger sur mon retour. Mais viens, femme, allons dans notre couche goûter les douceurs du sommeil.
La prudente Pénélope lui répondit:
--Ta couche est prête à te recevoir, mais dis-moi quelle est cette épreuve, puisque je dois la connaître un jour, autant vaut que j'en sois instruite dès à présent.
Ulysse lui dit alors:
--Femme divine, je ne te cacherai rien; ton cœur cependant ne se réjouira point et je ne me réjouis pas moi-même, car Tirésias m'a ordonné de parcourir de nombreuses cités, portant avec moi une large rame jusqu'à ce que j'arrive chez des peuples ne connaissant pas la mer, ni le sel dans les aliments, ni les navires aux flancs rouges, ni les larges rames qui sont les ailes des vaisseaux. Alors, un voyageur venant à ma rencontre, me dira que je porte un van sur mon épaule glorieuse; je planterai en terre la large rame et j'offrirai à Neptune un bélier, un taureau et un sanglier, puis je retournerai dans ma demeure. Là, j'immolerai de saintes hécatombes aux dieux immortels, et loin de la mer, la douce mort viendra me visiter.
Pénélope lui répondit:
--Espérons qu'après tes souffrances, les dieux te donneront une vieillesse heureuse!
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient et bientôt ils gagnèrent l'appartement élevé où ils retrouvèrent avec joie leur lit magnifique.
Bientôt après, Télémaque, le bouvier et le porcher firent cesser les danses, ils ordonnèrent aux femmes de regagner les appartements et allèrent eux-mêmes se coucher.
Cependant les deux époux se charmaient mutuellement par leurs récits. Pénélope divine entre les femmes racontait ses longues souffrances, les tristesses de sa solitude, et le noble Ulysse redisait ses luttes héroïques et ses maux nombreux.
Pénélope l'écoutait ravie et le sommeil fuyait ses paupières. Il dit d'abord comment les Ciconiens furent domptés et l'arrivée de ses vaisseaux sur les rives fleuries des Lotophages; puis la cruauté du Cyclope et de quelle façon il vengea ses compagnons. Il dit aussi comment il avait été reçu chez Eole; son entrée dans Télépyle, la cité des Lestrygons géants. Il raconta également les ruses de l'artificieuse Circé, puis sa descente aux enfers pour consulter l'âme du Thébain Tirésias; comment il avait entendu le chant des Sirènes et comment il avait évité la terrible Charybde et la funeste Scylla; comment ses compagnons avaient immolé les génisses du soleil; comment Zeus avait frappé son rapide vaisseau et comment, échappant seul au noir destin, il était arrivé dans l'île d'Ogygie chez Calypso aux belles tresses qui lui promettait l'immortalité, voulant faire de lui son époux; comment enfin les Phéaciens, l'honorant comme un dieu, l'avaient reconduit dans sa chère patrie après l'avoir comblé de présents.
A ce moment de son récit, le doux sommeil qui fait oublier descendit sur leurs paupières.
Quand l'Aurore au trône d'or sortit du sein de l'Océan, Ulysse se leva et adressa ces paroles à son épouse:
--Femme, dès que le Soleil montera à l'horizon, la Renommée parlera des prétendants que j'ai immolés dans ce palais. Je vais donc me rendre dans mes campagnes aux riches vergers pour revoir aussi mon vieux père, le noble Laërte qui pleure toujours mon absence. Pour toi, renferme-toi avec tes femmes dans tes appartements et ne te laisse interroger par personne.
Il dit, et revêtit ses armes magnifiques; puis il fit lever Télémaque, le bouvier et le porcher. Bientôt, tous armés, ils franchirent les portes, et Minerve, les enveloppant d'un nuage, les conduisit rapidement hors de la ville.
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Chant XXIV
LAERTE
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Ulysse et les siens gagnèrent rapidement les belles campagnes cultivées par Laërte. Au milieu d'un riche verger s'élevait sa riante demeure; elle était entourée d'une galerie ouverte où se tenait, dans la belle saison, le maître et les esclaves qu'il employait. Une vieille Sicilienne vivait également près de lui et soignait le vieillard avec zèle.
Alors Ulysse, s'adressant à son fils et à ses serviteurs leur dit:
--Vous, entrez maintenant dans cette demeure et préparez notre repas. Pour moi, je vais au devant de mon père.
Il dit et se débarrassa de ses armes; puis il se dirigea vers le vaste jardin sans rencontrer aucun des serviteurs de Laërte, Dolios, ou l'un de ses fils, car ceux-ci s'occupaient à rassembler des épines pour former la haie du verger. Il trouva son père occupé à creuser la terre autour d'une plante; il était vêtu d'une tunique sale, misérable et rapiécée; à ses jambes étaient des cnémides de peau de bœuf qui le garantissaient des broussailles; de vieux gants protégeaient ses mains contre les épines des buissons et une cape de peau de chèvre couvrait sa tête vénérable. Une profonde tristesse accablait le vieillard. Dès qu'Ulysse l'aperçut, il s'appuya contre un haut poirier et ne put retenir ses larmes. Il délibéra dans son cœur, s'il embrasserait son père et le serrerait entre ses bras ou s'il l'éprouverait d'abord. S'arrêtant à ce dernier parti, il alla droit à Laërte et lui dit:
--O vieillard, tu possèdes l'art de cultiver un jardin, car ici tout est bien soigné. Mais je te dirai,--et que ton cœur ne s'irrite point de mes paroles--que de toi-même, tu ne prends pas les soins que tu prodigues à tes vergers. Tes vêtements sont misérables et cependant tu n'es point un serviteur que son maître néglige à cause de sa paresse, car rien dans ton air n'annonce un esclave; tu ressembles plutôt à un roi. Mais allons, parle-moi franchement, de qui es-tu le serviteur, pour qui cultives-tu ce jardin? et dis-moi également si réellement nous sommes arrivés à Ithaque, comme me l'affirmait tout à l'heure un homme qui n'avait pas l'air d'être fort sensé, car il n'a pu me dire si mon hôte vivait encore ou s'il était déjà descendu dans les demeures de Pluton. Jadis en effet, j'accueillis dans ma patrie bien-aimée un homme qui me fut plus cher qu'aucun autre; il disait avoir pour père le fils d'Arcésius, le noble Laërte, roi d'Ithaque. Je lui fis de nombreux présents d'hospitalité: sept talents d'or, un cratère d'argent ciselé de fleurs, douze manteaux, autant de tapis, de voiles et de tuniques. Je lui donnai, en outre, quatre femmes belles et habiles en travaux irréprochables.
Le vénérable Laërte lui répondit, en versant des larmes:
--Etranger, tu es dans le pays que tu demandes, mais il est aux mains d'hommes injustes et insolents; tu n'aurais pas prodigué en vain tant de présents si tu avais trouvé vivant parmi le peuple d'Ithaque, celui auquel tu avais offert une hospitalité généreuse. Mais allons, dis-moi bien exactement combien il y a d'années que tu reçus mon fils, et dis-moi qui tu es, quels sont tes parents et quel est le vaisseau rapide qui t'a amené ici avec tes divins compagnons?
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Je suis d'Alybas; mon père est Aphidas, fils du roi Polypémon et mon nom est Epérite. Une divinité éloigna mon vaisseau de la Sicanie et le conduisit à l'extrémité de cette île. Cinq années se sont écoulées depuis qu'Ulysse a quitté ma patrie; les présages lui furent favorables, je l'accompagnai joyeux tandis que lui-même joyeusement se mettait en route, et nos cœurs espéraient que l'hospitalité nous réunirait encore.
Il dit, et la sombre douleur envahissait plus encore le cœur de Laërte. Prenant dans ses mains de la terre, il la répandit sur sa tête blanche. A ce spectacle, Ulysse profondément ému, s'élança vers son père bien-aimé, le serra dans ses bras et lui dit:
--Mon père me voici; je suis celui dont tu déplores l'absence depuis vingt années; donc cesse de pleurer, car je dois te le dire, nous devons nous hâter. J'ai tué les prétendants dans mon palais pour me venger de leurs outrages.
Laërte lui répondit:
--Si tu es Ulysse, mon fils, dis-moi quelques signes certains pour me convaincre.
L'ingénieux Ulysse lui dit alors:
--Vois d'abord la cicatrice que m'a faite la blanche défense d'un sanglier lorsque j'allai sur le Parnèse voir Autolycus, le père de ma mère chérie. De plus, je vais te nommer les arbres que tu me donnas jadis quand tout enfant, je te suivais au jardin. Tu me donnas d'abord treize poiriers, dix pommiers et quarante figuiers; puis tu me promis en outre, cinquante rangées de vignes entre lesquelles le blé mûrissait.
Il dit et Laërte sentit fléchir ses genoux. Il prit dans ses bras son fils bien-aimé et le héros soutint contre son cœur son père près de défaillir. Quand Laërte reprit ses sens, il s'écria:
--Zeus puissant, il y a donc encore des dieux dans le haut Olympe, s'il est vrai que les prétendants ont payé de leur vie leur odieuse insolence. Mais maintenant, je crains que bientôt tous les habitants d'Ithaque n'arrivent ici et n'envoient des messagers dans les cités des Céphalléniens.
Ulysse lui répondit:
--Aie confiance, bannis ces craintes de ton esprit; et maintenant allons dans ta maison retrouver Télémaque qui nous prépare un repas réconfortant.
Quand ils furent près de la demeure superbe, ils trouvèrent Télémaque avec le bouvier et le porcher, préparant les viandes et mélangeant le vin noir.
La servante sicilienne baigna le magnanime Laërte, le parfuma d'essences, le revêtit d'un manteau magnifique, et Minerve fit paraître aussitôt le pasteur des peuples plus grand et plus majestueux qu'il n'était auparavant. En le voyant semblable à un Immortel, son fils chéri, frappé d'admiration, lui adressa ces paroles ailées:
--O mon père, certes quelqu'un des dieux immortels t'a donné cette taille majestueuse!
Le sage Laërte répondit:
--O Zeus, et vous Minerve et Apollon, si seulement, redevenu tel que j'étais jadis lorsque je pris Néricum, je m'étais trouvé hier avec toi pour combattre les prétendants, j'aurais fait fléchir les genoux de plus d'un d'entre eux et ton cœur se serait réjoui!
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient et les préparatifs du repas étant terminés, ils prirent place sur des sièges polis. Le vieux Dolios et ses fils, que l'esclave sicilienne était allée appeler dans les champs s'avancèrent vers eux. Reconnaissant Ulysse, ils s'arrêtèrent frappés de surprise. Le héros leur adressa ces douces paroles:
--Vieillard, viens t'asseoir à cette table et cessez tous de vous étonner, car nous sommes impatients de commencer le repas.
Il dit, et Dolios lui prit les mains et les baisa, puis il prononça ces paroles ailées:
--O ami, puisque te voilà revenu, comme nous le désirions grandement sans oser toutefois l'espérer, je te souhaite bonheur et prospérité.
Puis il s'assit; les enfants du vieillard firent de même et prirent place à la table du noble Laërte.
Cependant la Renommée, rapide messagère, parcourait la cité, racontant le trépas funeste des prétendants. A cette nouvelle, le peuple accourut devant la demeure d'Ulysse et bientôt les parents et les amis emportèrent les cadavres, les uns pour les ensevelir, les autres, qu'ils placèrent sur de rapides navires, pour les reconduire dans leur patrie, puis ils se rendirent en foule à l'assemblée. Là, Eupithès, père d'Antinoos, prit la parole le premier:
--O amis, cet homme est le fléau des Achéens. Jadis il emmena nos plus braves guerriers sur ses vaisseaux. Les vaisseaux sont perdus et nos concitoyens sont morts. Et voici qu'à son retour, il a massacré les plus nobles d'entre les Céphalléniens. Ce serait un opprobre pour nous de ne pas punir le meurtrier de nos fils et de nos frères; pour moi, du moins, la vie serait sans charme. Marchons donc et ne lui laissons pas le temps de traverser la mer.
Il dit ainsi en pleurant et la pitié saisit tous les Achéens. Cependant Médon, ainsi que Phémios le chanteur divin, sortirent du palais d'Ulysse; ils s'avancèrent au milieu de l'assemblée, et tous furent frappés de stupeur. Le sage Médon leur tint alors ce discours:
--Ecoutez-moi, habitants d'Ithaque, c'est avec la volonté des dieux immortels qu'Ulysse a pu accomplir ces actions; moi-même j'ai vu aux côtés du héros la divinité qui guidait son bras et jetait la terreur parmi les prétendants.
Il dit, et la pâle crainte s'empara d'eux tous. Alors le vieillard Halitherse, fils de Mastor, prit la parole à son tour, car lui seul voyait dans l'avenir.
--Habitants d'Ithaque, écoutez ce que j'ai à vous dire: si ces choses sont arrivées, c'est par votre méchanceté, car c'est un grand crime de dévorer les biens et d'outrager l'épouse d'un noble héros. Ecoutez ma voix et suivez mon conseil: ne marchons pas si nous ne voulons pas aggraver le malheur qui est déjà sur nous.
Il dit et plus de la moitié des citoyens demeura sur la place; les autres se levèrent avec tumulte et coururent aux armes. Eupithès marchait à leur tête, mais il ne devait plus revenir en ces lieux.
Cependant Minerve adressa ces paroles à Zeus:
--Mon père, réponds à ma prière: laisseras-tu aller plus loin cette guerre funeste ou rétabliras-tu l'amitié entre les deux partis?
L'assembleur de nuées lui répondit:
--Mon enfant, n'as-tu pas décidé toi-même qu'Ulysse punirait ses ennemis? Puisqu'aujourd'hui sa vengeance est accomplie, qu'on immole des victimes, gages du serment fidèle et qu'il règne en paix parmi ses sujets.
A ces paroles, Minerve s'élança rapide et descendit des sommets de l'Olympe.
Quand Ulysse et les siens eurent apaisé le désir de la nourriture douce au cœur, le héros prit la parole:
--Que l'un d'entre vous s'assure si nos ennemis sont déjà près d'ici.
Il dit et l'un des fils de Dolios se leva et dès le seuil, il vit une troupe qui s'approchait. S'adressant à Ulysse, il dit ces paroles ailées:
--Les voilà près d'ici, armons-nous au plus vite!
Les compagnons d'Ulysse et les six fils de Dolios revêtirent leurs armes; Laërte et Dolios malgré leurs cheveux blancs prirent également une armure, et la petite troupe s'avança ayant Ulysse à sa tête. Minerve s'approcha d'eux sous les traits de Mentor; Ulysse l'apercevant se réjouit et adressa ces mots à Télémaque, son fils chéri:
--Télémaque, songe à ne pas déshonorer la race de tes pères qui jusqu'à ce jour a brillé par son courage.
Le sage Télémaque répondit:
--Père chéri, tu verras que mon cœur ne déshonorera point ta race.
Laërte se réjouit et dit à son tour:
--Dieux amis! que cette journée est belle pour moi! mon fils et mon petit-fils disputent ensemble de valeur.
Minerve alors s'approcha du vieillard et lui dit:
--Fils d'Arcésius, adresse tes vœux à la déesse aux yeux bleus, fille de Jupiter et lance ton javelot avec force.
En parlant ainsi, elle lui inspira une grande énergie et Laërte lança son javelot qui atteignit Eupithès. L'airain le traversa d'outre en outre; il tomba avec bruit et ses armes retentirent sur lui. Ulysse et les siens fondirent avec impétuosité sur les premiers combattants. Ils allaient les immoler tous, quand Minerve fit entendre sa puissante voix:
--Habitants d'Ithaque, cessez ce funeste combat et ne versez plus de sang.
La pâle crainte s'empara aussitôt de tous les cœurs; ils laissèrent tomber à terre leurs armes et s'enfuirent vers la ville. Minerve alors adressa ces paroles à Ulysse:
--Noble fils de Laërte, industrieux Ulysse, cesse de combattre, de peur que Zeus à la voix terrible ne s'irrite contre toi.
Elle dit et le héros se réjouissant en son cœur, lui obéit. Alors Pallas Athéné, semblable à Mentor dont elle avait pris les traits et la voix, immola les victimes, gages sacrés du serment de paix, entre les deux partis.
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration]
Table
Pages.
CHANT PREMIER.--Ithaque 1
-- II.--Télémaque 17
-- III.--Pylos 31
-- IV.--Lacédémone 47
-- V.--Calypso 77
-- VI.--Nausicaa 95
-- VII.--Alcinoüs 109
-- VIII.--Jeux 123
-- IX.--Le Cyclope 145
-- X.--Circé 169
-- XI.--Ulysse aux Enfers 193
-- XII.--Charybde et Scylla 215
-- XIII.--Retour à Ithaque 235
-- XIV.--Eumée 253
-- XV.--Retour de Télémaque 273
-- XVI.--Ulysse et Télémaque 295
-- XVII.--Les Prétendants 317
-- XVIII.--Pénélope 343
-- XIX.--Euryclée 365
-- XX.--Funestes Présages 389
-- XXI.--L'Arc d'Ulysse 407
-- XXII.--Le Massacre 427
-- XXIII.--Ulysse et Pénélope 449
-- XXIV.--Laërte 465
TABLE 483
[Illustration]
Imprimerie des Nouvelles Collections Guillaume E. GUILLAUME, DIRECTEUR Borel.--110, avenue d'Orléans, Paris.
[Illustration: "PAPYRUS"]
Notes de transcription
Les mots suivants ont été remplacés.
Page 104: «hyacinte» remplacé par «hyacinthe» (Semblables à la fleur de l'hyacinthe, ses cheveux ... )
Page 144: «Phéacéens» remplacé par «Phéaciens» (Alcinoüs entendant ses profonds soupirs, dit aux Phéaciens, amis de la ... )
Page 155: «nons» remplacé par «nous» (nous nous sauvâmes au fond de l'antre)
Page 172: «navigâmes» remplacé par «naviguâmes» (et nous naviguâmes jour et nuit;)
Page 176: «matetelots» remplacé par «matelots» (j'excitai mes matelots à se courber)
Page 182: «donné» remplacé par «donnée» (et, me l'ayant donnée, ...)
Page 183: «supliante» remplacé par «suppliante» (et suppliante, me dit ...)
Page 190: «Erète» remplacé par «Erèbe» (alors te tournant vers l'Erèbe, et étendant ...)
Page 202: «rassassier» remplacé par «rassasier» (me rassasier de larmes amères ...)
Page 205: «pourvoieront» remplacé par «pourvoiront» (Les dieux et vous, nobles Phéaciens, pourvoiront à mon départ.)
Page 209 (a): «parle» remplacé par «parler» (et il n'est pas bon de parler en vain.); et (b): «de» remplacé par «des» (nous versions des larmes abondantes.)
Page 229: «il» remplacé par «ils» (ils préparèrent le repas du soir)
Page 284: «pocher» remplacé par «porcher» (la cabane du porcher;)
Page 290: «navigâmes» remplacé par «naviguâmes» (et nous naviguâmes jour et nuit;)
Page 345: «rassassier» remplacé par «rassasier» (et buvait sans pouvoir rassasier son ventre insatiable.)
Page 410: «arrivé» remplacé par «arrivée» (Lorsque Pénélope fut arrivée ...)
Page 443: «mon» remplacé par «ton» (je venais chanter dans ta demeure pendant ton absence.)
Page 464: «ausssi» remplacé par «aussi» (pour revoir aussi mon vieux père)
Page 471: «sceptacle» remplacé par «spectacle» (A ce spectacle, Ulysse profondément ému)
Page 477: «Halithersès» changé par «Halitherse» (Alors le vieillard Halitherse, fils de Mastor ...)