L'ABBÉ BOUJARON
PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de ce matin. On demande réponse sur-le-champ.
LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va vers la croisée, lire la lettre._)
LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.
PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame.
LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un caprice avec vous.
PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas le courage de vous résister.
LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois.
PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.
LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!
PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)
LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent mutuellement la main_). Demain.
PHILIPPINE, _très bas_.--Demain.
LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine sort._)
LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui m'écrit.
LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.
LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège...»
LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!
LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici.
LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...
LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté de cette force?
LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la suite.
LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie: on était au fort de la besogne...»
LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate.
LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret; mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_) jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...»
LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur!
LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...»
LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!
LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?
LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...
LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?
LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand faiseur, au moins...
LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.
LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de ces deux scélérats?
LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.
LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui qu'elle a l'entretien suivant:
LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va là?
LE TRÉFONCIER, _d'une voix aiguë et factice_.--Ami.
LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton fâché._) Qui êtes-vous?
LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on.
LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis expliquée: je n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier singulier! J'avais expressément défendu...
LE TRÉFONCIER, _de sa même voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.
[66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_.
LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connaître.
LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez.
LA MARQUISE, _presque gaîment_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le privilège de pénétrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons, vous savez...
LE TRÉFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant réunis quelques fois.
LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour vous punir, vous n'entrerez point.
[67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)
LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De par toutes vos grâces! j'entrerai.
LA MARQUISE, _gaîment_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état...
LE TRÉFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir.
LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté?
LE TRÉFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.
LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens! vous n'êtes pas seul?
LE TRÉFONCIER, _impatient avec gaieté_.--Oh mais! c'est qu'il faut d'abord être ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise.
LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi quelqu'un... On ne paraît pas comme je suis faite...
LE TRÉFONCIER.--Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c'est pour votre bien que...
LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?...
LE TRÉFONCIER.--Quand vous aurez ouvert.
LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul?
LE TRÉFONCIER.--Si vous l'exigez absolument.
LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un moment donc! (_Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vérité, monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!
LE TRÉFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et j'emmène mon homme?
LA MARQUISE.--Quel homme?
LE TRÉFONCIER, _souriant_.--L'homme en question.
LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement.
LE TRÉFONCIER.--Là... celui que je vous avais dit, qui...
LA MARQUISE, _d'un ton dédaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle pompeuse préparation pour...
LE TRÉFONCIER.--J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse! l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu!
LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la nature... Il écoute peut-être?
LE TRÉFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois pièces d'ici... Je vais l'appeler?...
LA MARQUISE.--Faites.
Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage.
LE TRÉFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu (_C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui... (_Naturellement._) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.
LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte (_A Hector_). Qu'êtes-vous, mon ami?
HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.
LE TRÉFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voilà le mot, c'est pour cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous servir._
LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous fou?
LE TRÉFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service, comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les moeurs et la réputation._)
LA MARQUISE, _en colère_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant...
LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De la colère! Des grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une _horreur_ (_Il a chargé ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables! J'en fais juge Hector?
HECTOR.--Assurément, madame... ces dames sont bien respectables, en vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à madame...
LE TRÉFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez? C'est pour _servir_ que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier, lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._)
LA MARQUISE, _souriant à Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.
LE TRÉFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur aussi!
LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui, monstre!
LE TRÉFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu, rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de la marquise._)
LA MARQUISE.--Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!
LE TRÉFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez l'illustre baronne... là-bas, tu m'entends? de battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée... Un regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il s'agira d'en découdre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme tu pourras...
Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.
LA MARQUISE, _au Tréfoncier_.--J'ai montré, je crois, assez de patience. Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.
LE TRÉFONCIER.--Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien infini que j'ai dit de vous?
LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?
HECTOR.--Madame?
LA MARQUISE.--Quelle était votre dernière condition?
HECTOR.--Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]...
[68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)
LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?
HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].
[69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont l'action est cependant postérieure à celle du _Diable au corps_. Peut-être s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des _Aphrodites_!
LE TRÉFONCIER.--Ils vous l'ont tuée; c'est un fait.
LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.
LE TRÉFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_? Mais que je n'interrompe point...
LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez...
HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'après ce que je vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire, j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.
LE TRÉFONCIER, _à la marquise_.--Est-ce être honnête, cela?
LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intéresse.
LE TRÉFONCIER.--J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.
LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme...
LE TRÉFONCIER.--Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits apprentis seigneurs.
LA MARQUISE.--Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.
LE TRÉFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) était de faire parfois... là... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_?
LA MARQUISE, _avec dignité_.--En vérité, monsieur le Comte, vos idées sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_).
HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son chapeau_.--Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour...
UNE FÊTE PROJETÉE
Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la petite Comtesse».
LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: «Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur, votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?
LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire rencontrer.
LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris (_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont on me fait ici l'ouverture.
LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.
LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_).
LA MARQUISE.--Madame persifle...
La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux heures. En abordant ces dames:
LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime, l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui aurais volontiers donné dix louis de plus!
LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami!
LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la surprise.
LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?
LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!
LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient encore au plaisir.
LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...
LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?
LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera...
LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société?
LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra bien se laisser mener par votre très humble serviteur.
LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le mien.
LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était recommandée, mais vous ne jaserez point?
LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.
LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera _toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_.
LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins un coup de lance avec moi!
LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc? (_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que pour elle!
LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois être ou du moins avoir été de notre connaissance.
LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...
LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.
LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.
LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du royaume...
LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et vous qualifiez cela d'homme aimable?
LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?
LE COMTE.--Il est mort.
LA MARQUISE.--Mort?
LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?
LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain, c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son fluide génital.
LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle hausse les épaules._)
LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE
Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise. A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet, n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se mit donc à lire ce qui suit:
«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes ci-après désignées.
»Premier couple. Monsieur le comte...»
(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.». (_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...
LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!
LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit autrement. Voyez.
Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment il s'écrivait en anglais.
LA COMTESSE.--les notes?
LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont, en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie, la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques...»
[70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets. Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus. Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des gitons.
On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de leur dépravation. (N.)
LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.
LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain. Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...»
LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce talent au bordel.
LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...
LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?
LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].
[71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)
LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.
LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et son maître de musique.»
LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.
LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.
LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»
[72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches.
LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.
LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.
LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie pour vous...
LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton insigne émulation...
LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.
LA MARQUISE.--Nous écoutons.
LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite, ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh! sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je venais d'être noyé...
Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins... miraculeuse...
«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_»
LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?
LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.
LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.
LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.
»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, quatre ou cinq gardes du corps[73].
[73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre des _Aphrodites_.
LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.
LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants. Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour l'assouplir.»
LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon.
LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits besoins, petits plaisirs, filés et rares...»
LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils m'affadissent! Passez.
LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.» (_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur, l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...»
LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu les bornes de la simple instruction.
LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament. Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence, qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les soins pourraient manquer de suite.»
LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance!
LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte, j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal vénérien...»
LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont des exemples.
LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais... loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._) «Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur, s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à _momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi les femmes.
[74] L'eau de Préval.
[75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a voulu dire la Couplet. (N.)
LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.
LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte, dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense plus à ses folies.»
LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie. Quel choix de gens.
LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.
LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...» (_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là, nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à l'horreur que me cause du sang ainsi versé.
[76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)
LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.
LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»
LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!
LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de Caverny».
[77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.
LA COMTESSE.--Quels diables de noms!
LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui, malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable; c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»
LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?
LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.
LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.
LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.
LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!
LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.» (_Parlé._) C'est tout.
LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce soir.
MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et baise amoureusement la main de la marquise._)
LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.
LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais en léthargie.
MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne matérielle demeure où l'on me voit.
LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie, et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous plaît.
LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard avec votre scandaleuse gazette!
Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et l'on vole au rendez-vous du pique-nique.
LES APHRODITES
OU
FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR
Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement.
La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron, les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but que le libertinage.»
Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans un préambule nécessaire qu'on lira plus loin.
«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de Marivaux.»
Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut, surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles, on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.
«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et ministrae impuberes in sacris._»
L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_, on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.
Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage que l'on trouvera à la fin des extraits.
«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»
Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des _Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_ choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le règne végétal, pour les femmes.
PRÉAMBULE NÉCESSAIRE
L'ordre, ou la fraternité des _Aphrodites_, aussi nommés _Morosophes_[78], se forma dès la régence du fameux duc d'Orléans, tout ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils, qui s'est aussi fait une réputation dans l'une et l'autre carrière.
[78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est d'être fous à leur manière: _Insanire juvat_. (N.)
Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens Aphrodites de l'animadversion de l'autorité publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et les punir, jamais avant la Révolution leur société n'avait souffert d'échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts des frères et soeurs; les plus solides colonnes de l'ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été abandonné.
Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à constituer l'univers.
Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps de l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu'ont à craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du calme et de la tranquillité.
C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux recueil.