‹ L'œuvre du comte de MirabeauChapitre 3 sur 8 · L’ISCHA

L’ISCHA

Marie Schurmann a proposé ce problême: L’étude des lettres convient-elle à une femme?

Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et diminuent le danger des occasions.

L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux énormes in-4º du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.

Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des femmes se soient établis sur le prétendu rapport de l’excellence de l’homme sur la femme. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.

Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: La femme meilleure que l’homme. Mais il est si naturel, quand on considere le prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création. C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être, que je veux considérer la femme.

Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint, ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.

Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. Faisons l’homme, dit-il. Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel: Faisons. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que lorsqu’il s’agit de l’homme.

Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature, et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et nomma toutes choses.

Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre sublime de la création.

Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être, revient à virago[28], que le François ne peut pas traduire, que le mot femme n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée de puissance de l’homme. Car vir signifie homme, et ago j’agis. Autrefois on disoit vira[29], et non virago. Mais les Septante ont prétendu que par le mot vira le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, ils ont ajouté ago[30].

Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.

Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car c’est là ce que veulent dire Dynamis, Tyché, Eros et Ananché, ce n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est rarement d’accord avec la raison.

Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme, il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de femme et de sœur montre assez sa toute-puissance: celle qui donne les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie, l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux, assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.

Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi inexplicable qu’incompréhensible.

Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge Sainte, il fut transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.

Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, rouats touach, qui en hébreu veut dire esprit, est féminin, et ceux qui furent de ce sentiment s’appelèrent les Eliésaïtes.

Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit, comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. (I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection bien honorable à leur sexe.

Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce, concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien nous en sommes loin encore!

LA TROPOÏDE

La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se rapproche du beau siècle des patriarches.

Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes; mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la suite de cet article.

On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.

L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de mœurs est bien vague et demanderoit une définition.

Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: mes maux ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir: et que pour s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de toutes parts pour étouffer ses murmures.

Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus l’esprit public a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.

J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.

Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.

Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.

Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables[33].

On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot lévitique vient de Lévi, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte, des vœux, etc.

J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.

Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.

Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36]; ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.

Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit main-forte à son père[37]: nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38].

Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas très-anacréontique.

On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de sa propre fille[43].

Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.

Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du régent.

Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].

On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu; il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se passe de nos jours.

Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.

On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.

Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la coutume, de s’en tenir là.

S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi décentes.

S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit la déesse Virginiensis. Le dieu Subigus soumettoit la fille aux transports du mari. La déesse Préma la contenoit sous lui pour empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la déesse Pertunda, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a pas besoin.

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultère et fait le péché comme Dieu le commande; parce que, dit Filliutius, de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs... O qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!

LE THALABA

Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.

Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.

Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.

Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards deviennent continens, mais rarement chastes.

Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes; la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.

Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.

Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la chasteté même.

Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.

Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle montrée plus sévere contre l’onanisme?

On sait d’où vient ce mot onanisme: Onan dans l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le premier; d’où il fut appelé Pharès[54].

Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.

On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de grands et antiques exemples.

Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.

Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56]. Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence retenue.

Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la disperdition de la vie excessive.

Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence, épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et ne peuvent jamais remplacer.

Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement, devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.

Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.

En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.

Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.

On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances qu’offre ce genre de volupté.

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.

Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales; et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.

Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:

Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]. La nature elle-même et t’arrête et te crie: Ce que répand ta main eût mérité la vie.

Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans les choses qui doivent être décidées par la raison.

Le principe général et peut-être unique de morale, est que mal est ce qui nuit. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un beaucoup plus grand mal que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: vous n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse; car Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit.

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