‹ L'œuvre du comte de MirabeauChapitre 5 sur 8 · L’AKROPODIE

L’AKROPODIE

La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par le concours de deux individus semblables par les traits les plus généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même temps ce qui plaît.

Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits, secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle, impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature. Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos efforts hâtent sa marche.

Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une éducation bien conçue!

C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe, les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence; les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs et crieroit: «Epicure étoit le plus sage des hommes. La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece.»

Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées, authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut être perfectionnée qu’après toutes les autres.

Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer. De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances. La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait imaginées.

Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération. Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.

En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74], de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux tonnes tout d’un coup[76].

Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78] puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].

Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam n’auroit pas péché.

Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris est moins proéminent.

Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.

Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; et ce sang s’appeloit le sang de l’alliance; mais il falloit trois témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit plus de prépuce à montrer.

Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est formel. Ils se sont fait des prépuces et ont trompé l’alliance[81]. S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de même! Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne se fasse point de prépuce[82].

Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.

La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle des paupieres.

Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres visiteurs, nommés commissaires ad hoc, dressoient registres de l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au Pont-Royal pour la crûe de la Seine.

Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance, parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce siècle!

On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste, les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade pour appeler Henri III le roi Turc, et lui reprocher qu’il étoit le parrain du grand-seigneur.

Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël; mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.

Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en meurent.

Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere. On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies, il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre.

Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti, courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément, mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches qui embrassoient des immondices[93], d’autres qu’on aspergeoit dans le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien.

[Illustration: Cachet de Mirabeau]

[Illustration: Autographe de MIRABEAU

Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse]

KADHESCH

La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée. C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité.

En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la punition de leurs fautes.

Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï.

Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire. S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif.

C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir; le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: je méprise cette nation, je lève les épaules et réponds en moi-même: et toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable.

C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?

Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non. Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère. Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96] et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97]. On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.

S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain; et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire. L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de Jaïr, qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les noms de Danaüs et d’Égyptus, célèbres par leurs cinquante fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans. Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés pécheurs contre nature. Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98]. Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus cruels démons[100].

Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons, qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir et la propager. Rien de plus simple.

L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant d’eunuques du soleil, d’eunuques du ciel, faits par la main de Dieu. Les Grecs les appelloient invalides. Les loix qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.

La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.

Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a bien des sortes d’eunuques!

Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes les parties de la génération: cette effroyable opération est très dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.

Les impuissans absolus se qualifient d’eunuques aqueducs, parce qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec une précieuse continuité.

On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes. Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit sans doute l’incomparable beauté de ces modeles.

On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de péché contre nature tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant d’autres dans le mot général mollities ait été généralement répandu dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se reconnoître les uns les autres.

Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité, et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons, Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.

On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles provoquent.--Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui est contra naturam; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a fourni au Caravage l’idée de son Rosaire, qui est dans le Musæum du grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés (turpiter ligati) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.

Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur Sanchez: le voici.

Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en 1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors, voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant. Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.

Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»

J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le poids du tisserand, mais qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes. Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés, quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent comme patiens purs et composent la troisième classe: mais celle qui préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens. Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!

BÉHÉMAH

DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame. Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! Le physique seul en est bon[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard brutal, répétez encore: en amour le physique seul est bon.

Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés, et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient être utiles et curieux.

La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain, quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes, mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver. L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan, pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature, ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité.

Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable se transmet ou se débrouille, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.

La partie constitutive de notre être, qui nous différencie essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes de métempsycoses que professoient ces philosophes.

Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’entéléchie, nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre; Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une cinquième substance.

Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée. Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des expériences physiques bien dirigées.

Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.

Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame, le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre, sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une sympathie toute particulière avec l’ame.

Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres, moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.

Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la religion.

Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête. Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile, même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats, comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.

Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.

Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du Lévitique[111] porte: La bête quelle qu’elle soit. D’où il résulte évidemment que les Juives se prostituoient à toute espèce de bête indistinctement; voilà ce qui est incompréhensible.

Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. Satar en arabe signifie bouc; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.

On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables produits. Jérémie parle de faunes suffocans[114] (I). Héraclite a décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut guère contester l’existence.

Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage, religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique. Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu, est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des dégradations[118] et peut-être du perfectionnement physique de l’espèce humaine. Je dis du perfectionnement; car qu’est-ce qu’il y auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par exemple?

Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets, découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions par la suite de ses idées.

La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par ces curés; le curé demanderoit à son pénitent sa maîtresse qu’il remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’amant. Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère empêcher.

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