II
J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, Douce beauté! mais tout aujourd'hui m'est amer Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre cœur! soyez mère, Même pour un ingrat, même pour un méchant; Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
Courte tâche! La tombe attend; elle est avide! Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux. Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!
A UNE MADONE
EX-VOTO DANS LE GOUT ESPAGNOL
Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse, Un autel souterrain au fond de ma détresse, Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur, Loin du désir mondain et du regard moqueur, Une niche, d'azur et d'or tout émaillée, Où tu te dresseras, Statue émerveillée. Avec mes Vers polis, treillis d'un pur métal Savamment constellé de rimes de cristal, Je ferai pour ta tête une énorme Couronne; Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone, Je saurai te tailler un Manteau, de façon Barbare, raide et lourd, et doublé de soupçon, Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes; Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes! Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant, Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend, Aux pointes se balance, aux vallons se repose, Et revêt d'un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers De satin, pour tes pieds divins humiliés, Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte, Comme un moule fidèle en garderont l'empreinte. Si je ne puis, malgré tout mon art diligent, Pour Marchepied tailler une Lune d'argent, Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles Sous tes talons, afin que tu foules et railles, Reine victorieuse et féconde en rachats, Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats. Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges Devant l'autel fleuri de la Reine des Vierges, Étoilant de reflets le plafond peint en bleu, Te regarder toujours avec des yeux de feu; Et comme tout en moi te chérit et t'admire, Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe, Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux, En vapeurs montera mon Esprit orageux. Enfin, pour compléter ton rôle de Marie, Et pour mêler l'amour avec la barbarie, Volupté noire! des sept Péchés capitaux, Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux Bien affilés, et, comme un jongleur insensible, Prenant le plus profond de ton amour pour cible, Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant, Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant!
CHANSON D'APRÈS-MIDI
Quoique tes sourcils méchants Te donnent un air étrange Qui n'est pas celui d'un ange, Sorcière aux yeux alléchants,
Je t'adore, ô ma frivole, Ma terrible passion! Avec la dévotion Du prêtre pour son idole.
Le désert et la forêt Embaument tes tresses rudes; Ta tête a les attitudes De l'énigme et du secret;
Sur ta chair le parfum rôde Comme autour d'un encensoir; Tu charmes comme le soir, Nymphe ténébreuse et chaude.
Ah! les philtres les plus forts Ne valent pas ta paresse, Et tu connais la caresse Qui fait revivre les morts!
Tes hanches sont amoureuses De ton dos et de tes seins, Et tu ravis les coussins Par tes poses langoureuses.
Quelquefois, pour apaiser Ta rage mystérieuse, Tu prodigues, sérieuse, La morsure et le baiser;
Tu me déchire, ma brune, Avec un rire moqueur, Et puis tu mets sur mon cœur Ton œil doux comme la lune.
Sous tes souliers de satin, Sous tes charmants pieds de soie, Moi, je mets ma grande joie, Mon génie et mon destin,
Mon âme par toi guérie, Par toi, lumière et couleur! Explosion de chaleur, Dans ma noire Sibérie!
SISINA
Imaginez Diane en galant équipage, Parcourant les forêts ou battant les halliers, Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage. Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!
Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, La joue et l'œil en feu, jouant son personnage Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?
Telle la Sisina! Mais la douce guerrière A l'âme charitable autant que meurtrière; Son courage, affolé de poudre et de tambours,
Devant les suppliants sait mettre bas les armes. Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours, Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.
SONNET D'AUTOMNE
Ils me disent, tes yeux clairs comme le cristal: «Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite?» --Sois charmante et tais-toi! Mon cœur, que tout irrite, Excepté la candeur de l'antique animal,
Ne veut pas te montrer son secret infernal, Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite, Ni sa noire légende avec la flamme écrite. Je hais la passion, et l'esprit me fait mal!
Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite, Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal. Je connais les engins de son vieil arsenal:
Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite! Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal, O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?
UNE GRAVURE FANTASTIQUE
Ce spectre singulier n'a pour toute toilette, Grotesquement campé sur son front de squelette, Qu'un diadème affreux sentant le carnaval. Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval, Fantôme comme lui, rosse apocalyptique, Qui bave des naseaux comme un épileptique. Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux, Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux. Le cavalier promène un sabre qui flamboie Sur les foules sans nom que sa monture broie, Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison, Le cimetière immense et froid, sans horizon, Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne, Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.
OBSESSION
Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales, Vous hurlez comme l'orgue, et dans nos cœurs maudits, Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles. Répondent les échos de vos De profundis.
Je te hais, Océan! tes bonds et tes tumultes, Mon esprit les retrouve en lui! Ce rire amer De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes, Je l'entends dans le rire énorme de la mer.
Comme tu me plairais, ô Nuit! sans ces étoiles Dont la lumière parle un langage connu! Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!
Mais les ténèbres sont-elles mêmes des toiles Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers, Des êtres disparus aux regards familiers!
LE GOUT DU NÉANT
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Résigne-toi, mon cœur; dors ton sommeil de brute!
Esprit vaincu, fourbu! pour toi, vieux maraudeur, L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur!
Le Printemps adorable a perdu son odeur!
Et le Temps m'engloutit minute par minute, Comme la neige immense un corps pris de roideur; Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur, Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!
Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?
ALCHIMIE DE LA DOULEUR
L'un t'éclaire avec son ardeur, L'autre en toi met son deuil, Nature! Ce qui dit à l'un: «Sépulture!» Dit à l'autre: «Vie et splendeur!»
Hermès inconnu qui m'assistes Et qui toujours m'intimidas, Tu me rends l'égal de Midas, Le plus triste des alchimistes:
Par toi je change l'or en fer Et le paradis en enfer; Dans le suaire des nuages
Je découvre un cadavre cher, Et sur les célestes rivages Je bâtis de grands sarcophages.
HORREUR SYMPATHIQUE
De ce ciel bizarre et livide. Tourmenté comme ton destin, Quels pensers dans ton âme vide Descendent?--Réponds, libertin.
--Insatiablement avide De l'obscur et de l'incertain, Je ne geindrai pas comme Ovide Chassé du paradis latin.
Cieux déchirés comme des grèves En vous se mire mon orgueil! Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves, Et vos lueurs sont le reflet De l'Enfer où mon cœur se plaît!