L'AVERTISSEUR
Tout homme digne de ce nom A dans le cœur un Serpent jaune, Installé comme sur un trône, Qui, s'il dit: «Je veux!» répond: «Non!»
Plonge tes yeux dans les yeux fixes Des Satyresses ou des Nixes, La Dent dit: «Pense à ton devoir!»
Fais des enfants, plante des arbres, Polis des vers, sculpte des marbres, La Dent dit: «Vivras-tu ce soir?»
Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, L'homme ne vit pas un moment Sans subir l'avertissement De l'insupportable Vipère.
LE REBELLE
Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à plein poing les cheveux Et dit, le secouant: «Tu connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!
Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas!»
Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime. De ses poings de géant torture l'anathème; Mais le damné répond toujours: «Je ne veux pas!»
BIEN LOIN D'ICI
C'est ici la case sacrée Où cette fille très parée, Tranquille et toujours préparée.
D'une main éventant ses seins, Et son coude dans les coussins, Écoute pleurer les bassins:
C'est la chambre de Dorothée. --La brise et l'eau chantent au loin Leur chanson de sanglots heurtée Pour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin, Sa peau délicate est frottée D'huile odorante et de benjoin. --Des fleurs se pâment dans un coin.
LE GOUFFRE
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. --Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve, Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse du néant l'insensibilité. --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres.
LES PLAINTES D'UN ICARE
Les amants des prostituées Sont heureux, dispos et repus; Quant à moi, mes bras sont rompus Pour avoir étreint des nuées.
C'est grâce aux astres nonpareils, Qui tout au fond du ciel flamboient, Que mes yeux consumés ne voient Que des souvenirs de soleils.
En vain j'ai voulu de l'espace Trouver la fin et le milieu; Sous je ne sais quel oeil de feu Je sens mon aile qui se casse;
Et brûlé par l'amour du beau, Je n'aurai pas l'honneur sublime De donner mon nom à l'abîme Qui me servira de tombeau.
RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici.
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées; Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche!
LA LUNE OFFENSÉE
O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, Du haut des pays bleus où, radieux sérail, Les astres vont te suivre en pimpant attirail, Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, De leur bouche en dormant montrer le frais émail? Le poète buter du front sur son travail? Ou sous les gazons secs s'accoupler les vipères?
Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, Baiser d'Endymion tes grâces surannées?
«--Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri!»
ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE CONDAMNÉ
Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naïf homme de bien, Jette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique.
Si tu n'as fait ta rhétorique Chez Satan, le rusé doyen, Jette! tu n'y comprendrais rien, Ou tu me croirais hystérique.
Mais si, sans se laisser charmer, Ton œil sait plonger dans les gouffres, Lis-moi, pour apprendre à m'aimer;
Ame curieuse qui souffres Et vas cherchant ton paradis, Plains-moi!... Sinon, je te maudis!
[Footnote 14: Prononcez: Guitchi Manitou. (Note de Baudelaire.)]
ORDRE DE L'ÉDITION POSTHUME DITE «DÉFINITIVE»
1868
PRÉFACE (C'est la pièce intitulée Au lecteur, dans les éditions précédentes.)
SPLEEN ET IDÉAL
I. Bénédiction. II. L'Albatros. III. Élévation. IV. Correspondances. V. J'aime le souvenir de ces époques nues. VI Les Phares. VII. La Muse malade. VIII. La Muse vénale. IX. Le mauvais Moine. X. L'Ennemi. XI. Le Guignon. XII. La Vie antérieure. XIII. Bohémiens en voyage. XIV. L'homme et la Mer. XV. Don Juan aux enfers. XVI. A Théodore de Banville (1842). XVII. Châtiment de l'orgueil. XVIII. La Beauté. XIX. L'idéal. XX. La Géante. XXI. Le Masque. XXII. Hymne à la Beauté. XXIII. Parfum exotique. XXIV. La Chevelure. XXV. Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne. XXVI. Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle. XXVII. Sed non satiata. XXVIII. Avec ses vêtements ondoyants et nacrés. XXIX. Le serpent qui danse. XXX. Une charogne. XXXI. De profundis clamavi. XXXII. Le Vampire. XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive. XXXIV. Remords posthume. XXXV. Le Chat. XXXVI. Duellum. XXXVII. Le Balcon. XXXVIII. Le Possédé. XXXIX. Un fantôme. XL. Je te donne ces vers afin que si mon nom. XLI. Semper eadem. XLII. Tout entière. XLIII. Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire. XLIV. Le Flambeau vivant. XLV. Réversibilité. XLVI. Confession. XLVII. L'Aube spirituelle. XLVIII. Harmonie du soir. XLIX. Le Flacon. L. Le Poison. LI. Ciel brouillé. LU. Le Chat. LIII. Le beau Navire. LIV. L'Invitation au voyage. LV. L'Irréparable. LVI. Causerie. LVII. Chant d'automne. LVIII. A une Madone. LIX. Chanson d'après-midi. LX. Sisina. LXI. Vers pour le portrait d'Honoré Daumier. LXII. Franciscæ meæ laudes. LXIII. A une dame créole. LXIV. Mœsta et errabunda. LXV. Le Revenant. LXVI. Sonnet d'automne. LXVII. Tristesses de la lune. LXVIII. Les Chats. LXIX. Les Hiboux. LXX. La Pipe. LXXI. La Musique. LXXII. Sépulture d'un poète maudit. LXXIII. Une Gravure fantastique. LXXIV. Le Mort joyeux. LXXV. Le Tonneau de la haine. LXXVI. La Cloche fêlée. LXXVII. Spleen. LXXVIII. Spleen. LXXIX. Spleen. LXXX. Spleen. LXXXI. Obsession. LXXXII. Le Goût du néant. LXXXIII. Alchimie de la Douleur. LXXXIV. Horreur sympathique. LXXXV. Le Calumet de paix, imité de Longfellow. LXXXVI. La prière d'un païen. LXXXVII. Le Couvercle. LXXXVIII. L'Imprévu. LXXXIX. L'Examen de minuit. XC. Madrigal triste. XCI. L'Avertisseur. XCII. A une Malabaraise. XCIII. La Voix. XCIV. Hymne. XCV. Le Rebelle. XCVI. Les Yeux de Berthe. XCVII. Le Jet d'eau. XCVIII. La Rançon. XCIX. Bien loin d'ici. C. Le Coucher du soleil romantique. CI. Sur le Tasse en prison d'Eugène Delacroix. CII. Le Gouffre. CIII. Les Plaintes d'un Icare. CIV. Recueillement. CV. L'Heautontimoroumenos. CVI. L'Irrémédiable. CVII. L'Horloge.
TABLEAUX PARISIENS
CVIII. Paysage. CIX. Le Soleil. CX. Lola de Valence. CXI. La lune offensée. CXII. A une mendiante rousse. CXIII. Le Cygne. CXIV. Les sept Vieillards. CXV. Les petites Vieilles. CXVI. Les Aveugles. CXVII. A une passante. CXVIII. Le Squelette laboureur. CCIX. Le Crépuscule du soir. CXX. Le Jeu. CXXI. Danse macabre. CXXII. L'Amour du mensonge. CXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville. CXXIV. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse. CXXV. Brumes et pluies. CXXVI. Rêve parisien. CXXVII. Le Crépuscule du matin.
LE VIN
CXXVIII. L'âme du vin. CXXIX. Le Vin des Chiffonniers. CXXX. Le Vin de l'assassin. CXXXI. Le Vin du solitaire. CXXXII. Le Vin des amants.
FLEURS DU MAL
CXXXIII. Épigraphe pour un livre condamné. CXXXIV. La Destruction. CXXXV. Une Martyre. CXXXVI. Femmes damnées. CXXXVII. Les deux bonnes Sœurs. CXXXVII. La Fontaine de sang. CXXXIX. Allégorie. CXL. La Béatrice. CXLI. Un Voyage à Cythère. CXLII. L'Amour et le Crâne.
RÉVOLTE
CXLIII. Le Reniement de saint Pierre. CXLIV. Abel et Caïn. CXLV. Les Litanies de Satan.
LA MORT
CVLVI. La Mort des amants. CXLVII. La Mort des pauvres. CXLVIII. La Mort des artistes. CXLIX. La Fin de la journée. CL. Le Rêve d'un curieux. CLI. Le Voyage.
PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (1866) et non insérées dans les "Fleurs du Mal"
GALANTERIES
LES PROMESSES D'UN VISAGE
J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, D'où semblent couler des ténèbres; Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers Qui ne sont pas du tout funèbres.
Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux, Avec ta crinière élastique, Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux, Amant de la muse plastique,
Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité, Et tous les goûts que tu professes, Tu pourras constater notre véracité Depuis le nombril jusqu'aux fesses;
Tu trouvera au bout de deux beaux seins bien lourds, Deux larges médailles de bronze, Et sous un ventre uni, doux comme du velours, Bistré comme la peau d'un bronze,
Une riche toison qui, vraiment, est la sœur De cette énorme chevelure, Souple et frisée, et qui l'égale en épaisseur, Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»
LE MONSTRE
OU
LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE