L'IDÉAL
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes, Produits avariés, nés d'un siècle vaurien, Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes, Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses, Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme, C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange, Qui tords paisiblement dans une pose étrange Tes appas façonnés aux bouches des Titans!
LA GÉANTE
Du temps que la Nature en sa verve puissante Concevait chaque jour des enfants monstrueux, J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante, Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.
J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme Et grandir librement dans ses terribles jeux; Deviner si son cœur couvre une sombre flamme Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;
Parcourir à loisir ses magnifiques formes; Ramper sur le versant de ses genoux énormes, Et parfois en été, quand les soleils malsains,
Lasse, la font s'étendre à travers la campagne, Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins, Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.
LES BIJOUX (Pièce condamnée)
La très chère était nue, et, connaissant mon cœur, Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures,
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, Ce monde rayonnant de métal et de pierre Me ravit en extase, et j'aime avec fureur Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc courbée et se laissait aimer, Et du haut du divan elle souriait d'aise A mon amour profond et doux comme la mer Qui, vers elle, montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, Et la candeur unie à la lubricité Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.
Et ses bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins, Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne, Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins, Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne.
S'avançaient plus câlins que les anges du mal, Pour troubler le repos où mon âme était mise, Et pour la déranger du verbe de cristal, Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe, Tant sa taille faisait ressortir son bassin. Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!
--Et la lampe s'était résignée à mourir, Comme le foyer seul illuminait la chambre, Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir, Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!
PARFUM EXOTIQUE
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;
Une île paresseuse où la nature donne Des arbres singuliers et des fruits savoureux; Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, Et des femmes dont l'œil, par sa franchise, étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine. Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
· · ·
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, O vase de tristesse, ô grande taciturne, Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, Et que tu me parais, ornement de mes nuits, Plus ironiquement accumuler les lieues Qui séparent mes bras des immensités bleues.
Je m'avance à l'attaque et je grimpe aux assauts, Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux, Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!
· · ·
Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, Il te faut chaque jour un cœur au râtelier. Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques Ou des ifs flamboyant dans les fêtes publiques, Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, Sans connaître jamais la loi de leur beauté. Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde! Salutaire instrument, buveur du sang du monde, Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? La grandeur de ce mal où tu te crois savante Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, Quand la nature, grande en ses desseins cachés, De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, --De toi, vil animal,--pour pétrir un génie?
O fangeuse grandeur! sublime ignominie!
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
6e vers.
Et des des flamboyants dans les fêtes publiques,
SED NON SATIATA
Bizarre déité, brune comme les nuits, Au parfum mélangé de musc et de havane, Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane, Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
Je préfère au constance, à l'opium, aux nuits, L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; Quand vers toi mes désirs partent en caravane, Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, O démon sans pitié! verse-moi moins de flamme; Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,
Hélas! et je ne puis, Mégère libertine, Pour briser ton courage et te mettre aux abois, Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!
· · ·
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Même quand elle marche on croirait qu'elle danse, Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
Comme le sable morne et l'azur des déserts, Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, Comme les longs réseaux de la houle des mers, Elle se développe avec indifférence.
Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, Et dans cette nature étrange et symbolique Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,
Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants. Resplendit à jamais, comme un astre inutile, La froide majesté de la femme stérile.
LE SERPENT QUI DANSE
Que j'aime voir, chère indolente, De ton corps si beau, Comme une étoile vacillante, Miroiter la peau!
Sur ta chevelure profonde Aux âcres parfums, Mer odorante et vagabonde Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s'éveille Au vent du matin, Mon âme rêveuse appareille Pour un ciel lointain.
Tes yeux, où rien ne se révèle, De doux ni d'amer, Sont deux bijoux froids où se mêle L'or avec le fer.
A te voir marcher en cadence Belle d'abandon, On dirait un serpent qui danse Au bout d'un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse Ta tête d'enfant Se balance avec la mollesse D'un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s'allonge Comme un fin vaisseau Qui roule bord sur bord et plonge Ses vergues dans l'eau.
Comme un flot grossi par la fonte Des glaciers grondants, Quand l'eau de ta bouche remonte Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de Bohême, Amer et vainqueur, Un ciel liquide qui parsème D'étoiles mon cœur!
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Avant-dernière strophe, 3e vers.
Quand ta salive exquise monte
UNE CHAROGNE
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux: Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons, Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu'ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir, La puanteur était si forte, que sur l'herbe Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur le ventre putride, D'où sortaient de noirs bataillons De larves qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait, comme une vague, Ou s'élançait en pétillant; On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique, Comme l'eau courante et le vent, Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, Une ébauche lente à venir Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète Nous regardait d'un œil fâché, Épiant le moment de reprendre au squelette Le morceau qu'elle avait lâché.
--Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection. Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces, Après les derniers sacrements, Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses. Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés!
DE PROFUNDIS CLAMAVI
J'implore ta pitié, Toi, l'unique que j'aime, Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé. C'est un univers morne à l'horizon plombé, Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;
Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois, Et les six autres mois la nuit couvre la terre; C'est un pays plus nu que la terre polaire; Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!
Or, il n'est pas d'horreur au monde qui surpasse La froide cruauté de ce soleil de glace Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;
Je jalouse le sort des plus vils animaux Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide, Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!
LE VAMPIRE
Toi qui, comme un coup de couteau, Dans mon cœur plaintif est entrée; Toi qui, forte comme un troupeau De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié Faire ton lit et ton domaine; --Infâme à qui je suis lié Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu, Comme à la bouteille l'ivrogne, Comme aux vermines la charogne, --Maudite, maudite sois-tu!
J'ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j'ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté.
Hélas! le poison et le glaive M'ont pris en dédain et m'ont dit: «Tu n'es pas digne qu'on t'enlève A ton esclavage maudit,
«Imbécile!--de son empire Si nos efforts te délivraient, Tes baisers ressusciteraient Le cadavre de ton vampire!»
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1re strophe, 3e vers.
Toi qui, comme un hideux troupeau
LE LÉTHÉ (Pièce condamnée)
Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde, Tigre adoré, monstre aux airs indolents; Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;
Dans tes jupons remplis de ton parfum Ensevelir ma tête endolorie, Et respirer, comme une fleur flétrie, Le chaud relent de mon amour défunt.
Je veux dormir! dormir plutôt que vivre! Dans un sommeil, douteux comme la mort, J'étalerai mes baisers sans remords Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Pour engloutir mes sanglots apaisés Rien ne me vaut l'abîme de ta couche; L'oubli puissant habite sur ta bouche, Et le Léthé coule dans tes baisers.
A mon destin, désormais mon délice, J'obéirai comme un prédestiné; Martyr docile, innocent condamné, Dont la ferveur attise le supplice.
Je sucerai, pour noyer ma rancœur, Le népenthès et la bonne ciguë Aux bouts charmants de cette gorge aiguë Qui n'a jamais emprisonné de cœur.
VARIANTE DES «ÉPAVES»
3e strophe, 2e vers.
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
· · ·
Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive, Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, Je me pris à songer près de ce corps vendu A la triste beauté dont mon désir se prive.
Je me représentai sa majesté native, Son regard de vigueur et de grâces armé, Ses cheveux qui lui font un casque parfumé Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.
Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses Déroulé le trésor des profondes caresses,
Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans efforts Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles! Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
REMORDS POSTHUME
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, Au fond d'un monument construit en marbre noir, Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, Empêchera ton cœur de battre et de vouloir, Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini (Car le tombeau toujours comprendra le poète), Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,
Te dira: «Que vous sert, courtisane imparfaite, De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?» --Et le ver rongera ta peau comme un remords.
LE CHAT
Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux; Retiens les griffes de ta patte, Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, Mêlés de métal et d'agate.
Lorsque mes doigts caressent à loisir Ta tête et ton dos élastique, Et que ma main s'enivre du plaisir De palper ton corps électrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard, Comme le tien, aimable bête, Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête, Un air subtil, un dangereux parfum Nagent autour de son corps brun.
LE BALCON
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, O toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs! Tu te rappelleras la beauté des caresses, La douceur du foyer et le charme des soirs, Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses. Que ton sein m'était doux! que ton cœur m'était bon! Nous avons dit souvent d'impérissables choses Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! Que l'espace est profond! que le cœur est puissant! En me penchant vers toi, reine des adorées, Je croyais respirer le parfum de ton sang. Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, Et mes yeux, dans le noir, devinaient tes prunelles, Et je buvais ton souffle, ô douceur! ô poison! Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles. La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, Et revis mon passé blotti dans tes genoux, Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux? Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes, Comme montent au ciel les soleils rajeunis Après s'être lavés au fond des mers profondes? --O serments! ô parfums! ô baisers infinis!
· · ·
Je te donne ces vers afin que si mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines Et fait rêver un soir les cervelles humaines, Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, Et par un fraternel et mystique chaînon Reste comme pendue à mes rimes hautaines,
Être maudit, à qui, de l'abîme profond Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond! --O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d'un pied léger et d'un regard serein Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er quatrain, 3e et 4e vers.
Et, navire poussé par un grand aquilon, Fait travailler un soir les cervelles humaines,
TOUT ENTIÈRE
Le Démon, dans ma chambre haute, Ce matin est venu me voir, Et, tâchant à me prendre en faute, Me dit: «Je voudrais bien savoir,
«Parmi toutes les belles choses Dont est fait son enchantement, Parmi les objets noirs ou roses Qui composent son corps charmant,
«Quel est le plus doux.»--O mon âme! Tu répondis à l'Abhorré: «Puisque en Elle tout est dictame, Rien ne peut être préféré.
«Lorsque tout me ravit, j'ignore Si quelque chose me séduit. Elle éblouit comme l'Aurore Et console comme la nuit;
«Et l'harmonie est trop exquise, Qui gouverne tout son beau corps, Pour que l'impuissante analyse En note les nombreux accords.
«O métamorphose mystique De tous mes sens fondus en un! Son haleine fait la musique, Comme sa voix fait le parfum!»
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1re strophe, 3e et 4e vers.
Et, tâchant de me prendre en faute, M'a dit: «Je voudrais bien savoir.
· · ·
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, A la très belle, à la très bonne, à la très chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
--Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges: Rien ne vaut la douceur de son autorité; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, Que ce soit dans la rue et dans la multitude, Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit: «Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau; Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone!»
LE FLAMBEAU VIVANT
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières, Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés; Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères, Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
Me sauvant de tout piège et de tout péché grave, Ils conduisent mes pas dans la route du beau; Ils sont mes serviteurs, et je suis leur esclave; Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique Qu'ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique;
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil; Vous marchez en chantant le réveil de mon âme, Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er quatrain, 4e vers.
Suspendant mon regard à leurs feux diamantés.
2e tercet, 3e vers.
Astres dont le soleil ne peut flétrir la flamme!
A CELLE QUI EST TROP GAIE[4](Pièce condamnée)
Ta tête, ton geste, ton air Sont beaux comme un beau paysage; Le rire joue en ton visage Comme un vent frais dans un soleil clair.
Le passant chagrin que tu frôles Est ébloui par la santé Qui jaillit comme une clarté De tes bras et de tes épaules.
Les retentissantes couleurs Dont tu parsèmes tes toilettes Jettent dans l'esprit des poètes L'image d'un ballet de fleurs.
Ces robes folles sont l'emblème De ton esprit bariolé; Folle dont je suis affolé, Je te hais autant que je t'aime!
Quelquefois dans un beau jardin, Où je traînais mon atonie, J'ai senti comme une ironie Le soleil déchirer mon sein; Et le printemps et la verdure Ont tant humilié mon cœur Que j'ai puni sur une fleur L'insolence de la nature.
Ainsi, je voudrais une nuit, Quand l'heure des voluptés sonne, Vers les trésors de ta personne Comme un lâche ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse, Pour meurtrir ton sein pardonné, Et faire à ton flanc étonné Une blessure large et creuse,
Et vertigineuse douceur! A travers ces lèvres nouvelles, Plus éclatantes et plus belles, T'infuser mon venin, ma sœur!
RÉVERSIBILITÉ
Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse, La honte, les remords, les sanglots, les ennuis Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse? Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine, Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel, Quand la Vengeance bat son infernal rappel Et de nos facultés se fait île capitaine? Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres, Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard, Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard, Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres? Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides, Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment De lire la secrète horreur du dévoûment Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides? Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières, David mourant aurait demandé la santé Aux émanations de ton corps enchanté; Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières, Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme, A mon bras votre bras poli S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme Ce souvenir n'est point pâli);
Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve La pleine lune s'étalait, Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, Sur Paris donnant ruisselait;
Et le long des maisons, sous les portes cochères, Des chats passaient furtivement, L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, Nous accompagnaient lentement.
Tout à coup, au milieu de l'intimité libre Éclose à la pâle clarté, De vous, riche et sonore instrument où ne vibre Que la radieuse gaîté.
De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare Dans le matin étincelant, Une note plaintive, une note bizarre S'échappa, tout en chancelant
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde, Dont la famille rougirait, Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, Dans un caveau mise au secret!
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde: «Que rien ici-bas n'est certain. Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, Se trahit l'égoïsme humain;
«Que c'est un dur métier que d'être belle femme, Et que c'est le travail banal De la danseuse folle et froide qui se pâme Dans un sourire machinal;
«Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte; Que tout craque, amour et beauté, Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte Pour les rendre à l'Éternité!»
J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, Ce silence et cette langueur, Et cette confidence horrible chuchotée Au confessionnal du cœur.
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
8e strophe, 2e vers.
Qu'il ressemble au travail banal