II
Sotte, tu t'en vas droit au Diable! Volontiers j'irais avec toi, Si cette vitesse effroyable Ne me causait pas quelque émoi. Va-t'en donc, toute seule, au Diable!
Mon rein, mon poumon, mon jarret Ne me laissent plus rendre hommage A ce seigneur, comme il faudrait: «Hélas! c'est vraiment bien dommage!» Disent mon rein et mon jarret.
Oh! très sincèrement je souffre De ne pas aller aux sabbats, Pour voir, quand il pète du soufre, Comment tu lui baises son cas! Oh! très sincèrement je souffre.
Je suis diablement affligé De ne pas être ta torchère, Et de te demander congé, Flambeau d'enfer! Juge, ma chère, Combien je dois être affligé,
Puisque depuis longtemps je t'aime, Étant très logique! En effet, Voulant du Mal chercher la crème Et n'aimer qu'un monstre parfait, Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!
BOUFFONNERIES
SUR LES DÉBUTS D'AMINA BOSCHETTI AU THÉÂTRE DE LA MONNAIE, À BRUXELLES[15].
Amina bondit,--fuit, puis voltige et sourit; Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit; Je ne connais, en fait de nymphes bocagères, Que celles de Montagne-aux-Herbes-Potagères.»
Du bout de son pied fin et de son œil qui rit, Amina verse à flots le délire et l'esprit; Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères! Mon épouse n'a pas ces allures légères.»
Vous ignorez, sylphide au regard triomphant, Qui voulez enseigner la walse à l'éléphant, Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne,
Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!» Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne, Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»
A M. EUGÈNE FROMENTIN
A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI
Il me dit qu'il était très riche, Mais qu'il craignait le choléra; --Que de son or il était chiche, Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;
--Qu'il raffolait de la nature, Ayant connu monsieur Corot; --Qu'il n'avait pas encor voiture, Mais que cela viendrait bientôt;
--Qu'il aimait le marbre et la brique, Les bois noirs et les bois dorés; --Qu'il possédait dans sa fabrique Trois contre-maîtres décorés;
--Qu'il avait, sans compter le reste. Vingt mille actions sur le Nord; --Qu'il avait trouvé, pour un zeste. Des encadrements d'Oppenord;
--Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches) Dans le bric-à-brac jusqu'au cou, Et qu'au Marché des Patriarches Il avait fait plus d'un bon coup;
--Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme, Ni sa mère;--mais qu'il croyait A l'immortalité de l'âme Et qu'il avait lu Niboyet!
--Qu'il penchait pour l'amour physique, Et qu'à Rome, séjour d'ennui, Une femme, d'ailleurs phtisique, Était morte d'amour pour lui.
Pendant trois heures et demie, Ce bavard, venu de Tournai, M'a dégoisé toute sa vie; J'en ai le cerveau consterné.
S'il fallait décrire ma peine, Ce serait à n'en plus finir; Je me disais, domptant ma haine: «Au moins, si je pouvais dormir!»
Comme un qui n'est pas à son aise, Et qui n'ose pas s'en aller, Je frottais de mon cul ma chaise, Rêvant de me faire empaler.
Ce monstre se nomme Bastogne; Il fuyait devant le fléau. Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne, Ou j'irai me jeter à l'eau,
Si, dans ce Paris, qu'il redoute, Quand chacun sera retourné, Je trouve encore sur ma route, Ce fléau, natif de Tournai!
Bruxelles, 1865.
UN CABARET FOLATRE
SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE
Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour épicer les voluptés (Fût-ce de simples omelettes!)
Vieux Pharaon, ô Monselet! Devant cette enseigne imprévue. J'ai rêvé de vous: A la vue Du Cimetière, Estaminet!
[Footnote 15: 1864 et inséré d'abord dans La Petite Revue, 13 mai 1865, dans la deuxième partie d'un article intitulé M. Baudelaire, poète de circonstance.
Le texte ici conservé est celui des Épaves.]
AUTRES POÉSIES publiées du vivant de l'auteur
· · ·
N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes[16] Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois à l'Orient lointain Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D'écouter les échos qui chantent en arrière Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours?...
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Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches[17], Courir tout au travers du feuillage et des branches, Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait...
HYMNE SENTIMENTAL[18]
C'est l'heure favorable aux baisers; la tempête, Qui blasphème le ciel et fait trembler le faîte, Invite les bons vins du fond de leur grenier A descendre en cadence au conjugal foyer. Car l'intime chaleur de l'âtre qui pétille Sert à rendre meilleurs les pères de famille, Et la foudre fera, complice de l'amour, L'épouse au cœur tremblant docile jusqu'au jour.
SONNET BURLESQUE[19]
Vacquerie A son Py-- Lade épi-- Que: «Qu'on rie
Ou qu'on crie, Notre épi Brave pi- Aillerie.
O Meuri-- Ce! il mûri-- Ra, momie.
Ce truc-là Mène à l'A-- Cadémie.»
SAPHO[20]
FRAGMENTS LITTÉRAIRES
«Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie de Sapho dans sa Bibliothèque choisie, nous livrons à l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre remarquable, où rayonnent l'éclat et la vigueur de l'école moderne, unies (sic) aux grâces coquettes et charmantes de Marivaux et de Crébillon fils.
Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre Phaon et la célèbre Lesbienne:
Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois, Je perds le sentiment et la force et la voix. Je souffre tout le jour le mal de votre absence, Mal qui n'égale pas l'heur de votre présence; Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir, La cause de ma joie et de mon désespoir, Mon âme les compense, et sous les lauriers roses Étouffe l'ellébore et les soucis moroses.
Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.
Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore, Respiré les ardeurs de notre tiède aurore. En chatouillant l'orgueil d'un berger tel que moi. Son amour n'est pas sans me donner de l'effroi.
A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement la facture de Lucrèce. Mais, continue Phaon,
Comme de ses chansons chaudement amoureuses Émane un fort parfum de riches tubéreuses, Je redoute--moi dont le cœur est neuf encor. De ne la pouvoir suivre en son sublime essor; Je baisse pavillon,--pauvre âme adolescente, Au feu de cette amour terrible et menaçante.
Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits éloquents, ses doutes et ses alarmes:
Pour aimer les bergers, faut-il être bergère? Pour avoir respiré la perfide atmosphère De tes tristes cités, corruptrice Lesbos, Faut-il donc renoncer aux faveurs d'Antéros? Et suis-je désormais une conquête indigne De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?
L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations, qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle l'attention et la faveur publiques.»
CHANSON[21]
--Combien dureront nos amours? Dit la pucelle au clair de lune. L'amoureux répond:--O ma brune. Toujours! toujours!
Quand tout sommeille aux alentours, Hortense, se tortillant d'aise, Dit qu'elle veut que je la baise Toujours! toujours!
Moi, je dis:--Pour charmer mes jours Et le souvenir de mes peines: Bouteilles, que n'êtes-vous pleines Toujours! toujours!
Car le plus chaste des amours, Le galant le plus intrépide, Comme un flacon s'use et se vide Toujours! toujours!
(1848.)
ÉPILOGUE[22]
Le cœur content, je suis monté sur la montagne D'où l'on peut contempler la ville en son ampleur, Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,
Où toute énormité fleurit comme une fleur. Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse, Que je n'allais pas là pour répandre un vain pleur;
Mais comme un vieux paillard d'une vieille maîtresse Je voulais m'enivrer de l'énorme catin Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
Que tu dormes encor dans les draps du matin, Lourde obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes Dans les voiles du soir passementés d'or fin,
Je t'aime, ô capitale infâme! Courtisanes Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.
VERS LAISSÉS CHEZ UN AMI ABSENT[23]
[Sur l'enveloppe:]
Monsieur Auguste Malassis, Rue de Mercélis, Numéro trente-cinq bis, Dans le faubourg d'Ixelles, Bruxelles. (Recommandé à l'Arioste De la poste, C'est-à-dire à quelque facteur Versificateur.)
5 heures, à l'Hermitage.
Mon cher, je suis venu chez vous Pour entendre une langue humaine, Comme un qui, parmi les Papous, Chercherait son ancienne Athène.
Puisque chez les Topinambous Dieu me fait faire quarantaine, Aux sots je préfère les fous, Dont je suis, chose, hélas! certaine.
Offrez à Mam'selle Fanny (Qui ne répondra pas: nenny, La salut n'étant pas d'un âne)
L'hommage d'un bon écrivain. Ainsi qu'à l'ami Lécrivain Et qu'à Mam'selle Jeanne.
SONNET POUR S'EXCUSER DE NE PAS ACCOMPAGNER UN AMI A NAMUR[24]
Puisque vous allez vers la ville Qui, bien qu'un fort mur l'encastrât, Défraya la verve servile Du fameux poète Castrat;
Puisque vous allez en vacances Goûter un plaisir recherché, Usez toutes vos éloquences, Mon bien cher Coco-Malperché[25],
(Comme je le ferais moi-même) A dire là-bas combien j'aime Ce tant folâtre Monsieur Rops,
Qui n'est pas un grand prix de Rome, Mais dont le talent est haut comme La pyramide de Chéops!
[Footnote 16: Vers de jeunesse, cités dans les Débats du 15 octobre 1864 par M. Emile Deschanel, qui fut un condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand.]
[Footnote 17: Cf. note précédente.]
[Footnote 18: Ce huitain, que l'auteur qualifie «Hymne sentimental de l'excellent poète latin», a paru dans le Jeune enchanteur, Histoire tirée d'un palimpseste de Pompéia.]
[Footnote 19: Ce sonnet, qui parodie le fameux sonnet d'Auguste Vacquerie à Paul Garnier (les Demi-teintes), avait paru dans la Silhouette du 1er juin 1845, intercalé dans la lettre suivante:
«Vous n'êtes pas, monsieur, sans ignorer que le théâtre de l'Odéon est en pleine démolition. Un antiquaire de nos amis, qui a la manie de chercher proie jusque dans les endroits les plus secrets et les moins praticables, est parvenu à arracher cette curieuse pièce à la fureur des maçons acharnés sur le monument-cadavre.
«P.-S.--Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien, dans l'intérêt du jeune auteur des Demi-Teintes en particulier et de la littérature académique en général, donner connaissance de ce fragment aux nombreux abonnés de votre spirituelle feuille.
«Agréez, etc., etc.
«ANTONIUS PINGOUIN,
«Attaché aux dépouillements et embaumements.» (Jardin du Roi. Section des Volatiles.)
Retrouvé par la Petite Revue (24 juin 1865), il fut par elle attribué à Charles Baudelaire, et les bibliographes baudelairiens ont généralement admis pour exacte cette attribution. Cependant, M. Auguste Vitu en a contesté le bien-fondé dans une lettre citée par M. Jacques Crépet op. cit., p. 304. Selon lui, cette parodie serait de Théodore de Banville. (Note du collecteur des Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMV.)]
[Footnote 20: Charles Baudelaire, par MM. A. de la Fizelière et Georges Decaux (Paris, à la librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868); «Sapho, tragédie attribuée à Arsène Houssaye pour Rachel. Mystification littéraire, organisée par Aug. Vitu. Un fait-théâtre de l'Époque lance la nouvelle. L'Entr'acte la reproduit, et le Corsaire-Satan du 25 novembre 1845 donne un fragment de cette tragédie composée en commun par Baudelaire, Banville, P. Dupont et Vitu.»
Pour compléter cette note de MM. de la Fizelière et Decaux, ajoutons que le Corsaire-Satan, plusieurs mois après en avoir publié un fragment, continuait à entretenir ses lecteurs de cette fameuse tragédie. C'est ainsi que nous y lisons, en date du 17 janvier 1846: «Lundi prochain, M. Arsène Houssaye lira sa tragédie de Sapho au comité de lecture du second théâtre français. M. Bocage est, dit-on, enchanté de cet ouvrage, et se réserve le rôle de Phaon.»
Et encore: «Plusieurs parties de la tragédie de Sapho sont exécutées selon les lois de l'épopée panthéiste. C'est ainsi que le Saut de Leucate est personnifié et prend une certaine part à l'action. On cite avec éloge un dialogue entre le Saut et la célèbre Lesbienne.» (Note du collecteur des Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMV.)]
[Footnote 21: Chanson insérée dans la Closerie des Lilas, de Privât d'Anglemont (Paris, in-32, 1848), avec la variante erronée au troisième vers de la deuxième strophe: que je lui plaise. Le texte authentique se trouve dans le Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle, Bruxelles, 1846, t. I, p. 239, avec l'indication du plagiat de Privât d'Anglemont et l'indication qu'il s'agit d'Élise Sergent, dite Pomaré.]
[Footnote 22: A la fin des Petits Poèmes en prose.]
[Footnote 23: Lettre et enveloppe communiquées à l'éditeur du Tombeau, de Charles Baudelaire, Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896, par M. Deman.
Les deux premières strophes de cette fantaisie rimée avaient été publiées par la Petite Revue du 29 avril 1865, avec des commentaires, dans l'article intitulé Baudelaire, poète de circonstance.]
[Footnote 24: La Petite Revue, 29 avril 1865. (Cf. note précédente.)]
[Footnote 25: Surnom transparent et fameux de l'éditeur Poulet-Malassis.]
POÉSIES publiées après la mort de l'auteur
INCOMPATIBILITÉ[26]
Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre, Des fermes, des vallons, par delà les coteaux, Par delà les forêts, les tapis de verdure, Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux.
On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme Que forment quelques pics désolés et neigeux; L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime Et n'interrompt jamais son silence orageux.
Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine Arrivent par moments des bruits faibles et longs Et des échos plus morts que la cloche lointaine D'une vache qui paît aux penchants des vallons.
Sur ces monts où le vent efface tout vestige, Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil, Sur ces rochers altiers où guette le vertige, Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence, Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver, Le silence éternel et la montagne immense, Car l'air est immobile et tout semble rêver.
On dirait que le ciel, en cette solitude, Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas, Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude, Un mystère divin que l'homme n'entends pas.
Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
[1837-1838.]
[A M. H. HIGNARD[27].]
Tout à l'heure, je viens d'entendre Dehors résonner doucement Un air monotone et si tendre Qu'il bruit en moi vaguement,
Une de ces vielles plaintives, Muses des pauvres Auvergnats, Qui jadis aux heures oisives Nous charmaient si souvent, hélas!
Et, son espérance détruite, Le pauvre s'en fut tristement; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant,
Qui me disait en promenade Que pour lui c'était un plaisir Qu'une semblable sérénade Dans un long et morne loisir.
Nous aimions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vint, mélancolique, Répondre à de tristes pensers.
--Et j'ai laissé les vitres closes, Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses Et penser à mon cher Henri!
[1839.]
[A M. ANTONY BRUNO[28].]
Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète, Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil, Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête, Un dimanche éclairé par un joyeux soleil;
Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-tête, Et tient dès le matin le village en éveil, Quand tous pour entonner l'office qui s'apprête, S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil;
Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine, Des tons d'orgue mourant et de cloche lointaine Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir?
Cette dévotion des champs, joyeuse et franche, Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir, Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?
[1840.]
· · ·
Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre[29]. La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
Pour avoir des souliers elle a vendu son âme, Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur, Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque. Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque, Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.
Elle louche, et l'effet de ce regard étrange, Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange, Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
Elle n'a que vingt ans; la gorge déjà basse, Pend de chaque côté, comme une calebasse, Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps, Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords.
Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux: pieds du Sauveur.
La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal, Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.
Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants, Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants.
Si vous la rencontrez, bizarrement parée, Se faufilant au coin d'une rue égarée, Et la tête et l'œil bas, comme un pigeon blessé. Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
[ÉPITAPHE POUR LUI-MÊME[30].]
Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes, Descendit jeune encore au royaume des taupes.
[1841-1842.]
CHANSON DU SCIEUR DE LONG[31]
Rien n'est aussi-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Rien n'est aussi-z-aimable Que les scieurs de long (bis.)
Ia pas des gens plus aise, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia pas des gens plus aise Que les scieurs de long. (bis.)
Tant qu'ils sont sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Tant qu'ils sont sur la bille Sciant des cheverons, (bis.)
Aussi de la membrure, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Aussi de la membrure De tout échantillon (bis.)
--La maître vient les voir, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Le maître vient les voir: Courage, compagnons, (bis.)
V'ià la Saint-Jean qu'arrive, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, V'ià la Saint-Jean qu'arrive: Les écus rouleront! (bis.)
--Nous irons voir nos femmes, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons voir nos femmes, Les ceux qui en auront; (bis.)
Ia plus que le p'tit Pierre, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia plus que le p'tit Pierre, Mais nous le marierons (bis.)
Avec la fille du maître, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Avec la fille du maître Qui-z-est ici présent. (bis.)
Nous irons à la noce, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons à la noce, Comme tous les parents. (bis.)
L'an d'après, sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, L'an d'après sur la bille, Jouerons les p'tits enfants. (bis.)
Car rien n'est si-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Car rien n'est si-z-aimable Que les scieurs de long. (bis.)
[A Sainte-Beuve.]
Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne[32]. Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne, Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis, Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis Et voûtés sous le ciel carré des solitudes, Où l'enfant boit, dix ans, l'âpre lait des études. C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant, Où, forcés d'élargir le classique carcan, Les professeurs, encor rebelles à vos rimes, Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin, Faire à l'aise hurler Triboulet en latin.-- Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles, N'a connu la torpeur des fatigues claustrales, --L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été, Ou l'éblouissement de la neige,--guetté, L'oreille avide et droite,--et bu, comme une meute, L'écho lointain d'un livre ou le cri d'une émeute?
C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient, Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient, Lorsque la canicule ou le fumeux automne Irradiait les cieux de son feu monotone, Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons, Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons; Saison de rêverie, où la Muse s'accroche Pendant un jour entier au battant d'une cloche; Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort, Le menton dans la main, au fond du corridor,-- L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse, Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse, --Traîne un pied alourdi de précoces ennuis. Et son front moite encor des longueurs[33] de ses nuits. --Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses, Qui rendent de leur corps les filles amoureuses Et les font, aux miroirs,--stérile volupté,-- Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,-- Les soirs italiens, de molle insouciance, --Qui des plaisirs menteurs révèlent la science, --Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs, Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.--
· · ·
Ce fut dans ce conflit de molles circonstances, Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances, Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit, J'emportai sur mon cœur l'histoire d'Amaury. Tout abîme mystique est à deux pas du doute.-- Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,-- En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René, Et que de l'inconnu la soif bizarre altère[34], --A travaillé le fond de la plus mince artère.-- J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums, Le doux chuchotement des souvenirs défunts, Les longs enlacements des phrases symboliques, --Chapelets murmurants de madrigaux mystiques, --Livre voluptueux, si jamais il en fut.--
Et depuis, soit au fond d'un asile touffu, Soit que, sous les soleils des zones différentes, L'éternel bercement des houles enivrantes, Et l'aspect renaissant des horizons sans fin, Ramenassent ce cœur vers le songe divin,-- Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire,-- Sous les flots du tabac qui masque le plafond,-- J'ai partout feuilleté le mystère profond De ce livre si cher aux âmes engourdies Que leur destin marqua des mêmes maladies, Et, devant le miroir, j'ai perfectionné L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné, --De la douleur pour faire une volupté vraie,-- D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.
Poète, est-ce une injure ou bien un compliment? Car, je suis vis-à-vis de vous comme un amant, En face du fantôme, au geste plein d'amorces, Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces, Des charmes inconnus.--Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés, Et le cœur transpercé, que la douleur allèche, Expire chaque jour en bénissant sa flèche.
[1844.]
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Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours[35], Sans penser bien ni mal, dors ou rêves toujours Fièrement troussée à l'antique. Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents Choya d'un amour monastique.
Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir, Qui toujours dédaignas de porter et nourrir Un homme en tes cavités saintes. Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant An flanc des matrones enceintes.
[Élégie Refusée aux Jeux Floraux[36].]
Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées, Veuves des soins du décrotteur. Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie Sous le pinceau réparateur.
Et moi, je contemplais avec sollicitude Le spectacle émouvant de leur décrépitude! Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée, Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée, Se mit à les apostropher.
O bottes! leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles, Des oiseaux légers, inconstants! Vous aimez le ciel pur et les brises amies; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies Quand est venu le mauvais temps.
Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre, Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre, Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois, Car la dent des pavés en grosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos états de services, Et vous n'entendez plus ma voix.
Le ciel, dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature. Peut-être, hélas! l'hiver entier, Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse Un crédit chez quelque bottier.
Oh! si pareil bienfait vient à tomber des nues, Je jure de marcher au travers de nos rues Avec un légitime orgueil. Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, O mes bottes! rentrez au fond de cette armoire Qui va vous servir de cercueil.
[1851.]
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Hélas! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même[37]? Et qui n'a dit à Dieu: «Pardonnez-moi, Seigneur, Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur; Ils m'ont tous corrompu; personne ne vous aime!»
Alors lassé du monde et de ses vains discours, Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.
Alors, alors, il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel, Sans dire à vos voisins: «Je n'aime que le ciel», Dire à Dieu: «Consolez mon âme de la terre!»
Tel, fermé par son prêtre un pieux monument, Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue, Quand la foule a laissé le pavé de la rue, Se remplit de silence et de recueillement.
[1852.]
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Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs[38], Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage, J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage, Dédale s'égarant sous de sombres massifs;
Si j'avais des bosquets, ô rossignols craintifs, O cygnes, vos bassins; votre sentier sauvage, Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage; Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs;
Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées, Avec qui secouer dans les herbes mouillées Les perles que la nuit y verse de ses doigts,
Avec qui respirer les odeurs des rivières, Ou dormir à midi dans les chaudes clairières, Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.
AUTRE MONSELET PAILLARD[39]
Vers destinés a son Portrait
On me nomme le petit chat; Modernes petites-maîtresses, J'unis à vos délicatesses La force d'un jeune pacha.
La douceur de la voûte bleue Est concentrée en mon regard; Si vous voulez me voir hagard, Lectrices, mordez-moi la queue!
SONNET[40]
Lorsque de volupté s'alanguissent tes yeux, Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureuse, Dans ta chair potelée, et chaude, et savoureuse, J'enfonce à belles dents les baisers furieux.
Je suis saisi du rut sombre et mystérieux Qui jadis transportait la Grèce langoureuse, Quand elle contemplait, terre trois fois heureuse, L'accouplement sacré des Hommes et des Dieux.
Puis, sur mon sein brûlant, je crois tenir serrée Quelque idole terrible et de sang altérée, A qui les longs sanglots des moribonds sont doux,
Et j'éprouve, au milieu des spasmes frénétiques, L'atroce enivrement des vieux Fakirs hindous, Les extases sans fin des Brahmes fanatiques.
[Sur l'album de Mme Émile Chevalet.]
Au milieu de la foule, errantes, confondues, Gardant le souvenir précieux d'autrefois, Elles cherchent l'écho de leurs voix éperdues, Tristes comme le soir deux colombes perdues Et qui s'appellent dans les bois.
· · ·
Je vis, et ton bouquet est de l'architecture[41]: C'est donc lui la beauté, car c'est moi la nature; Si toujours la nature embellit la beauté, Je fais valoir tes fleurs... me voilà trop flatté.
[Footnote 26: Cette pièce avait été communiquée par Louis Ménard à Charles Cousin, qui la cita dans Charles Baudelaire, souvenirs, correspondances, biographie suivie de pièces inédites (Paris, chez René Pincebourde, 1872).]
[Footnote 27: Cités par M. Hignard, qui avait été le condisciple de Baudelaire au collège de Lyon. (Le Midi hivernal, 17 mars 1892.)]
[Footnote 28: Le Monde illustré, 4 novembre 1871; communication de M. Antony Bruno, auquel Baudelaire avait donné ce sonnet en 1840.]
[Footnote 29: Cette pièce a paru pour la première fois dans un numéro de Paris à l'eau-forte (17 octobre 1875), — moins les vers 19 à 24, qui ont été rétablis par la Jeune France (janvier-février 1884).
Une note de la rédaction de Paris à l'eau-forte mentionne qu'elle figure sur l'album de M. A. Buchon. (Note du collecteur des Œuvres posthumes, MCMV.)]
[Footnote 30: Jacques Crépet, Charles Baudelaire. Lib. Varnier, A. Messein, succ., Paris, MCMVII.]
[Footnote 31: Publiée par le prince A. Ourousof dans Le Tombeau de Charles Baudelaire, 1890, avec cette note: «Chanson inédite de Baudelaire communiquée par M. Hoctes. Cette pièce était destinée au drame intitulé L'Ivrogne: «Le Chat Noir», n° 288 du 31 juillet 1886.»]
[Footnote 32: Eugène Crépet, Charles Baudelaire, Œuvres posthumes, etc. Cette pièce était incluse dans la première lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve (V. Lettres, 1844)--signée Baudelaire-Dufays.]
[Footnote 33: C'est «longueurs» qu'on lit chez M. E. Crépet, mais le contexte exige évidemment «langueurs». Note du collecteur des Œuvres posthumes, MCMV.]
[Footnote 34: Dans le texte original, ce mot est orthographié alterre.]
[Footnote 35: La Renaissance latine, 15 décembre 1902. Ces vers, signés B. D., et publiés par le docteur M. Laffont, sont écrits «au verso d'une feuille d'album où se trouve une poésie de Pierre Dupont, également inédite, que le grand chansonnier de Lyon dédie, le 18 octobre 1844, comme «essai de plume», à Edward Hanquet, le philosophe». (Note du collecteur des Œuvres posthumes, MCMV). Il s'agit sans doute de M. Henkey, riche amateur anglais.]
[Footnote 36: La Gironde littéraire, 15 avril 1888.]
[Footnote 37: Le Midi hivernal, 24 mars 1892. Remis par Baudelaire à M. Hignard.]
[Footnote 38: Le Monde illustré, 2 décembre 1871, sous ce titre: Sonnet inédit de Charles Baudelaire (sic) et la signature Charles Baudelaire. (Note du collecteur des Œuvres posthumes, MCMV.)]
[Footnote 39: Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle, 2e édit. (Bruxelles, 1881). Ce portrait est ainsi intitulé, dans ce recueil, parce qu'il y succède à trois autres pièces sur Monselet. (Note du collecteur des Œuvres posthumes, MCMV.)]
[Footnote 40: Les frères Lionnet, souvenirs et anecdotes, Paris, 1888.]
[Footnote 41: Œuvres posthumes, MCMV, et accompagné de la note suivante du collecteur: Collection Gustave Kahn. Ce quatrain est écrit de la main de Baudelaire au bas d'un billet à lui évidemment adressé, et non signé, dont voici le texte:
«Mardi 3 novembre.
«Vous m'avez envoyé des vers sans papillon, permettez-moi de vous offrir des fleurs sans vers, et pour me prouver que mon goût a su comprendre le vôtre, mettez-les ce soir à votre boutonnière,
«Car toujours la nature embellit la beauté.»]
AMŒNITATES BELGICÆ[42]
VENUS BELGE[43]
[En faisant l'ascension de la rue Montagne de la Cour, à Bruxelles.]
Ces mollets sur ces pieds montés Qui vont sous ces cottes peu blanches Ressemblent à des troncs plantés. Dans des planches.
Les seins des moindres femmelettes Ici pèsent plusieurs quintaux Et leurs membres sont des poteaux Qui donnent le goût des squelettes.
Il ne me suffit pas qu'un sein soit gros et doux; Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque, Car, sacré nom de Dieu! je ne suis pas cosaque, Pour me soûler avec du suif et du saindoux.
LA PROPRETÉ DES DEMOISELLES BELGES
Elle puait comme une fleur moisie. Moi, je lui dis (mais avec courtoisie): «Vous devriez prendre un bain régulier Pour dissiper ce parfum de bélier.»
Que me répond cette jeune hébétée? «Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée!» --Ici pourtant on lave le trottoir Et le parquet avec du savon noir.
UNE EAU SALUTAIRE
Joseph Delorme a découvert Un ruisseau si clair et si vert Qu'il donne aux malheureux l'envie D'y terminer leur triste vie.
--Je sais un moyen de guérir De cette passion malsaine Ceux qui veulent ainsi périr: Menez-les aux bords de la Senne.
UN NOM DE BON AUGURE
Sur la porte je lus: «Lise Van Swieten.» (C'était dans un quartier qui n'est pas un Éden.) --Heureux l'époux, heureux l'amant qui la possède, Cette Ève qui contient en elle son remède! Cet homme enviable a trouvé, Ce que nul n'a jamais rêvé, Depuis le pôle nord jusqu'au pôle antarctique, Une épouse prophylactique!--
OPINION DE M. HETZEL SUR LE FARO[44]
«Buvez-vous du faro?» dis-je à monsieur Hetzel. Je vis un peu d'horreur sur sa mine barbue. «Non, jamais! le faro (je dis cela sans fiel), C'est de la bière deux fois bue.»
Hetzel parlait ainsi dans un café flamand, Par prudence sans doute, énigmatiquement. Je compris que c'était une manière fine De me dire: «Faro, synonyme d'urine!»
LES BELGES ET LA LUNE[45]
On n'a jamais connu de race si baroque Que ces Belges. Devant le joli, le charmant, Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement; Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.
Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris Et terne comme l'œil d'un poisson qu'on fait frire; Une histoire touchante: ils éclatent de rire, Pour faire voir qu'ils ont parfaitement compris.
Comme l'esprit, ils ont en horreur les lumières; Parfois, sous la clarté calme du firmament, J'en ai vu qui, rongés d'un bizarre tourment,
Dans l'horreur de la fange et du vomissement, Et gorgés jusqu'aux dents de genièvre et de bière, Aboyaient à la lune, assis sur leur derrière!
Épitaphe pour L'atelier de M. Rops, Fabriquant de Cerceuils a Bruxelles
Je rêvais, contemplant ces bières De palissandre et d'acajou, Qu'un habile ébéniste orne de cent manières; Quel écrin, et pour quel bijou!
Les morts ici sont sans vergogne. Un jour des cadavres flamands Souilleront ces cercueils charmants. Faire de tels étuis pour de telles charognes!