Chapitre 22
Il ne devait jamais revenir.
C’était bien vrai que le héros, à la tête d’une vingtaine de colons, avait repris le moulin, mis l’ennemi en fuite ; mais les Iroquois étaient revenus plusieurs fois à la charge et une balle avait atteint Lambert Closse en plein front.
Pendant que sa femme épiait son retour, il gisait sanglant, inanimé sur la grande table sinistre de l’hôpital. Penché sur lui, le docteur Bouchard lui lavait le visage, et son chien Vaillant lui léchait les mains en gémissant.
— C’est fini, c’est bien fini ; mais la mort a été instantanée… il n’a pas souffert, dit enfin le docteur à ceux qui remplissaient la salle et regardaient muets, consternés.
Averti que le major était gravement blessé, Maisonneuve accourait bouleversé, tremblant, mais espérant encore. Il aimait son héroïque compagnon de luttes et de misères… Il en était presque venu à le croire invulnérable ; et lorsqu’il l’aperçut le front sanglant, pour toujours immobile, silencieux, un profond sanglot déchira sa poitrine, et se jetant sur le corps déjà glacé, il l’étreignit et pleura comme un enfant. Ceux qui l’entouraient pleuraient aussi : et, comme pour consoler leur chef, ils répétaient :
— Il est mort pour Dieu et pour ses frères – c’était la fin qu’il souhaitait.
— Oui : et Dieu seul peut reconnaître ce que nous lui devons, dit Maisonneuve, commandant à sa douleur et relevant la tête. Vous le savez, c’est lui surtout qui a porté le poids de la lutte… Il a été le défenseur de Ville-Marie, et jamais homme n’eut plus de grandeur d’âme, de noblesse et de courage.
Pour cacher aux Iroquois la terrible perte, Maisonneuve décida que le corps serait exposé à l’hôpital, et que les funérailles se feraient de nuit. Pâle et tremblant, il prit le mousquet du héros, le chargea, et, tout brisé de douleur, se dirigea vers la maison de la pauvre jeune veuve, où le deuil allait entrer pour jamais.
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1.Trois-mâts donné par Louis XIV à Ville-Marie.
2.Les Iroquois, encouragés par les succès inouïs qu’ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetèrent sur les établissements français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois jusqu’au-dessous de Québec. Ils tuèrent le gouverneur de Trois-Rivières. Ils attaquèrent les laboureurs aux champs et infestèrent la campagne. Ils poursuivirent ce genre de guerre avec tant d’opiniâtreté qu’à peine, dit un contemporain, nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous les avions sur les bras… C’est au milieu de ces luttes et de ces combats journaliers que cette belle et grande partie du pays, Montréal et les Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut acquise à la civilisation. Chaque laboureur était soldat, chaque sillon arrosé de sang. (Garneau, Histoire du Canada.)
1.Nom iroquois de Montréal.
1.Quand le doux vent vient à souffler du côté de mon pays, m’est avis que je sens une odeur de Paradis.
1.Ceux des Hurons qui avaient échappé à leurs ennemis vinrent demander la protection du gouverneur français. « Les infortunés s’étaient échappés par le lac Nipissing et la rivière des Outaouais… route écartée dans laquelle cependant ils avaient trouvé de terribles marques du passage des Iroquois ; et après deux jours de repos à Montréal, où ils n’osèrent rester, tant leur épouvante était profonde, ils atteignirent enfin Québec où ils furent reçus avec toute l’attention que méritaient de si grands malheurs. » (Garneau, Hist. du Canada, I, p. 144.)
1.On ne sut point son nom : mais on apprit plus tard que tous les tourments que la cruauté peut inventer ne purent lui arracher ni un cri, ni une plainte.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.