Chapitre 8
Le baron suivit des yeux la direction que prenait la main du veneur noir, aperçut et examina rapidement le castel, puis se retourna.
Chiens, valets, porte-torches, tout avait disparu !
A ses côtés galopaient les quatre fils du veneur, qui lui-même marchait en avant.
Qu’était devenue cette étrange cohue, ce pêle-mêle sans nom de chiens, de chevaux et d’hommes ?
Cette solitude subite, ce silence instantané, succédant en quelques secondes à la foule, au tumulte, qui l’environnaient peu avant, achevèrent de dégriser le baron, et lui rendirent tout son sang-froid.
« Ah ça, pensa-t-il, j’ai décidément bien affaire au diable ; il n’y a plus à en douter. Ce qui se passe autour de moi est plus que surnaturel. »
Malgré leurs dix heures de steeple chase, les chevaux ne paraissaient nullement hors d’haleine, ils galopaient toujours avec une fantastique vitesse.
L’espace d’une lieue, qui séparait le château de la lisière des forêts, fut franchi par eux en dix-huit minutes environ, et ils s’arrêtèrent bientôt au bord du torrent, qui rongeait et polissait le roc sur lequel il était fièrement campé. Ce torrent était large, profond, et roulait avec un lugubre fracas.
Le baron n’aperçut aucun pont d’abord : mais avec plus d’attention, il finit par remarquer un tronc de sapin jeté en travers, joignant les deux rives par son étroite superficie.
– Est-ce que nous allons passer là-dessus ? demanda-t-il avec un certain effroi ; car l’eau mugissait à deux toises au-dessous avec un bruit sourd qui eût glacé d’épouvante les plus hardis.
– Parbleu ! répondit le veneur noir en poussant vigoureusement son cheval, qui posa un pied assuré sur l’étroite plateforme et s’y engagea au trot.
Après le père, passèrent les quatre fils.
Le baron n’hésita plus : il éperonna sa monture, qui, elle aussi, passa au grand trot et sans broncher au-dessus de l’abîme.
Alors, quand tous les cinq eurent touché l’autre rive, le veneur noir se retourna, et, sans quitter la selle, se baissa jusqu’à terre, comme ces écuyers du cirque qui, au galop, sans s’arrêter, ramassent un bâton dans l’arène, se cramponna d’une main au pommeau, saisit de l’autre l’extrémité du tronc de sapin, le souleva malgré son poids énorme, le balança une seconde dans le vide, puis le rejeta dans l’abîme, où il alla décrire un moulinet effrayant et s’engloutir avec un strident fracas.
– Nous voici chez nous, dit tranquillement le veneur noir.
Le baron admira, en frissonnant, cette force herculéenne, puis regarda devant lui. Il était sur une sorte de terrasse de deux mètres environ de largeur, au pied d’un rocher à pic supportant la masse imposante du château.
« A moins que les chevaux de l’enfer n’aient des ailes, pensa M. de Nossac, l’ascension sera difficile. »
Mais le veneur noir reprit la tête du cortège, fit dix pas à gauche, et se trouva à l’entrée d’une sorte d’escalier à marches étroites, presque perpendiculaires, qu’un piéton n’eût gravi qu’en se signant à plusieurs reprises avec dévotion.
Néanmoins, le cheval du fils du diable posa résolument les pieds de devant sur la première marche, puis sur la seconde, et commença à monter d’un pas rapide, arrachant au roc poli des myriades d’étincelles, sans jamais broncher, et comme si des crampons d’acier eussent subitement poussé à ses sabots garnis de fer.
« Bon ! pensa le baron, qui commençait à se familiariser avec cette succession de prodiges, il paraît que mon hôte tire ses chevaux des écuries de son père. L’enfer seul en peut produire de pareils. »
Cette fois, au lieu de fermer le cortège, il devança les quatre fils du veneur noir et s’avança après lui vers la première marche du raide escalier. Le cheval monta sans nulle hésitation.
« Il y est habitué », se dit M. de Nossac.
L’escalier avait deux cent quatre-vingt-dix-sept marches. Les chevaux les gravirent en dix minutes, et bientôt le baron et ses hôtes se trouvèrent sur une deuxième plate-forme, de laquelle surgissaient les murs du château. C’était un gothique manoir, avec fossés profonds taillés dans le roc vif, tourelles élancées et pointues, sveltes clochetons, ogives nerveuses et fines, créneaux noirs et lourds, beffroi gigantesque, toiture moussue, murs épais, mâchicoulis formidables, girouettes rouillées grinçant en pleurant aux brutales caresses du vent nocturne, écusson gravé sur le fronton de la porte principale, et souterrains longs d’une lieue, creusés à travers la roche et correspondant mystérieusement avec les forêts et les plaines d’alentour.
Le baron, qui se piquait d’archéologie, examina attentivement le château et le trouva assez pur de style, à l’exception toutefois de quelques anachronismes légers qui disparaissaient assez bien dans l’ensemble. De nombreuses lumières brillaient derrière les vitraux de couleur des fenêtres ogivales. Des ombres opaques ou demi-diaphanes passaient et repassaient rapides derrière ces mêmes vitraux. Mais aucun bruit, aucun souffle, aucune parole, n’annonçaient la vie et le mouvement à l’intérieur. Le château était silencieux comme une tombe.
Le veneur noir s’arrêta devant le pont-levis, qui était relevé, emboucha la trompe, et en tira les trois appels usités au Moyen Age parmi les chevaliers errants qui demandaient l’hospitalité à une heure avancée de la nuit.
La herse du pont s’abaissa en criant, et le veneur passa. Ils arrivèrent tous les cinq dans la cour du manoir : la cour était déserte.
Le veneur mit pied à terre, ses fils l’imitèrent, et le baron fit comme eux.
– Venez, baron, dit le veneur en le prenant par le bras. Je meurs de faim.
Il sembla à celui-ci que la main du veneur était brûlante et l’étreignait comme un étau. Il se laissa entraîner, et gravit côte à côte avec lui les marches du perron. Les quatre veneurs montèrent derrière eux.
– Et les chevaux ? demanda tout à coup le baron en se retournant.
Les chevaux avaient disparu, sans qu’aucun palefrenier s’en emparât.
« Morbleu ! pensa M. de Nossac, mon aventure prend des proportions telles, que si jamais je la conte à Versailles, Richelieu lui-même n’y voudra point croire. »
La porte du manoir s’ouvrit lentement comme s’était abaissé le pont-levis, sans que nul parût.
Le veneur noir en franchit le seuil, tenant toujours le baron par le bras, et ils entrèrent dans un immense vestibule éclairé par quatre torches fixées au mur.
Au milieu était un large escalier à marches de marbre noir semées de larmes blanches comme le champ d’armes de l’écusson.
Le veneur noir et son hôte gravirent cet escalier, prirent à droite, arrivés au premier repos, ils entrèrent dans une pièce non moins vaste que le vestibule, pareillement éclairée et tendue de noir avec des larmes d’argent.
Ils traversèrent cette pièce, puis une autre et une autre encore tendues de même couleur, et ils arrivèrent ainsi à la salle à manger du manoir.
Cette pièce était, tout au contraire des autres, tendue de blanc avec des larmes noires.
– La variété lacrymale me plaît, murmura le baron.
Au milieu de cette pièce était dressée une table somptueuse sur laquelle fumaient les mets les plus exquis et miroitaient des vins si clairs, si brillants de coloris, qu’il était facile de voir que le châtelain n’avait point menti sur la date.
Aucun valet ne se présentait, la salle était déserte, seulement, dans un coin, sur une estrade de velours noir, était un cercueil. A sa vue, le baron fit un pas en arrière et frissonna.
– C’est le cercueil de ma femme, dit froidement le veneur noir.
– Elle est donc morte ?
– Depuis dix ans.
– Et… elle est là ?
– Oui, sans doute : voyez.
Le veneur entraîna le baron, qui le suivit sans résistance ; il le conduisit vers le cercueil et souleva le drap mortuaire.
Une femme, jeune à en juger par l’ébène de sa chevelure ruisselant en boucles lustrées sur la neige du linceul, belle si l’on examinait le bas du visage, car un masque pareil à celui des veneurs en cachait la partie supérieure, était couchée immobile et froide dans le cercueil.
On eût dit qu’elle dormait, tant son bras avait conservé de molle souplesse dans les articulations, tant, sous sa peau transparente, étaient visibles encore ses veines bleues, qui paraissaient renfermer un sang en pleine circulation.
– Mais elle n’est point morte ! c’est impossible, exclama le baron.
– Elle est morte depuis dix ans.
– Dix ans ! Et elle est ainsi conservée ?
– C’est mon père qui l’a embaumée.
– Mais quel âge avait-elle donc ?
– Soixante-dix ans.
– On lui en donnerait à peine trente !
– Mon père l’a refaite ainsi en l’embaumant. Il était de belle humeur ce jour-là.
– Et vous la laissez là ? Vous ne l’inhumez point ?
– Non, dit le veneur ; car il faut pour la porter en terre une main de chrétien.
– Vous l’êtes, il me semble ?
– A moitié seulement. Il faut un chrétien tout pur ; j’ai songé à vous.
Nossac frémit, et se regarda dans une glace de Venise placée en face de lui. Il était fort pâle et ses lèvres tremblaient.
– A table, baron, dit le veneur noir, j’ai faim.
Nossac se dirigea vers la place que lui indiqua son hôte. Les quatre fils se placèrent les uns à côté des autres, et alors le baron remarqua qu’une place était vide à côté de lui et une autre à côté du veneur.
La porte s’ouvrit au même instant ; une femme entra.
C’était une jeune fille de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blonde dorée, éblouissante, avec de grands yeux bleus emplis d’une vague et suave langueur, une bouche rose, mignonne, garnie de perles ; de petites mains frêles, diaphanes, effilées, un pied de fée qui effleurait le sol à peine ; une taille souple, svelte, pleine d’amoureuses ondulations…
A sa vue, le baron poussa un cri d’admiration, oublia ses terreurs de la journée, le veneur noir, ses fils silencieux et mornes, ce cercueil placé en face de la table, comme pour leur enlever l’appétit et leur défendre toute joie. Il ne vit plus, il n’entendit plus que la jeune fille, qui fit le tour de la table et alla poser ses lèvres roses sur le front d’ébène de son père en lui disant :
– Bonjour, cher veneur noir, mon père.
Puis elle alla à chacun de ses frères, leur mit également un baiser au front, en leur disant bonjour par leur nom ; elle s’inclina profondément ensuite devant le baron, et revint s’asseoir à la droite de son père.
– Voilà votre femme, dit le veneur noir.
Le baron crut voir, au milieu de ses hôtes infernaux, le ciel s’entrouvrir devant lui ; mais son ivresse fut glacée et refoulée soudain au plus profond de son cœur par une voix qui retentit, à l’extrémité de la salle, fraîche, sonore, quoique emplie d’un accent railleur.
Le baron leva vivement les yeux, vit le drap mortuaire qui recouvrait le cercueil soulevé et la défunte assise sur son séant :
– Baron de Nossac, disait la morte, puisque vous devez me porter en terre, vous ne refuserez pas de me servir de cavalier ce soir et de me conduire à table ; venez me donner la main.
Le baron sentit ses cheveux se hérisser tandis qu’une sueur froide inondait ses tempes. Vainement il appela à son aide sa présence d’esprit et son sang-froid, et il fût inévitablement tombé à la renverse, si son œil éperdu n’eût rencontré l’œil fascinateur, l’œil céleste et suppliant de la jeune fille, qui semblait lui dire : « Obéissez ! »
Alors il sentit son effroi s’en aller, il se leva et marcha résolument vers la morte, qui descendit impassible et raide de son cercueil, et il s’inclina devant elle avec une courtoisie qui sentait le meilleur temps de Versailles.
– Merci ! dit la trépassée en plaçant sa main glacée dans la main du baron, qui tressaillit et frissonna de nouveau à ce contact.
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