Chapitre 15
A dix heures du soir, après un souper où, malgré ses efforts, il n’avait pu parvenir à être sobre, M. le baron de Nossac se retira dans sa chambre et ferma la porte au verrou.
« Ah ça ! pensa-t-il, que veut dire tout cela, et dans quel état se trouve mon pauvre cœur ?
» J’aimais ma femme, et Gretchen lui ressemble d’une manière si frappante, que je serais tenté d’aimer Gretchen… J’en étais jaloux aujourd’hui… J’ai horriblement souffert durant cette promenade à travers les bois et les prairies de mon hôte, pendant laquelle elle n’a pas quitté le bras de ce colosse de student ; et cependant, ce n’est pas elle que j’aime, cela est impossible… J’aime Roschen… Roschen belle et pure entre toutes, Roschen qui m’a avoué son amour… »
Le baron se frappa soudain le front :
« Que m’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elle voulu me dire ? Et pourquoi cette terreur qui s’est emparée d’elle, à la simple pensée qu’on pourrait nous entendre… Wilhem la tuerait ! disait-elle… Pourquoi Wilhem plutôt qu’un autre de ses frères ! »
Et le baron se prit à rêver :
« Elle va venir, sans doute, se dit-il… Elle viendra… elle me l’a dit. »
En ce moment, une pensée sinistre traversa l’esprit du baron ; il songea à Gretchen, qui, sans doute, était au bras d’Hermann, et il frémit de colère ; et alors, comme il avait toute sa raison et qu’à tout prix il fallait chasser ce fantôme et refouler cette jalousie stupide, il appela l’image de Roschen à son aide et murmura :
– Roschen… Roschen… venez vite.
Mais Roschen ne vint pas, et le baron trouva sur son lit un imperceptible rouleau de papier, qu’il déplia d’un air distrait ; ce rouleau renfermait deux lignes sans signature et en français :
Wilhem m’épie… Je n’irai pas ce soir… Nous verrons demain.
– Wilhem ! toujours Wilhem ! murmura M. de Nossac avec colère. Quelle influence fatale ou maudite a-t-il donc sur sa sœur ?… sa sœur ?… est-ce sa sœur ?
Et comme il sentait, à ce doute terrible, ses cheveux se hérisser, de même que, pour fuir Gretchen, il s’était réfugié dans le souvenir de Roschen, de même, pour échapper à ce doute qui l’assaillait, il se reprit à penser à Gretchen.
– Gretchen… murmura-t-il, vous aimerais-je ? Mon Dieu ! vous aimerais-je ?
Et il se mit au lit avec cette pensée, et, comme la veille, il sentit soudain une lourdeur étrange étreindre en cercle son cerveau comme un anneau de fer, et il eut à peine la force de placer, suivant son habitude, son épée à son chevet.
Alors, comme ses soupçons sur Roschen s’étaient évanouis, il voulut encore songer à elle, la revoir en songe, dans toute la splendeur virginale de sa beauté… mais l’image évoquée de Roschen ne vint point ; Roschen s’effaça malgré lui de son souvenir ; Roschen disparut.
Et Gretchen, non plus la grisette rieuse de la prairie, mais Gretchen la pâle trépassée, Gretchen sortant de sa bière et belle avec son masque aussi froid qu’une couleuvre, Gretchen reprit un despotique empire sur son esprit impressionné, et fasciné ; il s’écria :
– Gretchen !… Hélène… qui que tu sois… je t’aime…
Et tout aussitôt, qu’il dormît ou non (la chose est difficile à préciser, à cause de son étrange malaise de corps et d’esprit), tout aussitôt, comme si elle eût répondu à cette invitation, et bien que la porte fût fermée au verrou, Gretchen entra et marcha lentement vers le lit.
Le baron frissonna et voulut reculer ; mais il se sentit paralysé dans tous ses membres ; il essaya de fermer les yeux et ne put y parvenir, l’effroi rivait son regard au visage ardent et pâle de Gretchen.
Gretchen vivante, Hélène trépassée s’approcha du lit, se coucha silencieusement à côté du baron, lui mit sur le front un baiser glacé, puis l’enlaça de ses doigts de marbre et lui dit :
– La nuit dernière, je t’ai promis de revenir… Je reviens… Mais, sois tranquille, ton sang m’a fait du bien… Je le ménagerai !
Et, comme la veille, elle le mordit au cou.
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