Chapitre 2
A minuit moins un quart, l’hôtel de Nossac était aussi morne, aussi solitaire que si, depuis un demi-siècle, aucun être humain n’en eût franchi les portes.
Aucune lumière ne brillait aux croisées, aucun carrosse ne stationnait dans les cours. La rue était déserte et silencieuse aux environs, et les paisibles bourgeois de l’île Saint-Louis dormaient profondément alentour.
Une chaise de poste arriva soudain au galop de quatre chevaux poudreux et essoufflés, et s’arrêta devant la grille. Un homme en costume de voyage en descendit.
C’était le marquis de Simiane, revenant de Saint-Pétersbourg, où il avait été envoyé quelques jours après son retour de Bretagne pour y remplir une mission diplomatique secrète.
Il fit sonner trois fois par son valet de chambre avant que la grille s’ouvrît.
Elle tourna enfin sur ses gonds rouillés et sans qu’aucun être humain, maître ou valet, parût dans la cour.
La porte d’entrée s’ouvrit aussi mystérieusement.
Le marquis, toujours seul, pénétra dans un vaste vestibule mal éclairé, au fond duquel un vieux domestique attendait, morne et muet comme une statue.
« Oh ! oh ! pensa le marquis, ce pauvre baron serait-il mort ? »
– Que désire monsieur le marquis ? demanda le domestique qui le reconnut.
– Mais, dit le marquis, je voudrais voir ton maître. N’y serait-il point ?
– Il y est, monsieur le marquis.
Le domestique se leva et, laissant à droite le maître escalier qui montait aux grands appartements, il prit un escalier de service et conduisit le marquis à un petit boudoir, où le baron rêvait au coin d’un maigre feu, la tête dans ses mains, et couvert encore de sa robe clair de lune.
Le boudoir n’était pas mieux éclairé que le vestibule, et le marquis ne remarqua point les bizarres dessins de l’excentrique robe de chambre de son ami.
Ce qu’il remarqua, ce fut le visage pâle, l’œil fiévreux, l’air abattu, morne, souffrant du baron.
– Mon Dieu ! lui dit-il en lui tendant les bras, tu es donc malade ?
– Ah ! c’est toi, dit le baron ; comment vas-tu ?
– Mais toi, tu es souffrant, malade, n’est-ce pas ?
– Moi ? du tout !
Et le baron fit un effort sur lui-même, reprit un sourire plein de jeunesse, et redressa galamment sa taille voûtée.
– Mon cher, dit-il, je me porte à ravir ; je suis sain de corps et d’esprit.
– En es-tu bien sûr ?
– Jolie question !
– Tiens, interrompit le marquis, tu as une singulière robe de chambre.
– C’est la robe d’un ambassadeur chinois…
Et le baron raconta l’histoire du troisième dessous de l’Opéra.
M. de Simiane le regarda avec stupéfaction.
– Tu es fou, dit-il.
– Non ; mais je me meurs, et je veux mourir joyeux.
– Tu te meurs ?
– Hélas !
– Et de quoi, s’il te plaît ?
– Ah ! dit le baron, c’est une triste et bien invraisemblable histoire.
« Bon ! pensa M. de Simiane, voici une seconde édition du château de Holdengrasburg. »
Et il ajouta tout bas :
– Je commence à me repentir du rôle que j’ai joué ; cette femme le tuera…
– Figure-toi, mon cher ami, reprit le baron…
Mais, au moment où il allait continuer, minuit sonna, et il s’interrompit.
– Je te conterai cela demain. En attendant, je donne à souper ce soir, voici minuit.
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