‹ La Bataille invisible, Aventures effroyables de M. Herbert de RenichChapitre 10 sur 29 · Chapitre 10 CE CRIME AURA-T-IL SON CHATIMENT ?

Chapitre 10 CE CRIME AURA-T-IL SON CHATIMENT ?

J’ai fait allusion plus haut à certain rire boche, dans le moment que ces messieurs qui m’avaient invité à leur table se racontaient si joliment leurs hauts faits de pirates. Or, ce rire-là, il m’a été donné de le voir, de l’entendre, au centre de l’apothéose boche, comprenez naturellement au centre du crime boche ! (Je n’oublie ordinairement pas que je suis un neutre, mais ce jour-là, le jour où j’ai vu et entendu ce rire-là, j’ai rejeté de dessus mes épaules le manteau blanc de la neutralité.)

Les idées changent en voyageant ! Et il y a des heures où le capitaine Hyx ne me fait pas si horreur que ça !

Depuis la veille, je me doutais de quelque chose… enfin je pensais qu’il se préparait un événement pas ordinaire du tout ! Nous étions alors tout à fait descendus vers le sud, après avoir contourné les grandes îles et, bien que le temps ne fût point doux, loin de là, nous avions tout à fait abandonné les froids du nord.

Ce matin-là, il y avait chez les officiers quelque chose de bouillonnant, une joie impatiente qui les transformait et les transportait, leur donnant une parole plus abondante et les poussant à des gestes inusités. Par exemple, ils se serraient les mains à se briser les phalanges et cela sans motif apparent. Il y avait eu un certain communiqué sans fil qui ne devait pas être sans rapport avec toute cette exubérance.

Et depuis nous naviguions à l’état lège, le commandant assurant lui-même la manœuvre, dans le kiosque qu’il ne quittait plus. On ne déjeuna pas. Et personne ne se plaignit. Chacun était à son poste ou y courait. Il y avait de la gaieté jusque dans la chambre des torpilles. C’est en vain que je voulus avoir quelques éclaircissements. On ne me répondit pas ; mais, comme il y eut une formidable tournée de champagne, il me fallut en boire ma part. Selon une expression bien française, ces gens avaient l’air de se donner « du cœur au ventre ». Je me demandai avec une angoisse profonde si nous n’avions pas déjà rejoint Le Vengeur.

Soudain on stoppa, et puis on s’enfonça, et puis on navigua entre deux eaux assez longtemps et puis on remonta. Et nous nous enfonçâmes à nouveau. Fritz, non loin de moi, répétait tout haut la manœuvre. Les trois officiers supérieurs (que j’appelais les invités) se tenaient près de lui, immobiles, muets, les bras croisés dans l’attente évidente de quelque chose.

Je pensai alors qu’il était possible qu’on naviguât contre un navire marchand et que l’on s’apprêtât à le couler, comme il était arrivé si souvent dans les faits de la navigation sous-marine boche. Une torpille fut lancée. Aussitôt il y eut dans le sous-marin un silence de mort. Et puis, au bout de quelques instants, nous perçûmes parfaitement le bruit d’une explosion ! Et un hurrah sauvage gonfla toutes ces poitrines, sortit de toutes ces gorges. Le sous-marin dut risquer alors un périscope, car il y eut un cri, une sorte de hurlement qui descendit du kiosque, la voix du commandant qui crachait les mots de triomphe : « Hurrah ! Gott mit uns ! »

Seconde torpille, seconde explosion. Et le vaisseau assassin, sûr de son affreuse besogne, ne craignant plus pour sa carcasse, reprit sa place sur les eaux. Ce fut une ruée sur le pont. Je suivis, quand on voulut bien me laisser une place sur l’échelle. Et j’ai tout vu !…

Un soleil pâle éclairait le plus affreux spectacle qu’il me fut jamais donné de contempler. A une encâblure environ devant nous, un vaste vaisseau, navire pacifique, chargé d’une multitude de passagers en proie au délire qui s’empare des foules sur lesquelles s’abat tout à coup la main implacable de la mort, était en train de sombrer.

Nos deux torpilles avaient porté en plein par le travers de sa plage avant et les cloisons étanches avaient dû sauter comme fétus, tant était que l’énorme bâtiment piquait déjà du nez, et si rapidement qu’on le voyait peu à peu s’engouffrer dans l’abîme, suivant une ligne oblique que remontait vers l’arrière le peuple hurlant de l’équipage et des passagers.

La houle était assez forte, mais les canots qui furent descendus à la hâte sur les ordres du commandant, que l’on apercevait cramponné à l’extrémité bâbord de sa passerelle, eussent pu tenir la mer s’ils n’eussent été chargés à chavirer, ce qu’ils firent pour la plupart Cependant je verrai toujours une grande chaloupe qui parvenait, je ne sais par quel miracle, à se tenir à flot, quand une détonation ayant ébranlé notre sous-marin, un de nos obus s’en alla la couper en deux Nous tirions sur les naufragés !

Quand je dis « nous », vous pensez bien qui je veux dire, et aussi je n’ai point besoin de décrire l’état de rage et d’indignation dont tout mon être était comme soulevé.

Le navire qui agonisait devant nous, je le sus immédiatement par les propos de joie furieuse tenus autour de moi, était l’un des derniers paquebots construits dans les Chantiers de la Gironde. Parti de Bordeaux, il faisait route pour Buenos-Aires.

Notre sous-marin avait dû être averti par télégraphie sans fil de la route exacte suivie par le navire, et certainement il avait reçu l’ordre de le détruire de cette façon impitoyable, ainsi s’expliquait cette allégresse féroce qui, quelques heures avant l’événement, avait commencé de transporter l’équipage !

Mais que dire maintenant de ces invectives, de cette bave carnassière et de ces rires triomphants sur le pont de notre sous-marin pendant qu’on se noyait devant nous ? Les officiers supérieurs donnaient le plus ignoble exemple du cynisme et du sadisme !

Et tandis que le pauvre vaisseau continuait de s’enfoncer, au centre d’un cercle d’épaves et de naufragés, le submersible en faisait le tour, la majeure partie de son équipage sur le pont, l’état-major applaudissant au désastre selon la coutume ! selon la coutume !

Des matelots chantaient le Deutschland über alles. Certains déchargèrent leur revolver sur les malheureux qui, tombés des chaloupes, s’étaient dirigés en nageant vers nous ou qui se trouvaient sur notre chemin et nous criaient grâce.

J’ai vu deux femmes et trois petits enfants se noyer à quelques mètres de moi. Et comme, instinctivement, j’avais fait un mouvement, inutile d’ailleurs, pour les secourir, je fus moi-même menacé de mort par un enseigne de vaisseau auquel, sur-le-champ, je vouai une haine si atroce que je ne résistai point au besoin de la satisfaire lorsque, quelques minutes plus tard, l’occasion s’en présenta.

Et voici comment : le drame touchait à sa fin ; les chaudières du navire avaient sauté avec un éclat terrible et la mer s’était ouverte pour finir d’engloutir sa proie.

Soudain, du fond du ciel pâle, sur la mer laiteuse, une forme rapide arrive sur nous, menaçante. Un coup de canon retentit et un obus vint faire jaillir les eaux à quelques mètres de moi. Des ordres furent immédiatement jetés en toute hâte. J’entendis le sifflet des maîtres d’équipage et les superstructures du sous-marin se vidèrent comme par enchantement.

Ces brigands s’engouffraient dans leur antre avec des malédictions. Les capots furent refermés avec une précipitation extraordinaire, si bien que l’enseigne de vaisseau en question n’eut point le temps de rentrer dans le sous-marin, et cela un peu parce que je m’y étais assez sérieusement employé. Voyant de quelle sorte tournaient les choses, j’avais décidé de risquer le coup de la noyade plutôt que de rester le prisonnier d’une bande auprès de laquelle la troupe redoutable du capitaine Hyx me paraissait maintenant mériter tous les prix Montyon !…

Oui, plutôt mourir avec les victimes que de continuer à boire du champagne avec les assassins !

Je laissai donc tout l’équipage disparaître devant moi dans une bousculade forcenée. Mais quand l’enseigne (un joli petit officier frais comme une rose ou encore comme un petit cochon de lait…), quand l’enseigne s’accrocha au capot central, qui se refermait, moi, je m’accrochai à lui, et il fallut bien qu’il restât avec moi, cependant que déjà on entendait le bruit du water-ballast et que le sous-marin s’enfonçait sous nos pieds.

J’étais beaucoup plus fort que le petit enseigne, lequel avait eu le tort de remettre son revolver dans son étui ; j’avais saisi le jeune homme à bras-le-corps, et il ne pouvait plus faire un mouvement, et nous fûmes dans l’eau ensemble.

Quand on est comme moi, Herbert de Renich, un des plus étonnants nageurs de la Moselle, et cela depuis l’âge de huit ans, c’est un jeu, en vérité, de noyer un joli petit enseigne boche comme celui-ci, et la chose fut vite faite, et je crois bien que je ne me contentai point de le noyer, mais que je joignis à la noyade un peu de strangulation. C’était nerveux.

Certes ! je sortais de la neutralité en agissant ainsi, mais que le ciel me pardonne ! J’étais dans une minute où j’aurais étranglé tous les marins de von Tirpitz et de von Treischke, si j’avais pu !…

Tout occupé que j’avais été de mettre à mal le joli petit enseigne, je n’avais pas eu le temps de nager avec vigueur hors du cercle des eaux qui faisaient tourbillon au-dessus du submersible !

Heureusement que la chose ne dura guère et que je ne perdis point mon sang-froid. Quand je revins à la surface des eaux, je me trouvais à quelques brasses seulement du petit navire qui avait fait disparaître si bien et si vite cet affreux sous-marin ! Il s’occupait de sauver ce qui était encore vivant sur la mer, et je ne fus pas le dernier à être recueilli.

Je ne fus pas longtemps à reconnaître que je me trouvais à bord d’un de ces braves chalutiers français qui font une guerre acharnée aux sous-marins, soit par le truchement des filets d’acier, soit en les canonnant sitôt qu’ils en trouvent un à portée, soit tout simplement en leur courant sus dans l’espoir de les éperonner avant qu’ils n’aient le temps de disparaître !…

Mais quelle ne fut point ma stupéfaction et aussi ma joie en reconnaissant dans le capitaine perché au-dessus de la dunette, Gabriel lui-même, l’ami, le fiancé de Dolorès ! J’allais avoir des nouvelles d’Amalia !

q

Page 1