‹ La Bella VenereChapitre 2 sur 7 · I

I

Par un mauvais chemin en zig-zag, la litière du banquier Melchis, balancée aux épaules de six Éthiopiens, gravissait la colline.

A chaque lacet, une trouée dans le feuillage des myrtes et des lauriers-roses découvrait au loin la mer qui s’étalait, céruléenne, avec une large traînée de feu sous le soleil. Des galères, évoluant à force de rames, pareilles à des araignées aquatiques, entrecroisaient les fils d’argent de leurs sillages sur le calme plat de la rade. Plus bas, le port se hérissait d’antennes; et, au long du golfe, avec ses milliers de terrasses et les acrotères d’or de ses temples reluisants parmi les bois sacrés, s’alanguissait, en une courbe nonchalante, la voluptueuse Amathonte.

Mais, dans sa litière de soie verte, Melchis, sans regarder le paysage, renfrognait son nez crochu, et tourmentait les nattes de sa barbe noire: car la montée était rude, l’après-midi étouffant, et ses nègres ruisselaient de sueur.

--«C’est absurde!» grommela-t-il, «incomparablement absurde! Ces esclaves seront tantôt fourbus!»

--«Patience, seigneur, nous arrivons», répliqua un jeune homme, en tunique lie-de-vin, qui marchait à côté de la litière.

--«Des Éthiopiens à dix mines pièce!» poursuivit l’autre. «Ce sculpteur ne saurait-il habiter dans la ville?--comme les gens sensés!»

--«Je te l’ai déjà dit: mon maître Pygmalion est fou.--Cette statue!... du jour qu’elle fut achevée, il l’emporta dans la maison, là-haut; et maintenant, c’est tout au plus s’il ne jette pas dehors ceux qui viennent comme toi, admirer son œuvre. Il est fou, te dis-je!--ou ensorcelé. Il oublie que je suis son élève et ne m’enseigne rien. Depuis treize lunes, il n’a touché un ciseau. Il passe des heures à polir sa déesse d’ivoire, à lui ajuster des bijoux, à nouer et dénouer sa chevelure. Une fois, je l’ai surpris qui lui parlait comme à une maîtresse, l’appelant son âme, sa vie,--que sais-je!... Peut-être me croiras-tu, seigneur? Eh bien!--l’Aphrodite me pardonne!--Pygmalion est amoureux de sa Galatée.»

Le Syrien haussa les épaules, avec mépris.

--«Grotesque!» déclara-t-il. «Jeune homme, tu ne peux rester chez ce maître. A Smyrne, j’en connais un meilleur: Nasiclès. Durant ma jeunesse, moi-même je fus son élève. Avec des figurines en plâtre et en terre cuite, rehaussées d’ocre, de minium et d’outremer, nous reproduisions, à l’usage du peuple, les icones illustres des dieux ou des héros.--Ne souris pas, mon fils! c’est un commerce avantageux; et chacun sait, dans Smyrne, jusqu’au dernier vendeur de poulpes frits, que mes richesses, aujourd’hui célèbres, n’eurent pas d’autre origine.»

Cependant, on atteignait, sur une esplanade ombragée de cyprès et d’yeuses, une sorte de temple.

--«C’est ici!» dit Apnoukhos.

Il aida Melchis à descendre de litière; puis, ouvrant la porte avec précaution, l’introduisit dans l’atelier.

Le velarium de pourpre diffusait un jour rose. Au bout de la salle, sur un lit d’écarlate, une vierge à cheveux blonds sommeillait, nue, dans la pose de l’Hermaphrodite. Un homme, assis devant elle, qui semblait méditer, tressaillit au bruit des pas; et, reconnaissant Apnoukhos:

--«Qu’y a-t-il? Ne t’avais-je pas défendu?...»

--«Pardonne-moi, ô Maître! Ce riche voyageur, avant de regagner sa patrie, est venu pour rendre hommage à ton talent divin.»

Melchis, un sourire sur sa face bilieuse, s’inclina, en portant au front, puis à la poitrine, sa main droite étincelante de bagues.

--«Salut!» répliqua sèchement le sculpteur.

L’autre se répandit en compliments. Il vanta les œuvres de Pygmalion qu’il avait admirées, au cours de ses voyages, dans les temples de Paphos, d’Aphrodision, de Rhodes et d’Halicarnasse. Il se plaignit que l’illustre cité de Smyrne n’en possédât aucune... Les beaux-arts, pourtant, étaient fort en honneur chez ses concitoyens; lui-même, Melchis, possédait une collection de marbres et de bronzes, assez estimée. Bref (et tout en débitant ses phrases ampoulées, il inspectait à la dérobée la salle vide), son unique désir était de voir cette merveilleuse statue de Galatée, célèbre déjà par tout l’Archipel, et jusqu’aux rivages de la Propontide.

--«Galatée?» répéta Pygmalion, «Elle est devant toi!»

Et, avec un sourire d’orgueil, il désigna la vierge couchée dans la pose de l’Hermaphrodite.

Belle comme une Déesse, elle semblait dormir. Mais son corps, bien que revêtu des couleurs de la vie, demeurait inerte. Nulle respiration ne soulevait sa gorge d’ivoire. Une guêpe qui vrombissait dans un rai de soleil effleurant ses cheveux d’or, soudain s’abattit sur les lèvres impassibles--de la statue.

--«Par les cornes de Moïse!» s’écria le banquier, béant d’admiration. Et, se tournant vers le sculpteur: «On ne m’avait pas trompé. J’aurais juré que cette femme était en vie! Dis-moi: combien me la vends-tu?»

Pygmalion partit d’un rire sombre,

--«Te vendre cette femme, dis-tu? Ma Galatée, la fille de mon âme, qu’éveillera bientôt le souffle divin d’Aphrodite! Te vendre mon épouse!... Je l’ai refusée aux prêtres mêmes de la Déesse; et toi, un barbare, viens me la demander! Mais tous les trésors du Grand Roi...»

Le Syrien, accoutumé aux verbeuses protestations et aux serments apocryphes des marchandages, l’interrompit:

--«Combien t’offraient donc les prêtres de la Déesse?»

--«Trente talents! les sots! trente talents ma Galatée!»

Melchis sourit avec scepticisme.

--En conscience, pour une simple statue d’ivoire,--pas même chryséléphantine,--c’est bien payé. Sauf la chevelure, tu n’y a pas mis vingt drachmes d’or. Néanmoins, je veux prouver ici mon amour des beaux-arts. Le Dieu d’Abraham m’en est témoin, les temps sont durs:--mais j’irai jusqu’à trente-cinq talents, payables comptant, en belles dariques neuves et en statères d’or.»

A mesure qu’il parlait, Pygmalion avait pâli. Un rictus féroce contractait sa face. Blême d’indignation, enfin, il éclata:

--«A toi, ma Galatée! pour des dariques et des statères?--Hors d’ici! infâme! Hors d’ici! esclave de Syrie, mangeur de petits enfants, proxénète! Détale! ou--j’en jure par Hécate, par l’Hadès, par le Styx!--je te tue comme un porc!»

Et, saisissant à terre un lourd maillet de buis, il le brandit comme une massue.

Melchis, terrifié, reculait, en appelant au secours les Éthiopiens de sa litière; mais Apnoukhos le tira par la manche et lui glissa quelques mots à l’oreille.

--«C’est vrai!» dit le Syrien.

Arrêtant d’un geste ses esclaves, il passa le seuil, tandis que Pygmalion refermait la porte et poussait les verrous, furieusement.

Page 1