III
C’était un soir du mois Poséidon, quatre lunes après la visite de Melchis. Pygmalion remontait de la ville, se répétant les paroles du sacrificateur, lorsqu’il avait rencontré dans les viscères d’une colombe le prodige de deux cœurs accolés: «Espère! La Déesse a résolu d’exaucer ton vœu... bientôt.»
Bientôt?--Ne serait-ce pas ce soir?--Et Pygmalion, hâtant le pas, frissonnait sous les lentes bouffées énervantes agitant les buissons de lauriers-roses et de myrtes. Aux endroits où les constellations, embuées de sirocco, se montraient parmi les ramures, il s’arrêtait, se demandant s’il ne devait point laisser au miracle le temps de s’accomplir? Et, dans les halos irisés des astres, il cherchait un présage.
Il tournait l’avant-dernier lacet de la route, lorsqu’une étoile filante coula sur la face de la nuit comme une larme de soleil, et silencieusement disparut vers le sommet de la colline. Mais, avant qu’elle se fût éteinte, une foi soudaine l’avait traversé:
--«Galatée! C’est son âme que la Déesse lui envoie!»
Et le cœur battant dans la gorge, il avait couru d’une haleine jusqu’à sa demeure, dont il ouvrit brusquement la porte.
Des effluves mystiques l’enveloppèrent. Silence. Une lueur mauve auréolait la cassolette ardente où fumait de la myrrhe. Derrière, Galatée, à peine visible, flottait dans une nuée lilas, comme une déesse aux membres de rose.
Vivait-elle donc?
Il s’arrêta. Une angoisse, tout à coup l’accablait:--trop impossible, ce miracle!--Il se laissa tomber sur le lit de fourrures.
Elle était immobile, dans son habituelle pose de l’Hermaphrodite, ses longs cheveux d’or dénoués et pendants comme il les avait laissés le matin.
--«Sainte Aphrodite! exauce-moi! Sainte Aphrodite! exauce-moi!» répétait-il, tout grelottant d’amour et d’une terreur sacrés.
La myrrhe grésillait doucement. Par intervalles, des bouffées de sirocco apportaient la rumeur de la ville mêlée aux bruit confus de la mer.
--«Sainte Aphrodite! exauce-moi!»
Mais la statue, comme une déesse aux membres de rose, reposait impassible sur sa nuée d’hyacinthe.
Désespérément, alors, il se leva, marcha vers elle; et, plein de sanglots, laissa tomber son front brûlant, pour l’y rafraîchir, sur les beaux seins d’ivoire...
Un cri affolé, de terreur et de joie: son front avait touché une souplesse tiède, l’élasticité de la chair vivante!
Une seconde, il resta béant.
Mais oui, n’est-ce pas? ces seins respirent! le reflet d’un rêve s’émeut sur son visage!
Il jeta les mains sur elle, impétueusement.
Son cœur bat! son cœur! O joie! joie surhumaine! ses cils noirs palpitent... Galatée! Galatée!--Et pour l’éveiller, il secouait son torse, passionnément.--Ses yeux s’ouvrent! ses yeux mordorés, ses yeux inouïs, profonds comme l’Érèbe, se fixent sur lui... ses dents sourient entre les lèvres disjointes... Ouraniens immortels! Aphrodite auxiliatrice! la terre peut l’engloutir, à présent, les sept sphères de cristal le fracasser sous leur chute: il mourra dans son désir réalisé!
Frénétique, il saisit entre ses paumes la tête aux cheveux d’or: il colle sa bouche à ces lèvres surnaturelles qui se mêlent, humides et brûlantes, aux siennes, où il aspire, croit-il, et l’extase et la mort foudroyante qui va l’anéantir, Prométhée sacrilège!...
Mais non: il ne meurt pas. Ivresse! Et il blasphème les Olympiens, il les défie de goûter jamais un bonheur pareil. Les bras de Galatée, ses bras de chair vivante, le frôlant, s’unissent autour de son cou; et--volupté suraiguë--il sent le camée d’un bracelet s’incruster dans sa nuque... C’est donc vrai! Il ne rêve pas! Elle vit, cette chair inouïe qu’il a créée, qu’il éprouve de ses muscles et de ses baisers! elle vit, cette aisselle nue où il aspire toutes les violettes, tous les lis, et toute l’ambroisie des dieux!
Puis, leurs regards s’affrontent.
Il murmure:
--«C’est toi! Toi, ma Galatée, mon Désir! mon âme!»
Elle sourit. Sa voix suave hésite, comme mal incarnée encore, sa voix tombée des cieux!
--«O Toi! C’est Nous! Vois-tu? Je t’attendais depuis l’Éternité!»
Et la vierge pâmée s’abandonne: il la soulève, l’emporte vers l’amas profond de fourrures. Ses cheveux s’épandent, enveloppant leurs têtes comme un voile tissu de lumineux parfums. Eux deux existent seuls, dans l’immense Univers! Plus de terre, plus de ciel, rien qu’eux deux--et ces seins durs, ces seins brûlants et aigus incrustés dans ses pectoraux frémissants.